Jean-Jacques Birgé

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

lundi 26 juin 2017

Enchevêtrements magiques à La Maison Rouge


La Maison Rouge inaugure deux expositions très différentes à l'orée de l'été. Si Inextricabilia rassemble des œuvres bien ficelées, enchevêtrements magiques de tissus et de cordelettes, d'époques et de lieux variés, Hélène Delprat, qui a conçu sur mesures pour la galerie I Did It My Way, mélange toutes sortes de techniques pour créer un monde fantasmagorique dont elle est l'héroïne. Avant de découvrir les gris-gris torturés de toutes tailles qui aident probablement leurs créatrices à supporter les pressions sociales (les noueuses sont nettement plus nombreuses que les hommes), nous traversons les pièces de Delprat, d'un couloir de boîte de nuit à la grille de La Belle et la Bête de Cocteau, devant un miroir déformant, un mur de strass ou des toiles peintes comme usées par le temps, croisant un mannequin de cire à son effigie (effet troublant de rencontrer l'artiste à deux pas de sa reproduction, de dos en short sur la photo) ou reconnaissant parmi le bric-à-brac des réminiscences d'une Inde imaginaire, contes de fée menaçants, cinéphilie des maîtres du mystère, nouvelles technologies au service de la métamorphose...


Le passage secret vers l'art brut d'Inextricabilia est caché derrière une porte en fourrure rose où ses fausses confidences sont projetées devant la collection de coiffes ethniques d'Antoine de Galbert inaugurée en 2010 lors de Voyage dans ma tête. Hélène Delprat est une autre collectionneuse encyclopédique, mais de ses propres fantasmes.



Peu importe l'origine des œuvres d'Inextricabilia, enchevêtrements magiques, elles transcendent toutes une souffrance qu'on aurait tenté d'étouffer en les nouant solidement pour être certain/e qu'on n'y voit que du feu. Art brut, reliquaires, pièces contemporaines sont ligotés par des nœuds qui n'ont de savant que l'énigme qu'elles ne peuvent révéler. L'étude de ces nœuds en dirait certainement autant que les formes qu'elles laissent transparaître. Les débordements sont aussi terribles lorsqu'ils laissent passer une touffe de cheveux, quelques brins d'herbe, une boursouflure de tissu ou un fil d'or. Cinquante artistes, donc souvent des femmes, peut-être parce le fil et l'aiguille leur furent concédés, sont ainsi réunies dans la seconde partie de la galerie jusqu'au sous-sol. Les similitudes laissent entrevoir la manifestation d'une interrogation commune, indémêlable, du moins conçue pour n'être pas révélée, au mieux suggérée. Mais la forme pourrait cacher n'importe quoi sans que l'on puisse jamais en être certain. Un fétiche du Bénin est si proche d'une sculpture de Michel Nedjar. Pourtant celles de Judith Scott sont-elles du même acabit que les facéties de Man Ray ou Erik Dietman ? Les amas de Marc Moret recèlent-ils quelque reliquaire contemporain ? Les coutures de Louise Bourgeois ou Annette Messager sont-elles du même ordre que celles de Jeanne Tripier ou les compositions de Marie Lieb qui déchirait ses draps à l'Hôpital psychiatrique ? On peut juste regretter que l'accumulation des liens fasse collection sans sortir les fantômes de ces placards symboliques, histoires terribles justifiant ces œuvres. On met son mouchoir dessus, on jette un drap sur ce qu'il ne faut pas voir, l'enveloppe restera cachetée, le linceul sera enfoui à jamais. Personne ne tranchera le nœud gordien.


Hélène Delprat + Inextricabilia, enchevêtrements-magiques, La Maison Rouge, Paris, jusqu'au 17 septembre 2017

vendredi 23 juin 2017

Illusions caniculaires


Il faisait si chaud que je confondais les effets d'optique intentionnels avec des hallucinations. Un balayage de gauche à droite offre une lecture de l'image que le jardin renvoie. Si la maison se construit derrière chez nous en fond de parcelle nous aurons d'autant plus besoin de miroirs pour renvoyer la lumière. Dans la rue nous récupérons les portes d'armoires à glace abandonnées. Le charme, qui se porte comme tel, camoufle le début du mur cassé offrant une vue sur la mer inattendue. Le revêtement jaune du studio se réfléchit dans la porte vitrée du sauna. La semaine dernière nous avons coupé tous les bambous morts, ajourant ainsi notre petite bambouseraie dont les tiges poussent chaque année plus épaisses. Repartons dans l'autre sens. Il faudrait bien tous les satisfaire. Aucun serpent charmé ne sortira de la jarre, mais Oulala et l'un de ses petits passent comme si de rien n'était. En attendant leur départ pour de nouvelles demeures nous avons appelé les chatons du nom de leurs futurs serviteurs. Marie-Christine, aventurière et casse-cou, est beaucoup plus chétive que les deux autres. Sonia, câline et couineuse, ressemble comme deux gouttes d'eau à Pascal, le plus costaud, souvent fourré dans les jupes de sa mère ! Ils sont aussi choux les uns que les autres, Django faisant office de père ou de grand frère. Il n'y a rien de tel que le son des petites pattes des bestioles jouant à chat sur les planches pour nous ravir. Zig zag. Et je n'ai rien dit des canards. Les troncs auxquels ils grimpent sont ceux d'un vrai palmier et du bouleau pleureur. Le caillebotis nous permet de nous doucher avec le tuyau d'arrosage sans gâcher d'eau. Le reste est hors-champ. On ne peut qu'imaginer la terrasse construite à partir du remblais des parties pleine terre creusées dans le ciment. La maison dont nous jouons des courants d'air, le studio dont la double paroi conserve la fraîcheur et le garage sur lequel les minous grillent au soleil sont hors-champ. L'illusion consiste à les évoquer sans les montrer. Tout en retardant les articles de la semaine prochaine, ne publiant plus le week-end depuis déjà sept ans, m'étant aperçu que les lecteurs étaient plus rares en fin de semaine et que cela me permettait de souffler... J'attaquerai probablement avec le prochain disque de Vinicio Capossela et les deux nouvelles expositions de la Maison Rouge.

jeudi 22 juin 2017

Le voyage déconnecté de Lucas Santtana


Modo Avião est le genre de projet que j'adore. Le nouvel album de Lucas Santtana s'écoute comme on regarde un film, allongé dans des coussins profonds pour profiter du voyage. Enregistrée en mode binaural, l'expérience est d'autant plus convaincante au casque stéréo pour profiter des ambiances 3D. On est tout ouï puisque les images ne sont que mentales. C'est le cinéma pour les aveugles que je pratique depuis toujours, en particulier avec Un drame musical instantané. Comme je ne suis pas lusophone, je suis les sous-titres reproduits dans le livret pour vivre les aventures brésiliennes du personnage principal, sorte de double de Santtana. Il est très important de comprendre ce dont ça parle.
Modo Avião est une interrogation intime sur la vie folle que nous menons, ce quotidien 3.0 sous perfusion Internet, l'aliénation que le Capital nous inflige en nous appâtant avec ses jouets pour geeks et l'accumulation des contrôles qu'ils lui permettent d'exercer. Ainsi Santtana crée une fiction déconnectée, encore qu'il la joue en mode avion, posture paradoxale pour un adepte de la décroissance. Comme pour chacun de nous, il y a un fossé entre la vie que nous menons et celle dont nous rêvons. Des scènes dialoguées in situ alternent avec dix chansons enregistrées en studio. Modo Avião est un opéra de chambre d'une extrême tendresse, un pamphlet politique qui prend le temps d'un recul nécessaire, un modèle de musicalité tant dans les dialogues que dans la musique. Composée entièrement à la guitare acoustique, elle fait appel à quantité d'invités comme le guitariste Lucas Vasconcellos, le polyinstrumentiste Rodrigo Campello, le vibraphoniste Arthur Dutra, l'accordéoniste Mestrinho, le Danish (String) Quartet, sans compter les architectures sonores de Fabio Pinczowski qui joue des claviers, a enregistré et coproduit l'album...


À côté des musiciens il y a une demi-douzaine d'acteurs (surtout des actrices !) pour interpréter les scènes dialoguées entre Lui et toutes ces filles. Lucas Santtana s'est baladé avec son magnétophone et son micro aux oreilles écartées pour capter des ambiances immersives en field recording. Les chansons s'échappent de cette captation du quotidien pour distiller leur poésie. Les textes sont cosignés avec le romancier João Paulo Cuenca. Au Brésil Rafael Coutinho a réalisé une bande dessinée, miroir de l'album, mais aucun éditeur français ne semble avoir été intéressé à la publier. Santtana nous invite donc à un voyage où les paysages n'existent que parce que nous fermons les yeux et que nous nous laissons porter par le vent jusqu'à l'atterrissage. Comme si nous avions rêvé.

→ Lucas Santtana, Modo Avião, Nø Førmat, CD 16,99€ - LP 14,99€, sortie le 23 juin 2017

mercredi 21 juin 2017

Vers un destin insolite, sur les flots bleus de l'été


Vers un destin insolite, sur les flots bleus de l'été est une petite merveille d'humour corrosif, un film éminemment politique qui prend tout son sel avec la distance qui nous sépare de 1974 lorsque la réalisatrice italienne Lina Wertmüller, première femme à avoir été nominée aux Oscars, le réalisa. Les récentes élections en France le plongent dans une actualité brûlante, tant l'écart entre riches et pauvres y est montré avec une acuité exceptionnelle, et les premiers échanges dialogués de la jet-set arrogante lui confèrent même un statut visionnaire. Cette comédie dramatique ressort aujourd'hui sur les écrans dans une version superbement remasterisée.
Raffaella, une bourgeoise riche et insupportable, invite des amis à passer quelques jours sur son voilier en Méditerranée. Gennarino, un matelot hirsute aux idéaux communistes, est excédé par ses hôtes. Un soir, il accepte d’emmener Raffaella faire un tour en bateau, mais le moteur tombe en panne et les deux échouent sur une île déserte. Leur relation va s’en trouver bousculée…
La nature nous renvoie à nos contradictions tandis que la société formate nos rapports. Lina Wertmüller ne réussit pas seulement à dessiner un portrait virulent de la morgue des riches, elle met en scène le machisme avec maestria dans l'acceptation qu'ont les dominés face à leurs exploiteurs. Les deux personnages interprétés par Giancarlo Giannini et Mariangela Melato sont pris à leurs propres pièges, renversant les rôles que la société leur a attribués, mais ne faisant que bouger la frontière qui les sépare. Vers un destin insolite, sur les flots bleus de l'été (Travolti da un insolito destino nell'azzurro mare d'agosto) est aussi un film sur le désir où la sexualité, façonnée par la lutte des classes, est abordée avec la liberté des années 70.
J'ai hâte de revoir ou découvrir ce que je trouverai de la trentaine des autres films de Lina Wertmüller, parmi lesquels Mimi métallo blessé dans son honneur (Mimì metallurgico ferito nell'onore), Film d'amour et d'anarchie (Film d'amore e d'anarchia, ovvero 'stamattina alle 10 in via dei Fiori nella nota casa di tolleranza...'), Pasqualino (Pasqualino Settebellezze), Notte d'estate con profilo greco, occhi a mandorla e odore di basilico, Scherzo del destino in agguato dietro l'angolo come un brigante di strada, etc. Ces titres longs comme le bras (d'origine suisse, son vrai nom est Arcangela Felice Assunta Wertmüller von Elgg Spanol von Braueich !) ne font qu'exciter ma curiosité...

mardi 20 juin 2017

Bondage bovin


Sortant la tête de veau de la cocotte, j'ai immédiatement pensé à Araki. Nobuyoshi Araki est un photographe japonais connu, entre autres, pour ses mises en scène bondage avec des jeunes femmes nues attachées et suspendues par des cordes. Le sexe et la mort font partie de ses préoccupations majeures, en outre partagées, avec l'argent, par toute l'humanité. Il est certain que l'éleveur que nous avons rencontré à la Confédération Paysanne et qui a ficelé la bête n'arrive pas à la cheville des maîtres japonais, alors la tête !
Je me suis aussi souvenu du court métrage de Sonia Cruchon, À quoi rêvent les têtes de veau, mais je doute que l'on puisse tirer quoi que ce soit de l'inconscient de celle-ci !


De même que l'on ne peut pas aborder l'art du kinbaku avec n'importe qui sans le choquer, on ne peut proposer une tête de veau à dîner à ses invités sans leur avoir demandé auparavant s'ils aimaient cela. Le terme "aimer" n'est d'ailleurs pas plus approprié que pour la sexualité, et ces à-peu-près sont la source de maints déboires. En tout cas, les préjugés sont plus forts que la curiosité gastronomique.
Dans une marmite remplie d'eau bouillante salée nous l'avons d'abord fait cuire vingt minutes avec un oignon, du thym et du laurier, puis une heure et demie à feu doux avec des carottes. La sauce exquise consiste à mélanger de l'huile d'olive, du vinaigre, de la moutarde et un œuf dur broyé. J'avais perverti la chose en choisissant trois vinaigres, un de cidre à l'ail, un vinaigre noir chinois et un peu de Melfor alsacien, plus quelques cornichons turcs pimentés finement coupés. On est œcuménique ou on ne l'est pas ! Il existe des recettes plus sophistiquées, de même que ma sauce gribiche n'est pas tout à fait orthodoxe. Mais nous nous sommes régalés, comme jadis les révolutionnaires célébrant la mort de Louis XVI par cette ripaille chaque 21 janvier.

lundi 19 juin 2017

La cerise sur le gâteau : El Strøm ÉLU Citizen Jazz


Malgré le choix absurde de la plupart des votants qui n'ont pas compris le tour de passe-passe de garder les mêmes en changeant de nom (En Marche remplaçant le PS avec les mêmes et une politique qui glisse, qui glisse toujours plus à droite), nous sommes heureux d'avoir ravi trois circonscriptions au PS en élisant Alexis Corbière (Montreuil, Bagnolet), Sabine Rubin (Les Lilas, Romainville, Noisy-le-Sec, une partie de Bondy), Bastien Lachaud (Pantin), candidats de la France Insoumise. Dans notre bastion de résistance du 93 (sept circonscriptions sur douze avec Marie-Georges Buffet du PCF et Clémentine Autain d'Ensemble), nous respirerons peut-être un air local un peu plus sain. La soirée était déjà plutôt sympathique lorsque Franpi Barriaux a publié, dans l'édition de la semaine commençante, un bel article sur l'album Long Time No Sea de notre trio EL STRØM en l'honorant d'un ÉLU CITIZEN JAZZ, un disque rouge comme notre banlieue !

"Tenir entre ses mains un disque de Jean-Jacques Birgé enregistré depuis le début de ce siècle est déjà un événement en soi. Non que l’iconoclaste explorateur du chant des machines et du son des objets n’ait pas enregistré durant cette longue période. Nous l’avions noté, il y a quelques années dans un dossier qui lui était consacré, la majeure partie de sa discographie est désormais en ligne : quatre albums en 2016, et des dizaines de références. Parmi celles-ci, on retrouve la chanteuse danoise Birgitte Lyregaard, dont Jean-Jacques avait parlé ici même et le percussionniste et électronicien Sacha Gattino. Ils forment avec Birgé le trio El Strøm, le courant en danois, curiosité qui mêle la poésie, les langues, les images, les collages sonores dans une lente divagation qui se réclame d’une liberté farouche, où l’humour n’est jamais loin… Long Time No Sea, jeu de mot qui donne le titre au disque rappelle également que si courant il y a, il ne ressemble en rien à un long fleuve tranquille.
Ainsi « Paris », courte description déconstruite en forme de tentative d’épuisement d’un lieu témoigne à la fois d’une grande attention collective et d’une légèreté revendiquée. La voix très souple de Lyregaard, qui peut passer du babil à une scansion parfaite en quelques instants, est le fil d’Ariane d’un voyage imaginaire mise en scène avec soin. Le cinéma pour les oreilles est indubitablement l’une des obsessions de Birgé. Ici, à force de sons acides, de voix troublées quand elles ne sont troublantes, on s’identifie à une superproduction. Les petites virgules colorées exécutées tant par des trompettes à anches et des potentiomètres que par des idiophones et autres tambours, créent un contexte féerique et surnaturel qui s’exprime à merveille dans le long « Sound Castles » qui ouvre l’album. Ce n’est pas anodin ; la pochette où s’étale une rougeoyante flèche en néon est une invitation pressante à passer de l’autre côté du miroir, où l’étrangeté règne sur une étendue de grincements cristallins et de voix mutantes. On pénètre toujours plus loin dans un taillis touffu de tintements, ténébreux mais rarement inquiétant. C’est une chute au ralenti dans l’inconnu avec la certitude d’un atterrissage sans dommages.
Jamais peut-être depuis Un Drame Musical Instantané Jean-Jacques Birgé n’avait fait montre d’une telle gourmandise pour la narration. Il le doit à ses deux compagnons qui marchent du même pas. Lorsque sur « Mécanique Cantiques », Lyregaard souffle un poème aux creux de nos ouïes assaillies d’harmonicas et d’instruments-jouets, il flotte sur Long Time No Sea une douceur enfantine qui se traduit par un goût insatiable pour le jeu, le hasard et le fortuit. Mélangé à quelques parti-pris ésotériques qui ne sombrent pas dans le mysticisme (« Dark Waters », et ses percussions pleines d’écho), il en résulte une œuvre ensorcelante comme un sortilège qu’on ne voudrait rompre sous aucun prétexte. Un monde parallèle dont nul fâcheux prince charmant n’aurait la mauvaise idée de vouloir nous délivrer. C’est impossible, d’ailleurs : le courant est trop fort."
(Franpi Barriaux, Citizen Jazz)

→ El Strøm, Long Time No Sea, CD avec Jean-Jacques Birgé (cla, fx, reed tp, hrm, objets), Birgitte Lyregaard (voc), Sacha Gattino (perc, dms, hrm, objets), Disques GRRR, dist. Orkhêstra, 15,50€

vendredi 16 juin 2017

Amandine Casadamont / Antonin-Tri Hoang, compositeurs irradiants


Hasard du temps, réaction en chaîne, actualité radioactive nous survivant... C'était hier. C'est aujourd'hui. C'est forcément demain... Hier soir Amandine Casadamont vernit son vinyle Retour Possible avec une performance à l'Espace Oppidum sur des images de Claire Olivès. Le matin-même le postier avait apporté le livre-disque Saturnium d'Antonin-Tri Hoang avec la photographe SMITH chez Actes-Sud. L'une et les autres crépitent, inspirés par la radioactivité menaçante. Rapprocher les deux est une évidence, d'autant qu'ils me rappellent la pièce Tchernobyl que j'enregistrai live en juin 2002 en y mixant un adagio composé avec Bernard Vitet huit ans plus tôt.
Amandine Casadamont est passée pour la troisième année en zone interdite à Fukushima. Elle en a rapporté les sons qui composent son Retour possible. Faut-il le croire ? Les rues vides suggèrent que ce n'est pas vraiment souhaitable. La face A, minimaliste, nous laisse d'ailleurs sans voix. Celle de l'auteure intervient sur la seconde, inventoriant l'horreur en commençant chaque phrase par "il semblerait". Parce qu'on ne voit rien. On ne sent rien. C'est un chantier où l'atmosphère est le seul air que l'on puisse fredonner. Les nouvelles sont mauvaises. Si mauvaises qu'on semblerait avoir glissé dans une science-fiction dystopique. Sauf que c'est là. Maintenant et pour longtemps.
Dotés du généreux Prix Swiss Life à 4 mains, Antonin-Tri Hoang et SMITH ont imaginé un conte musical et photographique où Marie Curie aurait découvert un nouvel élément chimique "capable de courber le temps", irradiant les images et les sons au delà de l'imaginable. Comme chez Casadamont, la composition musicale est dramatique, sorte de Hörspiel (évocation radiophonique) où la frontière entre documentaire et fiction n'importe plus. Leur Saturnium tient plus des fantaisies d'Orson Welles ou Joan Fontcuberta. À côté des portraits censés s'effacer avec le temps, on peut lire de faux manuscrits, l'article d'une revue scientifique, entendre la visite du puits où furent découverts 2 mg de la substance qui bouleverse les rapports de causalité. La musique suit cette logique impossible. Drônes et pointillisme de synthèse partagent la vedette à un trio anches-guitare-batterie avec la même délicatesse que celle du Retour possible. C'est la première fois que Hoang passe au synthétiseur, une machine qu'il s'est assemblée sur mesures, bloc par bloc. Ses sons analogiques ont une qualité acoustique qui me plaît inévitablement. Au Palais de Tokyo dans le cadre de l'exposition Le rêve des formes, ils sont spatialisés sur seize haut-parleurs, mais on ne fait que passer. L'ouvrage permet de rester.
Sur le plastique de Casadamont est imprimé un câble électrique prélevé sur la même île que la couverture de mon propre album. Mais Tchernobyl diffuse un sombre romantisme, souvenir des cent mille vies sacrifiées pour en sauver vingt millions alors que Fukushima reste une poudrière bien plus dangereuse. Quant au saturnium, il laisse entrevoir ces aller et retours dont l'art a le secret, mille-feuilles quantique rempli d'énigmes où les plis du temps finissent par répéter une histoire d'éternité.

→ Amandine Casadamont, Retour possible, vinyle 45 tours 30 cm, Sound Art 01, édition limitée à 100 exemplaires, 40 et 50€ (disponible au 30 rue de Picardie jusqu'à dimanche)
→ Antonin-Tri Hoang & SMITH, Saturnium, livre et CD, ed. Actes-Sud, dist. Harmonia Mundi, sortie le 6 septembre 2017, 16,64€
→ Jean-Jacques Birgé & Bernard Vitet, Tchernobyl, sur CD Établissement d'un ciel d'alternance, GRRR 2026, dist. Orkhêstra, 15€

jeudi 15 juin 2017

La peur est mauvaise conseillère


Invité par Antonin-Tri Hoang qui présente avec la photographe SMITH une installation photographique mise en musique sur 16 pistes spatialisées, j'arpentais les salles du Palais de Tokyo au vernissage de l'exposition Le rêve des formes, les yeux fatigués par l'accumulation d'œuvres de jeunes artistes rassemblés par Alain Fleischer et Claire Moulène à l'occasion du vingtième anniversaire du Fresnoy - Studio national des arts contemporains. Je reviendrai plus tard sur ma visite...
Au détour d'un couloir, je croise Daniela Franco qui me reconnaît dans la pénombre. En 2010 j'avais participé à son projet Face B sans l'avoir jamais rencontrée. Elle porte des lunettes surmontées de verres fumés qui se relèvent ou s'abaissent comme des persiennes. Mes clics magnétiques sont moins adaptés à l'éblouissement que produit chez moi tout visite muséale. Notre "amitié" sur FaceBook nous permet de savoir que nous partageons pas mal de vues sur la situation politique. Nous nous interrogeons ainsi sur l'absurdité des élections récentes. La catastrophe annoncée chez nous n'a évidemment rien à voir avec celle du Mexique, mais le simulacre démocratique interroge partout nos pratiques citoyennes.
Le tour de passe-passe qui consiste à substituer le mouvement En Marche au Parti Socialiste est magistral. Il aura suffi de rebaptiser les mêmes olibrius pour que le désaveu total de leur politique apparaisse comme un renouveau dynamique. On avait tenté en vain de nous faire croire que le PS était un parti de gauche et l'on nous refait le coup cinq ans plus tard sans que la plupart de la population s'en aperçoive. C'est très fort, même si la manipulation est simple. Par sécurité Hollande fait sortir Macron de la Primaire socialiste. Hamon gagne, mais la plupart des ténors ne respectent pas le verdict des urnes et rejoignent Macron. Hamon, complice ou candide, siphonne les voix de Mélenchon. De l'autre côté, on agite la peur du fascisme qu'incarnerait Le Pen et on dézingue Fillon en dévoilant des affaires connues depuis belles lurettes, mais gardées sous le coude. Tout cela n'est possible parce que le futur président de la république est soutenu par la quasi totalité de la presse écrite et télévisuelle (parmi les quotidiens, seuls L'Humanité et La Croix n'appartiennent pas à l'un de ces milliardaires, banquiers ou marchands de canons) ainsi que par le Capital, international d'autant que les États Unis ont trouvé en Macron le vassal idéal. Mélenchon se sert habilement des nouveaux médias, mais Internet ne fait pas encore le poids devant les médias traditionnels. Il est à parier que dans le futur la droite fera tout ce qu'elle pourra pour réglementer et contrôler Internet, préoccupation partagée par la plupart des pouvoirs en place sur la planète. Et voici, comment l'on met des croix dans des carrés en se gargarisant de démocratie pour finalement hériter d'un pantin entre les mains de ses maîtres, financiers sans scrupules dont l'avenir de la planète est le cadet de leurs soucis.
Pour que toute cette mascarade prenne corps il est absolument nécessaire de tabler sur la peur. Si les Français votent en dépit du bon sens, c'est parce qu'ils connaissent leur souffrance et craignent d'en subir une autre dont ils ne savent rien. "On sait ce qu'on a, mais pas ce qu'on n'a pas." Des familles vivent dans la rue sur des matelas pourris, mais la majorité protège son confort (certes relatif) chèrement acquis. Lorsqu'on a une famille à nourrir et des traites à rembourser chaque mois, la révolte semble de l'ordre de l'impossible. L'accession à la propriété, le besoin de posséder sa voiture, d'avoir le dernier modèle de portable ou je ne sais quoi nous laissent pieds et poings liés. Et nombre d'irréductibles d'aller voter Macron au second tour, affolés par les sondages manipulateurs et le bourrage de mou de la diabolisation. Or dans la cité comme dans tous les aspects de notre vie nous savons pourtant que "la peur est mauvaise conseillère". Combien sont malheureux en amour, subissent leur travail comme une torture, pensent que le système est pourri, mais agissent contre leur intérêt, ou plutôt s'empêchent d'agir ?
Il faut absolument comprendre que chaque fois que la peur montre le bout de son nez elle annonce que nous allons faire une bêtise ! Ce signal d'alarme nous pétrifie au lieu de nous prévenir que nous risquons de commettre un impair. S'il est impossible de l'empêcher, on peut la canaliser et s'en servir astucieusement. S'obliger à retrouver son calme, ne pas y croire, penser que demain est un autre jour, refuser de se laisser guider par la peur, les jours heureux sont à portée de main.

mercredi 14 juin 2017

Tribute to Lucienne Boyer


On peut déjà prédire un beau succès au programme Tribute to Lucienne Boyer porté par le Grand Orchestre du Tricot. Les chansons de "La Dame en Bleu" arrangées par Roberto Negro, Théo Ceccaldi ou Valentin Ceccaldi mélangent d'exquises mélodies piquantes des années 30 et 40 à un orchestre puissant où le rock et le free jazz fabriquent de trépidantes excroissances. Angela Flahault a laissé de côté le chant lyrique pour adopter la gouaille minaudière de Lucienne Boyer, toupet plein d'humour que reprend l'orchestre avec autant de finesse que d'énergie communicative. Les thèmes glissent inexorablement vers des contrées déglinguées pour revenir soudain vers de suaves harmonies où les musiciens peuvent mettre en valeur le timbre de leurs instruments respectifs.


Les bois ou cuivres de Sacha Gillard, Gabriel Lemaire, Quentin Biardeau, Fidel Fourneyron, les cordes d'Eric Amrofel, Théo Ceccali, Valentin Ceccaldi, Stéphane Decolly, les claviers de Roberto Negro et la batterie de Florian Satche qui assume là le rôle de directeur artistique dressent un pont entre l'entre-deux-guerres et notre époque dangereusement équilibriste. Ces gamins facétieux adorent jouer avec le feu le plus désuet, ne serait-ce que des sparkling sticks se réfléchissant dans le strass. Évoquant même la période de l'Occupation nazie où l'activité de l'interprète de Parlez-moi d'amour fut plutôt douteuse, ils n'ont certainement pas froid aux yeux. Une fois de plus, les musiciens du Tricollectif soignent tous les aspects de leurs créations sans négliger les images qui les mettent en scène.

→ Grand Orchestre du Tricot, Tribute to Lucienne Boyer, CD Tricollectif, 12,99€, sortie le 29 juin 2017
→ en vrai à la Dynamo de Banlieues Bleues le 24 juin à Pantin, dans le cadre d'une soirée Tricollectif avec Danse de salon et Bo Bun Fever

mardi 13 juin 2017

Les fans de radis, entretien avec Olivier Degorce sur Radio Gâtine


Sur Radio Gâtine, radio associative en Poitou-Charentes, Olivier Degorce m'interroge sur mon parcours musical atypique. Ces soixante minutes sont ponctuées d'extraits musicaux de quelques disques que j'ai enregistrés entre 1975 et 2017. Le besoin de résumer 45 ans d'activité en une heure m'oblige à un débit incroyable, comme si j'avais sniffé de la cocaïne. Dans sa présentation, Amandine Geers écrit : "Attachez vos ceintures (ou pas) ! Les Fans de Radis vous emmène en voyage dans l'univers de Jean-Jacques Birgé. Prêts au décollage ?" Voilà certainement une émission à réaction ! Le fait d'avoir rencontré Olivier à Londres lors de l'ouverture de l'exposition Voyage dans le paysage électronique français, dans un contexte éminemment techno, oriente ma façon de raconter une histoire qui aurait pu prendre d'autres voies, un autre ton, alimentée d'autres anecdotes, voire même ne plus y ressembler du tout tant ma suractivité ressemble à une schizophrénie créative.
Cette idée de la schizophrénie pour un artiste polymorphe n'avait pas du tout plu à François Bon alors que je l'évoquais comme un compliment à son propos. Maldonne et quiproquos. Je tentais de définir l'ubiquité unifiée où les différentes personnalités du pseudo schizophrène seraient des décalcomanies les unes des autres. Une sorte de dieu indien, Shiva ou Kali ? Shiva a quatre bras, Kali huit. L'une et l'autre revendiquent la préservation et la transformation, mais Shiva est le créateur, dissimulateur et révélateur tandis que Kali, dans son ombre, détruit le mal et l'ignorance. Je n'y connais rien, donc j'écris certainement des bêtises, la multiplication des bras ayant pour moi plus à voir avec Tex Avery qu'avec l'hindouisme. Il n'empêche que l'écrivain, qui m'avait encouragé lors de mon premier roman sur publie.net, l'avait tellement mal pris que je me suis longtemps demandé si je n'avais pas appuyé sur un endroit douloureux sans le savoir. J'eus beau m'excuser et m'expliquer, rien n'y fit. À mon grand dam.
J'adore faire plusieurs choses à la fois comme j'aime les esprits vifs, les ellipses, les montage cut et la dialectique. L'émission d'Olivier Degorce est donc un marathon compressé, une sorte de nouveau réalisme musical entre Tinguely, Spoerri, Arman et César. Bricolage, ready-made, accumulation, compression. J'y aborde surtout mon travail musical, mais également le cinématographe, le multimédia, l'écriture. En réécoutant notre entretien je comprends aussi que mon incisive manquante en attente d'implant me pousse à un forcing exténuant. En septembre prochain il aura fallu un an avant de retrouver mon élocution naturelle !

N.B.: L'émission de juin en question sur SoundCloud
P.S.: ce sont les deux photos d'Olivier Degorce qui illustrent ma page FaceBook !

lundi 12 juin 2017

Youthstar au top sur l'Échelle de Scoville


C'est la quatrième fois que j'écoute l'EP de Youthstar sans savoir encore comment en parler. Il me manque probablement les termes adéquats. Chacun des six morceaux sur lequel le MC anglais place ses flows est complètement différent. Si je comprends bien, Youthstar a choisi ses featurings pour les avoir déjà pratiqués en toute complicité. Sur cet EP trop court à mon goût, il collabore ainsi successivement avec A.S.M., Chill Bump and Illaman, Taiwan MC, Deluxe, Big Red... Il est par ailleurs devenu le MC attitré du groupe Chinese Man dont je suis totalement fan. Le moins que l'on puisse dire est qu'il diffuse une énergie d'enfer. Plutôt logique pour un amateur de piment extra fort, délire que je partage de manière immodérée, puisque je ne crains aucun degré sur l'échelle de Scoville, bien au contraire, un magnétisme irrépressible m'attire vers ces sommets jumpy qui donnent envie de rigoler ! Menu dégustation composé de hip hop, trap, bass music, pop rock, boom bap, SA.Mod diffuse un feu d'artifice en entrée et en sortie. En plus des beats à réveiller les morts, je suis évidemment séduit par la richesse et la variété des samples, qu'ils soient vocaux, instrumentaux, bruitistes ou des ready-made aux références culturelles détournées. Comme d'habitude avec les rappeurs anglophones j'ai du mal à suivre le sens de ce que cela raconte, surtout lorsqu'ils n'ont pas leur langue dans leur poche et qu'elle fait sept tours sur elle-même entre chaque syllabe sans qu'on ait le temps de dire ouf. Je risque peut-être d'être déçu, mais j'aimerais bien pouvoir lire le texte à l'occasion, même les parties francophones dont le débit rivalise avec celui du robinet, net, net, net...

→ Youthstar, SA.Mod Hot Sauce EP, Chineseman Records, CD 8€ ou EP 12€, et sur différentes plateformes (Deezer, Spotify, YouTube, Napster, itunes) .

vendredi 9 juin 2017

Sense8, fin d'une série moderne


La série télévisée Sense8 est un objet difficile à ramasser, comme Jean Cocteau aimait décrire ce genre d'OVNI. Les sœurs Lana et Lilly Wachowski, anciennement frères lorsqu'elles s'appelaient encore Larry et Andy du temps de la réalisation de la trilogie Matrix, ont créé cette épopée moderne, troublante et provocante. On y retrouve la problématique du genre, des interrogations sur la sexualité et le pouvoir, mais également une translation philosophique de l'univers interconnecté des machines incarné par des êtres humains, ou "comment la technologie nous unit et nous divise simultanément" ! On a souvent besoin de s'accrocher pour suivre les jeux de miroir où l'ubiquité multipliée par huit rappelle le Palais des Glaces de La Dame de Shangaï d'Orson Welles. Si la science-fiction est une quête anticipatrice des futurs possibles et impossibles, Sense8 est une réussite, car ses énigmes nous forcent à réfléchir. Huit personnes, aux qualités variées mais nécessaires dans la cadre du cinéma hollywoodien héroïque, réparties à travers le monde, connectées sur les plans intellectuel, émotionnel et sensoriel, s'entraident face à l'adversité du monde. La guerre est déclarée entre les Sapiens, corrompus, injustes, violents ou simplement inconscients, et les "sensoriels". Mais les choses se corsent au fil des épisodes.


Les scènes ying et yang alternent étonnamment. Du romantisme fleur bleue tous genres confondus à des scènes d'action trépidantes, des gros plans aux effets spéciaux époustouflants, Sense8 insiste d'un côté sur l'amour seul capable de sauver le monde et sur la résistance indispensable aux forces du mal. Les huit ne sont pas pour autant manichéens, vivant sans cesse dans le doute et l'ambiguïté de leurs dons qu'il leur faut parfois bloquer pour ne pas compromettre le groupe. Les saisons espacées d'une année requièrent parfois que l'on fasse machine arrière pour se souvenir des antécédents !


Pour réaliser cette fresque grandiose les sœurs Wachowski ne sont pas plus seules que leurs personnages en qui on peut supposer qu'elles se projettent, tentées elles-mêmes par les ressources du réel lorsqu'elles offrent d'y faire exister la fiction. Ainsi la série est cosignée par le scénariste Joseph Michael Straczynski (Babylon 5) et Tom Tykwer (Run, Lola, Run), James McTeigue (V for Vendetta, Cloud Atlas) et Dan Glass (effets spéciaux sur The Tree of Life, Batman Begins, Speed Racer, V for Vendetta) réalisent une partie des épisodes. C'est une sorte de famille, les uns et les autres ayant travaillé souvent ensemble, un cluster comme celui des huit dans le film, en français groupe, pôle ou cellule.


Le montage rapide du générique laisse entrevoir quantité de détails, autant de pistes révélant les motivations des auteurs, fragile équilibre probablement plus dérangeant que la reprise de Twin Peaks. Si les raisons d'arrêter une série en cours de route ne sont pas toujours claires, on peut supposer que les motifs économiques sont déterminants. Il en fut ainsi de Rome ou Utopia qui ne dépassèrent hélas pas non plus la seconde saison. Il n'y a pas que le budget dispendieux ou le succès d'audience qui soient toujours en cause. Les motifs politiques et idéologiques peuvent jouer aussi (Braindead). Sense8 était peut-être trop intello pour le public adulte américain ? Tournée dans neuf villes (Chicago, San Francisco, Londres, Berlin, Séoul, Reykjavik, Mexico, Nairobi et Bombay) pour la première saison et une quinzaine dans la seconde (ajoutez Amsterdam, Argyll, Chippenham, Redwoods, Malte, Positano, São Paulo), dans les langues de chaque personnage pour la première (la seconde s'est affranchie des sous-titres en uniformisant tout en anglais), ne lésinant pas sur les moyens (une séquence de course-poursuite tournée à Nairobi a nécessité 700 figurants, 200 voitures et un hélicoptère, etc.), Sense8 n'a pas que des émules. Les Wachowski avaient annoncé avoir écrit cinq saisons, signé les acteurs, Netflix a décidé de mettre un terme à l'aventure.

jeudi 8 juin 2017

DDD publie 4 remix de L'homme à la caméra


1895, 1929, 1973, 1984, 1999, 2014, 2017, autant de jalons pour accoucher de ce bel objet !
Le label français DDD publie 4 remix de l'album L'homme à la caméra d'Un Drame Musical Instantané sur un vinyle transparent vendu en bundle avec le vinyle original (pressage d'époque). Le New Yorkais Jorge VELEZ dit Professor Genius, l'Australien Dro Carey aka Tuff SHERM, le Polonais Eltron JOHN et le célèbre Thurston MOORE se sont prêtés au jeu... Des expériences similaires suivront avec d'autres vinyles historiques du Drame et de nouveaux remixeurs !
Thurston Moore (Sonic Youth) avait enregistré 7/11 en 1999, mais ce titre n'avait jamais été publié. Xavier Ehretsmann a commandé plus récemment les trois autres remix. De son côté, en octobre 2014, le magazine anglais WIRE avait publié le morceau d'Eltron John sur le CD Below The Radar Special Edition: The Dream, compilation de musique expérimentale et électronique réunie par l'Unsound Festival de Cracovie.
La transparence du vinyle de REMIX laisse voir la pochette originale où figurent un photogramme du film de 1929 de Dziga VERTOV et les 15 musiciens du grand orchestre d'Un D.M.I. lors de la création du ciné-concert au Théâtre Déjazet le 14 janvier 1984. Seul un sticker rond laisse apparaître le nom des 4 remixeurs. Le visuel de Coline Malivel s'inspire d'une diapositive du light-show L'Œuf Hyaloïde que j'avais cofondé avec quatre camarades, extraite du Light-Book imprimé par l'Imprimerie Union en 1973.
Un tiré-à-part 15x23cm est offert à tout acquéreur du bundle à la boutique DDD ou au Souffle Continu.

Extraits mp3 avec commentaires du producteur sur chacun des 4 remix...
Le film de Vertov sonorisé en 1984 par Un Drame Musical Instantané
L'homme à la caméra + Remix, 2 LP 33 T, DDD/GRRR, dist. Rubadub, 16€, sortie du bundle le 13 juin 2017

mercredi 7 juin 2017

Séries en série


La troisième saison du Bureau des légendes entérine le titre de meilleure série TV française. Créée par Éric Rochant qui avait déjà réalisé les longs métrages Les patriotes et Möbius sur le milieu de l'espionnage, la série est tenue par les réalisateurs Hélier Cisterne, Laïla Marrakchi, Mathieu Demy, Jean-Marc Moutout, Samuel Collardey, Elie Wajeman et Rochant lui-même qui ont tous déjà travaillé pour le grand écran. Après avoir longtemps boudé la télévision, de plus en plus de cinéastes comprennent l'intérêt que représente un très-long-métrage à défaut de jouer sur la loi du feuilleton.
En plus de signer la lumière et le montage sous des pseudos, Steven Soderbergh réalise l'intégralité des deux saisons de The Knick, évocation très réussie de la chirurgie du début du XXe siècle et des catastrophes induites par l'usage de la cocaïne et de l'héroïne, même si je dois fermer les yeux pendant les opérations très réalistes ! Le jeune Sigmund Freud, qui avait coutume de prendre de la coke pour se donner du courage et briller chez les Charcot, raconte d'ailleurs dans L'interprétation des rêves qu'il en a prescrit à l'un de ses amis qui en est mort. Quant à la troisième saison du Bureau des légendes qui avait offert le rôle principal à Matthieu Kassovitz, elle fait la part belle aux comédiennes Florence Loiret-Caille, Sara Giraudeau, Zineb Triki dans une évocation réaliste de La Piscine, soit les services d'espionnage et contrespionnage situés à deux pas de chez nous, Porte des Lilas ! La diplomatie et le travail sur le terrain, ici l'Irak et la Syrie, nous tiennent en haleine jusqu'au bout avec un Jean-Pierre Darroussin fidèle à lui-même.


Jean-Marc Vallée (C.R.A.Z.Y., Dallas Buyers Club, Wild) signe la remarquable mini-série Big Little Lies comme plus tôt Jane Campion (Sweetie, The Piano) avait réussi Top of the Lake ou Todd Haynes (Superstar: The Karen Carpenter Story, Safe, Far from Heaven, Carol) sa version de Mildred Pierce. Vallée dresse un portrait terrible du machisme, violent ou insidieux, soutenu par des comédiennes exceptionnelles, Nicole Kidman, Reese Witherspoon, Laura Dern, Shailene Woodley...


Grand défricheur de ces séries new look, David Lynch reprend vingt ans plus tard Twin Peaks dont la nouvelle saison ne me convainc guère pour l'instant, comme American Gods écrite par Neil Gaiman (Mirrormask), picorage décousu du roman et démonstration appuyée sur la manière dont les Américains ont abandonné leurs racines originelles au profit de nouveaux dieux. Je suis également déçu par celle qui est en cours de Fargo, le développement de Legion ou la dernière de The Americans, essoufflement des scénaristes ou tentative ratée de pousser le bouchon toujours plus loin dans le délire. J'ai préféré Sneaky Pete où Giovanni Ribisi tient le rôle d'un arnaqueur digne des meilleurs films de David Mamet, d'autant que l'intrigue prend corps avec le temps. J'en ai testé quelques autres qui ne m'ont pas accroché, et si vous sentez qu'il en manque, c'est peut-être aussi que j'en ai déjà parlé dans de précédents articles ;-)
J'ai commencé la seconde saison de l'étonnante Sense8 créée par Lana et Lilly Wachowski (Matrix, Cloud Atlas) et Joseph Michael Straczynski, réalisée également par Tom Tykwer (Run, Lola, Run), James McTeigue (V for Vendetta, Cloud Atlas) et Dan Glass (maître des effets spéciaux). On en reparle bientôt...

mardi 6 juin 2017

Le diable est dans les détails


Les douze coups de minuit étaient bien derrière nous. Il n'en avait probablement sonné qu'un petit. Pour la route ! J'ai glissé la clef dans la serrure. Elle tournait, tournait, tournait sur elle-même. Comment aurions-nous fait sans la porte du garage ? J'éclairai mes tentatives vouées à l'échec en tenant l'une de mes lampes torche à LED entre les dents. Dehors j'ai entouré de gaffeur noir la clef que je n'avais pas réussi à extraire du canon, pour lui éviter de briller sous le réverbère. J'ai attendu lundi pour contacter un voisin bricoleur possédant une disqueuse et un poste à souder.
Parti dans une des grandes surfaces spécialisées situées en banlieue-est avec le vieux modèle cassé, je me suis fait refiler une fermeture par cylindre inadaptée. Nietzsche prétendrait que le diable est dans les détails ! La taille était la bonne, le canon était bien centré, mais la gâche et le verrou étaient inversés ! J'ai donc emprunté quatre fois l'autoroute, harponné le vendeur du rayon quincaillerie, négocié la reprise du blister déchiré, pour que ça colle... C'est dingue, on ne pouvait pas voir que l'on s'était trompé sans lacérer le plastique, mais j'ai surtout l'impression qu'il y a toujours un détail devant lequel je passe à côté et qui me fait recommencer je ne sais combien de fois ce qui devrait être évident dès la première.
Le voisin s'en est superbement sorti. Même pas besoin de repasser une couche de peinture bleu marine. Voilà dix-sept ans que le penne n'était pas en face du trou ! Maintenant qu'il y est au bord, j'espère que les froussards vont arrêter de nous emmerder en tentant de nous faire voter Macron encore une fois. Pendant qu'on œuvrait, leurs militants sont d'ailleurs passés dans la rue avec leurs tracts bleu ciel. Ils ont hésité à me le tendre, sachant qu'il finirait à la poubelle, pas seulement celle de l'Histoire.
Dommage que mon interphone se soit remis à déconner. Il y a des portes destinées à être fermées, mais les nôtres sont branchées ouverture. Sauf qu'il faut de nouveau nous déplacer au lieu de faire cela à distance. Alors on crie "qui est-ce ?" par la fenêtre. Pour les Témoins de Jéhovah j'avoue qu'on ajoute autre chose sans avoir besoin de descendre ni traverser la cour. J'ai installé une sonnerie sans fil qui hurle cocorico à faire sursauter la marmaille féline. C'est trente fois moins cher que l'Urmet pourri qui fonctionne une fois sur dix. C'est seulement ennuyeux quand il pleut, mais on a commandé du soleil. En tout cas, à la maison, ça brille toute l'année et la température est diaboliquement idéale. Je le disais, tout est dans les détails...

Note à celles et ceux qui ont un double de la porte du jardin : réclamez la nouvelle clef en imitant le cri du coq !

lundi 5 juin 2017

Somewhere under the Rainbow


Enfant des villes, je maudissais la pluie. M'évadant, je compris les paysans qui l'attendaient avec impatience. Jardinier en herbe, j'ai appris à l'aimer. Invité sur la péniche Aldée, nous aurions pu regretter que la saucée nous empêche de profiter du pont. On le voit après chaque virgule, imparfait, passé simple ou composé, conditionnel passé, présent, infinitif, la vie se conjugue à tous les temps, mais c'est au futur qu'elle est la plus excitante. En français l'arc-en-ciel trompe son monde alors que l'arc-en-pluie anglais est explicite...


Plus loin, sur le port de plaisance, des enfants fabriquaient des bulles de savon grosses comme des pastèques molles. L'irisation était la même. Nous avons eu soudain l'impression que le temps s'était arrêté. Nos yeux brillaient dans le soleil couchant. Tous les convives nous avaient rejoints sur le pont. Certains avaient gardé leur verre à la main. D'autres tentaient d'admirer les reflets sur la Marne. Tous et toutes étaient fascinés par la perfection du dôme transparent sous lequel nous festoyions. La pluie s'est arrêtée, le spectre s'est dissipé, la lune s'est incrustée, les poissons se sont fondus dans l'obscurité, nous avons regagné la lumière, absorbés...

vendredi 2 juin 2017

Jackie Berroyer, un chroniqueur musical exemplaire


Les chroniques musicales de Jackie Berroyer sont des modèles du genre parce qu'elles n'obéissent pas au formatage que les professionnels s'imposent. Seule la passion l'anime et il les intègre naturellement à ce qui ressemble à un blog quotidien où ses émois amoureux, ses inquiétudes financières et ses poses hypocondriaques de type faussement banal occupent autant de place. Rédigées à l'origine essentiellement pour la revue suisse Vibrations, il les a réarrangées et les commente avec le recul qu'offrent les années. La première personne du singulier de cette personne singulière, dont nous connaissons le visage et la silhouette surtout par ses rôles d'acteur, signe ce journal extime, cousin d'un blog généraliste aux spécialités récurrentes. Dans son avant-propos, Berroyer parle d'autofiction, sachant bien que chez ceux qui disent "il" ou bien "elle", ça sent son petit moi. Les chroniqueurs musicaux, par exemple, ne font souvent que des portraits en creux d'eux-mêmes.
La plupart des aventures de Berroyer datent de plus d'une décennie, mais cela ne sent pas le réchauffé pour autant suspends ton vol. C'est qu'il aime les jeux de mots laids comme il craint celui qui passe jusqu'à l'attirer dans ses entrefilets. Son récent retour en cuisine rafraîchit donc les plats pour que nous en savourions avec gourmandise le bis-cuit millésimé. Parlons peu, parlons de moi (Ne dites à personne que j’en parle à tout le monde) possède évidemment le style Berroyer, un mélange d'humilité naïve et d'égotisme complaisant, de générosité et d'humour, un swing authentique, rare sous nos latitudes. Parce que l'auteur aime le jazz, le blues, le rock, le reggae et toutes les musiques qui l'accompagnent au long de sa vie. Miles Davis et Frank Zappa deviennent les refrains de sa chanson de gestes où les chorus sont tenus par les Beatles et les Rolling Stones, John Lee Hooker et Grant Green, Charlie Parker et Thelonious Monk, Manu Chao, Cheikha Remitti ou Koffi Olomidé, avec des breaks sur Platon, Pierre Lattès et Gérard Térronès, Benny Lévy, Nabe ou le Professeur Choron. Ses amours pathétiques avec des filles de facilement trente ans plus jeunes que lui n'ont pas cette légèreté, sa lucidité ne pouvant qu'accoucher d'une forme de cynisme larmoyant. C'est probablement ce qui fait son charme. À 71 ans, si la peur de la maladie et de la mort les explique, nous n'aurons par contre pas la clef de son endettement pathologique, si ce n'est la soif de vivre au jour le jour dans une société où l'improvisation semble réservée aux jazzmen, mais pas aux écrivains. Il n'empêche qu'en le lisant j'ai apprécié son style qui coule de source, tant qu'il nous donne envie d'écouter la bande-son de sa vie.

→ Jackie Berroyer, Parlons peu, parlons de moi (Ne dites à personne que j’en parle à tout le monde), couverture de Honoré, 288 pages, Ed. Le Dilettante, 20€

jeudi 1 juin 2017

Le technicien prend la main


Il y a des jours où l'on devrait être occupé à autre chose. Mais voilà, ce matin-là j'avais du temps à perdre. C'était censé m'en faire gagner à l'avenir. J'ai donc tenté de résoudre un des 1001 problèmes domestiques laissés de côté et pour lequel il faut parfois attendre dix ans avant de s'y pencher. Ou bien jamais. Peu adepte de la procrastination, j'aurais plutôt tendance à laisser tomber instantanément l'affaire en cours pour répondre à un appel à l'aide. Je ne suis pas non plus du genre à m'avouer vaincu, comme cette fichue clef du coffre-fort si bien cachée que nous sommes toujours à sa recherche trois ans plus tard. Ce n'est pas qu'il abrite nos économies, il y a juste ma modeste collection numismatique d'enfant, mais c'est rageant.
Alors voilà, contrarié de ne pas réussir à synchroniser le Calendrier sur mes MacBook Pro, iPad Pro et iPhone 6S, j'ai tenté de les synchroniser via iTunes plutôt que iCloud qui résistait à mes injonctions. Ayant fait chou blanc et revenu à iCloud, j'ai simplement bloqué mon Calendrier dont une fenêtre était ouverte avec le panneau "Déplacement des calendriers vers le serveur". J'eus beau forcer à quitter, redémarrer, après avoir décocher, recocher, les flèches n'atteignaient jamais leur cible.
J'ai donc composé le 0 805 54 00 03, numéro d'Apple Assistance qui m'a répondu aussitôt. Après m'avoir fait jeter quelques 100 000 fichiers (je n'exagère pas, mais les manipulations furent heureusement beaucoup moins nombreuses), mon ordinateur est redevenu tout neuf ou plutôt frais comme un gardon. Le service est gratuit (pas le coût de téléphone, mais ce n'est pas grand chose, vous pouvez aussi vous faire rappeler et là c'est vraiment gratuit), même à y passer des heures comme avec Françoise dont les problèmes semblent plus complexes que les miens. Le technicien a donc pris la main sur mon ordinateur, ou plus exactement, avec sa flèche rouge à lui, il m'indiquait les manipulations que je devais exécuter, condamnant à mort des fichiers devenus inutiles avec le temps. Après avoir brillamment résolu mon problème, il me conseilla de me connecter désormais à iCloud en cas de pépin similaire. Pour compléter ma formation, il me suggère de régulièrement réinitialiser le contrôleur de gestion du système (SMC) de mon Mac et réinitialiser sa mémoire NVRAM. Je ne résume rien, le plus sûr est que vous cliquiez sur ces deux liens. Il ajouta que pour mon tour Mac Pro il était par contre nécessaire de débrancher tous les câbles, pas seulement l'électricité, et ensuite d'appuyer 15 secondes sur le bouton d'allumage... J'allais oublier de souligner qu'il ne faut jamais jeter à la poubelle ou transformer de quelque manière que ce soit des sauvegardes de Time Machine sans provoquer une catastrophe menant au formatage de l'ordinateur, rien que ça !
En tout état de cause je n'ai pas perdu ma matinée, et pour fêter cela je suis parti avec Armagan faire des emplettes gastronomiques à l'Istambul Market de Noisy-le-Sec. Le petit bistro d'à côté y fait de délicieuses lahmajouns qui ne coûtent que 2,50€. Sur la route la file de voitures faisant la queue aux pompes à essence encore pourvues s'allongeait à vitesse V. Nous sommes rentrés tranquillement par Romainville et Les Lilas où les petits pavillons fleuris respiraient un air de vacances. Ayant presque tout dévoré avant de penser à illustrer mon article, il ne me restait que les çig kofte moulées à la main (on reconnaît la trace des phalanges sur la photo), où la viande crue est remplacée par de la semoule comme on le pratique à Istambul...