Jean-Jacques Birgé

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vendredi 31 août 2018

Jean Cohen-Solal, flûtiste shadokien


Jean-Cohen Solal est un artiste mythique pour avoir prêté sa voix aux Shadoks de Jacques Rouxel tandis que son frère Robert en composait la musique. Le Souffle Continu ressort ses albums en vinyle, le premier, Flûtes libres (1972), voit la flûte cuisinée à toutes sauces, tant qu'on avait oublié tout ce que l'on peut faire avec ce tuyau percé. Très expérimental, ce disque est un voyage psychédélique influencé par la musique planante et les recherches électroacoustiques du GRM que le musicien fréquente de temps en temps. On croit entendre les structures sonores Lasry-Baschet au milieu des couches du multipistes où le souffle irrigue tous les canaux. Depuis les Beatles, le sitar (George Harrison sur Norwegian Wood, Tomorrow Never Knows, Love You To, Within You Without You) et les tablas (sur son Wonderwall Music) se sont immiscées dans l'instrumentarium pop. Le polyinstrumentiste Serge Franklin et le percussionniste Marc Chantereau viennent ainsi épauler le chercheur. En me laissant aller à la rêverie, j'ai l'impression d'être tombé dans la marmite d'un alchimiste ivre de son.
Le second album, Captain Tarthopom (1973), ressemble plus à la pop des groupes français de l'époque, agrémentée de facéties bruitistes, de fanfares médiévales et de chaos organique. Pink Floyd croise le flair avec Bach et le free jazz raille la lithurgie. Le guitariste Jean Claude Deblais, le bassiste Léo Petit, le batteur Serge Biondi, le trompettiste Michel Barre, le trombone basse Jean Luc Chevallier, l'ondiste Sylvain Gaudelette et Charlotte, qui chante, participent aux agapes que dirige le compositeur à la flûte, au piano, à l'orgue, à la contrebasse, etc. Les deux albums font la paire, rappelant encore une fois l'étonnante imagination créative de cette époque libertaire.

→ Jean Cohen-Solal, Flûtes libres, LP vert pomme Le Souffle Continu, 21€
→ Jean Cohen-Solal, Captain Tarthopom, LP transparent Le Souffle Continu, 21€
→ Les deux ensemble, 38€

jeudi 30 août 2018

Mark Rappaport, entre coming outs et sex symbols


Je republie ici les articles que j'avais écrits en 2007 sur deux films exceptionnels de Mark Rappaport qui sortent enfin en DVD chez Re:voir, augmentés de quantité de bonus qui affirment le style du réalisateur. Rappaport fait tomber les masques de la sexualité cachée d'Hollywood en transformant son travail d'investigation cinéphilique en fictions conjuguées le plus souvent à la première personne du singulier... Le réalisateur s'est longtemps battu pour récupérer les masters de ses films, d'abord par une coûteuse procédure, puis épaulé par une pétition internationale. C'est dire si cette édition est très attendue...


Avec Rock Hudson's Home Movies Mark Rappaport réussit une des plus originales fictions biographiques et un des plus astucieux coming out de l'histoire du cinéma. C'est seulement à sa mort en 1985 que le monde apprit l'homosexualité de l'acteur et ce qu'était le Sida. Rock Hudson fut en effet la première célébrité à révéler sa maladie. Rappaport recherche des signes de cette homosexualité cachée dans les films où apparaît l'acteur. Hollywood a beau maquiller et lisser la réalité, l'évidence saute aux yeux et aux oreilles. Les plans volés aux films interprétés par Hudson sont exposés ici comme s'ils étaient sa vie même, ses home movies. Le film de Rappoport n'est constitué que de ces plans d'archives et des apparitions d'Eric Farr dans le rôle de Rock Hudson qui commente son passé depuis la tombe ! Ce "point de vue documenté" à la première personne du singulier et en forme de flashback se réapproprie la fiction pour faire éclater la vérité.
La démonstration est époustouflante, et l'on est en droit de se demander si l'exercice étendu à tout le cinéma dans sa globalité ne révèlerait pas un énorme tabou, l'homosexualité refoulée de toute une société, recyclée en violence. Quelles forces en effet sous-tendent les films de guerre, les westerns (à commencer par Rio Bravo, cher Skorecki), les polars (j'ai revu, il y a peu, House of Bamboo de Samuel Fuller qui ne triche pas non plus avec l'amitié virile), sans parler de la façon de traiter les femmes en général et au cinéma en particulier ! En un mot, les films de mecs, et au delà, ce qu'il représente... Le réel. Oui, c'est ainsi que les hommes vivent, Et leurs baisers au loin les suivent...
Rappaport nous montre Hudson comme si l'acteur s'adressait à nous dans chacun de ses plans pour nous souffler, avec un clin d'œil de connivence on ne peut plus appuyé, "ne soyez pas dupes, Hollywood n'est qu'une énorme entreprise de falsification, spécialisée dans l'exportation de la morale puritaine". Rock Hudson's Home Movies (attention dvd Zone 1 sans sous-titres uniquement) est probablement le film gay le plus démonstratif et le plus fin sur la posture et l'imposture.(...)
P.S. : J'avais titré ce billet F for Fag en clin d'œil au F for Fake d'Orson Welles qui joue également des faux-semblants. Maîtrisant moins bien les ambiguïtés en anglais qu'en français, il a semblé préférable de revenir à un titre plus soft !


Pour From the Journals of Jean Seberg (1995), Mark Rappaport utilise le même système que pour Rock Hudson's Home Movies en choisissant une actrice qui joue le rôle de la disparue commentant sa vie et ses films à la première personne du singulier comme si elle était encore vivante. Eric Farr interprétait Hudson comme si le comédien n'avait pas vieilli, parlant depuis la tombe, éternellement jeune. Mary Beth Hurt joue donc le rôle de Jean Seberg à l'âge qu'elle aurait si elle ne s'était pas suicidée en 1979, elle est en fait née dix ans plus tard, mais dans la même petite ville de l'Iowa. Si les films remportaient un succès populaire, on imagine les énormes problèmes que rencontrerait le réalisateur à la vue du nombre d'extraits empruntés cavalièrement : ils sont le corps même du récit. Son dernier long métrage, The Siver Screen: Color Me Lavender (1997), obéit au même processus comme son dernier court, John Garfield, figurant en bonus sur le même dvd. Le provocateur The Silver Screen débusque l'homosexualité cachée dans les films holywoodiens avec beaucoup d'humour tandis que Garfield révèle la carrière d'un acteur juif black-listé pour ses positions politiques. Tant qu'une œuvre ne rapporte pas grand chose les ayants droit ne se manifestent pas, c'est en général la règle, mais cela peut bloquer l'exploitation des films dans des pays plus tatillons que d'autres. Les cut-ups littéraires, les Histoire(s) du cinéma de Godard (parution encore annoncée en France pour les prochains jours), les œuvres de John Cage, les radiophonies du Drame (Crimes Parfaits dans les albums À travail égal salaire égal et Machiavel, Des haricots la fin dans Qui vive ? ou Le Journal de bord des 38ièmes Rugissants) sont soumis pareillement à ces lois. Avant que le sampling ne devienne un style lucratif (particulièrement en musique, dans le rap et la techno), les œuvres de montage étaient moins sujets à blocage et leur statut de nouvelle création à part entière a pu être reconnu en leur temps.
Jean Seberg ne mâche pas ses mots pour commenter amèrement sa carrière depuis le casting raté de Sainte Jeanne en 1957 où elle joue le rôle de Jeanne d'Arc dirigée par le sadique Otto Preminger jusqu'aux films de son mari, l'écrivain Romain Gary, qui ne la traite guère mieux, la faisant jouer dans des rôles bien tordus. Elle doit sa gloire au premier long métrage de Jean-Luc Godard, À bout de souffle, et à un diamant noir, Lilith de Robert Rossen où elle interprète une nymphomane dans une clinique psychiatrique, séduisant un infirmier débutant joué par Warren Beatty. Le film, bouleversant, est à découvrir toutes affaires cessantes. Rappaport lui fait comparer sa carrière et ses engagements politiques à ceux de Jane Fonda et Vanessa Redgrave. Seberg, engagée aux côtés du Black Panther Party, subit les attaques de Hoover et va jusqu'à exhiber son bébé mort-né dans un cercueil de verre pour prouver que le père n'était pas l'un d'eux. Rappaport ne se fixe pas uniquement sur elle, en profitant pour écorner l'image holywoodienne de maint personnage. Les séquences de la comédie musicale western Paint Your Wagon avec Lee Marvin et surtout Clint Eastwood ne sont pas piqués des hannetons. Le portrait est donc corrosif pour le monde qui l'entoure et terriblement déprimant en ce qui la concerne. Tout aussi éloquentes, les scènes qui, outre l'original, tournent autour de l'effet Koulechov, sont savoureuses ! Les films de Rappaport possèdent tous la même originalité avec leurs arrêts sur image où le réel reprend ses droits sur la fiction comme si les deux procédaient de la même histoire.


Rock Hudson's Home Movies est accompagné par trois courts métrages. Dans Sergei / Sir Gay (2016, 36 mn) Eisenstein révèle lui-même son attirance sexuelle pour ses acteurs mâles. John Garfield (2003, 9 mn) est le portrait d'un loser, petit juif maudit qui mourra à 39 ans. Blue Streak (1971, 16 mn) est un film expérimental où les mots interdits défilent à l'écran entrecoupés de trois monologues érotiques, homme-femme, femme-femme, homme-homme... Deux autres complètent From The Journals of Jean Seberg : Becoming Anita Ekberg (2014, 17 mn) rappelle la cruauté dont sont vitimes les sex symbols depuis leurs premiers mètres jusqu'à leur vieillesse, et dans Debra Paget, For Example (2016, 37 mn) une comédienne revient sur la carrière de Paget comme souvent à la première personne du singulier...


→ Mark Rappaport, Rock Hudson's Home Movies & From the Journals of Jean Seberg, 2 dvd Re:voir avec bonus et livrets bilingues de 40 et 52 pages, sortie le 3 octobre 2018
→ À noter qu'il ne reste plus que quelques exemplaires de son livre Le spectateur qui en savait trop, P.O.L.

mercredi 29 août 2018

Passage




Faut-il scinder le mot "passage" ou bien recoller les morceaux ?
Ce serait par exemple un garçon. Tendre, attentionné, quasiment amoureux. Sa main tendue passerait de son épaule à lui à sa main à elle. Il n'aurait plus besoin de danser seul. Parce qu'Un chant d'amour a ses limites. Peau à peau. Un équivalent moderne au Bal des pompiers ? Elle pourrait décider de briser le sort qu'elle s'était infligée. C'est courant. Électrique. Il faut bien une fin pour que l'histoire puisse commencer. L'éternité serait un mythe. Qui décide de la fréquence du cycle ? Messieurs dames, la révolution est annoncée. Petites trompettes héroïques tenues par quatre chats blancs. L'élu se cache souvent derrière le messager. Les verdicts qui tombaient comme des sentences glissent maintenant comme des mouches. Ils s'effacent devant ces signes incurvés : des ? en veux-tu en voilà. Je ne connais rien de plus beau qu'une question. Les enfants répètent pourquoi. Inlassablement. La maturité nous empêcherait-elle d'avancer ? Il ne suffit pas d'attendrir la chair, il faut s'attaquer au cerveau. Imposition des mains. L'énigme est dans les yeux. Le secret dans les mains. L'épicentre serait le cœur. Penchez-vous, là, plus près ! Écoutez-le battre. Trop lent il s'éteindrait. S'il s'affole on situera l'émotion à son endroit. Il est à l'origine de tous les rythmes. Les mélodies viennent de plus haut. Je les entends d'abord en stéréo, puis elles se mettent à tourner, tourner. Trouver l'harmonie. L'horizon. La tempête. Une petite lumière. Vertige. À en perdre la boule. Pourtant I Know Where I'm Going...

mardi 28 août 2018

Kings and Bastards de Roberto Negro


Mis à part l'album de mon centenaire (!), Kings and Bastards de Roberto Negro est la meilleure surprise de la rentrée. Le pianiste dont c'est le premier album en solo ne cède pas aux chimères du jazz américain comme tant de ses collègues. S'il s'inspire de ses études classiques il élabore surtout un discours personnel par le truchement de ressorts dramatiques que lui offre l'addition du piano, du piano préparé et de l'électronique. J'adore ses timbres de hang, gamelan, filetages, résonnateurs qui me rappellent ceux du piano préparé échantillonné par l'Ircam ou les instruments savamment samplés par SonicCouture. Si le gant est retourné, Roberto Negro le relève haut la main. Les douze pièces sont merveilleusement composées, instantanées ou préalablement écrites, qu'elles profitent de cette alchimie ou de la pureté du Fazioli enregistré au Studio Artesuono à Udine ou d'un Steinway B. Les effets électroniques ajoutés en post-production sont toujours délicats et adéquats, même dans les rares ruptures que le pianiste manie ailleurs avec la plus grande virtuosité. L'atmosphère est ici au recueillement, tendre et romantique. On voyage en diligence. En écoutant certaines pièces comme Fahrenheit 1.7 j'ai pensé que si Lucchino Visconti demandait aujourd'hui à Nino Rota de composer la musique de son prochain film cela sonnerait peut-être ainsi. Roberto Negro assume depuis toujours ses racines italiennes. Mais la promenade traverse aussi bien le Congo, l'Indonésie ou nos banlieues, à condition que l'on s'y rende de nuit, subrepticement, quand toute la ville dort pour nous surprendre. Une découverte est un élément de décor placé derrière une ouverture pour simuler l'arrière-plan. La musique s'en est fait une spécialité. Alors, lorsque l'aube surgit, subsiste le désir de revenir le lendemain soir pour apprécier chaque détail de notre tragique histoire. Les rois, devenus de fieffés bâtards, révèlent aux bâtards qu'ils en sont les véritables rois, à condition qu'ils osent prendre le pouvoir que l'imagination leur accorde. Sic.

→ Roberto Negro, Kings and Bastards, cd CamJazz/Harmonia Mundi, sortie le 5 octobre 2018
Mais si vous êtes trop impatients, rendez vous au Studio de l'Ermitage à Paris le 4 septembre ! Ou plus tard à Lyon, Orléans, Nantes, Avignon, Radio France, Fontenay-sous-Bois, etc.

lundi 27 août 2018

Tout homme détient dans ses mains son destin


"Lorsque je réalise que rien ne peut m'affecter sans mon consentement profond, je conquiers mon pouvoir."
Tandis que je fais part à mes amis de ma détermination de vivre sans regret ni reproche, Marie-Laure me rappelle cette citation de sa thérapeute qui remet à leur place les responsabilités de chacun, en particulier face à la souffrance. Étant moi-même particulièrement volontariste, je me demande si c'est indispensable pour réapprendre à vivre. J'aimerais tant convaincre mes camarades qui se croient inconsolables à prendre de la distance avec leur passé. Ils et elles savent pourtant que l'on ne vit qu'une fois. Plus on avance dans l'existence, plus la détermination devient cruciale.
Or comme la plupart des garçons je suis douillet, je déteste avoir mal, que ce soit moral ou physique. Pendant des années je me suis donc penché sur la douleur. J'avais vingt ans lorsque Jean-André Fieschi me fit lire Bras cassé de Henri Michaux un soir où un panaris au pouce me lançait au delà du supportable. Décrivant la douleur le poète l'apprivoise, et je réussis à m'endormir. J'ai donc appris à lui donner des noms, des adjectifs, des verbes, savoir si ça tape ou si ça pince, si c'est sourd ou aigu, etc. Sur les montagnes russes chacun ressent les mêmes sensations, ceux qui foncent dans le mouvement s'amusent, ceux qui lui résistent vomissent en sortant. Un jour qu'un voyou me ficha une violente claque sans raison, mon oreille siffla pendant plus d'une heure, mais j'en restai là. Si j'avais ruminé ma colère, la douleur aurait pu durer bien au delà de ces soixante minutes. Un jour, une semaine, un mois, trois ans, toute une vie peut-être, allez savoir ! Je serais alors resté l'unique facteur de cette souffrance. J'apprends donc à la circonscrire, je l'apprivoise tant qu'elle est fraîche. Cette pratique ne demande qu'une petite concentration en amont pour court-circuiter les rémanences qui nous pourrissent la vie. Un autre jour, un ostéopathe de Metz me donne les bases de l'EMDR que je pratique de temps en temps avec succès en l'adaptant à une sorte d'auto-hypnose pour effacer la mémoire du corps. J'ai eu l'idée d'utiliser le balancier d'un métronome pour n'ennuyer personne. L'EMDR fonctionne très bien pour les chocs traumatiques et les problèmes récurrents.
En 1977, dans le premier disque d'Un Drame Musical Instantané, Trop d'adrénaline nuit, Bernard Vitet et moi clôturons ensemble la première face en prononçant chacun une phrase. Tandis que Bernard cite Mallarmé (Un coup de dés jamais n'abolira le hasard), je scande le texte de Jean Vigo (Tout homme détient dans ses mains son destin). Les deux phrases ne se contredisent pas, elles se complètent. D'autre part, il ne sert à rien de maudire le passé ou de le ressasser. Malgré tous nos efforts nous sommes incapables de revenir en arrière. Le vase brisé ne retrouve pas sa forme comme dans un film de Jean Cocteau où il rembobine le temps avec une grâce de danseur. Face à l'absurde je ne peux qu'accepter les faits, sans jouer le rôle de la victime. Par contre il m'incombe de décider de leur impact sur moi, sur mon corps, sur mon moral. "Lorsque je réalise que rien ne peut m'affecter sans mon consentement profond, je conquiers mon pouvoir."

vendredi 24 août 2018

La Jetée ce soir sans les images ni le son !


Le compositeur Antonin-Tri Hoang projette des spectacles cinématographiques sans images. Les sous-titres des films qu'il retranscrit défilent sur l'écran comme à l'opéra, constituant la partition du concert. Le texte qu'interprètent les musiciens selon des indications essentiellement dramatiques leur confère ainsi le statut de sur-titres. Libre à celles et ceux qui connaissent les images de jouer des frictions que la mémoire leur octroie, les autres découvrant une œuvre inédite par les mots, mais tous et toutes d'assister à une recréation en se faisant son propre cinéma. À Montreuil ce vendredi soir à 20h30 nous interpréterons ainsi La jetée de Chris Marker. Ce chef d'œuvre de 1962 joue justement des bribes de ce dont nous nous souvenons, comment des photographies ravivent cette mémoire enfouie dans les plis de l'enfance. La science-fiction permet au héros de voyager dans le passé et le futur pour former une boucle, mise en abîme fatale qu'a générée la troisième guerre mondiale. Comme lui les spectateurs tenteront de comprendre cette fabuleuse intrigue...
Chris Marker se serait inspiré de sa visionneuse d'enfant, un Pathéorama, et du film Vertigo (Sueurs froides) d'Alfred Hitchcock, explicitement cité dans le remake de Terry Gilliam, L'armée des douze singes. La partition sonore de Trevor Duncan mixée par Antoine Bonfanti sera évidemment absente, comme les images, mais cette transposition musicale rend hommage à la puissance du son dans les films, dont la complémentarité avait été suggérée à Marker par la projection du Traité de bave et d'éternité de Isidore Isou. Toute l'œuvre de Marker repose sur des faux-semblants, ambiguïté de la réalité que le cinéma permet de travestir. Pour lui c'est un jeu, fut-il révélateur d'une prise de conscience politique. Ailleurs et massivement, les manipulations de l'opinion développées par Edward Bernays sont devenues le moteur du corps d'armée audiovisuel. Les images fixes en noir et blanc de La jetée réussissent à nous entraîner dans les méandres d'un souvenir à venir. Qui sait ce que produira notre interprétation de ce conte critique où le monde court à sa perte ?


Il y a quelques jours j'évoquais les circonstances dans lesquelles se déroule ce concert improvisé. "Tout le mois d'août le compositeur, clarinettiste-saxophoniste, Antonin-Tri Hoang est en résidence à L'Office, Croix de Chavaux à Montreuil. Il en profite pour organiser des évènements impromptus comme un concert pour synthétiseurs auquel il m'a convié pour un duo improvisé le vendredi 24 à 18h. Il sera aux commandes d'un système modulaire qu'il a assemblé. Je viendrai avec un Lyra-8 russe, un Tenori-on japonais et l'unique exemplaire du JJB64 qu'Éric Vernhes avait inventé pour moi à l'occasion de mon anniversaire et qui fonctionne sur une machine dont les pièces et le montage viennent probablement de Chine. (...) La résidence Tout/Rien est enveloppée par une très belle et malicieuse installation de Marie-Christine Gayffier." Depuis, Antonin a invité la pianiste Ève Risser et le saxophoniste (alto et sopranino) Sol Lena-Schroll à intervenir lors des plongées dans le passé pour lesquelles il a composé des petites séquences inspirées par la musique de Bernard Herrmann pour Vertigo !

→ concert La jetée, vendredi 24 août à 20h30, avec Antonin-Tri Hoang, Jean-Jacques Birgé, Ève Risser, Sol Lena-Schroll - 1ère partie solo de la harpiste Laura Perrudin qui ne jouera, elle aussi, que d'instruments électroniques !... Tout cela dans le cadre de Tout/Rien à L'Office (ancien Office du Tourisme), 1 rue Kléber, Croix de Chavaux, Montreuil (ligne 9 - sortie 4)
→ Le texte de Chris Marker vient dans un très beau livre où sont reproduites les images et le récit dit à l'origine par Jean Negroni, et par James Kirk dans la version anglaise, ou du DVD publié en France par Arte

jeudi 23 août 2018

Anatahan, chef d'œuvre méconnu, chef d'œubre absolu

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L'an passé, sous le titre Anatahan, violence et passion, je chroniquai l'édition DVD américaine du dernier film de Josef von Sternberg réalisé en 1953. Le 5 septembre, Capricci sort enfin en salle cette superbe remasterisation de la version complète de 1958 tant pour l'image 2K que pour le son. Un petit livre fortement illustré l'accompagne (à moins que ce soit pour une future sortie DVD), avec des extraits de l'essai de Sachiko Mizuno, les témoignages de l'assistant-réalisateur du film Shuji Taguchi, de son directeur de la photographie Kôzô Okazaki et du compositeur Akira Ifukube, ainsi que du remarquable texte de Claude Ollier paru en 1965 dans les Cahiers du Cinéma. NE LE MANQUEZ PAS !



Depuis 45 ans Anatahan figure parmi mes 10 films préférés parce qu'il incarne une des questions majeures que je tourne et retourne sans comprendre, l'essence-même de l'humanité, mélange de violence et passion. Qu'il n'y ait plus qu'une seule femme sur Terre et le désir fait naître les pulsions de vie et de mort, cet obscur objet du désir à l'état pur, l'absurdité de la condition humaine, l'énigme primale, l'énigme ultime.
Le génial cinéaste Josef von Sternberg s'est inspiré d'une histoire authentique pour tourner son dernier film en 1953. Anatahan, une île volcanique des îles Mariannes du Nord en plein Océan Pacifique, avait abrité trente-trois soldats japonais refusant de croire à la reddition de leur pays, de 1945 à 1951. Treize d'entre eux y avaient trouvé la mort en s'entredéchirant pour la seule femme présente sur l'île. Von Sternberg avait lu un article de journal relatant le livre de Michiro Maruyama, l'un des survivants. Son adaptation est un chef d'œuvre qui ne ressemble à aucun autre film. Dans un article de 2009 j'écrivais "... Le réalisateur américain né à Vienne en 1894 narrait dans son dernier film l'histoire de cette bande de soldats livrés à eux-mêmes, ignorant que la guerre est finie. Pour Anatahan, aussi appelé Saga d'Anatahan ou plus bêtement La dernière femme sur la Terre, von Sternberg ira jusqu'à fabriquer sa caméra, ses décors, faire lui-même sa lumière, prêter sa voix au narrateur en anglais alors que tous les acteurs parlent japonais sans sous-titres, le commentaire jouant du décalage comme un recul nécessaire sur la folie des hommes et renforçant le mystère de cette histoire invraisemblable qui s'est pourtant reproduite pendant des années après la défaite jamais avouée explicitement par l'Empire du Soleil Levant. Sur l'île d'Anatahan, les tabous éclateront, les conventions sociales voleront en éclat, surtout lorsqu'apparaîtra Keiko, la reine des abeilles. On s'y entretuera (...). Sternberg terminait son film en faisant descendre du bateau les fantômes parmi les survivants plusieurs années plus tard. Anatahan est un des rares films dont je surveille encore la sortie en dvd, un de mes dix films préférés, pour la tragédie qu'il évoque et son étonnante étude de mœurs si proche de la banale sauvagerie de notre absurde humanité, pour la musicalité de sa bande-son et l'exigence d'un cinéaste remarquable dont je suggère en outre la lecture de son autobiographie, Fun in a Chinese Laundry, bizarrement traduite Mémoires d'un montreur d'ombres."
(...) Dans cette version non censurée apparaît plusieurs fois la nudité de Keiko, interprétée par Akemi Negishi que l'on retrouvera dans Les bas-fonds, Vivre dans la peur, Barberousse et Dodes'kaden d'Akira Kurosawa (trois incontournables en DVD chez Wild Side). (...)

mardi 21 août 2018

Couper-coller


La première fois, nous nous étions mariés parce que je n'avais pas la garde partagée, et donc aucune autorité en cas de décès ou même d'absence de la mère de ma fille. Je n'aurais, par exemple, pas pu la faire opérer si cela avait été nécessaire. Ou bien une personne de la famille de sa maman aurait pu en exiger la garde, prétextant que j'aurais été un mauvais père. Cette probabilité était peu envisageable, mais allez savoir comment chacun/e réagit à la catastrophe. La naissance et la mort suscitent des réactions imprévisibles, parfois inexplicables. Il aurait fallu sinon passer devant un juge. Nous avions choisi la simplicité, la mairie du XIème. La loi a changé depuis. Nous nous sommes mariés sans alliances, avec deux amis comme témoins. Comme il fallait aller chercher notre fille à la crèche, nous n'avons même pas eu le temps de leur offrir un coup au café du coin. Ce verre, nous l'avons pris à deux, juste après avoir divorcé, au café situé en face du Palais de Justice, une dizaine d'années plus tard. Divorce à l'amiable avec la même avocate. Nous sommes restés amis. Je plains les couples qui ne se parlent plus, incapables de se souvenir des moments heureux passés ensemble. On ne peut pas réécrire le passé, même si personne ne vit le même. Nous sommes tous et toutes responsables de nos choix.
Le mariage est un carcan social. L'amour n'y a pas sa place. On va y chercher l'assentiment de la société, le regard des autres, une officialisation en paraître. La famille est un solide moyen de pression pour calmer les révoltes. Techniquement cette institution peut offrir autant d'avantages que de désagréments. Chacun/e fait comme il l'entend, selon ses besoins et ses fantasmes. Mais plus le mariage est simple, plus le divorce, s'il a lieu, sera simple.
La seconde fois ne fut guère plus festive. Aller-retour à la Mairie quinze minutes départ arrêté avec deux voisins comme témoins. Personne d'autre présent que les responsables municipaux. Je voulais juste lui faire plaisir en répondant à sa demande, histoire de famille. Il est parfois difficile de se défaire des liens qui nous rattachent par le sang ! Cette pathologie n'épargne personne. Se protéger l'un l'autre fait partie des alibis techniques que la loi perverse nous suggère. La première comme la seconde fois je m'en fichais, ne pensant qu'à l'amour, seule union réelle à mes yeux. Treize ans et seize ans fantastiques avant qu'un jour tout s'écroule pour des raisons souvent qu'aucun des protagonistes n'est capable d'identifier sérieusement dans l'instant. Plus tard, parfois, je ne sais pas. Mais de l'amour il y en eut, beaucoup. Et il y en aura.
Aujourd'hui un divorce simplifié à l'amiable prend un mois, disons deux le temps de rassembler le dossier, de prendre rendez-vous chez l'avocat dont les honoraires ont considérablement baissé dans ce cas de figure. Séparation. C'est tout. Sans heurt, courtoisement, presque tendrement. Je ne sais pas grand chose. L'avenir, seul "conte". Pour voir.

vendredi 17 août 2018

Cocooning


Si Cocoon est une sorte de comédie de science-fiction façon conte de fées grand public, ce film du réalisateur de blockbusters Ron Howard de 1985 a le mérite de soulever avec fantaisie les thèmes de la vieillesse, de la mort et de la jeunesse éternelle. Saupoudrez le tout d'effets spéciaux cosmiques, de dauphins souriants et de vieux comédiens s'amusant comme des petits fous à se poser la question faustienne ou de l'inextinguible amour conjugal et vous passerez un moment de détente, surtout si ces thèmes relèvent de vos préoccupations, que vous y voyiez ou non une allégorie mystique avec montée au ciel en soucoupe volante.
Les vieux fourneaux* préoccupés par leur virilité sur le déclin y sont adorablement cul-cul-la-praline, mais je n'ai pas pu m'empêcher de penser à ma mère qui va beaucoup mieux depuis qu'elle est en maison de retraite. Si elle n'est pas tombée dans une piscine régénératrice par manque d'extraterrestres en mal du pays, elle profite néanmoins de la balnéothérapie, du kiné, de la coiffeuse, etc., et d'un environnement médicalisé aux petits soins pour elle. Cette migration l'ayant poussé à arrêter de fumer, elle ne tousse plus et sa peau a retrouvé son teint de jeune fille. Elle n'est donc plus à s'inquiéter pour la moindre petite contrariété venue bousculer ses habitudes, mieux nourrie par la cantine locale que par les plats surgelés qui l'avaient mise en carence alimentaire, et elle a la visite quotidienne de ma petite sœur qui réside souvent à côté dans cette jolie ville de retraités qu'est Royan. Cette semaine ils sont même allés en bande et fauteuils roulants manger une glace chez Lopez (qui à mon goût ne vaut tout de même pas Berthillon, hélas fermé jusqu'au 28 août) !
Lorsque j'étais jeune homme, signer avec le Diable me paraissait une proposition à méditer, or avec le temps j'ai fini par apprécier tous les âges de la vie et accepter la mort comme une étape indispensable de ce joyeux parcours d'obstacles. Bon d'accord, a priori c'est encore loin, mais l'idée ne me fait plus peur comme jadis, peut-être depuis mon séjour à Sarajevo pendant le Siège d'où je suis revenu guéri, du moins en ce qui concerne cette angoisse commune. Si d'avoir réglé son sort à celle-ci me rapproche de la sérénité, il en est forcément quelques autres que j'ai encore à affronter. Mais ça, c'est une autre histoire.

→ Ron Howard, Cocoon, dvd ou Blu-Ray remasterisés en haute définition, Carlotta, 20,06€

jeudi 16 août 2018

Tout ou Rien


Tout le mois d'août le compositeur, clarinettiste-saxophoniste, Antonin-Tri Hoang est en résidence à L'Office, Croix de Chavaux à Montreuil. Il en profite pour organiser des évènements impromptus comme un concert pour synthétiseurs auquel il m'a convié pour un duo improvisé le vendredi 24 à 18h. Il sera aux commandes d'un système modulaire qu'il a assemblé. Je viendrai avec un Lyra-8 russe, un Tenori-on japonais et l'unique exemplaire du JJB64 qu'Éric Vernhes avait inventé pour moi à l'occasion de mon anniversaire et qui fonctionne sur une machine dont les pièces et le montage viennent probablement de Chine. Notre échange aura-t-il pour autant des saveurs exotiques ? Il y aura une autre partie à ce concert-surprise décidé hier, mais nous n'en savons encore rien à l'heure actuelle...
On peut néanmoins annoncer que le lendemain à 20h Antonin-Tri Hoang sera en duo avec la pianiste Ève Risser qui exposera aussi ses dessins, à partir du 26 le quatuor de clarinettes Watt sera en résidence avec la compositrice Elsa Biston débouchant sur un concert le 28, le 31 à 18h FakeBooks (A-T. Hoang, Th. Cellier, S. Darrifourcq et leurs invités) jouera à l'occasion du dévernissage de l'installation de Marie-Christine Gayffier, parce qu'il n'y pas qu'à entendre, il y a aussi à voir ! Mais quantité d'autres évènements sont à prévoir d'ici là... Par exemple, vendredi 17 à 21h30, le concert de Richard Comte, A-T. Hoang, Linda Olah, Kenny Ruby, Jakob Warmenbol sera accompagné par un diaporama...


Dans le programme publié au début de l'été Hoang écrivait : "Depuis quelques temps, je m’aperçois qu’il se passe quelque chose a Paris au mois d’août. Ou
 plutôt il ne s'y passe rien. Donc il s'y passe tout : croiser des connus ou inconnus qui ne regardent
 pas l’heure, donner des rendez-vous pour dans 15 minutes, marcher au milieu des rues, faire de 
la musique sans but avec des musiciens rencontrés la veille. Une dérive qui s'interrompt toujours
 trop tôt, vers la fin août. Fin de la grande vacance. Donner à cette dérive un point de chute : l’Office,
 un bâtiment fascinant, fermé et ouvert, caché et à nu, l'esprit de Croix de Chavaux y résonne au 
grand jour. J’aimerais le transformer en aquarium à axolotl, et qu'y défilent tous ceux qui n'ont rien
 à faire, des artistes Bartleby. Parce que le mois d'août est le seul moment dans l'année ou des gens
 sont disponibles, à Paris. Malheureusement, comme on ne peut empêcher complétement des
 projets de naître sitôt qu'on ouvre un espace, quelques collaborations se dessinent, mais je veux 
garder les possibilités ouvertes, donner la priorité à la dernière minute avec réservation impossible."


La résidence Tout/Rien est enveloppée par une très belle et malicieuse installation, Rien/Tout, de Marie-Christine Gayffier. La plasticienne y joue sur les mots de tout ou rien qui, dégoulinant sur les murs, dessinent des phrases, se transposent en peinture, en photos, en vidéo... Un drapeau rouge flotte sur ces revendications picturales, ombre d'une époque ancienne qui se projette enfin sur l'avenir. Derrière un rideau, rouge aussi évidemment, une pièce secrète abrite des boîtes lumineuses où là encore on peut choisir entre tout ou rien, sachant bien entendu que l'un ne va pas sans l'autre, question de temps si à défaut d'espace. De même que la plasticienne a récupéré des graffiti ici et là, les visiteurs peuvent accrocher leurs réflexions derrière les vitres de cet étrange local situé à un endroit névralgique d'une ville toujours en mutation.

Tout/Rien à L'Office (ancien Office du Tourisme), 1 rue Kléber, Croix de Chavaux, Montreuil (ligne 9 - sortie 4), tous les jours de 15h à 20h (programme mis à jour régulièrement ici)

P.S.: 1ère partie solo de la harpiste Laura Perrudin qui ne jouera, elle aussi, que d'instruments électroniques ! Et Antonin et moi serons rejoints par ses invités, soit la pianiste Ève Risser et le saxophoniste (alto et sopranino) Sol Lena-Schroll qui interviendront lors des plongées dans le passé pour lesquelles il a composé des petites séquences inspirées par la musique de Bernard Herrmann pour Vertigo !

mardi 14 août 2018

Michael Gordon par le Kronos Quartet


Mais non, fidèles lecteurs et lectrices, je ne vous laisse pas tomber. Je vais bien. Je n'ai pas d'ennui de santé. Juste un changement de rythme. Les aléas de la vie font exploser les habitudes. Besoin de voir ailleurs si j'y suis. Ce qui ne m'empêche d'ailleurs pas de continuer à signaler presque chaque nouvelle production du Kronos Quartet. On peut toujours critiquer leur entrain dynamique très rock 'n roll, le quatuor californien a le mérite de faire découvrir quantité de compositeurs du monde entier et d'origines musicales relativement variées...


Michael Gordon n'est pas une découverte puisqu'il est l'un des trois piliers du new-yorkais Bang On A Can avec sa compagne Julia Wolfe et David Lang. Les interprétations à l'arrache de Bang On A Can sont d'ailleurs très proches de celles du Kronos. Cet album présente dix ans de collaboration avec le compositeur, à commencer par Potassium (2000) pour quatuor amplifié avec distorsion et sons électroniques, puis The Sad Park (2006) avec les voix enregistrées d'enfants de 3 ou 4 ans trafiquées réagissant au 11 septembre 2001, Exalted (2010) où le Young People’s Chorus of New York City dirigé par Francisco Núñez fait écho en araméen au précédent avec également le recours à un dispositif électronique. Clouded Yellow, composé la même année pour le Kronos, ouvre le disque. Glissés empruntés aux violonistes du Taraf de Haïdouk, phrases répétitives, traitements électroacoustiques, mélange avec les voix des enfants, découpage radical, rappellent le style à la fois planant et enlevé de Gordon.

→ Michael Gordon & Kronos Quartet, Clouded Yellow, cd Cantaloupe

lundi 13 août 2018

La folie de Château Perché


D'abord le lieu : un parc de cent hectares où s'élève le château d'Avrilly avec ses restes du XVe et XVIIe siècle et ses rénovations du XIXe, plans d'eau merveilleux, sous-bois secrets sous un ciel immaculé. Y sont disséminées douze scènes où la musique résonne non-stop pendant deux jours et deux nuits. Boum-boum-boum-boum, il faut aimer la techno sous toutes ses déclinaisons, même si on a la surprise de découvrir un groupe de salsa, des rappeurs ou une fanfare en parcourant la forêt. C'est suffisamment ouvert pour que Harpon y fasse un set nocturne de trois heures à l'Orée de la Clairière dans une programmation ambient/expérimentale !


Huit mille festivaliers ont rejoint cette cinquième édition du Festival Château Perché. La plupart sont maquillés, déguisés, allumés dans ce qui ressemble à un Blade Runner bon enfant. Le dress code (Tribute to Charles Freger‘s Photography, puis La Belle Époque) est interprété très librement. Dans ce pays des merveilles où chaque scène est décorée différemment, c'est peace & love ressuscités ! Au petit matin on voit évidemment errer ceux qui ont abusé des boissons alcoolisées ou des substances psychédéliques, et qui n'ont pas été embarqués par les ambulances. Je n'en connais pas la composition chimique, mais leurs adeptes gardent le sourire même si la Terre vacille sous leurs pieds. La plupart des festivaliers sont simplement des amateurs de musique de danse et de transe. L'expérience est hallucinante.
Chaque année le festival se tient dans un château différent et nécessite une organisation incroyable doublée d'une grande fantaisie. Je ne connaissais presqu'aucun des deux cents musiciens et DJ, si ce n'est Coldcut et Ben Osborne, responsable de la scène UK. La musique était devenue accessoire, seule l'expérience me fascinait. Le travail raffiné des timbres de Harpon et notre choix narratif des 1001 nuits furent terriblement perturbés par la rythmique binaire d'une autre scène pourtant assez éloignée. Notre duo avec Amandine Casadamont s'en sortit tant bien que mal en remontant le volume et en glissant progressivement vers des séquences rythmiques couvrant la pollution sonore de cette proximité, mais nous avons dû hélas abandonner les méandres raffinés du conte arabe...

vendredi 10 août 2018

Nuage


À la rentrée de septembre je ne pense pas continuer à publier un article quotidien comme je le fais depuis 13 ans. Des évènements récents dans ma vie me poussent à interroger chacun de mes gestes, à en peser leur opportunité. C'est dire si les hoquets sont nombreux. En août 2005 lorsque j'ai entamé ce périple incroyable, je ne savais pas qu'il prendrait une telle dimension, accumulant près de 4000 articles. Je continuerai à bloguer pour défendre celles et ceux que "les professionnels de la profession" négligent, pour apporter un contrechamp à ce que les médias présentent comme évidences, pour raconter ce que je ne saurais taire et partager mes passions, mais je lèverai probablement le pied en publiant un peu moins souvent, du moins pendant un moment, le temps de retomber sur les deux miens. J'ignore encore si j'opterai pour une régularité repérable ou si je miterai les semaines, histoire de ne publier que l'indispensable. J'ai toujours pensé qu'un artiste se reconnaissait à son inaptitude à choisir. Il faut que ça sorte, voilà tout. Pas moyen de faire autrement. Dans Crimes parfaits, pièce clef de 1981 d'Un Drame Musical Instantané, on entend Luc Ferrari dire, amusé, "Malheureusement c'est comme ça qu'on le joue !"...
Lorsque ma courbe a croisé l'axe des abscisses j'ai bêtement cru qu'elle était ascendante. Faut-il que je sois naïf pour avoir négligé les forces à l'œuvre, mélange de dérive freudienne et d'intrigues shakespeariennes qui me sont heureusement dans ce cas étrangères ! J'ai au moins la chance qu'elles ont épargné le fragile édifice que j'eus la patience d'ériger depuis mes vingt ans, conscient que la route serait longue et encombrée d'obstacles. Pour cette raison j'ai toujours favorisé le vecteur à la cible. Perché sur mon épaule, le petit criquet paternel qui se réfléchit dans la glace ne cesse de m'aider à garder le cap malgré les tempêtes qu'il m'arrive de déclencher moi-même !
Cette année fut donc lourde et chargée, si je prends en compte le calendrier scolaire. À l'école de la vie, la rentrée de septembre a toujours marqué pour moi le nouvel an. Comme annoncé en juin avant que le ciel ne se couvre, je remets tous les compteurs à zéro. Une nouvelle vie s'ouvre à moi dont je ne connais absolument rien. Les premiers pas sont forcément hésitants. Je relève la tête pour étudier les nuages. Le nez en l'air, il n'y aurait rien d'étonnant à ce que je sois maladroit. Mais comme dans le sublime film de Michael Powell, Je sais où je vais...

→ John Constable, Cloud Study, 1822

mercredi 8 août 2018

Effondrement


En reprenant son lit naturel, la rivière a provoqué un glissement de terrain, emportant tout sur son passage. Le torrent de boue a vrillé le passé tant qu’il ne reste qu’un château de cartes écroulé sur lui-même. Là c’est plat, avec des grumeaux qui suggèrent une souffrance. Ailleurs la crevasse a empêché les sauveteurs d’installer un pont, même provisoire. Je ne reconnais plus le paysage. Pendant quinze ans le beau temps s’est moqué de la météo, qu’il pleuve ou qu’il vente, qu’il grêle ou qu’il neige, que la canicule nous assaille ou que la chaudière tombe en panne. À l’annonce du tournant le ciel s’est voilé, la face a masqué, la pile a perdu son jus. J'étais heureux. Je sentais évidemment les problèmes que l'on assimilera plus tard aux signes avant-coureurs. On dit toujours cela après l'orage. Au bout de quelques mois de ce régime qui n'avait rien de mûr, la terre s'est soulevée. Nous avons été recouverts de merde à n'en plus respirer. Pendant trente jours j'ai suffoqué sans savoir que faire, attendant un signe qui n'est jamais venu. [En français, Ace in the Hole de Billy Wilder est traduit Le gouffre aux chimères. J'aurais préféré The Fountainhead de King Vidor, traduit Le rebelle. La passion à l'état pur.] Il y a un décalage entre la réalité et la fiction, entre la situation et les suppositions. Les analogies sont poétiques. Comme des plans sur la comète. Depuis que j'en ai fait mon deuil, l'horizon se dégage doucement. Pourtant si sombre qu'on y voit goutte. Goutte à goutte qui nourrit l'espoir du réveil. Dans l'immédiat on quadrille la feuille de route avec d'humbles petites lignes, fines, bien rangées, qui plongent tout de même dans l'encre de la nuit. Et l'on rêve d'un ailleurs... D'un jour... D'une autre fois...

mardi 7 août 2018

Les 1001 nuits de Harpon au Château Perché


Dans la nuit du 11 au 12 août de 1h à 4h du matin Amandine Casadamont et moi jouerons trois heures d'affilée sur l'une des huit scènes du Festival Château Perché qui se tiendra cette année au Château d'Avrilly près de Moulins dans l'Allier. Ce lieu, c'est l'orée de la clairière, l'île du Ketoshima, dédiée à la paix, où ne seront présentées que des musiques downtempo et ambient. Je ne connais aucun des artistes qui nous y précéderont ou suivront (Adc-303 - Andrea Belfi - Asmar - Benjamin König - Dialogue/s - Gagarin Project - (Live) Harpon c'est nous ! - Kawrites - Lakker - Lopal - Loup des Steppes (Théâtre - production In Carne) - Månljus - Paul Mørk - Samy El Moudni - Shaded Explorer - Sub Accent - (Live) Vito Lucente), pas plus que les 200 en tout qui se succéderont pendant les deux jours de ce festival hors normes. C'est dire si nous sommes curieux et avides de découvertes.
Comme notre prestation se déroulera aux rares heures où je dors habituellement je crains la nuit blanche avec trajets aller et retour depuis et vers Paris. Amandine me racontera certainement des histoires comme Shéhérazade pour que je ne m'endorme pas au volant. Tapis volant, s'entend. Cent ans justement. Puisque la nuit porte conseil nous avons choisi d'interpréter, très librement, dix contes des 1001 Nuits, cahier des charges que nous nous imposons pour donner un cadre à nos imaginations débridées. Ma camarade sera aux commandes de trois platines tourne-disques, 100% vinyle, tandis que je jouerai sur mes claviers ou sur instruments acoustiques. J'ai donc choisi aussi le Tenori-on qui produit de la lumière, le H3000 qui démultiplie les voix, le Lyra-8 fraîchement débarqué de Russie, certains programmes délicats développés pour iPad par Les inéditeurs, quelques instruments à vent, mes guimbardes... Deux energy chimes serviront à marquer le passage d'un conte à un autre.
Les dix contes sont Aladin ou La lampe merveilleuse, Sinbad le marin, Le cheval enchanté, L’Épopée de Umar an-Nu'mân, Ali-Baba et les quarante voleurs, Les trois Calenders, Le chien du Tsar, Le Conte du pêcheur et du démon, Les sept Vizirs, Le Conte d’Ayyûb le marchand, de son fils Ghânim et de sa fille Fitna. Je fais cette annonce alléchante, mais je crains que vous ne puissiez assister à cette performance si vous n'avez déjà acquis l'un des 5000 tickets, car c'est hyper booké. Je vous raconterai, puisque c'est le mérite du conte arabe de vous tenir en haleine jour après jour, nuit après nuit...

lundi 6 août 2018

Les disques GRRR sur Bandcamp


Sur Bandcamp vous trouverez l'album de mon Centenaire tout récent, Long Time No Sea du trio El Strøm, Établissement d'un ciel d'alternance où je suis en duo avec Michel Houellebecq, le disque de chansons Carton en duo avec Bernard Vitet, plusieurs albums d'un Drame Musical Instantané (Machiavel, Opération Blow Up, Urgent Meeting, Qui vive ?, Le K, Sous les mers, L'hallali, Trop d'adrénaline nuit...).
Cette plateforme permet d'écouter, de télécharger les albums dans leur intégralité ou pièce par pièce (en FLAC, ALAC (Apple Lossless), AAC, Ogg Vorbis, WAV ou AIFF !), de commander les CD, etc.
Nous avons donné un maximum d'informations sur chaque album, photos à l'appui, mais rien ne vaut l'objet lui-même tel que nous l'avons conçu dans sa matérialité.

mercredi 1 août 2018

Absence


La maison semble abandonnée, sur le mur décrépit est accrochée l'image d'un rêve, le ciel bleu, le soleil et la mer, les portes sont autant de possibles que d'impossibles, les fenêtres ouvertes sur un lendemain dont on ignore tout encore. Un asile, une île, déserte. Depuis un mois je fais juste semblant en ne publiant rien, mais à quoi rime de tenir un journal si l'on tait ce à quoi l'on tient le plus ? Le pire est que je ne sais rien ni pourquoi. Vacances annulées, tant en juillet qu'en août. J'avais souhaité une remise du compteur à zéro, je suis servi. N'en jetez plus!
Comme je suis volontariste, j'en profite pour "faire la vaisselle". Je passe le Kärcher dans la cour, j'aspire les feuilles mortes du jardin, je fais les carreaux, je resserre des vis qui ont pris du jeu, et puis j'expérimente mon nouveau synthétiseur russe, un Lyra-8 très "noise". J'ai beaucoup de mal à écrire. J'arrive à peine à lire et regarder des films. La vie réserve de drôles de surprises, parfois des plus absurdes. L'argent pervertit trop souvent les meilleures intentions. Une cruelle incertitude me prive de tout. Qui vivra verra... Heureusement Oulala et Django me tiennent compagnie à grand renfort de miaulements intempestifs et les premiers retours de mon Centenaire sont excellents. Les amis m'invitent à dîner, mais je n'arrive pas à sortir "en ville". La foule en rajouterait à ma solitude. Il y a néanmoins et heureusement le concert, dans la nuit du 11 au 12 août au Festival Château Perché, de Harpon, duo avec Amandine Casadamont pour lequel j'ai créé une page web. J'en ai aussi profité pour mettre une douzaine d'albums sur Bandcamp, cela prend du temps, ou plutôt cela occupe. Tôt le matin je passe nourrir la tortue des voisins, une endive, quelques feuilles de chou chinois et une fraise en dessert. J'enchaîne avec un footing à jeun avant de suer un petit coup au sauna. Le bon côté des choses est que je maigris. Je mange essentiellement les légumes de l'AMAP que je vais chercher chaque lundi, une véritable orgie légumière. Je dors peu d'habitude, mais là mon sommeil s'est réduit au strict minimum. Je passe par de longues phases d'abattement, de profonde tristesse, que je gère pourtant mieux que lorsque j'étais plus jeune. Tout cela ne rime à rien. Comme j'ai une soif de vivre inextinguible, tous les espoirs sont permis. On ne se refait pas. Un paradoxe.