Jean-Jacques Birgé

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vendredi 30 décembre 2016

Le rap inventif de Danny Brown et Vince Staples


Comme je trouve le dernier album de Common totalement ramollo et que, par contre, j'avais été enchanté par To Pimp a Butterfly de Kendrick Lamar qui s'est radicalisé politiquement et le dernier Ursus Minor, Jean Rochard me conseille d'écouter Danny Brown et Vince Staples.
Atrocity Exhibition, celui de Brown, vous électrise, mais ne comptez pas danser dessus, c'est bien barré. Le rappeur qui rime depuis l'enfance exprime son désarroi face à la vie, d'une voix haut perchée qui rappelle le délirant They're Going to Take Me Away, Ha-Haaa! de Napoleon XIV en 1966 ou le chanteur Mad Dog (a.k.a. Bionic) dans l'album Juxtapose de Tricky de 1999. La musique a parfois des accents pop et électronique, empruntant des samples à Nick Mason ou Delia Derbyshire.
Aussi expérimental, Summertime '06 de Vince Staples raconte sa jeunesse douloureuse, issue d'une famille de délinquants originaires de Compton. Le rap, comme beaucoup d'expressions artistiques, offre une porte de sortie à des êtres sensibles qui, sans leur art, auraient fini en prison ou à l'asile pour ne pas accepter les règles qu'impose la société. La musique échappe aux conventions du genre, utilisant moult effets spéciaux, field recording, percussions inattendues. Plus récent, l'EP Prima Donna est du même acabit, les ruptures donnant une impression de déroulement cinématographique à ses morceaux.


Danny Brown ou Vince Staples sont particulièrement touchants par leur sincérité, relatant la fragilité de la vie de ces jeunes Noirs laissés pour compte dans l'Amérique ultra-libérale du XXIe siècle. Très personnels, leurs albums sont pleins d'inventions musicales et vocales. Mais comme je dois me concentrer pour comprendre les paroles j'en ressors chaque fois rincé, comme passé au rouleau compresseur d'un système inhumain qui, à force de surabondance d'informations et de biens de consommation, finit par étouffer ceux qui ont de l'argent comme ceux qui n'en ont pas.

→ Danny Brown, Atrocity Exhibition, CD, Warp Records
→ Vince Staples, Summertime '06, 2CD, Def Jam Recordings, ARTium Recordings and Blacksmith Records
→ Vince Staples, Prima Donna, EP, ARTium Recordings and Def Jam Recordings

jeudi 29 décembre 2016

Le nouveau Michel Houellebecq est un Cahier de l'Herne


À nos premiers contacts, de visu, mais surtout au téléphone, ce qui m'avait le plus marqué chez Michel Houellebecq était ses silences. Moi qui suis d'un naturel exubérant, je devais faire preuve d'une patience inimaginable, car il pouvait se passer trente secondes entre deux mots. Il a depuis notablement resserré les espaces ! Sauf pour nos échanges où peuvent défiler quelques années sans nouvelle. Mais chaque fois qu'il appelle, il se comporte comme si nous nous étions quittés la veille. La première fois, en 1996, Radio France avait enregistré notre live au Théâtre du Rond-Point. Agathe Novak-Lechevalier, qui a mené un remarquable travail de titan en réalisant le Cahier de l'Herne qui sort le 4 janvier, évoque cette soirée au travers de mon témoignage, de ceux d'André Velter qui l'avait organisée, d'un spectateur dans la salle, Michka Assayas, et d'un auditeur lors de la retransmission sur France Culture, Aurélien Bellanger. Je n'ai publié qu'en 2007 le second CD datant de quelques mois plus tard et remis ensemble méticuleusement sur le métier. Dans le texte manuscrit reproduit dans le livret d'Établissement d'un ciel d'alternance, Michel écrit : « J’ai donné pas mal de lectures de poésie réussies ; c’est peut-être même ce que j’ai le mieux réussi dans ma vie, les lectures de poésie. J’ai commencé comme ça, je finirai comme ça, probablement. Mes collaborations avec les musiciens ont par contre été souvent ratées. Ceux qui étaient là lors de ce concert auront donc assisté à quelque chose d’assez rare dans ma vie : une collaboration avec un musicien, réussie.»
En lisant les 384 pages du Cahier de l'Herne qui peut être considéré comme un nouveau Houellebecq tant il recèle de pépites, inédits ou parutions confidentielles, entretiens ou réflexions passionnants, je me suis dit que j'aurais probablement écrit autre chose si j'avais su qu'autant de témoins rapporteraient qui est véritablement Michel Houellebecq et ce qu'ils en lisent à travers son œuvre. Aurais-je osé Miches, elles, où est le bec ? en réponse à ses confessions sexuelles qui choquaient à tout le moins mon féminisme ? J'avais préféré arrêter la scène après qu'il ait été incapable d'articuler un mot de ses poèmes au Glaz'Art en 1998 après avoir vidé la moitié d'une bouteille de whisky pour vaincre le trac, mais nous avions adoré jouer ensemble à la Fondation Cartier ou aux Instants Chavirés. Ci-dessous le selfie où Michel disait aimer les feuilles tel que je le relate dans mon texte de l'Herne...


Je l'avais interviewé pour Les Allumés du Jazz. À la question « comment choisis-tu le titre de tes œuvres » il avait d'abord répondu que Dieu lui faisait un signe, et puis se rendant compte à qui il s'adressait, il avait éclaté de rire en me demandant de ne surtout pas retranscrire cette blague. « C'est une des seules questions dont je connais la réponse. C'est même une des seules questions importantes. J'ai écrit quatre romans et chaque fois, ça s'est produit de la même manière sans que je le fasse exprès, alors ça vaut le coup que je réponde. Je commence toujours sans avoir de titre. À peu près au tiers du roman, respectivement le tiers du temps que ça me prend, j'ai une sorte de crise où je n'y arrive plus. Quelque chose me vient en aide : j'écris un passage très bon, franchement très bon, qui contient le titre. Ça s'est produit avec Extension du domaine de la lutte et La possibilité d'une île. Et là, je suis très content, parce que je sens que je finirai le livre. Le titre est défini à ce moment. Ça s'est passé avec les deux autres aussi, mais c'est moins spectaculaire : Plateforme et Les particules élémentaires ne sont pas des titres composés.»
Passent encore une dizaine d'années avant qu'il me demande de découper les deux disques en morceaux correspondant aux poèmes pour remplir le juke box de son exposition au Palais de Tokyo. Notre collaboration occupait les 2/3 des slots de la machine aux côtés de Jean-Louis Aubert et Iggy Pop qui sont d'ailleurs présents dans le Cahier de l'Herne.
L'ouvrage est un trésor pour quiconque apprécie ses livres ou souhaite savoir qui est cet homme aussi aimé que détesté. Son humour et sa perspicacité s'étalent à longueur de pages. Les portraits croisés avec Maurice G. Dantec ou Bret Easton Ellis, les entretiens avec Agathe Novak Lechevalier ou Jean de Loisy, les témoignages de ses camarades de jeunesse, ceux de Bernard Maris ou Yasmina Reza, de Guillaume Nicloux ou Emmanuel Carrère, et de plus de soixante autres personnalités, alternent avec des textes rares ou inédits de l'auteur, y compris une étonnante pièce de théâtre écrite avec un camarade des premières heures, Pierre-Henri Don. L'ensemble est d'une richesse fabuleuse.

→ Michel Houellebecq, Cahier de L'herne, Editions de l'Herne, 39€, parution le 4 janvier 2017

mercredi 28 décembre 2016

Cent soleils (texte complet)


Voici donc le texte complet de mon article commandé par Citizen Jazz, trop long pour être intégralement reproduit dans la belle revue chroniquée hier dans cette colonne...

Dans le film de Luchino Visconti Le guépard, Tancrède joué par Alain Delon insiste auprès du Prince Salina interprété par Burt Lancaster « Il faut tout changer pour que rien ne change ». Autour de quel centre s’exercent les révolutions pour se retrouver un jour au même point, justifiant un nouveau cycle ? Elles permettent chaque fois au système de se régénérer, retardant l’entropie.

La fin de la première guerre mondiale vit le jazz déferler du nouveau monde vers l’ancien. La fin de la seconde lui redonna une nouvelle jeunesse avec le be-bop. Celle du Vietnam coïncida avec l’affirmation du Black Power et les Panthères Noires accouchèrent du free jazz. Le rouleau compresseur américain du soft power finira par semer des graines qui banaliseront l’affaire, tandis que les musiciens européens apprirent à les faire pousser en tenant compte de leur sol et des méthodes traditionnelles de leurs propres cultures. En France, pays du métissage et de toutes les convergences jusqu’au bout du nez du continent, la finis terrae, l’institutionnalisation de la musique improvisée dans les conservatoires arma la jeunesse, précisant sa maîtrise technique et lui rappelant ses racines, souvent multiples. Les autodidactes avaient déjà montré le chemin de l’indépendance, elle s’affirme aujourd’hui dans des projets les plus variés où les étiquettes explosent sous la richesse des propositions.

LES AFFRANCHIS

Il y a trois ans j’écrivais ainsi un petit manifeste*, accompagné d’une liste longue comme le bras de musiciens et musiciennes, que j’intitulais Les affranchis.

« Un mouvement exceptionnel se dégage enfin parmi les jeunes musiciens vivant en France. On attendait depuis longtemps qu'une musique inventive naisse de ce territoire historique, carrefour géographique où se croisent toutes les influences. Si le jazz, le rock, les musiques traditionnelles, la chanson, l'électronique, le minimalisme, le classique pouvaient se sentir chez les uns et les autres il manquait encore à la plupart de s'affranchir du modèle anglo-saxon ou américain. Depuis quelque temps la surprise va grandissant. Ces jeunes musiciens et musiciennes, car il y a de nombreuses filles dans ce mouvement et ce n'est pas la moindre de ses caractéristiques, ont pour beaucoup suivi des études classiques. Ils sortent souvent du CNSM, le Conservatoire, même si ce sont forcément les plus rebelles qui nous intéressent ici. Non contents d'être des virtuoses sur leur instrument ils composent et improvisent, entendre là que la composition soit préalable ou instantanée n'a pas d'importance. Leur univers assume l'héritage de la musique savante du XXe siècle et de la musique populaire, chanson française et rythmes afro-américains, structures complexes et simplicité de l'émission. Le blues et ses ramifications jazz et rock les ont amenés à se démarquer du ghetto dans lequel s'est enfermée la musique contemporaine. La tradition de la chanson française leur offre un nouveau répertoire de standards. La connaissance des maîtres les a armés. L'improvisation libre leur ouvre les portes du direct.

Leurs sources sont trop vastes pour être citées, mais les différentes formes que le jazz a empruntées au cours du siècle précédent les ont fortement marqués. Pour s'en affranchir ils l'ont croisé avec la musique savante, privilégiant les marginaux aux nouveaux académiques, revalorisant le rock et toutes les musiques du monde. On retrouve souvent Debussy, Satie, Stravinski, Cage, Ligeti, Monk, Hendrix, Miles, Reich, Zappa, Wyatt dans leur discours. Beaucoup d'hommes encore, mais leur féminité est de plus en plus assumée, et tant de filles peuvent enfin s'épanouir aujourd'hui sans devoir imiter le jeu des machos. Même si certains de leurs aînés ont préparé le terrain, ces "jeunes" musiciennes et musiciens ne sont pas dans la concurrence, mais dans une solidarité qui fait chaud au cœur. Encore faut-il maintenant qu'ils et elles s'organisent ! Leur culture musicale, et plus encore extra-musicale, soit ce que l'on appelle la culture générale faite de littérature, de cinéma, de spectacles en tous genres, de voyages, gastronomiques et fraternels, de conscience politique et écologique, etc., leur confère à chacun et chacune une indépendance de création. Leur imagination accouche de mondes très variés, inventifs, surprenants, porteurs d'espoir dans l'univers formaté que les financiers et censeurs veulent nous imposer. J'ai longtemps cherché un terme à proposer pour caractériser ce mouvement exceptionnel. LES AFFRANCHIS correspond bien à ce qu'ils et elles représentent. »

WWW

Il est une autre révolution, mondiale celle-ci, et propulsée par la technologie. Souvent l’invention de nouveaux outils a contribué à de nouvelles formes artistiques. Par exemple la peinture en tubes a-t-elle permis aux impressionnistes d’aller peindre sur nature. En musique chaque nouvel instrument, qu’il soit de création ou de reproduction, a bouleversé son Histoire. Au début du XXe siècle le matériel de reproduction sonore autorisa la musique à voyager autrement qu’avec du papier. Ses formes écrites ou non écrites pouvaient se diffuser par le truchement de la radio et des disques. Dans la seconde moitié du siècle la guitare électrique amplifia la musique pop(ulaire). Les instruments qui forgèrent ce que nous appelons par facilité le jazz sont récents. Le saxophone date de la fin du XIXe, la batterie arriva au début du suivant, l’orgue et le piano électrique précédèrent le synthétiseur, etc. Au basculement vers le XXIe l’informatique donna un coup de fouet à la musique électronique. Mais la grande révolution de ces quinze dernières années est le déploiement de la Toile à l’échelle mondiale, le World Wide Web.

Il ne faut pas croire que la dématérialisation des supports prit de cours les multinationales du disque. Elles l’orchestrèrent soigneusement pour réduire leurs dépenses afin d’engranger toujours plus de bénéfices. Le gros problème était le stock, encombrant et immobilisé. Sa disparition progressive, mais relativement rapide, entraîna une vague de licenciements. Cette recherche de rentabilité toujours plus gourmande s’accompagna d’une réduction dramatique des investissements en termes de risques. Aucun courant de musique populaire n’a émergé d’ailleurs depuis ce bouleversement radical, car les calculs mercantiles du Capital s’exercent à court terme. Les us et coutumes s’en trouvèrent néanmoins chamboulés.

Les jeunes n’achètent plus de disques, ils écoutent des mp3 dont la plupart disposent illégalement ou injustement, les accords de la Sacem avec YouTube, Deezer ou Spotify ne profitant qu’aux majors. Les musiques qui défilent sont rarement identifiées sous la logorrhée du flux des mp3 diffusées en playlists. Pourtant ce phénomène touche encore peu les musiques de niche dont le jazz et assimilés font partie. D’abord parce que la qualité des compressions mp3 le plus souvent utilisées reproduit difficilement la recherche de timbres des musiques inventives.

La musique vivante est une des meilleures réponses contre la suprématie du flux anonyme. Les concerts se multiplient, même si l’État, assujetti aux lois dictées par les banques, se désinvestit scandaleusement de la culture qui fait pourtant la richesse de notre tout petit pays et sa renommée mondiale. Il y a de plus en plus de concerts dans les cafés, les squats et en appartement. De toute manière les festivals tournaient en rond, leurs responsables ayant pour la plupart si peu d’entrain et d’imagination, se copiant les uns les autres sans chercher à faire des découvertes. De plus en plus de musiciens créent leurs labels et montent leurs propres festivals, franchement les plus réussis, les plus conviviaux et donc les plus excitants. Entendre ces affirmations comme des généralités, car il existe heureusement quelques exceptions remarquables de producteurs et programmateurs encore dignes de ces noms. Il est malgré tout de plus en plus difficile de vivre de son art, les salaires ayant drastiquement baissé depuis vingt-cinq ans, et les musiciens étant également de plus en plus nombreux (la reproduction de l'extrait paru dans Passage en Revue de Citizen Jazz 2016 s'arrête ici), mais cela nous l’avons voulu et nous nous y sommes employés depuis 1968.

Autre démonstration de résistance est le retour du vinyle voué à l’oubli avec l’avènement du CD. Les amateurs de beaux objets, et l’emballage n’est pas qu’esthétique, car aussi porteur de sens et d’informations, n’ont jamais accroché au boîtier cristal riquiqui. Le CD a l’avantage d’éviter la détérioration à l’usage, bien qu’il ne soit pas éternel comme on nous l’avait vendu à ses débuts, et de proposer une durée qui sied à de nombreux projets. Le vinyle offre une surface graphique conséquente, et, travaillé dans des conditions devenues hélas exceptionnelles, une dynamique étonnante face à la réduction binaire des 0 et des 1 du numérique. Ce n’est pas le propos de comparer ici les deux supports, mais l’un et l’autre ont des avantages. Nombreux audiophiles ne jurent plus que par l’analogique quand d’autres restent attachés au disque en plastique argenté. De même le téléchargement et l’écoute en ligne ouvrent de nouvelles perspectives.

La disponibilité immédiate n’est pas l’une des moindres qualités de la musique sur Internet. Elle fonctionne d’ailleurs aussi bien pour l’émetteur que pour le récepteur. J’adore enregistrer un vendredi, monter, mixer, préparer l’iconographie pendant le week-end et mettre en ligne le lundi soir un album complet, offert gratuitement aux auditeurs avertis. La rentabilité directe est nulle, mais quels profits espérer de la vente des disques aujourd’hui ?! L’investissement est également considérablement réduit, à condition de disposer du matériel pour enregistrer. Si l’on compare encore avec le salaire proposé pour un concert, la différence reste dramatiquement minime alors que la liberté de produire en toute indépendance est stimulante. La plupart des disques pressés ne servent qu’à la promotion, à moins de vente à la fin des concerts, ce qui souvent ne permet que de rembourser les coûts de la production. De plus, côté prospection, les programmateurs exigent maintenant des vidéos, ce qui repousse le problème un peu plus loin… Les musiciens n’arrivent à vivre qu’en multipliant leurs interventions, dans des domaines variés comme par exemple la pédagogie, la musique appliquée restant une des plus lucratives.


À mon niveau, j’ai suivi l’évolution des techniques, mais jamais celles du marché que j’aurais plutôt tendance à anticiper. Le label GRRR est un des plus anciens puisque fondé en 1975**. Nous avons commencé par des vinyles en soignant leur graphisme, nous investissant à la gravure avec des orfèvres en la matière, nous déplaçant à l’imprimerie lors de la mise en machine des pochettes… En 1987 nous avons été parmi les premiers à produire un CD***, ce qui nous offrait la possibilité de composer des pièces délicates que le gratouillis de l’aiguille nous interdisait jusque là et de proposer des œuvres plus longues. En 1997 Carton**** fut l’un des premiers CD-Rom d’auteur. Mais à partir de 2010 nous mettons en ligne***** les archives d’Un Drame Musical Instantané, puis tous les nouveaux albums, soit une trentaine de collaborations avec pour la plupart de jeunes musiciens et musiciennes parmi les affranchis. Parallèlement à ces travaux purement sonores je m’investis depuis toujours dans des formes multimédia comme aujourd’hui les œuvres sur tablettes tactiles******. C’est sans compter les spectacles vivants où se mêlent différentes expressions artistiques.

Reste un problème, le refus absurde de la presse papier, généraliste et spécialisée, de chroniquer les œuvres en ligne. Leur lectorat se réduit pourtant de jour en jour au profit de magazines en ligne et des blogs. Cette posture risque de leur coûter leur existence. Pourtant, de même que pour les supports sonores, le papier est complémentaire des éditions numériques. Si une liseuse possède des qualités indéniables pour lire un roman, les ouvrages illustrés sont plus agréables dans leur forme traditionnelle. Ce numéro exceptionnel de Citizen Jazz attestera de ce que j’avance !

THIS IS THE QUESTION

Que nous réserve l’avenir ? Les jeunes musiciens et musiciennes vont-ils continuer à nous épater par leur virtuosité couplée avec le développement de mondes bien à eux ? Le Web va-t-il continuer à diffuser la résistance aux courants dominants ? Face à la barbarie et à la restriction des libertés grandissantes quel sera le rôle des artistes ?

Les jeunes musiciens ont tendance à se regrouper en collectifs comme dans les années 60-70. Ils ont moins l’esprit de chapelle que leurs aînés. La solidarité n’est pas un vain mot. Mais nombreux prétendent que les conditions pédagogiques dont ils et elles ont bénéficié sont entrain de s’étioler. De plus en plus ils apprennent à se servir des outils informatiques leur permettant de s’affranchir des lourdeurs du studio. Idem des outils de communication qu’ils maîtrisent de mieux en mieux. Reste à voir comment ils se comporteront avec les nouveaux venus !

Aux débuts d’Internet, pratiquement 80% des sites étaient créatifs. Vingt ans plus tard l’inventivité a déserté le Web au profit du commerce et des services. Par contre les réseaux sociaux se sont développés considérablement, offrant une contre-offensive à l’abrutissement généralisé asséné par les média traditionnels aux mains de l’État, des banquiers et des marchands d’armes.

Si chacun et chacune peut développer sa propre esthétique en suivant plus ou moins tel courant, voire en l’initiant (la mode n’a d’intérêt que lorsqu’on la crée), n’est-il pas de sa responsabilité de réfléchir le monde qui l’entoure, de l’analyser et d’assumer sa position sociale ? L’artiste est un citoyen dont la voix porte. Les cent fleurs qui éclosent ici et là sont le reflet de la diversité libertaire rencontrée par exemple aux Nuits Debout. Comment unifier ces mouvements sans perdre l’authenticité de chacun ? La question se pose plus crucialement entre les différents corps de métier qu’entre homologues. Les responsables de salles, les journalistes, les producteurs, les diffuseurs, les musiciens semblent évoluer dans des mondes parallèles. Comment les pousser à miser sur l’avenir au lieu de ressasser les recettes éculées qui s’épuisent ?

Les quinze dernières années ont montré un regain de vitalité de la musique en France, pas seulement dans le jazz et assimilés. Comment s’appuyer sur cet élan pour ne pas s’endormir sur ses lauriers ? La politique française actuelle, dans tous les domaines, pas seulement la culture, nous pousse dans le mur. Comment se servir de nos armes pour construire un monde meilleur ? Faut-il changer la nature de la musique, intervenir dans des zones laissées à l’abandon, prêcher la bonne parole à l’étranger, fédérer toutes ces énergies ?

P.S. (conservé dans la parution de Citizen Jazz) : je n’ai aucun souvenir précis de ces quinze ans qui aurait changé la face du jazz et des musiques improvisées. C’est la somme de tous qui fait sens. C’est peut-être la raison pour laquelle je tiens quotidiennement un journal en ligne depuis douze ans sur drame.org et Mediapart. L’actualité se double ainsi d’une mémoire, un long métrage de plus de 3300 articles en plus de ceux que j’écris ailleurs et en marge de mes activités musicales et artistiques.

*www.drame.org/blog du 23 août 2013
**Birgé Gorgé Shiroc, Défense de, disque culte figurant sur la Nurse With Wound List
***Un Drame Musical Instantané, L’hallali, avec l’opéra La fosse et l’ensemble de l’Itinéraire, Frank Royon Le Mée, Dominique Fonfrède, etc.
****Birgé Vitet, Carton, CD-Extra interactif de chansons avec le photographe Michel Séméniako
*****www.drame.org, avec, à l’heure actuelle, 69 albums inédits, 929 pièces, 137 heures et une radio aléatoire en page d’accueil
******www.lesinediteurs.com, www.volumique.com

mardi 27 décembre 2016

Citizen Jazz, d'Internet au papier


La question piège envoyée par Citizen Jazz était : «Pouvez-vous relater un fait et/ou une courte anecdote, qui, selon vous, représente l’évolution du jazz et/ou des musiques improvisées au cours de ces 15 dernières années ? ». Carte blanche fut donnée à des structures comme Les Vibrants Défricheurs (Collectif rouennais), Jazzdor (scène strasbourgeoise), BeCoq et nato (maisons de disques indépendantes) qui y ont répondu. Nombreux musiciens, journalistes, acteurs proches de la ligne de la revue en ligne se sont prêtés au jeu. J'y ai moi-même participé sur 6 pages avec un texte dont je livrerai demain l'intégralité puisque n'y figure que le début, soit un long extrait. Mais je préfère laisser Matthieu Jouan présenter l'entreprise en reproduisant son édito qui rappelle d'alleurs quelques pistes que je formulai dans mon texte Les Affranchis publié dans cette colonne en août 2013 :

" Quoi de plus incongru et décadent qu’une revue imprimée sur du papier pour fêter les quinze ans d’un magazine sur internet ?
Un pied de nez au temps qui passe et au rapport au support. Car si la revue trouvera sa place définitive sur une étagère poussiéreuse pour n’être ouverte qu’au prochain déménagement (Ah tiens, j’ai ça moi ?), le magazine en ligne est constamment accessible, mouvant, remuant, à jour.
Et du haut de ses quinze ans, notre base de données vous regarde, forte de ses plus de 16 000 articles et 70 000 documents. Nous avons donc décidé de rassembler quelques idées, quelques textes, quelques images et de mettre tout ça en forme. Quelques portraits de musicien.nes que Citizen Jazz suit particulièrement (Pourquoi eux et pas d’autres ? Aucune idée…), des témoignages de personnalités du jazz (ceux qui ont trouvé le temps de répondre), des articles sur des sujets divers, bref un sommaire comme on sait les faire : totalement spontané. Ce qui frappe à la lecture des articles c’est la récurrence de plusieurs concepts et constats.
En premier lieu, la place des femmes dans le jazz. Elles sont de plus en plus nombreuses et visibles. C’est réjouissant et vous les trouverez, assez régulièrement, au fil de ces pages.

Ensuite, la valse des étiquettes ouvre de nouvelles perspectives. Ces fameux « affranchis » savent tout jouer, mélangent tous les styles, les genres, les approches et permettent d’évoluer dans d’autres espaces que ceux confinés au jazz et aux musiques improvisées. De plus, la technologie et internet permettent aujourd’hui la production directe et indépendante de musique, de l’enregistrement à la vente. L’accès au patrimoine du jazz est total, la découverte musicale est accélérée, le circuit traditionnel est obsolète. Les réseaux sociaux sont les nouveaux agendas, les almanachs, les carnets d’adresse. Enfin, l’augmentation du nombre de très bons musiciens, couplée à la fermeture de nombreux lieux et à l’absence flagrante de renouvellement et de curiosité, de prise de risque dans la programmation des festivals de jazz oblige les musicien.nes à s’organiser autrement.
L’époque où l’on gagnait de l’argent en vendant des disques est révolue. Celle où l’on en gagne en les chroniquant aussi !

Suivent 128 pages très joliment présentées et illustrées avec force photos, dessins, collages, bandes dessinées et quantité de points de vue et témoignages passionnants montrant la vitalité de ces musiques inventives. Les choix éditoriaux, évidemment sélectifs, ne choquent pas, parce qu'ils sont présentés comme des coups de cœur, évitant ainsi l'écueil dans lequel est tombée la compilation Polyfree où la plupart des articles thématiques souffrent d'une pseudo exhaustivité qui en révèle les écueils. Les musiciens.ciennes élu.e.s par Citizen Jazz reflètent exclusivement la création hexagonale, échappant ainsi à la starification américaine sur laquelle s'appuie Jazzmag. Enfin, la mise en pages aérée en fait un livre luxueux agréable à feuilleter, parfait à offrir. Les souscripteurs ont eu la chance de recevoir en bonus Le petit livre noir, tiré seulement à 300 exemplaires, qui taille un costard aux parfaites mesures de la presse jazz traditionnelle ; cela reste gentil puisque aucun nom n'est révélé, mais ça vaut tout de même son pesant de bananes !
Saluons donc celles et ceux qui ont concocté ce bel ouvrage, Diane Gastellu, Anne Yven, Franpi Barriaux, Olivier Acosta, Julien Aunos, Aymeric Morillon, Matthieu Jouan, Jeanne Davy, Léna Tritscher et Denis Esnault.

Passage en Revue, 15 ans de Citizen Jazz en papier, 20€

lundi 26 décembre 2016

Maudite mise à jour


Je savais que je prenais un risque. Une semaine calme en perspective. Comme certaines applications requièrent un système d'exploitation plus récent que celui que j'utilisais sur mon Mac portable, je décidai de passer directement du système 10.8.6 dit Mountain Lion au plus récent 10.12 dit Sierra. Pourquoi faut-il que ces migrations se passent toujours mal ? J'aurais préféré parler d'autre chose, mais je suis en panne. L'installation depuis l'AppleStore coince avant d'arriver au bout. J'ai beau tenter tout ce que je trouve sur le Net, rien n'y fait. J'ai réinitialisé la NVRAM (ex pram), le SMC (contrôleur de gestion du système), essayé le démarrage sans échec (Maj appuyée) et le Recovery Mode (Cmd+R), ça bloque. En plus, ça ne dit pas que ça bloque, alors on attend des plombes avant d'en être certain. Je ne sais plus quoi faire. J'ai bien fait une copie de sécurité sur Time Machine, mais d'une part cela ne m'arrange pas, d'autre part j'ignore comment m'en servir. Il y a probablement d'autres manipulations à tenter avant de tout envoyer par la fenêtre ? Heureusement j'ai ma vieille tour pour raconter mes malheurs et mon iPad pour chercher la solution. Ne me dites pas que je ferais mieux de travailler sur PC ou d'autres idioties du genre, mais je suis preneur d'astucieuses suggestions. En plus j'ai ma mère qui fait pareil depuis hier. Elle bugue. C'est inquiétant. Vieux système, elle perd la boule. Pour ce soir, je jette l'éponge, il est tard, je vais me coucher. On verra demain.

vendredi 23 décembre 2016

Tout est vérouillé


Passé rue Mazarine aux Éditions de l'Herne chercher un exemplaire du Cahier consacré à Michel Houellebecq dans lequel j'ai écrit un article sur notre collaboration, je franchis à pied le Pont Neuf. De là j'aperçois l'impasse de la rue de Nevers au fond de laquelle je faisais semblant de chanter lorsque j'étais louveteau aux Éclaireurs de France, une meute de scouts laïques où j'ai passé trois années merveilleuses de huit à onze ans. À sa droite la Monnaie de Paris présente actuellement l'exposition Not Afraid of Love de Maurizio Cattelan. À sa gauche la rue Dauphine où en mai 68 j'allais en mobylette acheter L'Enragé, puis les journaux underground Le Parapluie, It et Suck à la Librairie Parallèles. Dessous "coule la Seine". J'adore la traverser où que ce soit à Paris, en touriste.
"Et nos amours, faut-il qu'il m'en souvienne".
C'est bien le premier plan qui me choque. Des amoureux ont accroché des milliers de cadenas sur l'avancée du pont construit sous Henri III et terminé sous Henri IV. Cette pratique avait commencé à Paris sur le Pont des Arts et elle s'étend maintenant à d'autres passerelles. Étrange comportement de considérer l'amour comme quelque chose de fermé, replié sur soi ! Ces naïfs jettent ensuite la clef de ces "cadenas d'amour" dans le fleuve, quitte à revenir détruire rageusement cette ceinture de chasteté moderne quand le couple se défait.
"Passent les jours et passent les semaines, ni temps passé, ni les amours reviennent..."
Les familles recomposées sont en effet plus nombreuses dans les grandes villes que les liaisons éternelles. Je repense au remarquable discours de Jean-Luc Mélenchon au meeting LGBT, probablement le plus intéressant de sa campagne de 2012. Si je me souviens bien, il s'était d'abord étonné du besoin de se marier, un peu anachronique pour des gens de notre génération. Il avait ensuite suggéré que le mariage gay devienne le modèle de nouvelles associations, entre frère et sœur, entre amis, etc., pour protéger le compagnon ou la compagne qui nous sont chers...
"Vienne la nuit sonne l'heure, les jours s'en vont, je demeure."

jeudi 22 décembre 2016

Rares sorties parisiennes


J'ai pris la première photo à la va-vite alors que le feu passait au vert juste devant le cabinet de mon ostéopathe. J'étais d'autant plus maladroit qu'un lumbago me permettait à peine d'attraper mon appareil en conduisant. En agrandissant la photo j'ai retrouvé ce qui m'avait accroché l'œil : la plaque minéralogique de la voiture de devant dont le conducteur roulait comme un saguoin ! Serait-ce une voiture volée, car il est difficilement imaginable de tomber par hasard sur un tel numéro ? Mais ce ne serait pas très malin, car il est évident qu'il met la puce à l'oreille. J'ai lu qu'entre 300 000 et 2,5 millions de Français conduisent sans permis, ce qui explique tout de même beaucoup de choses. En tout cas le chauffard, caché derrière ses vitres en verre fumé, souhaitait brouiller sa piste...


En sortant du métro Châtelet je suis confronté à une scène de film rappelant furieusement Hitchcock. Dans un vacarme assourdissant des dizaines de mouettes s'agglutinaient autour de la fontaine du Palmier. À l'instant de prendre la photo un message s'est affiché sur l'écran de mon Lumix, la carte SD était protégée contre l'écriture. En fait le verrou que je n'utilise jamais avait fini par casser, et pas moyen de le réparer en y collant un bout de scotch. J'ai donc utilisé encore une fois mon iPhone et je suis allé acheter une nouvelle carte sur le Quai Saint-Michel pour remplacer la vieille qui avait près de dix ans. Le vieux monsieur charmant qui gelait dans son magasin ouvert à plein vent m'expliqua les techniques des bandes de jeunes pickpockets dans le quartier, que ce soit en faisant signer une pétition bidon ou en prenant ses jambes à son cou jusqu'à la bouche de métro. Je sortais à peine de chez la chirurgienne-dentiste qui venait de vérifier que la greffe osseuse avait bien pris. Elle confirma également que j'avais deux aphtes sur le bout de la langue, au-dessus et dessous, ce qui est extrêmement pénible pour un tchatcheur gourmand. Je pourrais me taire, pensent certains, et taper sur mon clavier ferait l'affaire si mon lumbago n'était pas persistant. On est bien peu de chose !

mercredi 21 décembre 2016

Le malaise est plus profond

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J'aurais beau évoquer la politique gouvernementale, les élections présidentielles, la guerre en Syrie ou ailleurs, Fukushima ou la sixième extinction, il me semble que le problème n'est pas là. Beaucoup de gens sont malheureux, déçus, sans perspective d'avenir, cyniques. Ils ont l'impression que rien ne peut changer. Comme le répète le philosophe Slavoj Žižek : "Tout le monde conçoit la fin du monde, mais pas celle du capitalisme !". Les puissants donnent le mauvais exemple en ne respectant pas les lois qu'ils ont fixées. Comment alors exiger que les citoyens lambda agissent autrement, à leur petit niveau ? Les automobilistes se moquent de la priorité à droite ou des piétons qui souhaitent traverser, ils forcent le passage. C'est chacun pour soi, alors que seule la solidarité pourrait nous sauver.
La crise, propulsée par les grands patrons qui rétribuent leurs actionnaires, augmentent leurs propres salaires, placent leur argent dans des paradis fiscaux et licencient à tour de bras en délocalisant, n'améliore pas le moral. On s'accroche à des valeurs galvaudées comme la prétendue démocratie. On connaît la phrase de Woody Allen : La dictature c'est "ferme ta gueule", la démocratie c'est "cause toujours". On accuse les dictateurs d'être sanguinaires, mais on leur vend des armes et on se rend coupables de crimes contre l'humanité en Afrique et ailleurs. On tente de se rassurer en nommant des boucs-émissaires de façon manichéenne, les bons d'un côté, les méchants de l'autre, alors que tous les États ont les mêmes pratiques qui ne cachent que l'appât du gain. L'argent est devenu maître. Il l'est depuis longtemps, mais la société de consommation étouffe la libido. Le désir s'évanouit, et avec lui l'espoir d'un monde meilleur.
On se raccroche à sa bonne conscience en pleurant les victimes de tel ou tel attentat, alors que chaque jour la guerre fait des milliers de morts et que 40 000 enfants meurent de malnutrition, sans compter les espèces autres que la nôtre qui disparaissent les unes après les autres. Et ce, chaque jour, inlassablement, sans qu'on s'en émeuve. On se satisfait de "Je suis Charlie" ou "ich bin ein Berliner". Si l'on ignore la manipulation de masse à l'œuvre, cette compassion vire au cynisme. Dans les entreprises les dépressions nerveuses se multiplient, les burn out sont devenus la normalité, les suicides touchent plus souvent ceux qui voudraient bien faire et que le système met au rencard. Nombreux fonctionnaires font leur travail sans comprendre l'importance du service public. Ils nous répondent n'importe comment lorsqu'on s'adresse à l'Assurance Maladie, à Pôle Emploi ou à la Préfecture. Il faut appeler ou se déplacer plusieurs fois pour être certain que l'information délivrée n'est pas erronée. Il n'y a pas de secret, les employés se comportent à l'image de leur hiérarchie. Lorsque j'étais enfant, mon père m'avait averti : "même si tu dois balayer la rue, fais-le bien, sinon tu n'ennuieras !". Pour lutter contre la morosité, la grève du zèle reviendrait à bien faire son travail.
Mais les emplois se raréfient, alors que les politiques font semblant qu'ils vont réduire le chômage. Il faudrait repenser la société de fond en comble. La grève ne peut être efficace que générale, sinon les citoyens sont montés les uns contre les autres par le pouvoir. Ceux qui tiennent les rênes ne lâcheront pas sans que les populations les y forcent. Cela n'arrivera pas à coups de pétitions ou de défilés à tourner en rond dans un aquarium. Quand le ras-le-bol sonnera-t-il le réveil des peuples ?
La misère et la dépression ont souvent généré des révolutions, mais les moments de liesse ne durent pas. Il y a déjà le risque qu'elle soit brune, car sans éducation politique les populistes ont beau jeu de faire croire qu'ils agiraient autrement. Ils choisissent des boucs-émissaires en stigmatisant telle ou telle communauté. Sinon, selon l'adage que le pouvoir corrompt, il faut envisager des structures qui ne soient pas corruptibles. Cela se prépare en amont. Le programme des Insoumis est un pas dans ce sens, il s'appelle L'avenir en commun. Les militants le vendent 3 euros sur les marchés. La probabilité que cela passe est faible évidemment, mais elle existe. Il suffirait que les citoyens lisent les propositions pour retrouver déjà un semblant de sourire.
Car le moral est faible. Trop de personnes ont fait le deuil de leurs utopies. On se plaint. On pleure. On se met en colère. Mais on ne travaille pas. Pourtant c'est dans le travail de proximité que l'avenir se joue, dans la manière de se comporter avec ses voisins et avec son chat. Il faut souvent commencer pas des détails. Pour les généralités, il est indispensable de se méfier des informations, quelles qu'elles soient. On les reconnaît à ce qu'elles n'exposent que des phénomènes anecdotiques, sans ne jamais analyser les causes. On veut nous faire croire que c'est compliqué. Compliqué jamais, complexe souvent, d'accord ! Nous devons aller chercher nous-mêmes ce que raconte l'adversaire pour comprendre ce qui est en jeu. Les États utilisent tous les mêmes ressorts pour manipuler l'opinion, cela s'appelle le roman national. Leurs services secrets commettent des attentats pour déstabiliser l'opinion, ils accusent l'opposition de ce dont ils sont les auteurs, ils taxent les libres-penseurs de conspirationnisme, ils musèlent les lanceurs d'alerte, ils assassinent les démocrates pour ne conserver que les opposants les plus radicaux, etc.
L'Internationale du Capital est la seule internationale qui a réussi son coup d'État. Paul Valéry disait : "La guerre, un massacre de gens qui ne se connaissent pas, au profit de gens qui se connaissent mais ne se massacrent pas." Nous le citons, mais nous l'oublions chaque fois que cela nous concerne de près. Les émotions étouffent toute tentative d'analyse. Les médias à la solde des puissants nous enfument. Rappelons que 9 milliardaires contrôlent presque toute la presse française, et qu'ils sont liés aux banquiers et à des marchands d'armes. Qui croire alors dans ce contexte ? Il ne s'agit pas de croire, mais de nous souvenir de nos rêves et de les assumer pour chasser le cynisme régnant. Quel monde souhaitons-nous offrir à nos enfants ? C'est notre responsabilité, uniquement la nôtre, mais ensemble avec tous et toutes !

mardi 20 décembre 2016

Jolies surprises du Migou à Galliano


Voici deux disques auxquels je ne m'attendais pas. J'ai cru que le premier était du country & western remis au goût du jour et que le second serait pour Papy. Erreur des a priori qui m'oblige à tout écouter pour ne pas passer à côté de disques que je remettrai plusieurs fois sur la platine.
Plus fasciné par le cinéma que par les grands espaces, Le Migou réunit six jeunes musiciens s'affranchissant des étiquettes pour inventer une musique à la croisée du jazz actuel, du blues et de la musique classique française du XXe siècle. Leur instrumentation se prête à ces évocations décalées, mais jamais iconoclastes. Les cordes et les cuivres se passent de batterie qui risquerait de noyer les timbres colorés sous le bruit blanc des cymbales. Le violoniste Quentin Andréoulis, la violoncelliste Aëla Gouvernec, le guitariste Nicolas Frache, le bassiste Pierre Gibbe, la trompettiste Emmanuelle Legros et le saxophoniste ténor Thibaut Fontana qui signe presque toutes les compositions nous font voyager dans un Far West imaginaire, du Kentucky au Colorado en passant par le désert de Tabernas dans la province espagnole d'Almería où furent tournés maints westerns spaghetti. Cette démarche conceptuelle permet d'imaginer que les prochains albums iront piocher leur inspirations sous d'autres latitudes. L'écran large est proche de ceux où se projettent Bill Frisell, le rhythm & blues et les guitares électriques des années 60. California Love est un album de genre comme il y a des films de genre, sans que la personnalité des auteurs s'efface devant l'exercice.




Il y avait longtemps que je n'avais écouté un disque de Richard Galliano, ayant raté ses incartades classiques chez Bach et Vivaldi ou son hommage à Nino Rota. Son New Jazz Musette, comme Astor Piazzolla lui avait conseillé de l'appeler, est un double CD d'une rare sensibilité. Le texte de présentation est maladroit lorsqu'il annonce "se délecter de l'œuvre d'un grand maître, en attendant qu'une autre génération se lève". Comme s'il pouvait ignorer Lionel Suarez, Vincent Peirani ou d'autres jeunes accordéonistes virtuoses ! Heureusement Galliano reste à la hauteur de sa réputation. Son swing intact donne au musette une nouvelle jeunesse, musique du monde populaire et inventive, au même titre que le blues ou le tango peuvent l'être entre les mains de contemporains dépoussiérant la tradition. Entouré du guitariste Sylvain Luc, du bassiste Philippe Aerts et du batteur André Ceccarelli, l'ancien accompagnateur de Nougaro, Barbara, Reggiani, collaborateur de Chet Baker, Eddy Louis, Ron Carter, Wynton Marsalis, Charlie Haden ou Gary Burton, révise les titres qui ont marqué son style sans oublier les défricheurs Émile Vacher, Gus Viseur ou Tony Murena qui ont fait swinguer l'accordéon comme personne. Son jeu puissant et volontaire ne néglige jamais les nuances où chaque note possède sa propre valeur. La nostalgie qui s'en dégage ne se rapporte pourtant pas au passé, mais va puiser des sentiments profonds au cœur de mélodies qui semblent évidentes alors qu'elles sont le fruit d'un travail d'orfèvre.



→ Le Migou, California Love, CD, Grolektif, 11€, sortie le 13 janvier 2017
→ Richard Galliano, New Jazz Musette, 2CD, Ponderosa, dist. Pias, sortie le 17 février 2017

lundi 19 décembre 2016

Game of Thrones en Syrie


En lisant les appels pour Alep provenant de camarades avec qui je partage souvent quantité points de vue sur la géopolitique, je n'ai pu m'empêcher de douter des informations délivrées parce qu'elles venaient essentiellement de quotidiens comme Libération (j'ai cherché les bios de ses deux principaux actionnaires Bruno Ledoux et Patrick Drahi sur Wikipédia, site conspirationniste mondialement connu, et je n'en croyais pas mes yeux !) et Le Monde (là c'est Xavier Niel, Pierre Bergé et Matthieu Pigasse, c'est un peu moins énorme, mais ça vaut son pesant de cacahuètes), tombés aux mains de milliardaires et banquiers associés. Les chaînes de télévision étaient BFMTV et France Infos, ce qui revenait à peu près au même quant à leur fiabilité. Après avoir lu récemment Crépuscule de l'Histoire (la fin du roman national ?) de l'historien israélien Shlomo Sand, il était facile de comprendre que chaque État s'invente une histoire qui justifie ses actes, manipule l'opinion pour ne pas avoir à en rendre compte et s'en sert de plus pour éviter les questions embarrassantes. Dès que l'on met en doute la version officielle de notre pays nous sommes taxés de conspirationnisme, un terme inventé par les Américains pour faire taire les critiques au moment de la guerre du Vietnam. Pour comprendre ce qui se passe où que ce soit, le seul moyen logique est d'écouter ce que revendiquent toutes les forces en présence, car chaque gouvernement protège ses intérêts économiques en falsifiant la réalité. Vous remarquerez qu'en général seuls des faits nous sont livrés, mais pratiquement jamais les causes et les enjeux. Il est indispensable que nous acquiescions sans poser de questions, manière aussi de rendre notre cerveau disponible aux vendeurs de lessive et de Coca-Cola. Pour avoir vécu des expériences professionnelles en Algérie (1993), en Afrique du Sud avant et après Mandela, à Sarajevo pendant le siège, au Liban, etc. j'ai pu apprécier le grand écart entre ce que les médias racontaient ici et la réalité sur le terrain. J'ai même été témoin d'une falsification énorme de l'Histoire que l'on m'interdit de révéler de manière convaincante ! J'ai cru longtemps qu'avoir un regard distancié sur l'Histoire permettait d'éviter cet enfumage que l'actualité nous sert religieusement. Je me trompais, l'Histoire est seulement le résumé des actualités d'alors, aux mains de ceux qui détiennent le pouvoir, que ce soient les vainqueurs ou ceux qui savaient écrire. Ainsi, en voyant s'exciter la Toile autour des massacres à Alep, j'eus le sentiment que mes camarades se fourvoyaient comme jadis avec Solidarność, les charniers de Timisoara, les armes de destructions massives en Irak, la dictature de Khadafi, le Dalaï Lama, Je suis Charlie, etc. Cette liste doit déjà en faire bondir plus d'un ou une, et je pourrais détailler ultérieurement si besoin... Passé le fait que charger Poutine et ne voir en Castro qu'un dictateur permet de descendre Mélenchon en hausse dans les sondages, tout sondage qui de mon point de vue devrait d'ailleurs être interdit pour être systématiquement anti-démocratique. Je cherchai donc des informations venant des diverses forces en présence en Syrie. Les réseaux sociaux sont une source très riche, pas moins fiable que les journaux aux mains de professionnels qui ont montré par le passé qu'ils ne vérifiaient pas souvent les informations qu'ils divulguaient (depuis des faits divers comme l'affaire Grégory, Outreau, la fausse agression de Marie L. dans le RER jusqu'aux images envoyées d'Alep alors qu'il n'y avait absolument aucun journaliste occidental sur place). Le journalisme d'investigation coûte cher, d'où le succès de Mediapart grâce à son indépendance et ses nombreuses révélations. J'appelai aussi des camarades résidant en Irak et faisant accessoirement des incartades en Syrie.

Il ne fait aucun doute que les Russes ont bombardé Alep, mais les Américains, les Turcs, les Irakiens, les Kurdes, Daesh et d'autres groupes intégristes commettent eux aussi des massacres dans d'autres villes syriennes sans que l'opinion française s'en émeuve. À noter que les Syriens se fichent totalement des bougies que les occidentaux allument en protestation contre leurs bourreaux, histoire de se donner bonne conscience ! Il est certain qu'Assad est un dirigeant sanguinaire, mais les autres protagonistes sont tous des dictateurs en place ou potentiels. Il n'y a pas plus de liberté d'expression en Irak, au Kurdistan, en Turquie, en Arabie Saoudite, etc. Les rebelles "démocrates" contre le régime syrien ont été rapidement mis hors d'état de lui nuire et pas seulement par ses sbires. À Alep flottaient les drapeaux noirs de Al Nosra et d'autres groupes intégristes, même si ce n'est pas Daesh, et ceux-là bombardaient la partie ouest de la ville, plus riche que le quartier est. Le point de vue kurde livre un éclairage intéressant sur la question. Il existe en Syrie quantité de milices. Ce qui se prépare à Mossoul risque d'être bien plus meurtrier et les Russes n'y participent pas, du moins pour l'instant. Les images envoyées d'Alep provenaient de Syria Charity, basée à Paris, ex "Pour une Syrie libre", ONG en accord avec Al Nosra et Al Qaida. The Syrian Campaign, basée à Londres, est financée par la famille Asfari qui dirige Petrofac, et par la Fondation Rockfeller. Le journaliste américain Bilal Abdul Kareem présent sur toutes les télés et vivant sur place est converti au Salafisme depuis 1997. Pierre Le Corf qui défend le régime syrien depuis Alep Ouest est lié à l'extrême-droite chrétienne. L'AFP est un organe totalement inféodé aux intérêts français. Etc. Presque toutes les ONG sont financées par des états impliqués dans le conflit. Comme la presse elles font partie de ce quatrième corps d'armée qu'est la communication.

La guerre au Moyen Orient est une guerre économique, comme le fut par exemple la première guerre mondiale, elle concerne les hydrocarbures, gazoducs et oléoducs. Les populations locales paient le prix de cette bagarre pendant que les plus puissants attendent que la situation pourrisse pour ramasser les marchés. On sait les profits juteux que les Américains font de la reconstruction comme par exemple dans les Balkans, et la vente d'armes bat son plein. Les Russes qui viennent de passer un accord avec les Turcs semblent avoir réalisé dans le même temps la plus grosse livraison d'armes jamais reçue par les Kurdes, et les Chinois ont fini par comprendre qu'il fallait aussi profiter de cette aubaine au Moyen Orient. La guerre concerne d'abord l'Arabie Saoudite et l'Iran : Sunnites et Chiites se détestent plus qu'ils ne haïssent Israël ! L'Arabie Saoudite est associée au Qatar, aux USA et accessoirement à la France et autres pays européens impliqués. Poutine soutient l'Iran et Assad qui lui octroie son seul accès à la Méditerranée, il s'oppose évidemment aux USA dont les bases militaires sont installées tout le long de la frontière russe. Erdogan tire probablement les ficelles en faisant semblant d'attaquer Daesh pour mieux pilonner les Kurdes, car son but primordial est d'empêcher la création d'un état kurde. Il livre des armes aux Sunnites pendant qu'il fait ami-ami avec Poutine ! C'est un imbroglio incroyable d'alliances et de traîtrises ressemblant terriblement à Game of Thrones. On peut apprécier le bilan de nos guerres en Lybie où il n'existe plus aucun gouvernement, mais une ribambelle de tribus qui s'entredéchirent. C'est plus ou moins ce qui est à l'œuvre en Syrie, après le démantèlement de l'Irak. Le nombre de factions belligérantes dépasse notre entendement. Nous avons d'une part les intérêts pétroliers des consommateurs occidentaux et d'autre part ceux des vendeurs qui s'entretuent pour remporter la mise. Les soldats français n'ont d'autre mission que de zigouiller leurs concitoyens engagés dans le Djihad, car il n'est pas question qu'ils infectent les prisons françaises à leur retour. Idem pour les Anglais, les Belges, les Hollandais ou les Allemands. La seule attitude possible n'est pas de dénoncer telle ou telle exaction d'un des protagonistes, mais de faire en sorte d'arrêter la guerre. C'est d'ailleurs le sens des propos de Jean-Luc Mélenchon à qui les médias aux ordres essaient de faire dire n'importe quoi qui lui soit défavorable pour les élections présidentielles, par exemple en sortant des extraits de leur contexte. Or pour arrêter la guerre nous devons remettre en cause nos modes de consommation, en particulier tout ce qui concerne l'énergie... En attendant, l'Europe va devoir faire face à un afflux gigantesque de réfugiés qui fuient la destruction de leurs pays et dont nous sommes complices, entre autres, en tant que consommateurs d'énergie et fournisseurs d'armes.

P.S.: Pierre Le Corf m'écrit :"Bonjour Monsieur, permettez moi de vous demander, qu'est-ce qui vous permet d'écrire que je suis lié à l'extrême droite chrétienne? Je suis chrétien d'éducation mais n'ai pas été dans une église depuis 1 an et suis encore moins un adorateur de la droite, étant plutôt à gauche, désolé de vous décevoir. Quant à me placer à la droite d'un terroriste sans faire de jeux de mots ça ne passe pas."

samedi 17 décembre 2016

Le Monde nous enfume


Dans un article du quotidien Le Monde du jeudi 15 décembre les journalistes Samuel Laurent et Adrien Sénécat publient un article intitulé Fausses images et propagande de la bataille d’Alep qui pourrait laisser penser à une certaine objectivité de leur part. Ils commencent donc par signaler l'interview de la journaliste canadienne Eva Bartlett qui remet en cause les informations des médias occidentaux. Leur contestation de ce témoignage est basée sur des "contacts de journalistes à Beyrouth avec des personnes ayant fui Alep, certains récits validant tout à fait l’existence de civils victimes des forces syriennes". Qu'il y ait des victimes à Alep n'est pas contestable, mais aucune des informations livrées par Eva Bartlett n'est analysée. Ils insistent essentiellement sur le fait que le témoignage de cette journaliste indépendante, très impliquée en Palestine, est diffusé par Russia Today, site financé par le pouvoir russe. Mauvaise pioche : RT reprend seulement l'organe officiel de l'ONU d'où est tiré ce témoignage ! Puisque les Français donnent des leçons au monde entier, voyons d'où viennent les informations des médias français ou américains ?


Le Monde évite soigneusement de creuser ses propres sources dont Karam Al-Masri, correspondant de l’Agence France-Presse (AFP) à Alep. Or le conseil d'administration de l'AFP est composé majoritairement d'éditeurs de presse, et son budget ne s'équilibre qu'en empruntant aux marchés financiers. Son C.A. est donc composé de 8 représentants des directeurs de journaux quotidiens, 2 représentants du personnel, 2 représentants de la radio et de la télévision française, 3 représentants des services publics (le premier ministre, le ministre de l'économie, des finances et de l'industrie et le ministre des affaires étrangères nommant chacun un représentant), le PDG ! Si l'on voulait échapper au "roman national", la revendication d'indépendance et de neutralité de l'AFP peut être sérieusement mise en doute ! Rappelons aussi que Le Monde appartient majoritairement à Xavier Niel, Pierre Bergé et Matthieu Pigasse, et que la quasi totalité des quotidiens français est aux mains de 9 milliardaires, quand ils ne sont pas banquiers ou marchands de canons ! Si c'est cela, l'impartialité, il y a de quoi s'inquiéter... Chaque pays impliqué dans le conflit utilise la communication comme arme de guerre.
Pour faire semblant d'équilibrer la manipulation d'opinions, les journalistes du Monde reconnaissent que l'image de l'orpheline qui tente de survivre est fausse, tirée du tournage d’un clip de la chanteuse libanaise Hiba Tawaji en 2014. S'ils relatent l’histoire récurrente de la destruction du « dernier hôpital d’Alep » répété une quinzaine de fois en 6 mois, ils tentent de minimiser la compilation du blogueur Olivier Berruyer en avançant qu'elle est composée de messages venus d’un peu partout dans le monde, et pas forcément de journalistes ! Chaque fois ils ne manquent pas d'évoquer l'aspect "conspirationniste" des sites qui dénoncent ces manipulations. Etc.
Accuser qui que ce soit de conspirationnisme est une manière de le faire taire ou de lui retirer tout crédit. Il est politiquement incorrect de remettre en cause la moindre information officielle. Le comble de la mauvaise foi revient aux conseils donnés dans l'encadré en fin d'article "pour ne pas se faire avoir par des rumeurs" :
- Partez du principe qu’une information donnée sur le web par un inconnu est par défaut plus fausse que vraie.
- Fiez-vous plutôt aux médias reconnus, aux journalistes identifiés et connus. Et ne considérez pas non plus que cela suffit à rendre leurs informations vraies. Dans des situations de crise comme celle-ci, l’information circule très vite, et peut souvent s’avérer par la suite erronée. Il vaut mieux attendre que plusieurs médias donnent un même fait pour le considérer comme établi.
- Une photo n’est jamais une preuve en soi, particulièrement quand elle émane d’un compte inconnu. Elle peut être ancienne, montrer autre chose que ce qui est dit, ou être manipulée.
- Un principe de base est de recouper : si plusieurs médias fiables donnent la même information, elle a de bonnes chances d’être avérée.
- Méfiez-vous aussi des informations anxiogènes (type « ne prenez pas le métro, un ami a dit un autre ami que la police s’attendait à d’autres attentats », un message qui tourne apparemment samedi matin) que vous pouvez recevoir via SMS, messages de proches, etc, et qui s’avèrent fréquemment être des rumeurs relayées de proche en proche, sans réelle source.
C'est oublier à qui appartient la presse qui diffuse les informations que nous prenons pour argent comptant. C'est oublier les annonceurs qui font pression sur les rédactions. C'est oublier le nombre incalculable d'enfumages dont la presse s'est fait écho (je me souviens du Monde pendant la siège de Sarajevo !) depuis le massacre de Timisoara jusqu'au gaz chimique soi-disant employé par les soldats d'El Assad, en passant par les armes de destruction massives en Irak et quantité de faits divers comme l'affaire Grégory, l'attaque bidon d'une fille dans le métro, les profanations du cimetière de Carpentras, etc. Tout cela pour ne pas avoir pris la peine ni le temps de vérifier leurs sources. Les professionnels devraient pourtant montrer l'exemple !
C'est pourtant bien grâce aux réseaux sociaux que l'on peut souvent apprendre ce qui se passe sur la planète, dès que l'on a la chance d'avoir des contacts sur place. La presse papier a des jours de retard sur ce qui y circule, et si l'on veut savoir ce qui se passe aujourd'hui en Turquie par exemple, il n'y a pas meilleure source... Alors quand un quotidien français traite les informations contradictoires de conspirationnistes, terme inventé par la CIA pour dénigrer les opposants à la guerre du Vietnam, mieux vaut prendre cela avec des pincettes !

P.S.: j'ai écrit ces lignes il y a quelques jours. Après contacts avec des camarades en Irak et accessoirement Syrie, je tenterai ces jours-ci d'analyser la situation en Syrie, et ce sans manichéisme. Les forces en présence sont multiples, les dictateurs potentiels rivalisent avec les réguliers, les manipulations médiatiques se manifestent de toute part au service de chaque État, les intérêts économiques de chacun dictent leurs mouvements au gré d'accords contradictoires, en gros c'est Game of Thrones, les populations faisant les frais des spéculateurs et des possédants comme dans presque toutes les guerres...

vendredi 16 décembre 2016

Joëlle Léandre, le travail d'une femme en 8 CD


Pour ses 40 ans sur les routes, les amis polonais de Joëlle Léandre lui ont fait une belle surprise en produisant un coffret de 8 CD enregistrés pour la plupart en 2015 et 2016. Un solo emblématique date seulement de dix ans en arrière. Le premier disque est signé par Les Diaboliques avec la pianiste suisse Irène Schweizer et la chanteuse britannique Maggie Nicols que j'avais écoutées aux Bouffes du Nord en 2011 lors du festival La Voix est Libre. Suivent des duos avec le violoniste Mat Maneri, la chanteuse Lauren Newton, tous deux américains, le trompettiste Jean-Luc Capozzo et le guitariste anglais Fred Frith. Les deux derniers sont consacrés à un quartet figurant le saxophoniste anglais Evan Parker, le pianiste espagnol Agusti Fernández et le percussionniste slovène Zlatko Kaučič. Je précise la nationalité de chacun de ses partenaires de jeu pour exprimer le nomadisme de la contrebassiste qui a toujours revendiqué de gagner sa vie grâce aux concerts à l'étranger !
Nous avions l'habitude de nous croiser au 28 rue Dunois, et en 1981 Joëlle Léandre déclina notre offre de participer au grand orchestre d'Un Drame Musical Instantané en tant que soprano. Pas question pour elle de laisser tomber sa grand-mère, comme certains appellent le gros instrument à cordes, pour venir s'égosiller, bien que nous adorions comme elle utilisait sa voix de temps en temps. Nous enregistrâmes néanmoins en 1992 avec grand plaisir un Urgent Meeting dans l'album Opération Blow Up... Bien qu'elle fasse partie d'un courant radical de l'improvisation, où un rythme soutenu ou une mélodie en do majeur semblent de mauvais goût, nous avons toujours apprécié son talent de performeuse où la théâtralité fait partie intégrante de sa virtuosité. Tout dépend évidemment du choix de ses interlocuteurs, elle-même étant prête à toutes les expérimentations. Il y a dix ans le Journal des Allumés dont je m'occupais alors avec Jean Rochard l'interviewa dans le cadre du Cours du Temps, rubrique que j'avais initiée pour conter le trajectoire de musiciens qui avaient marqué la seconde moitié du XXe siècle. Après ce Joëlle Léandre, en deux temps, trois mouvements, elle s'exprima avec la même liberté l'année suivante dans un livre que je chroniquai sous le titre Joëlle Léandre a capella. L'Aixoise est intarissable quant il s'agit d'évoquer sa carrière ou d'enregistrer quantité d'albums avec d'autres improvisateurs...
Huit CD, c'est donc peu comparé aux dizaines d'enregistrements déjà publiés, mais pourtant assez représentatifs de ses qualités, tant dans la variété des façons d'attaquer l'instrument que de dialoguer avec ses camarades de jeu. Après avoir écouté non-stop ce joli cadeau d'anniversaire musicalement quadragénaire, j'avoue préférer les spectacles où la théâtralité fait sortir la musique de sa stricte interprétation formelle, souvent grâce à la voix comme avec Maggie Nicols, Lauren Newton ou celle de Joëlle (remarquable solo plein d'humour), permettant d'échapper à un free jazz européen devenu conventionnel avec le temps. Des musiciens comme Derek Bailey ou Joëlle Léandre ont en effet imprimé leur style, transformant une démarche qui leur était personnelle en genre musical lorsque d'autres se sont engouffrés à leur suite. Les CD sont bien indexés, mais aucun titre n'est spécifié, ce qui insiste sur l'aspect live des enregistrements, caractéristique de cette mouvance de l'improvisation libre.

→ Joëlle Léandre, a woman's work..., coffret 8 CD, Not Two Records, 80€

jeudi 15 décembre 2016

Toni Erdmann, un grand film initiatique


Les Cahiers du Cinéma nommant Toni Erdmann en numéro 1 de leur liste des meilleurs films de 2016, je l'ai regardé hier soir en DVD publié prochainement par Blaq out avec en bonus un entretien avec sa réalisatrice, Maren Ade. Le film, classique dans sa forme comme la plupart de ceux qui sortent sur les écrans, possède un charme particulier grâce au regard à la fois critique et tendre de la cinéaste allemande, évitant tout manichéisme malgré le message positif que porte cette comédie dramatique. C'est l'histoire d'un père inquiet pour sa fille, un père ayant vécu la révolution et la fantaisie des années 60, une fille emportée par le cynisme d'aujourd'hui. La jeunesse n'est pas une question d'âge, mais une manière de vivre et d'apprendre à vivre. Le jeu fait partie de la donne, chacun acceptant les rôles que la société nous impose, les refusant ou inventant les siens propres. Personnage en or pour le comédien Peter Simonischek, le père interroge nos us et coutumes en les raillant sans cesse par des plaisanteries plus brechtiennes que vraiment comiques. Sa fille, jouée par Sandra Hüller, en a honte comme souvent les enfants qui ne sont pas encore devenus parents à leur tour.


Car les contradictions sont déjà là, dans les rapports de classe, de sexe et de hiérarchie professionnelle. Plutôt qu'une leçon de morale, le philanthrope tente de réveiller sa fille, en s'immiscant lourdement dans sa vie, provoquant des situations absurdes, mais qui le sont moins que les pratiques du monde de l'entreprise, et autrement plus humaines. Bourré d'allusions au passé de l'Allemagne, au libéralisme actuel, à la société de consommation, au carcan familial, au machisme, le film de Maren Ade développe une dialectique qui rend "conte" des contradictions de chacun, de celles qui permettent de choisir chaque matin son chemin. Par son rythme irrégulier et les petites surprises qui émaillent sans cesse cette comédie de mœurs, les 2h42 passent comme une lettre à la poste, une lettre d'amour qui parfois trouve son ou sa destinataire. On peut voir Toni Erdmann comme un grand film initiatique, parce que nos enfants le resteront toujours et que nous avons tout autant à apprendre d'eux.

→ Maren Ade, Toni Erdmann, DVD/BluRay Blaq out, 20€, sortie le 17 janvier 2016

mercredi 14 décembre 2016

Le fantôme au couteau entre les dents


Le Capital a peur. Les banquiers envoient leurs agents médiatiques au charbon pour s'assurer que Jean-Luc Mélenchon ne sera pas présent au second tour. Ils savent maintenant que cette probabilité est à considérer sérieusement. Il pourrait se retrouver face à Fillon (ou un autre, qu'importe !) et, si les indécis, se mettaient à lire le programme des Insoumis, tous les espoirs sont permis, d'où affolement total. Pour monter l'opinion contre lui, ils ressortent le fantôme du communiste avec le couteau entre les dents. Que ce soit la droite officielle ou son clone qui n'a plus de socialiste que le nom, ils possèdent tous les grands journaux, via 9 milliardaires, banquiers et marchands de canons, sans compter la télévision aux ordres du pouvoir. Il faut donc faire peur. On a donc droit au couplet contre l'antisémitisme pour empêcher la communauté juive de voter pour lui, parce que condamner la colonisation et la politique d'extrême-droite du gouvernement israélien leur permet de faire un amalgame honteux. On charge Fidel Castro de manière délirante sans aucune connaissance de l'histoire de Cuba pour l'assimiler à un dictateur, en évitant de rappeler les 52 années d'embargo et les 500 tentatives d'assassinat. Même chose avec Poutine qui n'est évidemment pas un saint, loin de là, mais qui doit résister aux attaques américaines dont les bases encerclent la Russie. On focalise tout sur Alep alors que des massacres aussi terribles se déroulent dans d'autres villes, d'autres pays, encore plus meurtriers (détail d'importance puisque c'est sur le devant de l'actualité, mais il n'y avait plus aucun journaliste à Alep et l'ONG Syria Charity qui a son siège à Paris est essentiellement financée par l'Arabie Saoudite). Tout cela tient du "roman national". On en remet une couche avec ses supposées accointances avec Tariq Ramadan ou celles de Clémentine Autain. Calomniez, il en restera toujours quelque chose. Le Capital n'a pas fini de porter des coups bas, car l'enjeu est de taille. On le montre grimaçant, on l'accuse d'être agressif face aux provocations de journalistes qui essaient de le coincer avec des questions idiotes, sans savoir que Mélenchon est né mal-entendant et que toute agression verbale non frontale le déstabilise à cause de son handicap. On lui reproche d'accaparer le pouvoir alors qu'il a déclaré mettre en place une Constituante chargée d'élaborer la Constitution de la VIe République, proposant la révocation possible de tous les élus sans exception en cours de mandat. De plus, aucun élu ne pourra participer à la Constituante et aucun de ses rédacteurs ne pourra ensuite être élu. Doutant de la réalité de la démocratie sans éducation de la population, j'envisageais de m'abstenir, mais devant les attaques incessantes contre le candidat des Insoumis, je comprends qu'il exprime une chance de sortir du marasme où les cyniques se complaisent.

Quelques pistes en nota bene : le vote blanc reconnu, le droit de vote dès 16 ans, sortie des traités européens pour retrouver une cohérence politique et économique, sortie de l'OTAN, œuvrer pour la paix au Moyen Orient, arrêt de la collaboration avec les pétro-monarchies, 35 heures réelles, retraite à 60 ans, recrutement de 60 000 enseignants, augmentation du SMIC de minimum 150€, remboursement des soins prescrits y compris dentaires et optiques, transition écologique vers 100% d'énergies renouvelables d'ici 2050, cantines 100% bio, etc.

P.S. : j'avais étourdiment écrit qu'il manquait des propositions pour la culture, mais je n'étais pas arrivé au chapitre 77.

mardi 13 décembre 2016

Mon remix de Controlled Bleeding accélère


Il y a 30 ans Paul Lemos, cofondateur du groupe américain Controlled Bleeding, demandait à Un Drame Musical Instantané de participer à un disque collectif intitulé Dry Lungs III sur Placebo Records en cassette et vinyle. Le volume IV et le double V des Dry Lungs suivirent en vinyle puis CD sur le label Subterranean. J'enregistrai ainsi Don't Lock The Cage au trombone et cordes, Pale Driver Killed by a Swallow On a Country Road au synthétiseur et Rien ne va plus, mélange de field recording, synthé et percussion. Nous étions en trio avec Francis Gorgé (percussion et sons électroniques) et Bernard Vitet (percussion, piano et trompette) sur le premier et le troisième, le grand orchestre du Drame figurait sur le second dirigé par Francis. Bernard est décédé en 2013, les deux comparses de Paul, Chris Moriarty et Joe Papa, en 2008 et 2009. En 1987 nous avions enregistré Phagocytations comme playback à une pièce collaborative avec Controlled Bleeding qui aurait dû jouer par dessus et nous envoyer également une prise pour que le Drame rejoue à son tour dessus, mais c'était resté lettre morte, problème de courrier probablement à une époque où Internet n'existait pas.
Récemment Paul Lemos a intercédé auprès du producteur autrichien Walter Robotka pour qu'il ressorte notre 33 tours Rideau ! de 1980 ; il sera donc là en janvier, pour la première fois en CD, sur le label KlangGalerie. Or la semaine dernière Paul m'écrit qu'il aimerait que je compose un remix d'un des titres du dernier album de Controlled Bleeding, Larva Lumps and Baby Bumps. Je choisis le premier morceau de cet album rock très destroy, Driving Through Darkness, et je m'y attèle aussitôt, ignorant depuis toujours la procrastination !
J'ai souvent eu un problème avec les remix du Drame par d'autres musiciens : je ne reconnais pas nos intentions et parfois même pas les samples choisis. Cela ne me gêne pas, mais m'interroge sur les raisons de leur choix. En me pliant à mon tour à l'exercice, j'ai cherché à préserver le style de l'album original avec son énergie survoltée, d'autant que j'aime beaucoup la version de Controlled Bleeding et que je regrette de ne pas profiter plus souvent des qualités du rock. Je commence par enregistrer des basses à la guimbarde, deux pistes en l'occurrence. Pour mes bribes de voix je retire mon incisive provisoire et miaule nasalement un peu comme David Lynch dans Crazy Clown Time. Cela me donne une bouche pâteuse genre lendemain de cuite dans l'aigu. J'ajoute une guitare électrique aux accents hendrixiens, du moins comme j'imagine qu'il en jouerait aujourd'hui sur un tel morceau ! En fait je la joue sur le clavier de mon V-Synth en me servant du pad et du beam. J'efface alors toutes les pistes de Paul (guitares, synthé, orgue), sauf la rythmique dont je filtre la basse et la batterie, en particulier avec le plug-in Black Hole d'Eventide. Je renforce le rythme avec une guitare préparée et j'ajoute quelques effets de cordes confondants rappelant des crissements de pneus plus que des glissandi, ainsi que des passages automobiles sur autoroute avec effet Doppler qui font virer mon film vers la fiction. Ce n'est plus qu'une question de mixage.

P.S.: les choses vont vite, j'aime quand les choses vont très vite. Ayant reçu mes 5'55" hier lundi soir, Paul Lemos me propose de participer au prochain album de Controlled Bleeding comme membre du groupe à part entière. Driving through darkness ? I love it !

lundi 12 décembre 2016

Les voyageurs de l'espace chantent des écrivains


Les voyageurs de l'espace est le dernier album du violoncelliste Didier Petit qui s'est envolé avec la chanteuse Claudia Solal et le percussionniste Philippe Foch. L'Observatoire de l'Espace du CNES (Centre National d'Études Spatiales) a commandé des textes sur l'espace à plusieurs écrivains que le trio a mis en musique. Libérées de l'attraction terrestre, les chansons ont perdu leurs étiquettes pour composer une play-list sidérale. Une adaptation du Contact de Gainsbourg ouvre le bal avant de glisser vers l'improvisation. Dans la fusée flottent des réminiscences dont on reconnaît parfois ici ou là les ectoplasmes portés par les voix. Passager clandestin de Charles Pennequin permet de s'échapper de soi-même sur un rythme hypnotique, Dessin dans le ciel de Jean Robert et Claude Roy était originalement chantée par Serge Reggiani, Xoxo de Karin Serres est une projection nocturne sur l'écran géant qui nous surplombe, avec Le dandy de l'espace Olivier Bleys taille un costard à sa combinaison, Mariette Navarro transpose ses sentiments sur Philae comme Éric Pessan dont Le syndrome du zéro joue d'un fatal décompte, Martine fait partie des singes qui ont essuyé les plâtres permettant à Sabine Macher de voir le monde avec d'autres yeux, Coline Pierré se prend pour une météorite dans Discrètement je m'éclipse et le cover de What a wonderful World permet au trio d'atterrir avec un optimisme que j'ai toujours connu à Didier Petit !
J'avais 9 ans lorsque le premier astronaute John Glenn, mort la semaine dernière, a tourné autour de la Terre. Mon oncle Roger lui avait fait dédicacer une photo à mon intention. La voûte céleste me plonge dans des abîmes de perplexité lorsque les lumières de la ville sont suffisamment éloignées pour ne pas la polluer. Mon père collectionnait les livres de science-fiction. J'ai envié Didier Petit lorsqu'il lui a été offert de faire un vol en apesanteur avec son violoncelle fabriqué par Laurent Paquier. L'Observatoire de l'Espace du CNES m'avait aussi permis d'accompagner en musique l'écrivain Pierre Senges relatant son vol parabolique à bord de l'Airbus Zéro-G ; ces Remarques faites (ou subies) la tête en bas sont en écoute et téléchargement gratuits sur drame.org.
Les voyageurs de l'Espace, présenté dans un petit coffret avec les paroles, est un recueil de chansons où compositions instantanées et préalables dessinent une carte du ciel qui nous fait voyager d'écrivain en écrivaine comme à saute-mouton d'une étoile à l'autre.

→ Claudia Solal, Didier petit, Philippe Foch, Les voyageurs de l'Espace, Buda Musique, 16,05€

vendredi 9 décembre 2016

Papiers sonores


Jean-Noël von der Weid publie aux Éditions Aedam Musicae un ouvrage qui tient à la fois de l'encyclopédie choisie, de l'analyse critique et de la poésie. Écoutant des œuvres qui l'ont séduit, il laisse aller sa plume en cherchant des points de concordance stylistique avec la musique. L'auteur suggère de lire à voix haute chaque évocation tout en écoutant les pièces allant du Moyen-Âge à nos jours. Chacun des cinquante chapitres est précédé d'une introduction raisonnée des compositeurs dont il a choisi une ou plusieurs œuvres. Si je reconnais, avec le plus grand plaisir, la proximité de mes propres choix dans leur éclectisme convoquant Varèse, Ives, Cage, Ligeti, Kagel, Webern, Xenakis, Ferrari, Romitelli, Mingus, Ellington, Monk, Léandre, Scelsi, Sciarrino, etc. (mais aussi Gesualdo, Couperin, Bach, Beethoven, Debussy, Ravel, Prokofiev, etc.), il me donne surtout envie de découvrir des compositeurs dont le travail m'est encore étranger comme Franck Bedrossian, Lori Freedman, Helmut Oehring, Olga Neuwirth, Enno Poppe... Von der Weid joue des allitérations, du rythme des phrases, de la ponctuation, pour retrouver une émotion toute personnelle qui le fait vibrer en sympathie avec ceux qu'il accompagne.

→ Jean-Noël von der Weid, Papiers sonores, Ed. Aedam Musicae, 180 pages, 25€

jeudi 8 décembre 2016

Livres animés, entre papier et écran


J'imagine que les Éditions Pyramyd m'envoient Livres animés de Gaëlle Pelachaud pour y figurer plus ou moins explicitement dans la partie contemporaine, et plus particulièrement pour mes travaux numériques, à commencer par le cédérom Alphabet adapté de Květa Pacovská avec Frédéric Durieu et Murielle Lefèvre. Mais l'auteur ne semble pas avoir consulté l'objet pour autant, évoquant des manipulations très simples (le jeune public peut modifier les couleurs la position des personnages, les mouvements, etc.), alors que l'objet, salué pour son interactivité par une quinzaine de prix internationaux, est d'une complexité ludique encore aujourd'hui inégalée, mais doté d'une prise en main incroyablement intuitive.
Gaëlle Pelachaud rappelle l'histoire de ces livres magiques dont on actionnait des bouts, pour découvrir les mouvements célestes, connaître les horaires des marées ou l'anatomie d'un être humain, et, plus tard, créer quantité d'objets à l'intention des enfants, qu'ils soient encyclopédiques ou facteurs d'illusions d'optique. Le marché des livres pour la jeunesse s'est emparé de ce filon depuis quelques années, et l'offre est devenue pléthorique. Je me souviens avoir commencé par acheter La maison hantée, pop-up de Jan Pieńkowski, suivi d'une série animalière chez Albin-Michel, et les simulations de mouvements de Frank J. Moore à base de trames. Les pop-ups de David A. Carter ont relancé la mode, avec ensuite de beaux succès comme celui de l'alphabet de Marion Bataille. Après un petit historique des formes variées du livre animé, Gaëlle Pelachaud livre leurs secrets de fabrication à la portée de chacun pour s'en construire soi-même.
Les entretiens avec différents auteurs ne sont par contre pas à la hauteur, très anecdotiques et peut-être pas les plus inventifs en ce qui concerne l'interactivité. La richesse incroyablement innovante des Éditions Volumiques est seulement esquissée avec The Night of The Living Dead d'Étienne Mineur et La Maison Fantôme dont j'ai composé la musique et le design sonore avec Sacha Gattino. Un très sympathique paragraphe évoque Boum ! de Mikaël Cixous dont j'ai également conçu et réalisé la partition sonore, mais aucun des enjeux critiques que ces nouvelles technologies soulèvent n'est hélas abordé. Les exemples détaillés choisis sont souvent très plan-plan, alors qu'il existe des applications bouleversantes absentes de ces 232 pages.
Cela n'empêche pas ce recueil d'être agréable à feuilleter, toutes ces expériences, qu'elles soient en papier ou sur écran, étant factrices de rêve, et pouvant probablement susciter de nouvelles vocations.

→ Gaëlle Pelachaud, Livres animés, Ed. Pyramyd, 28,03€

mercredi 7 décembre 2016

Laurent Bolognini, sculpteur de lumière


Samedi, le sculpteur de lumière Laurent Bolognini présentait quelques uns de ses automates dans son atelier de la ville de Paris, à l'initiative de Florence Mourey. La baie vitrée de l'immeuble cubique construit il y a 25 ans par Christian de Portzamparc donne sur un ensemble rappelant le film Playtime de Jacques Tati. Au sixième étage, les bras articulés tournaient, les lampes japonaises tremblaient, les cercles se faisaient et se défaisaient. Programmant en direct l'une de ses pièces les plus grandes, Bolognini nous gratifia d'une improvisation cinétique envoûtante sur une très belle musique picturale de Fred Costa. Sa machine (une autre que celle de la photo !) me rappelait indubitablement celle de Michael Snow dans La région centrale qui y avait fixé sa caméra pour décrire un espace vierge en haut d'une montagne. Ici deux bras tournent chacun autour d'un axe fixés à un troisième, permettant de dessiner des figures courbes selon les vitesses de rotation. La rémanence n'intervient pas seulement sur le mouvement, mais aussi sur la couleur, les plus anciennes virant au bleu quand les plus récentes restent blanches ou jaunes. Nous étions hypnotisés par cette musique visuelle minimaliste tandis que les saxophone, guitare et violoncelle de Costa structuraient le moment partagé.

→ Une œuvre de Laurent Bolognini est visible à la Galerie Denise René, 22 Rue Charlot 75003 Paris, à partir de jeudi et pour plusieurs semaines, dans le cadre de l'exposition collective Lumière et Mouvement
→ La musique de Fred Costa diffusée samedi est celle de Kazarken, premier long métrage de Güldem Durmaz projeté ce soir à la Scam à 19h (réservation indispensable)...

mardi 6 décembre 2016

Muhal Richard Abrams, compositeur expérimental mariant jazz et contemporain


C'est pour moi une surprise, une grosse surprise. Je connaissais évidemment l'importance du pianiste Muhal Richard Abrams comme fondateur de l'AACM dont l'Art Ensemble of Chicago m'apparaissait comme le fer de lance. L'Association for the Advancement of Creative Musicians défendait la Great Black Music à coups de free jazz particulièrement inventif, à la fois festif et revendicatif. Parmi les premiers membres de l'AACM figuraient également Henry Threadgill, Anthony Braxton, Jack DeJohnette... Je rencontrai Threadgill au Québec lors du fameux Festival de Victoriaville où nous jouions avec Un Drame Musical Instantané, mais le choc remonte au Festival d'Amougies en 1969 où l'Art Ensemble avait pastiché les groupes de rock, me faisant basculer de la pop vers ce jazz libertaire. Il faut y avoir vu Joseph Jarman, entièrement nu, à la guitare électrique, incarnant un guitar hero au milieu de l'extraordinaire instrumentarium de l'Ensemble où officiaient Lester Bowie, Roscoe Mitchell, Malachi Favors, à l'origine de ma première mutation musicale. La panoplie de multi-instrumentiste ne me quittera plus.

Or voilà que je reçois le deuxième volume des disques remasterisés de Muhal Richard Abrams sur les labels italiens Black Saint et Soul Note. Le coffret rassemble 9 albums d'une exceptionnelle variété : Sightsong est un duo avec le bassiste de l'Art Ensemble Malachi Favors (1975) ; le Shadograph, 5 (Sextet) réunit Abrams, Antony Davis, Douglas Ewart, Leroy Jenkins, George Lewis, Roscoe Mitchell, Abdul Wadud, mais c'est un disque de George Lewis où d'une pièce à l'autre l'instrumentation jazz glisse vers une écriture contemporaine utilisant violoncelle, sousaphone, basson, violon alto, cassettophones, synthétiseur Moog, etc. (1977) ; 1 - OQA + 19 est un quintet de free jazz avec les souffleurs Braxton et Threadgill plus la section rythmique de Leonard Jones et Steve Mc Call (1978) ; Liefelong Ambitions est l'album qui m'a donné envie d'écouter l'ensemble, duo frénétique enregistré en public sous le nom du violoniste Leroy Jenkins dont j'avais découvert l'originalité avec le Jazz Composer's Orchestra, en particulier son For Players Only (1981) ; Duet est pour deux pianos, le faux reflet étant incarné par Amina Claudine Myers et les pièces formant un hommage élastique où les dissonances dessinent l'histoire de la Grande Musique Noire (1981) ; Colors in Thirty-Third est un nouveau sextet avec le violoniste John Blake, Dave Holland parfois au violoncelle, le saxophoniste-clarinettiste John Purcell, le bassiste Fred Hopkins, le batteur Andrew Cyrille, démontrant que la frontière entre jazz et musique contemporaine est extrêmement ténue (1987) ; Familytalk enfonce le clou, passionnant mélange où Abrams passe du piano au synthétiseur et dirige l'orchestre composé du trompettiste Jack Walrath, de Patience Higgins au ténor, à la clarinette basse et au cor anglais, du bassiste Brad Jones et des percussionnistes Warren Smith et Reggie Nicholson (1993) ; Duets and Solos figurait déjà dans le coffret consacré au saxophoniste Roscoe Mitchell dont j'avais salué le coffret sur ce même label (en le détaillant un peu plus !), car on peut retrouver les mêmes albums selon ces compilations de rééditions, comme Shadowgraph 5 qui y figurait aussi, ainsi que Spihumonesty de Muhal Richard Abrams présent sur son volume 1, ce qui n'est pas si grave étant donné le nombre de disques et le prix très modique de la collection (1990) ; Song For All est donc le neuvième du coffret avec la chanteuse Richarda Abrams, fille du compositeur, et un septet où l'écriture contemporaine s'inspire encore une fois des racines afro-américaines (1995) !

Car les musiciens de Chicago n'ont jamais célébré aucun repli communautaire. Ils affirment leur authenticité en la partageant avec le reste du monde. Pour être de partout, il faut être de quelque part. Muhal Richard Abrams n'assume pas seulement la Great Black Music, il célèbre toute la musique américaine depuis le ragtime et le blues jusqu'aux recherches les plus contemporaines en passant par Charles Ives. Sa recherche de couleurs personnelles lui confère une originalité réjouissante. Il fait partie des musiciens étiquetés jazz comme Ornette Coleman, Cecil Taylor, Julius Eastman, Anthony Braxton, Roscoe Mitchell, George Lewis, Steve Lacy et bien d'autres, qui devraient être joués dans les festivals de musique contemporaine aussi souvent que ceux dont la couleur de peau a viré au blanc. D'autant qu'en plus de leurs écritures inventives ils swinguent, ce qui n'est pas le lot de tous les musiciens "classiques", endimanchés dans leur costumes souvent étriqués.

coffret Muhal Richard Abrams Vol. 2, The Complete Remastered Recordings on Black Saint & Soul Note, 9 CD Camjazz, 33€

→ Finie l'écoute de tous les albums du volume 2, j'ai aussitôt commandé, pour le même prix, le volume 1 qui en contient huit autres, soit dix-sept albums en tout que j'écoute les uns à la suite des autres sans aucune lassitude tant ils peuvent être variés et surprenants ! Le premier volume (1980-1994, soit à peu près la même période) est globalement plus orchestral que le second. Muhal Richard Abrams est fondamentalement expérimental, comme Roscoe Mitchell et George Lewis avec qui il a continué d'enregistrer et se produire. Dans ces albums il invite, parmi tant d'autres, le guitariste hendrixien Jean-Paul Bourelly, les trompettistes Baikida Carroll, Jack Walrath, Cecil Bridgewater, le trombone Dick Griffin, le tubiste Howard Johnson, la soprano Janette Moody, le siffleur Joel Brandon... Il intègre aussi le Theremin, la percussion contemporaine ou des sons électroacoustiques. Au milieu de ses recherches formelles et timbrales, toutes les époques de la Grande Musique Noire peuvent surgir à chaque instant. Plus les racines sont profondes, plus l'arbre a des chances de grandir. À 86 ans, Abrams continue de se produire en public comme lors du dernier festival Sons d'Hiver.

lundi 5 décembre 2016

Les banlieusards


Après Body Double, L'année du Dragon, Little Big Man et Panique à Needle Park, l'éditeur Carlotta publie un cinquième coffret Ultra Collector consacré au film relativement méconnu de Joe Dante, The 'Burbs (Les banlieusards). Amateur de DVD ou Blu-Ray pour le confort qu'ils apportent lorsqu'on a la chance de posséder chez soi un grand écran, cinéphile suite à mes études de cinéma, j'apprécie les éditions dont les bonus apportent un réel plus au film. Cette fois nous sommes servis : plus que les cinq études analytiques passionnantes de Frank Lafond, Florent Christol, Vincent Baticle, Christian Lauliac et Fabien Gaffez figurant dans le livre de 200 Pages abondamment illustré, apportant quantité d'informations sur l'histoire, le satanisme, le décalage comique, la musique ou les acteurs, j'ai surtout été intéressé par le témoignage de Joe Dante, la copie de travail, la fin alternative, les archives promotionnelles, etc. qui accompagnent cette comédie fantastique réalisée en 1989 avec le jeune Tom Hanks, Bruce Dern, Carrie Fisher, ici superbement remasterisée (ce qui n'est pas le cas de bande-annonce ci-dessous).


Comme tous les films de Joe Dante depuis Piranhas, Les banlieusards insinue une critique virulente de la vie américaine. Imitant avec quelques années de retard les dégâts produits par et aux États Unis, nous pouvons malgré tout nous y projeter sans difficulté avec nos manies xénophobes et nos réactions muées par l'émotion qui étouffent la réflexion ! Je reconnais l'amicale complicité de nos voisins contre les horribles sorcières du fond de l'allée et certains replis communautaires caricaturaux. Rien d'étonnant à ce que les Américains ne soient pas fans des films de Dante qui leur en envoie chaque fois plein les gencives, comme récemment Braindead, la série de Michele et Robert King... On peut lui préférer Matinée (Panique sur Florida Beach), Innerspace (L'aventure intérieure), Small Soldiers, The Second Civil War ou les Gremlins, mais The 'Burbs a quelques atouts, à commencer par son décor. Car Mayfield Place deviendra quinze ans plus tard Wisteria Lane, la série Desperate Housewives se passant dans la même rue des studios Universal, une autre histoire de banlieusardes avec ses ragots et ses histoires sordides. Le film de Joe Dante est une comédie pleine d'allusions cinéphiliques et de ressorts comiques liés au cinéma d'épouvante, le film parfait d'un samedi soir.

→ Coffret Les banlieusards (The 'Burbs), coffret ultra collector limité à 2.000 exemplaires numérotés en Blu-ray + DVD + 1 DVD de Bonus + Livre, 49€ / le DVD ou Blu-Ray seul, 14€

vendredi 2 décembre 2016

Quel sens ? (in Revue du Cube #11)


À la question de Nils Aziosmanoff, président du Cube, posée dans son édito, ont répondu plus de 40 contributeurs dans un numéro exceptionnel lancé dans le cadre de la Social Good Week 2016. Comme chaque fois je me suis prêté au jeu...

LE SENS DE LA VIE

Il n’est d’autre art que du sens. Qu’on le prenne par n’importe lequel des cinq, il nous touche en surface pour s’enfoncer jusque sous la boîte crânienne, terminaison et commencement de toute chose. Peu importe qu’il soit unique ou interdit, giratoire ou moral, c’est là-haut que ça se passe. L’esthétique n’est rien sans l’éthique, carrefour de culture et fruit de l’inconscient. Renvoyant Lénine¹ au siècle précédent par fait accompli, ce n’est plus « que faire ? », mais « qu’en faire ? » qui nous interroge. Entendre alors qu’à s’enferrer dans cet enfer il faut bien opposer le désir de s’en sortir. Et pour se faire à battre pendant qu’il est encore chaud, offrir ce que l’on a de meilleur, après tri sélectif de ce qui nous fut légué. Le sens de la vie.

Parcours des initiés

Enfant j’avalais l’information goulument, plus en gourmand qu’en gastronome. À six ans j’entrepris la lecture du Petit Larousse de A à Z. Mon disque dur virtuel arrivant régulièrement à saturation, j’en oubliai le détail, mais m’imprégnai de l’ensemble. L’école est un outil remarquable dès lors qu’on la dévoie à ses fins. Et j’étais affamé ! Le temps de l’apprentissage est une époque merveilleuse si la leçon permet d’y faire le tri. La faire avaler coûte que coûte ne produit qu’adhésion aveugle ou rejet allergique. La seule finalité acceptable est d’apprendre à penser par soi-même en faisant son propre chemin parmi le savoir encyclopédique et les moyens techniques mis à disposition. Passer à côté de ces opportunités est une grave erreur que certains rebelles paieront de leurs exactions. Pour être un bon pirate il est nécessaire de connaître le système sur le bout des doigts. Les rencontres sont la plupart du temps la clef vers l’émancipation. Nous ne serions pas toutes et tous ici si nous n’avions eu la chance de croiser des initiateurs. Et tout est bon dans le cochon tant que le choix est offert. Quant à la liberté elle se prend, manière d’avancer qui tient plus d’une démarche fantôme que d’une réalité fantasmée.

S’accaparer les outils du savoir

Arrive un âge où les étagères ploient sous les livres, les disques, les films, les objets, les pensées, les certitudes et les doutes. Le temps est venu de transmettre. Nous avions partagé, il s’agit de donner. On avait conservé, pensant qu’on y reviendrait peut-être. Mais les jours sont comptés. L’immortalité est un leurre à l’heure déjà sonnée de la sixième extinction. Question de temps. De toute manière nous ne serons plus là. On aura beau trier, compiler, terminer, enjoliver, c’est vivre dans le passé. Ne vaut-il pas mieux être qu’avoir été ? L’un ne va pas sans l’autre, certes. Comme on fait des enfants, on laisse quantité d’informations derrière soi qui évolueront dans un sens ou dans l’autre, qui prendront la tangente, s’accrocheront au vecteur ou choisiront astucieusement quelque résultante. Chaque fois qu’un livre entre dans ma maison il faudrait qu’un autre en sorte. Chaque fois qu’une idée entre dans ma maison il faudrait qu’une autre en sorte. Pour l’instant c’est un vœu pieu, mais je m’y emploie comme on fait sa gymnastique, par autodiscipline, comme l’on s’oblige à marcher, à regarder ailleurs, à écouter les autres, à sortir, à sortir de soi pour comprendre que chacun à ses raisons. Je me souviens de la fin du film La chienne² de Jean Renoir lorsque Michel Simon retrouve une vieille connaissance, tous deux devenus clochards : « J’ai tout fait, c’est bien simple…J’ai été marchand d’habits, trimardeur, ivrogne, voleur, et même pour commencer… assassin ! » Et l’autre de répondre en se marrant : « Ben, mon vieux, qu’est-ce que tu veux, faut de tout pour faire un monde ! »

Transmettre

Ainsi il y a déjà douze ans, sur les conseils d’Étienne Mineur, j’inaugurai un blog quotidien généraliste, mélange de réflexions personnelles et d’universalité, à raison d’un article illustré et titré, sept jours sur sept les cinq premières années, puis avec une pause salutaire le week-end. L’idée première était de tester l’exercice afin d’en faire quelque création dont je n’avais pas encore la moindre idée, mais je me pris au jeu du feuilleton, l’audience s’agrandissant dans des proportions inespérées, surtout après son passage en miroir sur Mediapart. J’espérais qu’écrire ce que je rabâchais m’en débarrasserait, quitte à renvoyer mes interlocuteurs au champ de recherche du site en question. Après 3500 articles le blog est devenu une mémoire à laquelle j’ai moi-même souvent recours. Or quel qu’en soit le sujet je tente chaque fois de faire sens, soit de laisser filtrer directement ou plus insidieusement mes idées sur la société qui nous oppresse, la vie que nous pourrions mener en diminuant le stress, les révoltes légitimes que nous devons mener pour accoucher de nouvelles utopies, les questions laissées pour compte… Le travail d’investigation est permanent pour soutenir des projets méconnus, en particulier d’une jeunesse exceptionnellement dynamique, mais que la plupart des médias officiels ignorent, faute de croire que leur propre rentabilité est liée à ce qu’ils pensent être l’actualité. Or la solution existe souvent dans les marges, fruit du sens de la contradiction et de l’imagination, laissant entrevoir que l’impossible est le réel.

La dernière chance

À quoi bon donc inventer, si ce n’est pour donner un sens à la vie ? Il suffit de regarder le ciel, une nuit étoilée, loin des lumières de la ville, pour prendre les dimensions de notre orgueil, tant dans l’espace que dans le temps. Individuellement nous tendons vers un infiniment petit tel que seule l’union peut donner un sens. La solidarité ne peut être qu’absolue. Elle réclame à ce que nous changions toutes nos habitudes, que nous abandonnions quantité de nos privilèges. Cette mutation ne peut être que générale pour être efficace et passe par des choix politiques en rupture totale avec le gâchis du capitalisme et sa déclinaison ultra-libéraliste qui met à sac la planète. Dans What Matters Now, le dernier disque du groupe Ursus Minor³, le poète Sylvain Giro clame : « Nous n'héritons pas de la terre de nos parents, nous empruntons celle de nos enfants. »

¹ Vladimir Ilitch Lénine, Que faire ?, 1901.
² La chienne, Jean Renoir, extérieur jour, rencontre avenue Matignon de Michel Simon (Maurice Legrand) et Gaillard (l’adjudant Alexis Godard), 1931.
³ Ursus Minor, What Matters Now, Hope Street, dist. L’autre distribution, 2016.

jeudi 1 décembre 2016

Vertiges


J'ignore à quoi cela tient, mais lorsque je me suis réveillé au milieu de la nuit la chambre tournait sur elle-même. J'avais pourtant les yeux fermés. C'était l'obscurité qui chavirait. En les ouvrant c'était pire, rien n'était stable, tout filait sur les côtés. C'est passé en me levant, mais chaque fois que je m'allongeais les vertiges reprenaient de plus belle. Je suis descendu consulter Internet au rez-de-chaussée. Certains sites sont plus rassurants que d'autres. Comme je n'ai ni migraine ni acouphènes ni rien d'autre que la Terre qui chavire lorsque je me baisse je ne m'inquiète pas trop. L'ostéopathe pense que c'est une artère qui a été comprimée sous l'occiput, soit lors de mon opération dentaire avec greffe osseuse, soit lors de ma dernière séance de kiné Mézières. Il me manque tout de même une incisive supérieure au milieu du sourire. Je sens bien le déséquilibre afférent, que j'enfile ou pas la prothèse, une dent collée sur un palais en plastique accroché aux canines. Les vertiges ne sont pas permanents. Je croyais même en être débarrassé. C'est revenu, mais cette fois le sol tanguait comme si j'étais sur le pont d'un navire. Je m'en fiche, je n'ai jamais eu le mal de mer. Et puis cela ne m'empêche pas de lire, alors je me plonge dans La mort nomade, troisième volume d'Yruldegger de l'écrivain Ian Manook.