Le compositeur Antonin-Tri Hoang projette des spectacles cinématographiques sans images. Les sous-titres des films qu'il retranscrit défilent sur l'écran comme à l'opéra, constituant la partition du concert. Le texte qu'interprètent les musiciens selon des indications essentiellement dramatiques leur confère ainsi le statut de sur-titres. Libre à celles et ceux qui connaissent les images de jouer des frictions que la mémoire leur octroie, les autres découvrant une œuvre inédite par les mots, mais tous et toutes d'assister à une recréation en se faisant son propre cinéma. À Montreuil ce vendredi soir à 20h30 nous interpréterons ainsi La jetée de Chris Marker. Ce chef d'œuvre de 1962 joue justement des bribes de ce dont nous nous souvenons, comment des photographies ravivent cette mémoire enfouie dans les plis de l'enfance. La science-fiction permet au héros de voyager dans le passé et le futur pour former une boucle, mise en abîme fatale qu'a générée la troisième guerre mondiale. Comme lui les spectateurs tenteront de comprendre cette fabuleuse intrigue...
Chris Marker se serait inspiré de sa visionneuse d'enfant, un Pathéorama, et du film Vertigo (Sueurs froides) d'Alfred Hitchcock, explicitement cité dans le remake de Terry Gilliam, L'armée des douze singes. La partition sonore de Trevor Duncan mixée par Antoine Bonfanti sera évidemment absente, comme les images, mais cette transposition musicale rend hommage à la puissance du son dans les films, dont la complémentarité avait été suggérée à Marker par la projection du Traité de bave et d'éternité de Isidore Isou. Toute l'œuvre de Marker repose sur des faux-semblants, ambiguïté de la réalité que le cinéma permet de travestir. Pour lui c'est un jeu, fut-il révélateur d'une prise de conscience politique. Ailleurs et massivement, les manipulations de l'opinion développées par Edward Bernays sont devenues le moteur du corps d'armée audiovisuel. Les images fixes en noir et blanc de La jetée réussissent à nous entraîner dans les méandres d'un souvenir à venir. Qui sait ce que produira notre interprétation de ce conte critique où le monde court à sa perte ?


Il y a quelques jours j'évoquais les circonstances dans lesquelles se déroule ce concert improvisé. "Tout le mois d'août le compositeur, clarinettiste-saxophoniste, Antonin-Tri Hoang est en résidence à L'Office, Croix de Chavaux à Montreuil. Il en profite pour organiser des évènements impromptus comme un concert pour synthétiseurs auquel il m'a convié pour un duo improvisé le vendredi 24 à 18h. Il sera aux commandes d'un système modulaire qu'il a assemblé. Je viendrai avec un Lyra-8 russe, un Tenori-on japonais et l'unique exemplaire du JJB64 qu'Éric Vernhes avait inventé pour moi à l'occasion de mon anniversaire et qui fonctionne sur une machine dont les pièces et le montage viennent probablement de Chine. (...) La résidence Tout/Rien est enveloppée par une très belle et malicieuse installation de Marie-Christine Gayffier." Depuis, Antonin a invité la pianiste Ève Risser et le saxophoniste (alto et sopranino) Sol Lena-Schroll à intervenir lors des plongées dans le passé pour lesquelles il a composé des petites séquences inspirées par la musique de Bernard Herrmann pour Vertigo !

→ concert La jetée, vendredi 24 août à 20h30, avec Antonin-Tri Hoang, Jean-Jacques Birgé, Ève Risser, Sol Lena-Schroll - 1ère partie solo de la harpiste Laura Perrudin qui ne jouera, elle aussi, que d'instruments électroniques !... Tout cela dans le cadre de Tout/Rien à L'Office (ancien Office du Tourisme), 1 rue Kléber, Croix de Chavaux, Montreuil (ligne 9 - sortie 4)
→ Le texte de Chris Marker vient dans un très beau livre où sont reproduites les images et le récit dit à l'origine par Jean Negroni, et par James Kirk dans la version anglaise, ou du DVD publié en France par Arte