Jean-Jacques Birgé

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lundi 25 septembre 2017

Les ours sont devenus des ânes


Les Ânes de Bretagne, ce sont d'abord Gigi Bourdin & Laurent Jouin. Depuis un quart de siècle qu'on les connaissait en Ours du Scorff à amuser les enfants de leurs chansons spirituelles aux jeux de mots à la Bobby Lapointe, seraient-ils devenus adultes avec leurs textes coquins ? N'y comptez pas trop. Certes les arrangements de Hélène Labarrière et Jacky Molard, qui signent aussi les compositions, sont correctement vêtus, mais les textes de Gigi Bourdin sont toujours aussi facétieux. Le bestiaire de ces garnements a juste changé de zoo. Il reste fondamentalement breton, même lorsqu'ils singent le moyen-orient sur Le loukoum. La basse de Labarrière, les violons, guitares et mandoline de Molard sont épaulés de temps en temps par l'accordéon de Janick Martin, les percussions d'Antonin Volson ou la clarinette de Dominique Le Bozec. Comme la musique est dansante, on peut au choix savourer les paroles ou se laisser porter par le rythme des chants à répondre qui nous entraîne dans la farandole du fest-noz...

→ Gigi Bourdin & Laurent Jouin, Les Ânes de Bretagne, cd Innacor, dist. L'autre distribution, 16,50€

vendredi 22 septembre 2017

Quasi quasiment


En cuisine la sérenpidité naît souvent en accommodant les restes. C'est toujours lorsque nous sommes seuls que je fais mes expériences culinaires, alors que je propose plutôt des recettes éprouvées aux amis qui viennent dîner. Cette fois je cherchais une manière de cuire un quasi de veau, une viande sublime élevée dans les Vosges en biodynamie par Loïc Villemin. Après avoir fait dorer les tranches saupoudrées de cacao j'ai terminé la cuisson dans une cocotte avec un bouillon de soja au kombu, thym sauvage et piment Bhut Jolokia. Françoise retenue à l'INA par la nouvelle masterisation de Mix-Up n'a pu partager mon déjeuner que j'accompagnai de galettes de courgettes au curry. Elle insiste régulièrement pour que j'exécute ces improvisations pour nos convives, ce à quoi je me plie à l'imprévu, mais reste sage aux dates programmées. Cela explique pourquoi je préfère monter en scène sans partition, non sans préparation. L'improvisation me transforme en funambule, perdant et retrouvant sans cesse l'équilibre pour ne pas tomber du fil. Le terme somnambule aurait pu aussi bien convenir tant l'inspiration est d'ordre et désordre poétiques, les épices et les rimes procédant de la même énigme...

jeudi 21 septembre 2017

Bas les pattes !


Les amoureux des chats me comprendront. D'autres me trouvent excessivement inquiet lorsqu'une de nos petites bêtes ne rentre pas de la nuit, jusqu'à penser que nous sommes obnubilés comme de vieux gâteux. L'accident d'Ulysse nous a passablement traumatisés. Certains amis empêchent leur chat de sortir la nuit, mais qu'est-ce qu'une vie de chat sans balades nocturnes ? Même lorsqu'il était à la campagne, Bernard cloîtrait totalement les siens de peur qu'il leur arrive quoi que ce soit. Nous avons changé de vétérinaire parce que l'ancien nous taxait de laxisme inconscient alors que la nouvelle nous sourit en disant que c'est juste un vrai chat. C'est tout de même idiot d'entretenir une litière lorsqu'on a un jardin, et ceux des voisins !
À l'approche d'Oulala et de ses deux petits, Django gronda bizarrement le matin précédent. Il a filé par le toit du garage, et quand il est rentré le soir il boitait. J'ai bien vu qu'il tenait sa patte avant droite en l'air, mais il ne s'est pas laissé approcher, disparaissant pendant deux jours. Il a fini par revenir, mais le coude avait encore enflé. Coup de griffe ou morsure d'un loubard du quartier, Django était bon pour la piqûre et les antibios. Il a heureusement repris ses gros câlins. Dès que les médicaments ont commencé à résorber l'abcès, il a demandé à sortir. Nous avons résisté un temps, et puis nous lui avons ouvert pour qu'il aille faire ses besoins, et là Françoise s'est fait blouser. Elle surveillait qu'il ne grimpe pas aux arbustes, mais Django est passé derrière elle en sautant en amont, preuve qu'il ne va pas si mal. On peut voir cette crapule sur le toit du garage. Le tout est qu'il vienne matin et soir prendre ses médocs.
Coline puis Anne-Laure et Olivier sont venus voir les chatons qui les suivront d'ici six semaines dans leurs appartements avec terrasse. Les petits mangent de tout, sont propres et font valser la chatière pour aller gambader. Leur mère n'arrête pas de les gronder parce qu'ils n'obéissent pas à la patte et à l'œil. Elle joue avec eux, leur apprend à se battre, va les chercher lorsqu'ils se cachent dans le tas de bois. Django accepte cette promiscuité à l'heure des repas. Tête contre tête, les quatre bestioles dévorent croquettes, pâtées, poisson, etc.
Ils font tous leurs griffes sur le tronc en ficelle et s'amusent comme des fous avec le tunnel en lin, deux accessoires géniaux que j'ai commandés sur le site Internet qui nous livre les kilos de nourriture mensuelle. Quant à la litière, provisoire le temps que les chatons s'habituent au jardin, nous avons définitivement opté pour celle au silice, biodégradable et compostable, qui ne se change qu'une fois par mois, ne pue pas et ne colle pas aux pattes.

mercredi 20 septembre 2017

Solo de basse d'Olivier Lété


Il pleuvait. J'ai tout de même traversé le jardin pour regarder si le postier était passé. Un voisin avait glissé son nouveau CD dans la boîte. On se croise de temps en temps dans le quartier, mais nous ne nous connaissons pas. Il y a de plus en plus de musiciens à la Dhuys. Des classiques et des modernes. Olivier Lété a enregistré Tuning seul à la basse électrique, sans pédales d'effets, juste avec deux amplis. Je pourrais ajouter sans fioriture si l'épaisseur du son ne lui donnait son volume, sa sculpture. C'est grave, très grave. On sent l'instrument dans ses moindres détails, le filetage des cordes, le gras des doigts, la densité de la caisse, la membrane des haut-parleurs... On comprend l'amour de la vibration, jusqu'au plus profond de l'être. Comme si le musicien avait retrouvé le pourquoi de son choix instrumental, l'émotion des origines. L'album donne envie de l'écouter sur des haut-parleurs au diamètre le plus large. Aucun des miens ne dépasse 38 centimètres. Le vrombissement des basses fréquences est tellurique. Oubliez les enceintes de l'ordi, c'est nul. Tout se joue dans l'épaisseur. Le timbre fait foi. Au cinquième morceau, Un retour, Lété commence à phraser. Au sixième, Blacktop, il prend l'ascenseur. Et ainsi de suite. La basse continue. Frappe et frotte jusqu'au neuvième, But He Can't Fly, parce que c'est tout en bas.

→ Olivier Lété, Tuning, label Discobole, 10€

mardi 19 septembre 2017

Comédies en vrac


En vrac. J'ai regardé les trois Despicable Me (Moi, Moche et Méchant), mais ce sont Les Minions qui remportent définitivement la palme, dans le préquel comme dans les autres films où ils jouent les faire-valoir. Soulignons que les petites bêtes sont françaises, d'où peut-être notre forte sympathie pour leur humour régressif ! Un autre film d'animation, le dernier produit par Dreamworks, Captain Underpants (Les Aventures de Capitaine Superslip), possède ce qu'il faut de pétomanie hirsute pour plaire aux enfants que nous sommes restés ; du moins, j'espère pour vous que vous en êtes encore.
Toujours dans le registre "léger", la comédie policière Baby Driver est un pastiche de Drive en beaucoup plus drôle et enlevé. Edgar Wright avait déjà signé l'excellent Shaun of the Dead, parodie de films de zombies située dans une cité de la banlieue londonienne. Cela me donne vraiment envie de découvrir les trois autres réalisations qu'il a faites entre temps, soit Hot Fuzz, Scott Pilgrim vs. the World (Scott Pilgrim) et The World's End (Le Dernier Pub avant la fin du monde). Shaun of The Dead, Hot Fuzz (un thriller complètement maboul) et The World's End (hommage à la science-fiction) constituent sa Blood and Ice Cream Trilogy, clin d'œil très private joke, à l'humour typiquement anglais. Quant à l'étonnant Scott Pilgrim, ses références pop sont la BD et les jeux vidéo, pixellisation et onomatopées graphiques à l'appui... On y reviendra. C'est toujours bizarre de découvrir un auteur méconnu de ce côté du Channel !
Toujours dans cet esprit drôle et décalé, Get Out est une réussite. Sous l'étiquette "film d'horreur" à cause de quelques scènes assez gore et un suspense parfois tendu, le film de Jordan Peele est une fantaisie diabolique sur le racisme aux États Unis. Cette comédie noire l'analyse parfaitement, montrant ce qu'il a de différent de celui que nous connaissons par exemple en France. Le DVD propose diverses fins, l'abondance récente de crimes commis à l'égard d'Afro-Américains ne permettant pas d'en rajouter, semble-t-il. Celle retenue rassurera les spectateurs trop émotifs !
Pour terminer cette petite revue sympathique, citons quatre films français intelligents, drôles et sensibles. Patients de Grand Corps Malade et Mehdi Idir ne véhicule pas le pathos attendu de cette autobiographie cinématographique, mais révèle un humour ravageur des plus sains. Willy 1er, réalisé par Ludovic Boukherma, Zoran Boukherma, Marielle Gautier et Hugo P. Thomas, dont trois étudiants diplômés de la première promotiion de l'École de la Cité, l'école de cinéma lancée par Luc Besson, est une histoire à la fois tendre et humoristique sur un handicapé dont le frère jumeau vient de se suicider. Comme quoi Besson n'accouche pas que de grosses daubes pseudo américaines ! Maman a tort de Marc Fitoussi est une comédie dramatique, critique sociale spirituelle sur le monde du travail qui se rapproche de Violence des échanges en milieu tempéré sur un registre plus léger. Une fille de 14 ans y fait un stage dans l'agence d'assurances de sa mère... Enfin le moyen métrage Haramiste met en scène Inas Chanti et Souad Arsane, deux jeunes beures des cités qui cosignent le scénario et que l'on retrouvera dans le prochain long métrage d'Antoine Desrosières, tout aussi drôle et impertinent. Comme dans Swagger, les clichés explosent, mais ici ce sont les préoccupations sexuelles des jeunes et leurs contradictions qui sont remarquablement réfléchis. Alors avec tout cela, amusez-vous bien sans devenir idiots !

lundi 18 septembre 2017

Bizien-Pauvros et Berrocal en vinyle


Le Souffle Continu poursuit ses rééditions vinyle d'albums déjantés des années 70. Les deux disques de 1976 du percussionniste Gaby Bizien et du guitariste Jean-François Pauvros ressemblent étonnamment à la première face du Trop d'adrénaline nuit d'Un Drame Musical Instantané enregistré l'année suivante. Percussions folles et grappes de notes comme des raisins emberlificotés sur six cordes métalliques. Entre cousins les liens familiaux se distendent parfois avec le temps. Le free jazz avait ses limites pour des Européens encyclopédistes gourmands d'expériences sans cesse renouvelées. Bizien a glissé vers l'enseignement de la musique, Pauvros a développé sa belle voix grave comme on l'entend à la fin du monoface inédit Pays Noir tout en restant l'un des guitaristes historiques majeurs mariant habilement improvisation et composition à l'instar d'un Marc Ribot, se démarquant progressivement de l'école britannique. Sur l'autre côté du disque le diamant file sur une surface lisse où grimacent les musiciens en noir sur noir. Il n'y aurait plus d'espoir si leur No Man's Land ne variait les ambiances chaotiques, les quatre membres de chacun de ces jeunes énervés tremblant électriquement de soubresauts adolescents dont la rémanence n'était pas près de se dissoudre.
La nuit est au courant date de 1991, soit quinze ans plus tard. Les mélodies, même bancales, sont revenues à la charge. Jacques Berrocal avait découvert la réverbération pour rallonger le timbre de sa trompette. Jacques Thollot est resté à jamais l'éternel garnement dont la poésie inouïe habite le jeu de batterie. Les deux bassistes, Hubertus Bierman et Francis Marmande (le spécialiste de Georges Bataille qui écrit sur le jazz dans Le Monde !), habillent ce beau disque d'un costume ample comme jadis Léon Francioli et Beb Guérin dans le Unit de Portal. C'est un monde. Berrocal, qui signe toutes les compositions sauf une de David Bowie et Brian Eno, l'avait publié sur le label in situ que dirigeait le violoncelliste Didier Petit. Beau cadeau que cet élan collectif intemporel ! Les textes de Hervé Péjaudier reproduits sur le 4 pages intérieur interprètent la musique en saynètes dramatiques comme si le cinéma balayait le fantasme du rock 'n roll...


Au Souffle Continu, rue Gerbier à Paris, Théo et Bernard avaient réorganisé la boutique, privilégiant définitivement les vinyles et le confort d'écoute. Je n'achète plus guère de galettes noires pour des raisons d'encombrement et parce que je reste sceptique sur la qualité actuelle des pressages en comparaison de ce que nous concoctions en suivant l'objet à toutes les étapes de sa fabrication avec l'appui de véritables orfèvres. Je n'avais néanmoins pas plus le choix si je voulais écouter Intra Musique de Jacques Thollot avec Eddie Gaumont à la guitare et au piano, Michel Portal à l'alto, Mimi Lorenzini à la guitare et Daniel Laloux au tambour. Jean Rochard me précise que ce concert était un projet de Tholllot et Gaumont, et que c'est François Jeanneau qui joue de la flûte. Allez savoir qui y joue du violoncelle ? Le magnifique triple CD Thollot in Extenso qui sort sur son label nato est autrement plus rigoureux (lire précédent article) ! Mais comment se passer du moindre enregistrement de Jacques ? Enregistré tant bien que mal à la "Fac de Droit", j'imagine Assas, en 1969, cet album renvoie aux sources des musiques improvisées européennes qui cherchaient à s'affranchir du grand frère afro-américain. Au delà du plaisir, c'est de jouissance qu'il s'agit. Pas l'ombre de cynisme, sans le moindre calcul, juste être là, dans l'instant et s'inventer à plusieurs...

→ Jean-François Pauvros et Gaby Bizien, No Man's Land, LP Le Souffle Continu, 20€
→ Jean-François Pauvros et Gaby Bizien, Pays Noir, LP Le Souffle Continu, 18€
→ Jacques Berrocal, La nuit est au courant, LP Le Souffle Continu, 21€
→ Jacques Thollot, Intra Musique, LP Alga Marghen, 23€
→ Jacques Thollot, Thollot In Extenso, 3 CD nato, dist. L'autre distribution, sortie le 22 septembre 2017, 13,99€

vendredi 15 septembre 2017

Sea Song(e)s, quand le rêve devient réalité


En 1974 l'album Rock Bottom de Robert Wyatt nous avait laissés sur les fesses. L'annonce de sa chute d'une fenêtre le collant à vie dans une chaise roulante nous avait assommés. Son disque solo montrait une détermination inégalable, un élan incroyable, un nouveau départ exemplaire. En 1999, Jazz Magazine m'avait envoyé à Louth interviewer l'un de mes héros, le seul encore vivant, puisque Zappa et Cage étaient passés de l'autre côté. J'avais eu le temps de les rencontrer l'un et l'autre, mais mes contacts avec Robert Wyatt restaient épistolaires. Pendant trois jours, je lui ai posé toutes les questions qui me turlupinaient. Son départ de Soft Machine avait été pour moi une catastrophe, alors qu'il m'expliquait que son accident lui avait permis de faire enfin ce dont il rêvait, des chansons. Si en France il était considéré comme un batteur de rock et un chanteur pop, son goût pour le jazz n'avait pas échappé aux musiciens qui se moquaient des étiquettes. Aujourd'hui son influence fait fi des frontières musicales, et celles et ceux qui s'en sont nourris lui rendent hommage de mille manières. On l'a vu par exemple récemment avec Odeia reprenant Alifib, mais ses enfants sont innombrables.


Le batteur Bruno Tocanne avait 19 ans lorsque Rock Bottom nous conquit. Revenant à ses amours de jeunesse, Tocanne précise son univers et le rend de plus en plus personnel. En exhumant ses sources il s'en affranchit, révélant leur impact sur sa propre personnalité. Son précédent album, salué ici-même, montrait comment Escalator Over The Hill de Carla Bley l'avait impressionné. Point de revival, mais une re-création d'un autre album qui m'avait chamboulé tout autant trois ans avant Rock Bottom. Cette fois tous les morceaux sont originaux, composés par ses musiciens, le trompettiste Rémi Gaudillat ou la pianiste Sophia Domancich, sur des paroles de Marcel Kanche ou Antoine Läng qui chante et claviérise sur le disque. À quatre ils s'inspirent des émotions que leur a procurées l'album de Wyatt, sur sa manière d'arranger les chansons, son minimalisme romantique s'adaptant parfaitement à cet ambitieux projet qui se clôt sur Sea Song, le premier morceau de Rock Bottom, celui qui nous avait fauchés à l'origine ! Les quatre Français abordent donc l'univers de l'Anglais avec la plus grande liberté, jouant sur la mémoire, le rêve qu'on avait et la réalité qu'on se donne. Les textes, dont un du canterburien John Greaves, renvoient indirectement à son histoire. La trompette, dont jouait Mongezi Feza sur Rock Bottom, est l'instrument que Wyatt utilise aujourd'hui pour improviser, mais les digressions des autres instrumentistes, mises à part quelques réminiscences discrètes, vont plutôt puiser chez Soft Machine. Sea Song(e)s apparaît comme un documentaire de création sur Robert Wyatt ou une fiction qui s'en inspire sans sombrer dans le biopic. Superbe !

→ Tocanne Domancich Läng Gaudillat, Sea Song(e)s, CD Cristal Records, à paraître le 6 octobre 2017

jeudi 14 septembre 2017

Portrait de Paul Sharits


Comme presque tout le cinéma expérimental, que les Américains appellent cinéma non narratif, j'avais découvert Paul Sharits au C.N.A.C. rue Berryer, près de l'Étoile à Paris, qui préfigurait le futur Beaubourg. Une histoire du cinéma, conçue par Peter Kubelka, cofondateur de l'Anthology Film Archives de New York, et organisée par Annette Michelson avec le soutien de Pontus Hultén, directeur du département des arts plastiques de Beaubourg, et d'Alain Sayag, directeur du Musée d'Art Moderne, présentait du 7 février au 11 mars 1976 des centaines de films réalisés des cinéastes américains et européens depuis les origines. Après celle de Montreux, cette exposition était la plus importante jamais organisée en Europe. Henri Langlois avait donné son accord pour un tarif forfaitaire de 60 francs après une manifestation des étudiants du département-cinéma de l'Université de Vincennes.
Pour la partie européenne, Kubelka avait demandé conseil à Noël Burch, Marcel Mazé et le collectif Jeune Cinéma, Claudine Eizykman et Guy Fihman, Dominique Noguez... À côté de Buñuel, Cocteau, Léger, Ray, Deren, Clair, Picabia, Dulac, Chomettte, Richter, Epstein, Franju, Genet, Ivens, Vigo, Isou, Lemaître, Rainer, Varda, Hanoun, Robiolle, Garrel, Clémenti, Monory, Arrietta, Dwoskin, Eggeling, Cornell, Menken, etc., on découvrait Kenneth Anger, Stan Brakhage, James Broughton, Robert Breer, Hollis Frampton, Ernie Gehr, etc. Jean-André Fieschi nous avait déjà montré La région centrale de Michael Snow, mais il y avait aussi Back and Forth, Wavelength, One Second in Montreal, Standard Time... Je connaissais aussi un film déterminant pour mon travail, A Movie de Bruce Conner, et Tom, Tom The Piper's Son de Ken Jacobs me marqua à jamais. Les films représentaient pour la plupart une expérience sensorielle quasi psychédélique. Les flicker films de Sharits faisaient partie de cette hallucination vécue en direct par toute l'assistance. La stroboscopie de N.O.T.H.I.N.G., T.O.U.C.H.I.N.G. et S/Stream:S:S:ection:S:S:ectionned nous avait hypnotisés. Sortis de la salle, nous ne regardions plus le réel avec les mêmes yeux, nous n'écoutions plus les bruits de la ville avec les mêmes oreilles.


Le documentaire de François Miron sur Paul Sharits fait partie de ces histoires tristes où un artiste se brûle les ailes à la flamme de son œuvre, qui elle-même l'avait pourtant sauvé du bûcher de la vie. Les témoignages de ses proches font le portrait d'un artiste violent et auto-destructeur que les échecs consument. Après avoir échappé à une attaque à l'arme blanche et à un coup de feu meurtrier, Sharits se suicidera en 1993 à 50 ans d'une balle dans l'oreille comme il l'avait annoncé. Sa mère s'était elle-même suicidée. L'estime de ses collègues ne suffisait pas pour manger à sa faim, et il devait brader ses tableaux pour tenir le coup. Les extraits de ses films ne reproduisent pas l'effet hypnotique et hallucinogène de ses clignotements colorés, mais Re:voir a déjà publié 3 de ses films en DVD. Chez lui le sujet principal est la bande de celluloïd composée de photogrammes. Leur rythme est dicté par la musique, une musique des images que de longues heures de montage produisent. Si tout est calculé, sans laisser de place au hasard, son approche du cinématographe est pourtant viscéralement romantique. Les perforations de la pellicule semblent avoir marqué sa vie comme un tatouage au fer rouge.

→ François Miron, Paul Sharits, DVD Re:voir, livret de 40 pages rédigé par Yann Beauvais, 19,90€

mercredi 13 septembre 2017

Jazz Migration fait mouche


L'AJC (Association Jazzé Croisé, ex AFIJMA) publie un CD où figurent les lauréats du concours Jazz Migration #3. Pour cette 3ème édition, les quatre groupes élus sont Armel Dupas Trio, Ikui Doki, Novembre, n0x.3 & Linda Oláh. Comme l'an passé qui avait vu aider Watchdog, le Quatuor Machaut de Quentin Biardeau, Pj5 et Post K, la qualité des musiciens est équivalente à l'inventivité dont ils font preuve.
Depuis 2002 Jazz Migration œuvre à la valorisation et au développement de jeunes musiciens. Sur 81 candidatures, 15 finalistes ont été départagés par 80 programmateurs (issus de scènes nationales et conventionnées, clubs, festivals, centres culturels…) qui ont sélectionné les 4 lauréats. Ceux-ci bénéficieront la première année d'un accompagnement à la fois professionnel et artistique se soldant l'année suivante par une tournée de 80 concerts en France et en Europe. Ce dispositif participe à contrebalancer la frilosité des programmateurs qui ont la fâcheuse tendance à se copier les uns les autres en négligeant les jeunes artistes. "Face à une crise économique des plus importantes, face à la baisse des dotations publiques, face à l’approche de la réforme territoriale, le soutien à l’émergence est primordial et plus urgent qu’avant." De même, la presse spécialisée est souvent très en retard sur l'actualité, préférant mettre en avant les têtes d'affiche vendeuses et les chouchoux de leurs annonceurs. Cimetière et formatage sont deux mamelles que désertent progressivement les lecteurs. Quant à la presse généraliste, elle a perdu presque partout ses rubriques consacrées aux arts innovants ou les a réduites à une peau de chagrin. C'est pourtant en soutenant les nouvelles formes que l'avenir s'enrichira, plutôt qu'en répétant éternellement les mêmes formules à coups de revivals. C'est une des motivations qui m'a poussé à tenir ce blog, d'abord par le partage, ensuite via la transmission. C'est dire si toute initiative de ce type me réjouit, d'autant que la sélection de ceux qui votent est généralement plus audacieuse que leur programmation annuelle !
Lorsque j'ai commencé à jouer du synthétiseur en 1973, personne n'en voulait, pas plus dans le rock que dans le jazz, et la musique contemporaine privilégiait des systèmes très lourds n'offrant aucune mobilité. L'électronique a doucement envahi tous les secteurs musicaux. Les claviers ont enrichi leurs palettes, les pédales d'effets ont été adoptées par d'autres musiciens que les guitaristes, les bidouilleurs ont été conquis par des systèmes modulaires avec de nouvelles interfaces. De même la musique répétitive des minimalistes américains exerce une forte influence chez tous les mélodistes. On le constate ici avec le trio d'Armel Dupas dont le bassiste Kenny Ruby et le batteur Mathieu Penot jouent des synthés, modernisant la pop tendre du pianiste. Ou avec le trio nOx.3 dont le saxophoniste Rémi Fox, le batteur Nicolas Fox, le pianiste Matthieu Naulleau et la chanteuse suédoise Linda Oláh utilisent pads électroniques, Moog et effets spéciaux, immergeant leurs références rock ou jazz dans un tourbillon circulaire recherchant le vertige. Si Novembre, dont j'ai déjà salué ici l'excellence, est un quartet acoustique, il n'empêche qu'ailleurs son saxophoniste Antonin-Tri Hoang s'est récemment mis à l'électronique en assemblant lui-même les modules nécessaires à ses nouvelles idées de composition. Avec le pianiste Romain Clerc-Renaud, le contrebassiste Thibault Cellier et le batteur Elie Duris, le quartet explose les idées reçues sur ce qu'aurait pu devenir le free-jazz. Quant à Ikui Doki, leurs titres My Tailor is Reich ou Debussy l'Africain ne laissent planer aucune ambiguïté sur leur inspiration ! La bassoniste Sophie Bernado est ici remplacée par le saxophoniste ténor Robin Fincker qui, avec la harpiste Rafaëlle Rinaudo et le baryton-clarinette basse Hugues Mayot, rappellent que la musique française s'est toujours enrichie des apports extra-européens.
Si les jeunes musiciens rament comme des fous pour se faire entendre, il est important de souligner que nombreux séniors rencontrent aussi des difficultés pour jouer en public, surtout lorsqu'ils continuent à inventer en s'affranchissant de leur passé ou des chemins balisés ! Il n'existe alors aucun fond de soutien pour lutter contre la frigidité et l'immobilisme des programmateurs victimes des modes et du formatage. Quel que soit l'âge du capitaine, l'embarcation est fragile et il faut redoubler de courage pour affronter la mer d'huile qu'imposent ceux qui craignent les tempêtes et les vaisseaux pirates...

mardi 12 septembre 2017

89.4 MHz (programme surprise)


Chaque matin je m'allonge sur la planche de cèdre rouge du haut pour suer un bon coup en écoutant de la musique. J'en profite pour passer les CD reçus dans la semaine à raison de tranches de vingt minutes. Le plaisir se tinte d'une forte concentration puisque je n'ai rien d'autre à faire en même temps, contrastant avec l'hyperactivité kalimorphe de la journée qui va suivre.
Mais le plus souvent la radio est réglée sur 89.4 MHz, la fréquence de Radio Libertaire dont le programme musical matinal est d'une rare variété et d'une grande inventivité, et ce sans annonce ni publicité. J'ignore qui est responsable de cette "pause musicale" dans le programme (voir la grille) - est-ce une personne ou un tirage aléatoire dans une play-list ? - quoi qu'il en soit j'adore son éclectisme qui va de la chanson française à la musique la plus contemporaine, du rock au jazz, du punk au rock, de l'ambient à l'electro, etc. Bien que je découvre des tas de choses sans jamais apprendre ce que c'est, cette palette a le don de m'activer les synapses en plus de flatter mes oreilles.
Le dimanche, mon camarade de classe Michel Polizzi produit Le mélange de 17h à 19h avec la même ouverture d'esprit comme il le pratique depuis 40 ans, en autres sur WXPN-FM à Philadelphie...
Quant à la douche froide qui suit l'entrée en matière matinale, elle n'est nullement synonyme de redescente, bien au contraire, sa fraîcheur donnant le coup de fouet inaugural à la journée commencée quelques deux ou trois heures plus tôt !

lundi 11 septembre 2017

Valentin Clastrier, maître de la vielle du futur


Voilà plus de 20 ans que je n'avais pas entendu Valentin Clastrier, maître incontesté de la vielle à roue. J'écris "incontesté", mais j'imagine que les puristes voient d'un mauvais œil un musicien qui n'est pas issu des musiques traditionnelles, qui a ajouté 17 cordes aux 10 d'origine (grâce au luthier Denis Siorat) et a électrifié son instrument. En 1992 nous l'avions invité sur le cd Opération Blow Up d'Un drame musical instantané. Enregistré ensemble, Nos amis les hommes 423 reste un de mes préférés de l'album. Bernard Vitet est à la trompette et je joue du synthé et de l'échantillonneur. La virtuosité époustouflante de Valentin Clastrier n'a jamais occulté la poésie qui se dégage de son jeu incroyable. Il arrivait déjà à attaquer neuf notes sur un tour de manivelle quand ses collègues n'en produisaient que quatre. Et pendant qu'il tourne il marque le pas sur un gros cube.


Sur son dernier album Valentin Clastrier joue d'une vielle alto électroacoustique construite pour lui par le luthier Wolfgang Weichselbaumer. Parmi les innovations, "la R.V.H. (roue à variation de hauteur) permet de modifier la position de la roue-archet, par rapport au niveau fixe des cordes. Ces variations de hauteur génèrent des différences de volume (nuances), et offrent aussi la possibilité d'un jeu en tapping ou cordes frappées, que l'on peut naturellement alterner avec le jeu frotté habituel." Si l'artiste intègre à sa palette toutes sortes de bruits qui pourraient paraître parasites, c'est toujours pour servir un propos. Chaque morceau est un court métrage évoquant un univers qui ne ressemble à rien de connu. La musique de Valentin Clastrier, à la fois rythmique et lyrique, fait rêver. Elle raconte des histoires à dormir debout, dessine des paysages inouïs et nous renvoie à la question sans réponse.

→ Valentin Clastrier, cd Innacor, dist. L'autre distribution, 16,50€

vendredi 8 septembre 2017

Emplettes


Les passages à Paris de mon compère Sacha Gattino sont toujours une partie de plaisir et ce à plus d'un titre. Mon camarade est venu cette fois enregistrer en studio certaines musiques destinées à l'exposition sur les effets spéciaux au cinéma qui débutera le 15 octobre 2017 à la Cité des Sciences et de l'Industrie. À enchaîner les thèmes façon Game of Thrones, nous avions fini par avoir les yeux comme des soucoupes et les oreilles comme des choux-fleurs. Avec Sacha les pauses sont souvent gastronomiques, brioche de chez Pralus, glaces libanaises, déjeuner aux Pâtes Vivantes puisque yam'Tcha était fermé, mais les haltes furent également magasinières. J'achetai donc un épluche-légumes, un peleur de patates et une spatule chez Mora, deux magnifiques chemises chez Coton Doux et Sacha finit ses courses à La Quincaillerie et aux Thés de Chine boulevard Saint-Germain. Aucune de ses stations n'était préméditée. Il suffit d'emprunter telle rue pour que nous soyons happés par telle enseigne. Nous avons été sages, évitant sur notre trajet l'épicier Izraël, le magasin d'instruments de musiques anciens, Berthillon et quantité de petites échoppes dont l'un ou l'autre connaît le secret. En rentrant et les jours suivants, nous avions fabriqué les ailes d'un dragon, joué avec un mégaphone emprunté à Nicolas Chedmail et tiré le rideau. Il me restait, entre autres, à peaufiner un piano rag pour l'attraction Méliès et des musiques de cirque tandis que Sacha soignait la charte sonore des effets génériques et plongeait dans la science-fiction. Pour être prêts à temps, nous accumulons du matériau, un peu comme un Lego qu'il nous suffira d'adapter dès que nous recevrons les dispositifs interactifs. Via Yassine Slami, qui en est le concepteur, nous avons demandé aux développeurs des différentes attractions d'externaliser les sons pour que nous puissions les remplacer ou les régler jusqu'au dernier instant.

jeudi 7 septembre 2017

Rio 2096, l'Histoire du Brésil en animation


Le film d'animation Rio 2096, une histoire d'amour et de furie raconte l'histoire du Brésil au travers des répressions successives dont furent victimes les populations qui se révoltèrent contre les oppresseurs. En utilisant une forme poétique quasi chamanique, Luiz Bolognesi conte l'histoire d'amour entre deux indiens à différentes époques, la colonisation portugaise (qui commence par vaincre les soldats français), l'esclavage, la révolte de 1968, le régime militaire de 1980 pour aboutir en 2096 où l'eau est devenu le bien le plus convoité. Ce mélange de documentaire et d'aventure magique a valu au film de nombreux prix internationaux dont le Grand Prix à Annecy en 2013.


Rio 2096, une histoire d'amour et de furie plaira autant aux enfants à partir de 10 ans qu'à leurs parents. Il raconte les difficultés subies auxquelles durent faire face les populations brésiliennes depuis plusieurs siècles. La destruction des peuples indigènes, le statut des noirs considérés encore comme des citoyens de seconde zone, la création des cangaçeiros découverts dans les films de Glauber Rocha, les favelas où vit un lumpen prolétariat, la destruction systématique de la nature, etc. y sont évoqués intelligemment tout en véhiculant une sorte d'héroic fantasy à laquelle s'identifier !

→ Luiz Bolognesi, Rio 2096, une histoire d'amour et de furie, DVD Ed. Montparnasse, 15€, sortie le 5 septembre 2017

mercredi 6 septembre 2017

La Résistance hongroise par le jazz


Les pays où sévissent des pouvoirs durs et réactionnaires voient souvent s'organiser une résistance culturelle forte. Dans les états prétendument démocratiques les artistes ont tendance à se ramollir à l'instar de la majorité de la population qui s'endort dans son petit confort sans vagues. En Hongrie, depuis 2010, le retour du nationaliste Viktor Orbán aboutit à des décisions délirantes qui font froid dans le dos. Y aurait-il un rapport de cause à effet si autant de musiciens inventifs hongrois proposent des disques enthousiasmants, en particulier sur le label BMC (Budapest Music Center) ?

Par ordre d'apparition, ici extraits de son épais catalogue, les quatre saxophonistes allemands de l'Arte Quartett et le bassiste Wolfgang Zwiauer invitent Le compositeur et chanteur virtuose suisse Andreas Schaerer pour un Perpetual Delirium où les références musicales explosent les genres que le XXe siècle a fait fleurir en toute liberté. Les continents n'échappent pas à la dérive auquel ce voyage surprenant nous invite. Certains penseront que c'est de la musique contemporaine, d'autres du jazz, alors que l'innommable est une garantie de pérennité. La cohésion de l'ensemble est aussi une des marques de fabrique de ces nouvelles écoles européennes qui assument créativement leur héritage, qu'il soit local, européen, américain ou planétaire.

Red réunit cette fois deux quartets qui ne sont pas plus hongrois, les Allemands de Melanoia (Hayden Chisholm, sax / Ronny Graupe, guitare / Achim Kaufmann, piano / Dejan Terzic, percussion) et le quatuor à cordes français IXI (Régis Huby, violon / Théo Ceccaldi, violon / Guillaume Roy, alto / Atsushi Sakaï, violoncelle) pour lequel nous avions écrit avec Bernard Vitet, mais pour ce faire ils ont recours à la jeune compositrice suisse Luzia von Wyl. Est-ce par contre un hasard si le cocktail toxique est de couleur rouge et qu'il mène à la mort ? Terzic recherche avant tout l'authenticité, sachant qu'elle mène forcément à l'originalité. "Ne pas être admiré, être cru" revendiquait Jean Cocteau ! Là encore compositions préalable et instantanée font bon ménage. Lorsque l'on ignore ce qui est écrit ou pas, la musique se dépare de ses oripeaux techniques pour ne laisser apparaître que les sentiments qu'elle procure.

Et les Hongrois dans tout cela ? À croire que je raconte n'importe quoi !... D'autant que dans cette colonne, du label BMC je n'avais chroniqué qu'un trio d'Yves Robert et l'extraordinaire Daniel Erdmann's Velvet Revolution). Et bien les Hongrois font ici leur apparition avec The Worst Singer In The World de l'András Dés Trio que là encore un percussionniste dirige. András Dés compose une série de pièces avec une arrière-pensée politique, la liberté d'imaginer toutes sortes de schémas organisationnels pour une société qui à l'évidence se porte moins bien que la musique. Il s'est adjoint deux guitaristes, Márton Fenyvesi dont les cordes sont en métal et István Tóth Jr. en nylon, pour évoquer la démocratie, chimère dont rêvent ceux qui en sont privés par la dictature, mais qui n'est probablement qu'un rideau de fumée pour mieux faire accepter les inepties culturellement ancrées au plus profond de nous-mêmes. Je digresse peut-être, mais les dysfonctionnements sociaux les plus terribles ne sont-ils pas à rechercher d'abord dans les us et coutumes, totems et tabous, principes d'oppression érigés en lois ? Nous nous efforçons toujours de traiter les effets en oubliant les causes, et nous n'aboutissons qu'à une perpétuelle dystopie qui nous rapproche chaque fois de la catastrophe. La plupart du temps, la musique participe à nous endormir, sur nos lauriers, sur nos certitudes, sur ce qui nous rassure quand la mort rôde. De plage en plage András Dés développe ses bons sentiments.

S'il est un instrument hongrois, c'est bien le cymbalum. Dégagé de l'approche traditionnelle tzigane, le virtuose Miklós Lukács explore des territoires contemporains, interprétant les pièces de Péter Eötvös ou accompagnant des musiciens de jazz. Il fait ainsi appel à deux Américains, le contrebassiste Larry Grenadier et le batteur Eric Harland pour ce Cinbalom Unlimited. Malgré sa formation classique et son amour pour le jazz, ses racines folk le rattrapent sans cesse, du plus profond qu'il puisse creuser, de l'Inde des migrations tziganes à la Perse ancienne...

Moi qui adore la déglingue, surtout lorsqu'elle obéit à de savantes compositions, je suis servi avec le Trio Kontraszt ! Quand le piano n'est pas préparé, son timbre mélangé à la percussion sonne comme tel. Le claviériste Stevan Kovacs Tickmayer signe presque toutes les pièces qu'interprètent avec lui le souffleur István Grencsó et le batteur Szilveszter Miklós. En fait de déglingue, c'est réglé comme du papier à musique, avec des rythmes complexes, des jeux de ping-pong véloces, des clins d'œil au classique, des traits trop jazzy à mon goût, mais toujours cet équilibre subtil entre compositions préalable et instantanée... La musique de Tickmayer reflète la politique de son pays, cinquante ans sous le joug soviétique, la libération, le retour de l'extrême-droite, etc., avec la nécessité qu'il y eut d'émigrer, mouvement vital que Orbán refuse aujourd'hui à celles et ceux qui veulent simplement traverser la Hongrie. Les voyages forment la jeunesse. Ils l'assassinent lorsque des tyrans bouclent les frontières. La musique, encore une fois, s'affranchit des barbelés... From Dyonisian Sound Sparks to the Silence of Passing raconte cet éternel recommencement, mais l'espèce humaine apprend-elle quoi que ce soit du passé et de ses erreurs ou s'enferre-t-elle, incapable d'éviter l'entropie ? Quoi qu'il en soit les artistes refusent l'inéluctable en inventant sans cesse de nouvelles utopies.

→ Les CD du label BMC (Budapest Music Center) sont distribués en France par UVM, 16,99€

mardi 5 septembre 2017

Korczak d'Andrzej Wajda


Après une période de flottement qui s'est soldée par un rachat, les éditions Montparnasse reprennent leur production de DVD, avec les mêmes exigences de contenu, souvent politique, écologique, philosophique ou simplement cinéphilique. Ainsi Korczak (1990) d'Andrzej Wajda évoque un passage dramatique de la vie du médecin né en 1878 qui fut l'un des fondateurs des droits de l'enfant, célèbre pour sa pédagogie de l'enfance et sa littérature enfantine. Comme il l'avait fait pour Katyn déjà paru en DVD chez le même éditeur, Wajda aborde un terrible épisode de la Pologne puisqu'il filme le ghetto de Varsovie de sa création à la déportation avant sa destruction totale. En 1942 le docteur Janusz Korczak qui dirigeait un orphelinat de 200 enfants choisit de les accompagner plutôt que de fuir en Suisse comme il en aurait eu la possibilité. Le film est particulièrement éprouvant, comme par exemple Le fils de Saul de László Nemes sorti en 2015. Tourné en noir et blanc, Korczak ne ressemble pas aux épopées de Polanski (Le pianiste) ou, pire, de Spielberg (La liste Schindler), parce qu'il présente d'une part les méthodes éducatives du pédiatre qui responsabilise les enfants en évitant de les culpabiliser, et d'autre part parce que les différentes options politiques des Juifs du ghetto sont exposées, depuis les collaborateurs jusqu'aux résistants en passant par les crédules et les passifs. La barbarie des nazis reste souvent hors-champ, le cinéaste polonais se concentrant sur les questions que se pose l'enfance. Le noir et blanc confère évidemment au film un effet documentaire particulièrement inconfortable. Même fictionnalisé, il fait partie des témoignages au même titre que le célèbre Nuit et brouillard d'Alain Resnais ou La mémoire meurtrie dont Hitchcock surveilla le montage.

L'anneau de crin, qui évoque l'insurrection polonaise de 1945 et sort en même temps, souffre par contre des défauts dont je me souvenais chez Wajda, manichéisme lourdingue anti-soviétique qui ne donne aucune clef de l'Histoire. Quitte à faire de l'anti-communisme primaire, je préfère mille fois revoir Ninotchka de Lubitsch, au moins on rigole, c'est même le seul film où Greta Garbo se marre, un chef-d'œuvre ! Dans cet esprit, mais sans rire, la saison 5 de la série The Americans est décevante, mais je m'accroche en attendant la prochaine. Enfin, j'ai téléchargé la mini-série satirique Comrade Detective, mais pas encore regardée...

→ Andrzej Wajda, Korczak, DVD Ed. Montparnasse, 15€, sortie le 5 septembre 2017

lundi 4 septembre 2017

Les fous du son par Laurent de Wilde


Enfant, je rêvais de devenir inventeur. Dans mon souvenir, de choses qui ne servent à rien. Dans celui de ma mère, de choses qui serviraient à l’humanité. Je pense avoir répondu à l’une comme à l’autre, puisque l’art ne sert à rien tout en étant utile à l’humanité ! En dévorant Les fous du son de Laurent de Wilde, j’ai ressenti le même enthousiasme qu’avec Les 1001 inventions qui ont changé le monde.
L’auteur évoque la vie de ceux qui ont forgé les outils qu’utiliseront les compositeurs de musique électronique, en commençant par l’ambitieux et détestable Edison et l’avènement de l’électricité. Il s’arrête à celui de l’informatique qui nécessiterait un travail aussi conséquent. La lecture de cet ouvrage de référence de 560 pages me semble indispensable à tous ceux et celles qui souhaitent apprendre d’où viennent les synthétiseurs, mais aussi l’orgue Hammond ou le piano électrique Fender Rhodes, et comment fut rendue possible la musique électroacoustique. La création d’un nouvel outil produit immanquablement de nouvelles œuvres. Ainsi Cézanne mit le tube dans sa poche et alla peindre sur nature !
Laurent de Wilde évoque la guerre des brevets, les succès, les laissés pour compte, et les vies de famille sacrifiées par ces fous du son. Il aborde les techniques employées en vulgarisant habilement les processus physiques, ne relatant pratiquement jamais les œuvres auxquelles elles donnèrent naissance. Les luthiers ne sont jamais les meilleurs utilisateurs de leurs instruments. C’est en partageant leurs créations qu’ils leur permettent de se développer.
Contrairement à nombreux ouvrages sur l’Histoire de la musique moderne, il y a très peu d’erreurs (par exemple, Frank Zappa n’a jamais « travaillé avec l’Ircam »), mais on peut regretter que l’auteur ne cite jamais ses sources, alors qu’il se fend d’un glossaire. De même, il privilégie l’interface clavier dans son analyse au détriment des synapses que crée la nouvelle lutherie. Cela s’explique par la pratique personnelle de Laurent de Wilde, pianiste de jazz renommé, auteur par ailleurs d’une excellente biographie de Thelonious Monk. Je me souviens de sa visite au studio GRRR alors qu’il avait quinze ans et cherchait sa voie. Laurent de Wilde met l’accent sur le Minimoog, l’orgue Hammond ou le Fender Rhodes, très en vogue chez les claviéristes de musique populaire et omet les différences de qualité acoustique des synthétiseurs qu’il décrit. Il passe ainsi à côté de l’ARP 2600 face au Moog ou à l’EMS/AKS, oubliant les modules originaux de l’instrument et son ouverture vers l’extérieur (on pouvait y brancher n’importe quoi et l’intégrer dans le circuit !). Une description plus précise des différents composants d’un synthétiseur aurait permis de comprendre cette nouvelle manière d’entendre la musique et de composer avec tous les bruits en partant de zéro. De même, le timbre des uns renvoie les autres au son d’un jouet. Il faudrait comparer la transparence inégalée d’un PPG Wave, d’autant que tout le monde n’est pas adepte du « gros son » (Siegfried Palm, grand oublié de cette exégèse), la brillance du Moog, la mollesse des Korg ou la dynamique d’un DX7. À propos du Yamaha DX7, il faut rappeler que des logiciels indispensables à sa programmation tournaient sur Atari, que la carte SuperMax boostait considérablement le modèle de base, que le MEP4 offrait de transformer n’importe quel signal Midi en un autre, etc. Ces absences sont essentiellement liées à la formation pianistique de Laurent de Wilde, alors qu’un synthésiste ne considère les touches noires et blanches que comme un long potentiomètre démultiplié.
Ces remarques n’oblitèrent nullement l’intérêt de ce livre formidable qui fait rêver en nous plongeant dans la tête de ces fous du son. Ma propre pratique m’aurait fait privilégier d’autres instruments et négliger certains que développe amoureusement de Wilde. Son récit s’achève à la fin des années 80 quand surgit l’ère numérique. Après avoir rendu hommage à Thaddeus Cahill, Leon Theremin, Maurice Martenot, Laurens Hammond, Max Mathews, Raymond Scott, Hugh Le Caine, Harold Rhodes, Robert Moog, Don Buchla, Peter Zinovieff, Ikutarō Kakehashi, John Chowning, etc., dans son outro il pointe avec justesse que l’interface est le nouvel enjeu à venir. D’où mon inclination en concert pour le Tenori-on, la Mascarade Machine et les différents pads 2D ou 3D ! Car le geste instrumental, par sa fébrilité indispensable (errare humanum est), donne une vie à la musique qu’aucune machine, aucun robot ne peut encore égaler, la nécessité de penser par soi-même trouvant son extension dans le corps de chaque artiste…

→ Laurent de Wilde, Les fous du son, Ed. Grasset, 22,90€

vendredi 1 septembre 2017

Biche, ô ma biche…


La nature nous renvoie une image critique de notre humanité. Car là où l’homme passe la nature trépasse. Si les minéraux, immuables depuis des millénaires, du moins à l’œil nu, un peu comme les étoiles qui trouent le linceul qui nous recouvre à la nuit tombée, rappellent notre éphémérité, les autres animaux que nous-mêmes impliquent un changement d’angle. Les végétaux ne sont pas en reste dès lors que l’on a un peu d’imagination ou d’ouverture d’esprit. Les végétariens réagissent simplement par mimétisme et anthropomorphisme. Un arbre naît, vit et meurt, il peut souffrir et certains communiquent entre eux sans rhizomes apparents par l’on ne sait quel mystère. L’hyperactif que je suis en milieu urbain devient contemplatif face à la beauté des paysages naturels et je n’ai pas de plus grand plaisir que d’admirer les bestioles qui s’y meuvent.
D’habitude lorsque nous prenons nos quartiers d’été dans la montagne, loin de la foule et de la lumière électrique, entendre que la vallée offre un panorama sans trace humaine et que la nuit le ciel sans lune s’allume de milliers d’étoiles, je n’évoque là que ce que je vois, les voisins les plus proches parlent des biches qui passent le soir devant ou derrière notre grange sans que j’en profite jamais. Il y a bien les buses et l'aigle royal, les vautours fauves, les gypaètes barbus et les percnoptères d’Égypte, le grand duc d'un soir, les chocards à bec jaune et les perdreaux, les lézards et les mouches, un isard par ci par là, les vaches ou les moutons quand le vacher ou le berger leur font tondre le gazon abrupt, mais ces damnées biches, jamais ou presque. Nos deux chats font un carnage en chassant campagnols, mulots et musaraignes, dont ils font souvent ripaille, et cette année le compost attire des dizaines de mésanges nonnettes. Le vent qui soufflait vers nous nous a permis de surprendre deux grands renards en train de jouer. Mais les biches ?


Et bien cette fois nous avons été vernis. Chaque soir elles sont sorties du bois, accompagnées par un ou deux cerfs, s’approchant très près de nous. La nuit ma nouvelle lampe torche à led m’a même permis d’allumer leurs yeux dans l’obscurité. J’ai d’abord cru à notre chat Django, mais alors ils étaient deux. En grimpant quelques mètres je suis tombé sur une dizaine de paires de billes brûlantes qui me fixaient sans bouger, se remettant tranquillement à brouter comme si nous n’étions pas là. Magie de l’aube et du crépuscule où leurs silhouettes graciles s’élancent soudain, magie de la nuit où les photophores sont remplacés par un cul blanc si l’on peut s’en approcher assez. Nous avançons discrètement et les suivons pendant un quart d’heure tandis que minuit a sonné depuis longtemps. Django nous accompagne. Nous rentrons nous coucher, croisant Oulala qui rejoint son copain pour une danse macabre qui se termine chaque matin lorsque je ramasse les corps intacts ou dévorés dans le salon carrelé. Il restera toujours l’ours puisque la grange est située sur son passage et que l’abreuvoir est un point de ralliement de tous les mammifères dont nous faisons partie. Quant au grand tétras ou coq de bruyère qui justifie que nous soyons en Natura 2000, mieux vaut ne même pas y penser… Encore qu’ici on aura tout vu, même une vache voler, pour de vrai, mais ça c'est une autre histoire !