On croit tenir des valeurs sûres, mais rien n'est jamais acquis. Après les déceptions de Sorrentino avec sa série laborieuse The Young Pope, le plaisant mais démagogique Au revoir là-haut d'Albert Dupontel, l'inspiration de Yórgos Lánthimos dégringole à chaque film depuis l'époustouflant Canine. Je me suis terriblement ennuyé devant le scénario prévisible de The Killing of a Sacred Deer (Mise à mort du cerf sacré) à la mystique chrétienne horripilante. Ce n'est pas toujours une bonne idée de se laisser kidnapper par les sirènes de Hollywood à la recherche d'un sang nouveau. Jacques Demy l'avait compris après Model Shop en retournant dare-dare à la maison. Sorrentino s'en était tout de même bien sorti avec This Must Be The Place ou Youth, mais combien y laissent leur âme en se glissant dans des habits qui les engoncent. Le pire du pire, c'est Dunkerque. Le film de Christopher Nolan est d'une rare imbécilité et son portrait de la résistance française vaut son pesant de cacahuètes cramées. Je ne comprends absolument pas l'engouement des journalistes sur ce film révisionniste de série B au scénario complètement pourri. D'ailleurs je n'arrive plus à suivre les pros de la critique depuis bien longtemps. Pas un seul que l'on puisse suivre sérieusement... Par contre, chaque fois que je rencontre des cinéphiles pointus je suis surpris de partager à peu près leurs coups de cœur...


Puisqu'on est côté américain, Detroit est mon film préféré de Katerine Bigelow depuis Strange Days. Le début est remarquablement filmé et monté. Pour une fois la caméra à l'épaule se justifie. Le film qui dénonce le racisme au travers des émeutes de 1967 a fait scandale aux États Unis, accusé de mettre le feu aux poudres. Il serait temps pourtant. Wind River est un bon thriller de Taylor Sheridan montrant la manière dont sont traités cette fois les Amérindiens. Du racisme on passe au fric avec The Wizard of Lies, qui raconte l'affaire Madoff. Réalisé par Barry Levinson pour HBO, ce téléfilm avec Robert de Niro, très sobre dans le rôle de l'escroc, décortique les mécanismes qui ont permis de construire cette pyramide de Ponzi. Ce système de cavalerie n'est néanmoins en tout petit (17 milliards de dollars) que ce que manigancent les banques depuis toujours.
Un soir paresseux j'ai regardé avec plaisir God of War du Chinois Gordon Chan, armée chinoise contre pirates japonais au XVIe siècle ! Je me suis laissé porter agréablement par la déambulation d'Agnès Varda et JR dans leurs Visages, Villages sans que cela casse trois pattes à un canard, la guitare de M noyant le road movie dans un sirop lénifiant. Tiens, c'est amusant, cela ressemble au titre d'un disque de Colette Magny de 1976 avec Lino Léonardi et le Dharma Quintet.


Par contre je me suis terriblement ennuyé à revoir Deux hommes en fuite (1970) de Joseph Losey, remasterisé pour le DVD. Le titre anglais est déjà plus juste : Figures in a Landscape. Deux bonshommes au milieu de paysages sublimes avec une musique contemporaine très intéressante, mais le détachement de Losey me fait chaque fois le même effet. Je n'ai pas non plus compris l'engouement pour le récent documentaire Braguino, tourné sans aucune rigueur par Clément Cogitore, d'un seul côté de la frontière qui oppose deux familles dans la taïga sibérienne. À chaque collure je me suis demandé à quoi rimaient ses plans très courts ou ses répétitions, le montage révélant les avatars des plasticiens passant au cinéma sans connaissance réelle du médium. Autre déception avec Film d'amour et d'anarchie (Film d'amore e d'anarchia, ovvero 'stamattina alle 10 in via dei Fiori nella nota casa di tolleranza...') (1973) de Lisa Wertmüller dont nous avions adoré Vers un destin insolite, sur les flots bleus de l'été, mais je vais continuer à explorer la filmographie de cette réalisatrice italienne mésestimée aux titres de films longs comme le bras...


Heureusement j'ai vu (et entendu) le dernier film d'Aki Kaurismäki. L'Autre Côté de l'espoir (Toivon tuolla puolen) est aussi beau que Le Havre. Le cinéaste finlandais montre une humanité inégalée qui fait chaud au cœur en imaginant des histoires dont la poésie est directement issue du réel. Il nous donne l'espoir d'un autrement possible à condition de retrousser ses manches et ne pas sombrer dans le cynisme...


En attendant les hirondelles de Karim Moussaoui est un magnifique portrait de l'Algérie contemporaine. Si l'on suit successivement trois personnages emblématiques, tous tiraillés par les conventions sociales, ce sont surtout les arrière-plans qui font sens, arrière-plans au propre comme au figuré.


Le Caire Confidentiel (The Nile Hilton Incident) du suédois d'origine égyptienne Tarik Saleh est un excellent thriller où règne la corruption avant que n'explose la révolution de 2011... Ces deux derniers films étaient présentés au Trianon de Noisy-le-Sec dans le cadre du Festival du film franco-arabe.


Terminons ce petit tour désordonné avec quelques séries TV. Je n'avais pas vu Dix pour cent dont la première saison est amusante et enlevée, mais qui s'enlise dans le sitcom avec la seconde. Dans cette série comique bien informée sur le milieu des agents artistiques, notons particulièrement la prestation survoltée de Camille Cottin. La seconde saison du policier britannique No Offence qui met en scène trois femmes flics est un peu bordélique. Godless est une bonne mini-série western où les femmes prennent le pouvoir. La troisième saison de Narcos est aussi palpitante que les précédentes malgré la disparition du personnage de Pablo Escobar, le cartel de Cali succédant à celui de Medellin. La série le plus osée est certainement I Love Dick de Jill Soloway (à qui l'on doit Transparent dont la quatrième saison est du niveau de la première) et Sarah Gubbins d'après le roman épistolaire en partie autobiographique de Chris Kraus. Satire du milieu de l'art contemporain, I love Dick met en scène les obsessions sexuelles d'une artiste en herbe qui fond la fiction et la réalité dans le même moule...


Je croyais avoir terminé cette revue de détails et puis, hier soir, nous projetons le récent Ingrid Goes West de Matt Spicer, peinture cruelle d'une Amérique qui se noie dans la solitude que peuvent engendrer les réseaux sociaux avec leurs liaisons virtuelles. Nous avons terminé la soirée avec un vieux Gregory La Cava de 1936, My Man Godfrey. Cette screwball comedy, qui se déroule dans une famille de richards mabouls new-yorkais, dénonce le statut des SDF. Pour qu'une société fonctionne il est nécessaire que tous ses membres puissent y participer. Les laissés pour compte soulignent sa faillite. Nous voilà bien !

N.B.: Étant donnés mes jugements à l'emporte-pièce, je rappelle ce que j'écrivais en commentaire à l'instant sur un autre sujet. Je fais bien attention de parler à la première personne du singulier et je répète souvent que les critiques dressent un portrait d'eux-mêmes plus que de l'objet de leurs chroniques. Mes articles sont éminemment subjectifs. Lorsqu'elles sont livrées au public, les œuvres n'appartiennent plus à leurs auteurs, mais à celles et ceux pour qui elles ont été conçues. Et chacune et chacun de s'y projeter selon un phénomène d'identification à première vue mystérieux, mais qui nous renvoient, souvent inconsciemment, à des expériences que nous avons déjà vécues. Cela n'empêche pas qu'il y ait des chefs d'œuvre et de grosses bouses !