Jean-Jacques Birgé

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vendredi 28 février 2020

Mort de Guy Pannequin, le plus méchant des Macloma


Guy Pannequin est mort libre comme il avait toujours voulu gérer sa vie. J'ignore les circonstances, mais la Grande Faucheuse l'a emporté à Bénarès, en Inde où il avait l'habitude de voyager lorsqu'il faisait trop froid dans le Lot. Nous avions découvert les Clowns Macloma au Théâtre Dunois en 1979. Guy, maquillé en noir, était le méchant, celui qui faisait peur aux enfants ; nous adorions l'ambiguïté de son personnage. Francis Gorgé, lorsqu'il ne travaillait pas avec Un Drame Musical Instantané, accompagnait leurs spectacles en direct avec sa guitare et quantité d'effets sonores aussi drôles que provocants. Ce furent QQQ, La repasseuse et Imbroglio. Lorsque le trio de clowns prit la direction du Théâtre Déjazet, nous y jouâmes souvent. C'est là que nous avons monté à Paris L'homme à la caméra, mais aussi L'argent de L'Herbier et l'intégralité des Fantômas de Feuillade. En 1989 nous avions engagé Guy pour Zappeurs-Pompiers 2 co-écrit avec la chorégraphe Lulla Chourlin (Card). Il se donnait à fond, tant et si bien qu'il se cassa le pied pendant les répétitions, but the show must go on ! et il assura la création au Cargo à Grenoble pour les 38e Rugissants.


Francis, qui a continué à le voir jusqu'à lui envoyer encore hier matin un message qu'il ne recevra jamais, se souvient des esclandres hors scène de notre ami. Au restaurant j'ai ainsi appris la différence entre pétoncles et Saint-Jacques ! Sur son site, assezvu.com, Francis livre un extrait d'un ouvrage de Bernard Bennech sur les Macloma non publié. Lui qui n'a jamais été meilleur qu'en onomatopées et borborygmes salés, en gestes menaçants et corps déglingué, donne un interview passionnant. Les Macloma avaient cédé à la proposition du Cirque du Soleil où ils officièrent une dizaine d'années, mais le retour en France fut décevant. Chacun partit de son côté, et Guy a finalement arrêté son cirque à Bénarès. Et pour une fois, il ne nous fait pas rire.

jeudi 27 février 2020

Perspectives du XXIIe siècle (8)


L'enregistrement de Jean-François Vrod marque la fin d'un long processus de création entrepris il y a un an. Il ne me restait plus qu'à revoir le mixage à la lumière de l'ajout du violon. Comme Nicolas, Sylvain, Sacha et Antonin, mon camarade me suggéra judicieusement quelques modifications ici et là. Des oreilles fraîches et bienveillantes sont les bienvenues lorsqu'on travaille seul sur un projet personnel au long cours. Le mixage tel qu'il est me plaît beaucoup, mais le mastering de Marwan Danoun en fera ressortir des détails qui m'échappent comme il l'avait réalisé pour mes deux précédents CD, Long Time No Sea du trio El Strøm et mon Centenaire. Trop attaché à la musique, ses structures, les émotions qu'elle procure, le sens de l'ensemble, je suis incapable de repérer les failles dans l'équilibre des fréquences. Nous avons besoin du recul d'un ingénieur du son qui perçoit notre travail sous un angle totalement différent du nôtre tout en comprenant nos intentions. Perspectives du XXIIe siècle fut aussi complexe à concevoir qu'à créer. Je ne m'étais heureusement pas rendu compte de l'enjeu que représente de s'attaquer aux archives de Constantin Brăiloiu, référence incontournable de tous les musiciens de musiques traditionnelles. J'ai préservé autant que possible l'essence de chaque plage, comme si c'était l'un des membres du groupe.
Il me semble avoir passé mon temps à "noyer le poisson". D'abord pour mélanger ces archives musicales du monde entier avec mes enregistrements de terrain, dit field recording, et avec mes propres instruments, qu'ils soient virtuels ou physiques, ensuite avec les musiciens qui m'ont prêté main forte, dans l'ordre d'apparition le corniste Nicolas Chedmail, le percussionniste Sylvain Lemêtre, le saxophoniste-clarinettiste Antonin-Tri Hoang et le violoniste Jean-François Vrod. Ma fille Elsa fait une courte intervention vocale et dix sept hommes et femmes ont enregistré quelques phrases dans leur langue maternelle. Mon travail a donc consisté à ce qu'on ne pense plus à ce qui fut rapporté des années 1930-1950 et de l'époque actuelle. Pour composer chaque pièce il s'est agi de m'approprier le passé pour imaginer l'avenir, à l'instar du scénario de ce petit opéra instrumental dont le modèle est évidemment le poème symphonique cher à Berlioz ou Richard Strauss.
Mardi, Jean-François n'a pas seulement merveilleusement joué du violon, il a ajouté quelques borborygmes, toujours dans cette optique de "noyer le poisson", sur le chant d'Elsa d'abord et lors de la séquence enregistrée au deuxième sous-sol du Musée d'Ethnographie de Genève où figure le cri des Hibakusha, ces rescapés d'une catastrophe nucléaire. J'avais écrit plusieurs chansons que j'ai finalement laissées à l'état instrumental, craignant d'être trop explicite plutôt qu'évocatif. Je déteste les films français où les réalisateurs expliquent tout dès la première séquence alors que les Américains entretiennent le mystère aussi longtemps que possible. Mon petit scénario est à la fois un texte et un prétexte, les deux s'appuyant évidemment sur le contexte, la fin d'un monde et la naissance d'un nouveau, la dystopie se transformant, pour un temps, en utopie.

Précédents articles concernant le CD Perspectives du XXIIe siècle : 1 2 3 4 5 6 7

mercredi 26 février 2020

Anciens et nouveaux


Chaque fois qu'un instrument vient s'ajouter à ma panoplie de poly-instrumentiste je jubile et trouve de nouvelles inspirations. Le dernier en date est encore à Rennes, une shahi baaja que Sacha vient de me vendre. Fusion de la harpe, de l'épinette des Vosges, du dulcimer et de la guitare électrique, cette cithare indienne possède 2 cordes mélodiques, 3 cordes bourdons, 10 cordes sympathiques. Celle construite par Paloma est donc une adaptation électrifiée et légèrement modifiée du bulbul tarang indien ! J'en ai un très rudimentaire depuis près de 50 ans, mais c'est vraiment un instrument de touriste. Je l'appelais cithare à touches. Sur le Net on trouve diverses démonstrations, mais je suis curieux de savoir comment je l'utiliserai, et si je transformerai son timbre avec des effets... J'attendrai mon voyage à Rennes début mai à moins que quelqu'un me la remonte, mais elle mesure près d'un mètre et semble assez lourde. J'ai d'autre part tenté d'acheter des cordes neuves, mais le prix d'envoi varie entre 65 et 125€ de transport, ce qui est délirant pour un jeu de cordes...


En photo tout en haut, deux instruments que j'ai récupérés après en avoir été privé pendant longtemps. Le premier est mon Blanqui de 1921, un niçois entièrement révisé par Laurent Paquier des Luthiers de l'Est Parisien. J'avais cherché à le vendre pour payer mes implants dentaires, mais, n'ayant pas trouvé d'acquéreur et revenu à une stabilité économique, j'ai choisi de le garder. Je ne sais pas jouer du violon, mais alors pas du tout, or les bruits que je commets avec sortent avec une facilité, une évidence et un plaisir qu'aucun autre instrument ne me procure. On a beau ne rien y connaître, les bons instruments donnent des ailes. C'est pareil avec les musiciens, jouer avec d'excellents interprètes est la meilleure école que j'ai fréquentée.
Quant au PPG Wave 2.2, son timbre est exceptionnel, d'une transparence inégalée, aux attaques tranchantes comme une lame. Après l'ARP 2600, ce fut mon second synthétiseur, magnifique appareil acquis grâce aux bons soins d'Hélène Sage. Contrairement au précédent, il pouvait mémoriser ses programmes, et à l'opposé du suivant, il n'avait pas encore adopté la norme midi lui permettant une connexion informatique. Voilà deux ans qu'il était en panne. Le bricoleur que m'a indiqué Étienne Auger l'a ressuscité, en même temps que l'Ensoniq VFX-SD dont le clavier avait lâché. Le PPG est revenu juste à temps pour que je l'intègre à la dernière pièce de mon prochain album que j'ai probablement bouclé hier, séance dont je parlerai demain.

mardi 25 février 2020

Préparatifs


J'en rêve. J'en rêve tant, que j'ai du mal à dormir. J'ai téléchargé Lonely Planet, le Routard et le Petit Futé, interrogé les amis qui y sont allés récemment, et à chaque lecture ou conversation je changeais mon fusil d'épaule, bifurquant vers un autre trajet. On me disait qu'il fallait tout réserver à l'avance, éviter Okinawa qui nous tentait, car la saison des pluies et des typhons y serait déjà avancée en juin, oublier Kyoto et le flot de touristes, louer une voiture dans ce pays où l'on conduit à gauche, prendre des billets échangeables à cause du coronavirus, etc. J'en perdais mon latin, alors le kanji ! Avant le Japon, j'avais jeté mon dévolu sur le Pérou, mais ce qui m'y plaisait le plus, m'enfoncer dans la forêt amazonienne, est au dessus de mes moyens. Me revoilà donc plongé dans les guides, à glaner les informations sur Internet, et à appeler copains et copines qui me donnent d'excellents conseils, rarement contradictoires, mais très différents les uns des autres en fonction de leur propre expérience. L'offre touristique est gigantesque au pays du soleil levant. Nous étions déterminés à passer une petite semaine à Tokyo répartie entre le départ et l'arrivée, à prendre du temps sur l'île de Naoshima pour profiter de ses musées d'art contemporain... Le reste n'a pas cessé de changer entre l'envie de plage et de nature sauvage, et le besoin d'échapper à la foule. Après avoir secoué mon ciboulot dans tous les sens il semble que nous ayons enfin une petite idée de nos trois semaines nippones, considérant que nous y étions déjà allés tous les deux il y a longtemps, chacun de notre côté. En 1997, j'y avais réalisé l'environnement sonore de l'exposition The Extraordinary Museum pour Raymond Sarti et Zeev Gourarier, 2500 m² au Fukuoka Center à Ōmuta sur l'île de Kyūshū, puis au Nagoya Dome. J'avais aussi profité de l'accueil à Tokyo de mon ami Aki Onda, pour qui j'avais assuré la direction artistique de son disque Un petit tour, et adoré Kyoto...


Si cela se confirme, arrivée à Tokyo, repos dans un onsen ryokan, Kyoto malgré l’affluence, Naoshima et Teshima, louer une voiture pour découvrir l'île de Shikoku, retour. Trois semaines de rêve martien en perspective. J'ai évidemment prévu le Pass JR pour voyager partout en train, un Pocket Wi-Fi, une copie de mon permis de conduire en japonais et des cartes Suica. Quand nous aurons les billets d'avion, je commencerai à réserver ici ou là, mais pas au delà du onzième jour, histoire de se laisser la possibilité de modifier notre escapade sans tout prévoir. En notre absence Django et Oulala seront en de bonnes mains, et d'ici là mon nouvel album sera tout juste sorti, notre installation au ZKM à Karlsruhe sera terminée, et je pourrai réfléchir sereinement aux prochains projets, d'autant que je me serai enfin arrêté de bloguer quelque temps !

lundi 24 février 2020

Et Charles Ives laissa l'univers incomplet


Je ne suis pas aussi emballé qu'Antonin par la mise en scène de Christoph Marthaler du spectacle sur Charles Ives, mon compositeur "classique" préféré avec Edgard Varèse, mais je suis resté scotché à l'écran pendant les deux heures dix de la projection. Marthaler, au moins, n'illustre pas, il marche à côté. Mais il passe aussi à côté de ce qui inspira le compositeur américain : la Nouvelle Angleterre, les Transcendantalistes, la manière de gagner son pain, la démocratie directe, le risque de déplaire... Si sa chorégraphie intrigue, n'est pas Beckett qui veut. Son utilisation du gigantesque plateau de la Halle de Bochum est évidemment spectaculaire, mais les corps animés finissent par paraître démodés. C'est tout le problème de la mode. Charles Ives y a échappé toute sa vie. Où qu'on l'attende, il est déjà ailleurs. L'inventeur de presque tout ce qui fait notre contemporanéité ne l'a souvent pratiqué que le temps d'une pièce, arpentant les possibles comme la surprise infinie que lui procurait la nature. Détachés du contexte, les acteurs jouent le contrepoint de la musique comme si c'était une entité abstraite. Le romantisme flagrant de Ives est gommé au profit de grimaces qui ne sont pas les siennes. Certains seront irrités par cette scénographie à la fois minimaliste et grandiloquente, d'autres adoreront en pensant que c'est moi ! Quoi qu'il en soit, c'est quelque chose, ce qui est devenu rare.


La musique, exclusivement due à Charles Ives, y est exceptionnelle. Extraits ou intégrales, les pièces choisies offrent une approche cohérente de l'œuvre. De la Symphonie de l'Univers, prévue à l'origine pour 4250 exécutants à la Concord Sonata, de La Question Sans Réponse aux pièces pour piano en quarts de ton, des hymnes au psaumes, du second quatuor aux chansons, tout y est, y compris l'enregistrement de Ives lui-même hurlant They Are There au piano. En écrivant « Au cas où je ne finirais pas cela, quelqu'un aimerait peut-être travailler l'idée, et les esquisses que j'ai déjà faites auront plus de sens pour ceux qui les regarderont en ayant lu l'explication. », Charles Ives laissait libre quiconque d'interpréter, d'arranger, de prolonger son rêve. Comme Christoph Marthaler, le chef d'orchestre Titus Engel et la scénographe-costumière Anna Viebrock ont participé activement à la création de Universe, incomplete à la Ruhrtriennale 2018, avec l'aide de seize performeurs, capables de chanter et danser, de l'Orchestre Symphonique de Bochum (hors-champ jusqu'au salut), le Rhetoric Project (un ensemble mobile), le Quatuor de Percussions de Cologne et des étudiants percussionnistes.
J'ai replongé mon nez dans les six ouvrages que je possède sur lui ou de lui, comme mon exemplaire de ses Essays Before A Sonata, publiés à compte d'auteur, où Ives a écrit quelques mots de sa main au crayon noir, probablement en 1920. Conçue de 1911 à 1928 pour plusieurs orchestres, l'Universe Symphony présente trois parties sans pause : Le passé (du chaos à la formation des eaux et des montagnes), Le présent (la Terre et le firmament, évolution de la nature et de l'humanité) et L'avenir (le paradis, l'élévation de tout vers la spiritualité). Dès l'ouverture, je retrouve la partie pour vingt percussionnistes dans une version différente de celle complétée par Larry Austin en 1994 qui m'avait tant impressionné...


Il n'y a pas tant de vidéos sur Charles Ives... L'objet est incontournable, d'autant qu'un second DVD accompagne celui du spectacle. Le documentaire d'Anne-Kathrin Peitz, The Unanswered Ives, Pioneer in American Music, est remarquable. Composé de larges extraits musicaux, de témoignages de première main, d'archives locales et de la visite de la ville natale du compositeur, Danbury dans le Connecticut, le film dresse un portrait très juste de celui qui fut aussi l'inventeur de l'assurance sur la vie, le laissant libre de créer sans mettre en danger la subsistance de sa famille ! Il pouvait ainsi financer d'autres compositeurs, leurs partitions, des concerts. Arnold Schönberg écrit de lui : « Il existe un grand homme vivant dans ce pays, un compositeur. Il a résolu le problème de se préserver lui-même et d'apprendre. Il répond à la négligence par le mépris. Il n'est forcé d'accepter ni la louange ni le blâme ; son nom est Ives ». Il n'y a pas de musique américaine sans lui. Il en est le père, admiré par Henry Cowell, Nicolas Slonimsky (premier à enregistrer Ives en 1933 avec la Barn Dance et In The Night, en même temps que la première de Ionisation de Varèse), Elliott Carter, Lou Harrison, Bernard Hermann, John Cage, Frank Zappa, John Adams, Ornette Coleman, John Zorn et tant d'autres qui s'en inspirèrent des minimalistes aux maximalistes ! À son copiste il avait écrit "Les fausses notes sont justes, de crainte qu'il les corrige. Comme Gustav Mahler, Charles Ives aimait intégrer des citations dans ses pièces. Il laissa une œuvre immense, inachevée, écrite entre 1891 (sublimissimes Variations on America pour orgue, qui préfigurent la musique de film avant l'invention du cinéma !) et 1928, année où il ne se sentit plus capable de composer quoi que ce soit. Problèmes de santé (cœur, diabète générant un tremblement de la main...) ? Désespoir face à la brutalité du monde avec la Première Guerre Mondiale ? Ayant pris sa retraite des assurances Ives & Myrick en 1930, la plus importante du pays, il s'occupa de travailler sur ce qu'il avait déjà imaginé, de révision en revision. Il mourut en 1954 sans avoir pu entendre une grande partie de son œuvre.

→ Charles Ives, Universe Incomplete / The Unanswered Ives, Christoph Marthaler – Titus Engel – Anna Viebrock, 2 DVD Accentus, 32€
À noter que le documentaire est sous-titré en français, mais bizarrement pas le spectacle, dont les quelques interventions en allemand ne sont pas traduites !

vendredi 21 février 2020

L'1consolable devient Sauvage


Lors du colloque avignonnais organisé par Les Allumés du Jazz autour du thème "Enregistrer la musique, pour quoi faire ?", j'avais acheté deux albums à L'1consolable, Rap Games et L'augmentation. Le second, "un album dont vous êtes le héros", est interactif, sorte de jeu de l'oie qui nous fait découvrir les plages du disque dans des ordres différents. Et pas question de se contenter d'une version numérique. Tandis qu'on zappe, on suit le superbe livret de 52 Pages sous couverture rigide. Il y a beaucoup à lire, autant que L'1consolable en a à dire.
Cette fois il se lâche sur le sauvage, et sur les "animaux dénaturés" comme nous appelait Vercors. Là où l'Homme passe la Nature trépasse. Pas seulement. L'1consolable fait la chasse à la sauvagerie libérale, à la brutalité policière, il commente l'actualité des Gilets Jaunes ou du machisme assassin. Les sauvages sont également celles et ceux qu'on a affublés du terme pour mieux les asservir lors de la colonisation. Nos gouvernements continuent à voler leurs terres et leurs ressources, mais la langue de bois joue du politiquement correct. À l'opposé, L'1consolable, dont le scat râpeux me rappelle Bobby Lapointe, va droit au but. Le flow ne mâche pas ses mots, il les articule. Pour une fois je comprends, évidemment parce que c'est dans la langue de Molière, et ses sujets me parlent. La rythmique est un peu trop hip hop à mon goût, mais la musique se déploie lorsqu'apparaissent les clarinettes de Sylvain Kassap, les guitares de Young Bat, les scratches de Blanka (La Fine Équipe), les voix d'Irina Prieto Botella ou Skalpel... Avec les dos des Gilets Jaunes chroniqués hier, après avoir feuilleté le livret réalisé par Sylvain Bec, j'ai l'impression que les graffiti s'emparent de tous les supports possibles, pages arrachées au quotidien, à ce qu'il est et à ce qu'il pourrait être ! Sauvage est un disque de combat.

→ L'1consolable, Sauvage, 15€ CD digipack avec livret de 20 pages, 10€ en numérique...

jeudi 20 février 2020

Plein le dos


Plein le dos rassemble une sélection de 365 photographies, une par jour si vous aimez les calendriers de l'avent, ou sept chaque samedi si vous préférez aller de l'avant ! Cela n'est pas près de s'arrêter, du moins tant que la mafia des banques occupera l'Élysée. Les dos de Gilets Jaunes racontent la colère de celles et ceux qui souvent ne s'étaient pas manifesté.e.s jusque là, leurs espoirs de changement, leurs blagues. La résistance à l'exploitation semblait n'être l'apanage que du service public et des grandes entreprises. S'affichent ainsi, comme des phylactères, les témoignages, slogans, commentaires de citoyens qui n'arrivent pas à boucler les fins de mois, de personnes courageuses qui se dressent contre la brutalité des CRS, les Cerveaux Rarement Sollicités comme ils sont appelés dans les commissariats. Ce gouvernement ne tient que par la force, et la manipulation électorale d'un système pseudo démocratique.
J'ignore qui a eu la géniale idée de se saisir d'un gilet jaune comme emblème de la lutte, mais c'est brillant. Le jour, la nuit. Sur les ronds-points de province ou les Champs Élysées. Aux péages ou piquets de grève... Jusqu'ici le jaune était réservé aux non-grévistes qui cassent les mouvements. On préférait le rouge ou le noir. Rien n'empêche aujourd'hui d'enfiler un gilet par dessus. Il est même recommandé de s'exprimer sur son dos, comme des graffitis. Mais dans l'épais livre de 372 pages, les photographies des dos sont en noir et blanc. Le collectif Plein le dos en a recueilli des milliers dès novembre 2018, depuis le début du mouvement. Voilà un an et demi que les Gilets Jaunes se battent contre un régime qui fait des cadeaux aux riches avec l'argent des pauvres. Qui peut être encore dupe de ces opportunistes incompétents qui siègent à l'Assemblée ? La préface des éditeurs et l'avant-propos du collectif sont clairs. En fin de volume les notes replacent les textes dorsaux dans leur contexte historique et le titre des cinquante premiers Actes est rappelé, samedi après samedi. De plus, tout est bilingue, français-anglais, de manière à ce que le mouvement soit compris à l'étranger où il a fait tant de petits. C'est un beau travail. Un travail utile à celles et ceux qui ploient sous la stupidité de celui qui leur est imposé. Tout est à revoir. À repenser. Le système s'essouffle. Le problème, c'est que la planète aussi est moribonde. Que restera-t-il de nos vies ?
J'avais pensé donner des exemples de ce que chacun.e a écrit sur son dos, et puis non, c'est l'ensemble qui fait corps. Pour une fois qu'une collection vernaculaire fait sens sans être récupérée par un photographe malin qui fait son beurre ! Cela peut se lire aussi comme on ouvre un livre d'oracles, une page, tirée au hasard, la révolution qui s'entrevoit...

Plein le dos, 365 gilets jaunes, novembre 2018 – octobre 2019, Les éditions du bout de la ville, 21cm x 21 cm / épaisseur : 2,9 cm / poids : 1,10 kg = 20€ (les bénéfices de la vente seront reversés à des caisses de solidarité avec les blessé.e.s et les inculpé.e.s.)

mercredi 19 février 2020

Perspectives du XXIIe siècle (7)


Tout se passe comme dans un rêve. Je flotte. Chaque musicien invité donne des couleurs toujours plus vives à mes compositions. En réalité, comme le travail est très avancé, je les laisse souvent libres d'imaginer leurs parties. Lundi, Antonin-Tri Hoang a posé sa clarinette basse sur cinq des seize pièces et il a ajouté son saxophone alto sur deux d'entre elles. Comme toujours, il fait à la fois preuve d'une très grande inventivité et d'une retenue rare que je le pousse à braver. Sur le dernier morceau qui doit être festif, je lui ai demandé de faire un solo de sax entre Eric Dolphy dans Music Matador, Sonny Rollins dans St Thomas et Albert Ayler. Rien que ça ! Évidemment il s'en est affranchi, mais son chorus caraïbe est parfaitement adapté au "chœur d’hommes congolais avec harpe fourchue dyulu et bouteille frappée" enregistré au Niger par Constantin Brăiloiu en 1952. Je n'y pensais pas jusqu'ici, mais il y a une référence évidente pour moi au Liberation Music Orchestra de Charlie Haden revisitant les chants de la guerre d'Espagne, même si c'est totalement différent du point de vue du style ou dans le traitement. Non seulement les archives conservent leur pouvoir évocateur, mais l'émotion me semble décuplée grâce au grand écart des siècles qui séparent les originaux des arrangements "futuristes" que j'ai imaginés.
Je pense donc avoir terminé les enregistrements et le mixage d'ici la fin du mois. Les textes de l'important livret sont aussi quasi prêts. J'ai pris l'habitude de les commencer dès le premier jour d'un projet, ce qui m'évite d'oublier quelque chose ou quelqu'un. Jonathan Buchsbaum a corrigé ma traduction anglaise que j'avais adaptée à partir de Google et DeepL. L'intelligence artificielle a fait d'immenses progrès en ce domaine ces dernières années. J'ai été surpris du peu de maladresses que j'avais laissé passer. Nous devons encore choisir les photographies qui illustreront le livret, mais Madeleine Leclair et moi en avons plus qu'il ne nous en faut. Le mastering reste une étape cruciale qui sera confiée à un orfèvre. La sortie officielle est prévue pour le 15 mai à Paris !

Précédents articles concernant le CD Perspectives du XXIIe siècle : 1 2 3 4 5 6

mardi 18 février 2020

Écrire


J'avais onze ans en 1964 lorsque mes parents m'ont envoyé six semaines en Grande-Bretagne apprendre l'anglais. Pour rejoindre Greenways School, un collège international situé près de Warminster dans le Wiltshire, j'ai pris seul le car jusqu'à Beauvais, l'avion pour Douvres, un nouveau car pour Londres, puis le train m'a amené à Salisbury où j'étais attendu. Ces détails sont notifiés dans le dairy que nous devions tenir chaque matin, tandis que le reste de la journée était libre, mélange de football, cricket, équitation, piscine, volley-ball, athlétisme, billard, badminton, télévision, échecs et flirt (mon premier) ! Nous sommes aussi allés au cinéma où j'ai vu entre autres A Hard Day's Night avec une foule de filles hystériques comme si les Beatles étaient sur scène, nous avons visité la cathédrale de Salisbury (c'était la première fois que j'entrais dans un lieu de culte), l'usine de chocolats J. S. Fry & Sons qui m'a révélé ce qu'était le terrible travail à la chaîne, les grottes de Wookey Hole et le fantastique Stonehenge. Le compte-rendu de mes journées est illustré par mes photos noir et blanc, des cartes postales, des emballages de bonbons, des tickets d'entrée, une plume de perdrix et quelques dessins maladroits. L'été suivant j'ai rédigé de moi-même un second journal lors de mon nouveau séjour de six semaines dans le Connecticut, invité par des Américains qui portaient le même nom que nous et cherchaient leurs origines européennes.
Mon père écrivait bien, mais je n'ai aucune trace si ce n'est un cahier de comptes du temps où il était agent littéraire. Frédéric Dard dit San Antonio qu'il a lancé, Francis Carco, Georges Arnaud, Astrid Lindgren, Pascal Bastia... Je me souviens qu'il avait signé un ou plusieurs livres érotiques en duo avec Boris Vian, mais je les ai vendus sans connaître leur pseudo commun et n'en ai trouvé nulle trace dans la bibliographie de Vian. Il ne lisait plus que de la science-fiction, des romans d'anticipation. Ma mère était vendeuse en librairie quand ils se sont rencontrés.
Ce n'est qu'en 1971 que j'ai commencé à écrire réellement, si l'on ne tient pas compte des dissertations, d'abord rédigées par ma mère dont j'adoptai le style dès les premiers exercices en classe. En dehors d'essais de bandes dessinées et de quelques pages soixantehuitardes, mes premiers textes personnels sont des poèmes en français ou en anglais, paroles de chansons pour le groupe Epimanondas dont Francis Gorgé composait la musique et états d'âme amoureux ou révoltés souvent à l'origine des précédents ! Nous vivions en communauté et les camarades qui en faisaient partie ou la fréquentaient, plus doué/e/s que moi en dessin, apportaient de la couleur à ce premier volume d'une série qui en comptera 72. J'ai fini par abandonner le papier pour le numérique à la création de ce blog en 2004. Entre temps j'avais parfait mon style en rédigeant des demandes de subvention pour Un Drame Musical Instantané, des notes de pochettes, des textes théoriques sur le cinéma ou la musique, des chansons et toujours des poèmes, le plus souvent adressés aux filles dont je tombais amoureux. Extrêmement timide, je me révélais plus à mon aise et plus efficace à l'écrit qu'à l'oral ! Handicapé par ce complexe enfantin puis adolescent, j'avais néanmoins l'habitude de craquer pour des filles très courtisées, souvent avec succès, bien que cela ne m'ait pas toujours porté chance...
De 1992 à 1996 j'ai participé aux 26 numéros de la revue ABC comme qui tirait au nombre de ses auteurs. Je fus co-rédacteur en chef du Journal des Allumés du Jazz pendant 7 ans, écrivis des articles pour quantité de supports (Muziq, Jazz Magazine, Jazz@round, Jazzosphère, Citizen Jazz, Les Nouveaux Dossiers de l'Audiovisuel de l'INA, La Revue du Cube, L'Autre Quotidien, La Nuit, Les Cahiers de l'Herne, Le Monde Diplomatique, etc.), des notules pour des amis plasticiens ou cinéastes, plus deux romans, La corde à linge et USA 1968 deux enfants, rédigés sur le mode du feuilleton que m'inspire naturellement le blog...
Car c'est évidemment devenu mon œuvre "littéraire" maîtresse avec ce 4355e article ! Écrire quotidiennement est une gymnastique salutaire. C'est comme siphonner un réservoir. Les premiers mètres sont capitaux. Publiant à partir de minuit ou tôt le matin, je commence toutes mes journées en ayant déjà produit quelque chose. Amorcé, le reste suit sans effort ou j'ai la conscience tranquille si je flâne, ce qui m'arrive hélas trop rarement. Le blog est partagé entre des articles militants où j'essaie d'évoquer des sujets peu abordés par la presse professionnelle, par exemple œuvres et artistes méconnus, souvent des jeunes ou des très vieux à réhabiliter, et une sorte de work in progress sur "ma vie, mon œuvre", discours de la méthode à laquelle je suis très attaché, persuadé qu'il est sain de partager ses secrets de fabrication. Mon goût encyclopédique me fait presque toujours mélanger l'universel et le personnel, puisque le blogueur a droit à la première personne du singulier, contrairement au journaliste. De toute manière leurs articles, comme les miens, sont des portraits en creux, parlant le plus souvent du sujet plus que de l'objet. Je peux ainsi soliloquer sur le cinéma, de préférence DVD/Blu-Ray plutôt que les sorties en salles, ce qui m'affranchit de l'actualité, les disques plutôt que les concerts, les expositions, le multimédia, la politique, la gastronomie, les plantes, les chats et tout ce qui me passe par la tête. C'est suffisamment ouvert pour que j'arrive à écrire tous les jours sans faille. Alors quand ai-je commencé à écrire ? J'espère demain, après cette mise en jambes !

lundi 17 février 2020

Arlette Martin, plasticienne (1924-2020)


Ma tante Arlette Martin est décédée samedi matin dans l'Indre à l'âge de 95 ans.
En 2007, j'avais écrit Ma tante touche du bois, article qu'elle m'avait demandé d'adapter pour présenter l'un de ses catalogues de marqueterie. Le voici :


Dans les années 50, lorsque j'étais enfant, les murs de notre appartement étaient recouverts de tableaux abstraits peints par ma tante Arlette. Elle n'avait pas la place de les accrocher dans sa mansarde parisienne de la rue Rosa Bonheur, adresse prédestinée puisque cette peintre fut une figure marquante du féminisme au XIXe siècle. Si ma grand-mère, en jeune fille de bonne famille, avait chanté comme soprano dramatique sous la direction de Paul Paray, Arlette Martin, qui signait alors L'Arleton, incarnait l'artiste fauchée et créative.
Lorsque je demandai ce que représentaient ces tableaux, on me répondit évidemment qu'il ne fallait pas essayer d'y voir des ressemblances avec quoi que ce soit. Il n'était pas question de faire comme avec les nuages quand on s'étonne d'analogies avec des formes existantes ; la question de l'abstraction s'est donc très tôt posée à moi qui choisirai plus tard la voie du cinéma, puis de la musique, pour exprimer mes sentiments, ma révolte ou mes utopies. Les formes et les couleurs de ces huiles dont je garde un souvenir imagé produisirent chez le petit garçon un indispensable et délicieux déséquilibre que je reconnus plus tard dans mes propres œuvres. Sur le livre d'or de son exposition à la Mairie du XXe à Paris, j'avais gribouillé : "L'abstraction fondatrice. La rémanence. Du bois dont je ne ferai pas de flûte..."
En 1958, sur la suggestion de mon oncle Gilbert Martin, Arlette passa des pinceaux au travail du bois, abandonnant son surnom qui camouflait sa féminité et devenant une des rares marquetistes à ne pas faire dans le ringard. Ni figurative, ni géométrique. Abstraite !


Arlette est la sœur aînée de ma maman. D'elle je possède une table basse, un tableau et une aquarelle, mais la pièce dont je suis le plus fier est la large porte coulissante avec une magnifique racine en guise de poignée qu'elle m'offrit pour le studio de musique à mon installation à Bagnolet. Arlette est étonnante de vitalité et cela se retrouve dans ses œuvres. Si elle participa à la Résistance pendant la seconde guerre mondiale, fut présidente de la S.A.D. en 1986-1987 au Grand Palais, elle accumule aujourd'hui les responsabilités de secrétaire générale honoraire au Syndicat National des Sculpteurs et Plasticiens, et de trésorière à la Maison des Artistes où elle s'occupe de ses confrères et consœurs en détresse. Jusqu'à peu, à 80 ans passés, elle était encore bénévole aux Restos du Cœur...
Dans ses tableaux où les essences de bois remplacent la palette de couleurs en tubes, la matière continue à vivre. Il lui arrive de mélanger les deux techniques et j'aime particulièrement ceux où le rouge contraste avec les veines des bois exotiques. Les sinuosités du bois obligent à les suivre, à dessiner avec l'aléatoire. Arlette a également réalisé des pièces monumentales, du mobilier, des vêtements tricotés, de grands éventails, d'où ressortent toujours l'homogénéité de l'œuvre et la variété de tons. En écrivant ces lignes, je me rends compte que toutes ses toiles comme ses marqueteries sont des coupes transversales. Comme son caractère, l'aubier sous l'écorce.

P.S.: à la mort de ma mère, il y a exactement un an, j'avais récupéré un tableau, un éventail et un pied de lampe. Il n'y a pas beaucoup de traces de ma tante sur Internet, essentiellement la vente aux enchères honteuse d'une partie de ses œuvres qui avait échappé à mes cousins comme au reste de la famille...
On aura compris que j'aimais beaucoup ma tante avec qui je discutais souvent, et que j'adorais, enfant, quand elle et Gilbert, Serge et Alexandre, restaient dîner le dimanche soir...

vendredi 14 février 2020

Perspectives du XXIIe siècle (6)


De passage à Paris, Sacha Gattino a pris le temps d'écouter mon prochain disque en l'état. J'avais besoin de plus jeunes oreilles pour vérifier que je ne rajoute pas d'aigus intempestifs au mixage. Comme on vieillit, les hautes fréquences deviennent de plus en plus inaudibles. Mon dernier audiogramme montrait que j'avais une audition supérieure à la moyenne, "pour mon âge !". Sacha m'a rassuré. Tout va bien de ce côté-là. Mais il m'a surtout suggéré de rallonger deux pièces, l'une pour intégrer une respiration salutaire, l'autre pour laisser le temps à la danse de s'installer. Dans cette pièce qui clôt ces Perspectives du XXIIe siècle, Antonin-Tri Hoang et Jean-François Vrod auront ainsi plus de place pour s'exprimer, développements personnels recherchés pour cette ultime appropriation des Archives Constantin Brăiloiu. Il est aussi possible que je demande à Nicolas Chedmail de revenir avec son cor et se joigne au saxophoniste-clarinettiste, au violoniste et à Sylvain Lemêtre qui a déjà enregistré ses percussions. Au terme d'une aventure qui a duré plus d'un an, j'avance toujours pas à pas, prenant chaque fois le recul nécessaire...
Je sais enfin à quoi ressemblera l'album dans sa continuité et son unité. Il est évident qu'il fera partie de mes préférés avec mon tout premier Défense de, les Trop d'adrénaline nuit et Machiavel d'Un Drame Musical Instantané (premier et dernier d'une longue série), celui d'El Strøm justement avec Sacha et Birgitte Lyregaard, mon précédent dit du Centenaire et l'album collectif Sarajevo Suite dont j'étais le directeur artistique...

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jeudi 13 février 2020

Être ≠ Dire et Faire


Je n'aime pas ce que je suis. Contrairement à ce que je dis ou je fais. Lorsque j'écris, lorsque je parle, mes réflexions sont évidemment d'ordre intellectuel. Lorsque j'agis je mets les mains dans le cambouis. Ces deux activités définissent le champ de ma liberté d'expression, mes créations. Elles définissent l'idéale association théorie/pratique. Si je ne mettais pas en pratique mes idées, elles n'auraient pas le même impact.
C'est ainsi, par exemple, que je me suis retrouvé à Sarajevo pendant le Siège. On m'avait proposé d'y réaliser des films. Si je n'avais pas bravé ma peur d'y aller, mon engagement m'aurait semblé n'avoir plus aucune valeur, des mots pieux d'un intellectuel qui ne se mouille qu'en paroles. D'un autre côté, lorsque je commets des actes, j'ai besoin de savoir pourquoi, de comprendre ce qui m'y pousse, parfois inconsciemment, même si la question reste sans réponse. Dans le cas de Sarajevo, le fantôme de mon père ne m'avait pas laissé le choix. Il s'était battu à la canne contre les Camelots du Roi, s'était engagé dans la Résistance, avait sauté du train qu'il emmenait vers les camps de la mort, toute sa vie il s'était battu. J'aurai mis un an pour me remettre de mon séjour dans la ville martyre et cette expérience aura changé ma vie. Je n'aurai désormais plus peur de la mort. On verra bien.
Écrire et parler sont de l'ordre du rêve éveillé. Comme ma musique. Je l'imagine parfois en amont ou dans l'instant lorsque j'improvise. Si j'affirme que toutes mes activités artistiques son de l'ordre de l'échappatoire, c'est bien d'ordre qu'il s'agit. Le désordre vient d'ailleurs. De la société, de la famille, de l'humanité. Je voudrais fuir ces carcans qui m'emprisonnent et m'étouffent. Je hais l'argent, la propriété, l'exploitation de l'homme par l'homme. Comme tout le monde je dois faire avec, ces obligations définissent ce que je suis au quotidien, un être en proie aux petits arrangements avec un absurde qui n'a rien de productif. Bien au contraire, cet "être" est destructif. Il détruit ses congénères, les autres espèces, la planète. Je n'aime pas ce que je suis. Je ne peux donc aimer personne dans l'absolu autant que nous sommes tous et toutes. Mais dès lors que nous commençons à rêver, à revendiquer nos désirs, à nous cabrer contre ce que nous sommes, ce qu'on a fait de nous en toute complicité, je retrouve la sérénité. L'amour devient possible. Il n'y a pas que le verbe et le geste. Il suffit parfois d'un regard. Un sourire, une moue de dégoût, un rictus de colère, un éclat de rire nous sauvent.
Pascal me faisait remarquer que ce que j'oppose à l'être y participe, mais ce sont des pansements. Ils cachent les plaies ouvertes et les cicatrices.
Lorsque j'avais 25 ans, je me souviens avoir raconté à mes camarades Francis et Bernard, avec qui je produisais de la musique quotidiennement, que j'aimerais que l'homme que j'étais ressemble à mon art. Je devais me battre contre mes douloureuses contradictions alors que ma musique respirait une saine dialectique. Toute ma vie j'ai cherché à embellir le quotidien, dans mon environnement domestique, les couleurs, le jardin, dans mon travail, l'imagination au pouvoir, pouvoir matérialiser nos rêves, dans cette colonne militante, évoquer celles et ceux dont on ne parle pas ailleurs ou trop peu, soutenir la jeunesse que le vieux monde néglige, les amis en détresse, une fleur, un oiseau... Par les mots et les gestes j'ai tenté sans cesse de contrebalancer l'être imposé par son environnement qu'on dirait aujourd'hui "politiquement correct". Paraître est une autre histoire.

mercredi 12 février 2020

L'intelligence artificielle en MOOC


Peur de l'IA ? J'étais terrorisé, non par l'intelligence artificielle qui est le sujet du MOOC de Class'Code, mais par son générique que je devais composer en plus de tout le reste. Le reste, ce sont toutes les vidéos, bande-annonces, Questions, Découvertes, en musique et bruitages comme d'hab... Il fallait différencier les humains des machines, sur trois écrans simultanés avec une piste différente pour chacun. J'aime bien tester des choses inédites. Faire ce qu'on sait faire, c'est gérer. Faire ce que l'on ne sait pas faire, c'est créer. Je me suis tout de même planté dans mes expérimentations vocales transposées en midi. Cela ne marchait pas du tout. Je suis reparti dans une autre direction. J'ai enregistré le programme du synthétiseur qui m'avait servi pour la bande-annonce, mais à un autre tempo et sur d'autres accords. Son timbre ressemble à une voix qui répète un truc du genre " I A ". Ensuite j'ai ajouté ma propre voix. J'ai mis le synthé à gauche, mon scat au milieu et j'ai demandé à Sonia d'enregistrer la voix féminine de son côté pour la diffuser à droite. A priori cela devrait faire l'effet escompté. En attendant j'ai soigné les panoramiques de l'ensemble...
Quatre bandes-annonces sont déjà en ligne sur YouTube...


Class'Code propose une formation "pour tous de 7 à 107 ans, pour se questionner, expérimenter et comprendre ce qu’est l’Intelligence Artificielle…. avec intelligence !" Il y a 3 modules : Vous avez dit l’IA ? C’est quoi l’intelligence artificielle ? (acquérir une première compréhension de que l’on entend par IA et de ce que ce n’est pas), Boosté à l’IA ! Du machine learning et des données (comprendre les principes du machine learning et la place cruciale que joue la maîtrise des jeux de données), Humains et IA… L’intelligence artificielle à notre service ? (comprendre les enjeux et les leviers pour que l’IA soit au service de l’humain). Chaque module est composé de 4 parties : se questionner, expérimenter, découvrir, s’approprier. Chaque partie propose des vidéos et expériences interactives, des fiches pédagogiques, des ressources complémentaires, un forum.
Les inscriptions sont déjà ouvertes sur FunMooc ou Class'code et cela commence le 9 avril 2020.
Notre équipe de 4 minutes 34 avait déjà travaillé avec l'INRIA (Institut National de Recherche en Informatique et en Automatique) sur l'enseignement en Sciences Numériques et Technologies (SNT) pour un autre MOOC (Massive Open Online Course, ou FLOT pour Formation en Ligne Ouverte à Tous, ou CLOM pour Cours en Ligne Ouvert et Massif). On trouve là 7 petits films. Ou comment s'amuser en travaillant ! Sonia Cruchon et Sophie de Quatrebarbes ont écrit les sketches interprétés par Guillaume Clemencin, Mikaël Cixous a réalisé les animations, Nicolas Le Du a filmé tout cela et l'a monté. Sophie s'est occupée de la production tandis que Sonia et Nicolas réalisaient. J'ai donc la responsabilité du son et de la musique. Chaque fois que j'œuvre sur ce genre de projets je dois trouver un style, une charte sonore qui colle au sujet. La couleur du son est liée au sens de ce que l'on doit exprimer. Je fabrique et synchronise sur les images montées par Nicolas. Ce n'est pas toujours simple de sonoriser la bande-annonce avant d'avoir abordé le corpus global ! Il est donc important d'anticiper en imaginant ce à quoi cela ressemblera...

mardi 11 février 2020

Chinese Man + Scratch Bandits Crew + Baja Frequencia


Chinese Man Records est définitivement mon label français de trip-hop préféré, encore que les paroles, presque toujours en anglais m'échappent généralement. Mais la base est radicalement marseillaise. Pour célébrer ses 15 ans le trio Chinese Man a invité le duo Baja Frequencia et le duo de platinistes Scratch Bandits Crew à passer une semaine ensemble en montagne pour revisiter en toute liberté les morceaux les plus célèbres du label. Le mélange des genres me rappelle les meilleurs moments de Wyclef Jean, l'utilisation de found footage certains disques d'Un Drame Musical Instantané, le groove une amphétamine hallucinogène. Ça swingue, c'est plein d'images mentales, c'est souvent drôle. En concert ils sont accompagnés des MCs Youthstar et Miscellanous (Chill Bump) auxquels s'ajoutent ASM, Illaman, CW Jones et Taiwan MC sur l'album.


J'avais déjà vu (et entendu) le clip impressionnant réalisé par Boris Vassalo & Jérémie Poppe sur une idée originale de High Ku avec le performeur Régis Truchy. Là je repense au mythique et incontournable Weapon Of Choice de Fatboy Slim avec Christopher Walken filmé par Spike Jonze. Mais ne vole ici que la valise ! Si les réminiscences sont au programme de l'album comme de la vidéo de The Drop, les sessions des Marseillais préservent leur originalité en jouant sur une exubérance emprunte de quantité de cultures festives.

→ Chinese Man + Scratch Bandits Crew + Baja Frequencia, The Groove Sessions Vol. 5, CD/2LP Chinese Man Records, distr. Believe Digital/DFiffer-Ant, sortie le 21 février 2020

lundi 10 février 2020

Harcourt contre Kiki Smith


Probablement à cause des grèves de transport, nous avions plusieurs fois différé notre visite à l'exposition Kiki Smith à la Monnaie de Paris. Que ce soit clair, nous soutenons toutes les grèves en cours contre le gouvernement actuel dont la brutalité n'a d'égale que sa honteuse politique consistant essentiellement à vendre l'État au privé. Il me semble même que la seule grève qui puisse mettre un terme aux méfaits de cette mafia serait une grève générale. Nous nous sommes donc rendus de justesse quai de Conti, avant la clôture définitive de l'exposition hier dimanche et avant la tempête. Lorsqu'il fait aussi beau sur la capitale, traverser la Seine offre la même vision candide qu'à n'importe quel touriste...


Par contre l'exposition Kiki Smith nous a terriblement déçus. Il ne suffit pas d'être politiquement correct pour me plaire ! Bien au contraire. Son féminisme de surface est quasi racoleur tant il est gnangnan. Les œuvres abordent la sculpture, le dessin, la tapisserie, l'installation, la photographie, etc., mais mon constat est sévère. On est très loin de Louise Bourgeois ou Germaine Richier. Cette rapide critique ne vous empêchera pas d'y aller si ce n'est déjà fait, puisque c'est trop tard !


Comme j'en sortais dépité, je trouvai dans la cour de la Monnaie un photomaton du Studio Harcourt Paris. Vu le prix habituel d'une prestation portrait (entre 1000 et 2000€ environ), dix euros valaient bien que je m'y essaie et que je me la pète ! Bon d'accord, ce n'est pas aussi kitsch que Pierre et Gilles à Philharmonie de Paris. Le résultat n'est pas mal pour un Harcourt du pauvre. Je l'ai ajouté à la série de portraits au choix qui accompagnent mes biographies courte, moyenne et complète dont mes clients s'inspirent régulièrement sans que j'ai besoin d'envoyer quoi que ce soit...

samedi 8 février 2020

Photos de la pochette de L'Homme à la caméra par Étienne Mineur


Comme toujours, Étienne Mineur sait mettre en valeur ses créations par de belles photographies.


Francis Gorgé et moi lui avons demandé de concevoir une nouvelle pochette pour la première édition CD de L'homme à la caméra publiée par Walter Robotka du label autrichien Klanggalerie.


Chose rare, ni Francis ni moi ni même Bernard n'aimions la pochette originale du vinyle d'Un Drame Musical Instantané.


C'est d'autant important qu'elle soit nouvelle que nous avons ajouté une autre partition (totalement inédite), La glace à trois faces, également avec le grand orchestre du Drame, 15 musiciens et musiciennes.


Ont déjà été réédités en CD Trop d'adrénaline nuit (chez GRRR), Rideau ! et À travail égal salaire égal sur Klanggalerie, Défense de sur MIO Records (mais à nouveau épuisé).


Le prochain vinyle à sortir en CD sera Carnage qui est épuisé depuis 25 ans.


Francis et moi lui en réaliserons un nouveau master qui lui redonnera, comme aux autres, une nouvelle jeunesse.


Et le bonus sera de taille, puisqu'il sera interprété par un orchestre symphonique.



→ Un Drame Musical Instantané, L'homme à la caméra / La glace à trois faces, CD Klanggalerie gg277, 17€ frais d'envoi compris

vendredi 7 février 2020

Berceuses du monde entier


Comme je suis grand-père depuis bientôt deux ans, la question des disques pour enfants redevient d'actualité. Il y a quelques mois j'avais évoqué Mes premiers chants apaisants, merveilleux livre-disque concocté par Martina Catella et réalisé avec des artistes d'aujourd'hui. Cette fois Madeleine Leclair a sélectionné 19 berceuses enregistrés de 1940 à 2004 dans 18 pays différents. Toutes proviennent de disques publiés dont un exemplaire est conservé dans les Archives Internationales de Musique Populaire (AIMP) du Musée d'Ethnographie de Genève (MEG). C'est sur ce label que paraîtra mon nouvel album le 15 mai. Certaines berceuses sont chantées, d'autres sont purement instrumentales. On voyage ainsi sur les cinq continents en s'émerveillant de tant d'attention délicate et d'écoute parentale. J'imagine l'importance que peut revêtir ce disque pour les bébés qui grandiront avec ce passé émotionnel. J'ai toujours pensé que, si ma fille Elsa chantait si juste, elle le devait à sa maman qui jusqu'à sa naissance avait joué de l'accordéon tout contre son corps et ses oreilles. Madeleine Leclair, conservatrice du département d’ethnomusicologie au MEG, responsable des collections d'instruments de musique et des AIMP, et éditrice de la collection discographique, souligne les points communs à toutes ces berceuses : des mélodies simples, enchaînements de motifs courts répétés, un contour mélodique global suivant une ligne descendante. Des bottes de sept lieues nous permettent ainsi de sauter de pays en pays sur les marches du rêve.
Lorsqu'Elsa avait six ans, j'étais désespéré par l'offre discographique. Il n'existait pas grand chose d'intelligent en dehors de Steve Waring, Henri Dès, Mouloudji et les Frères Jacques. André Ricros, producteur du label de musique traditionnelle Silex, décida de lancer la collection Zéro de Conduite dont je lui soufflai le nom. Avec Bernard Vitet et Gérard Siracusa, nous avons ainsi composé le spectacle musical Crasse-Tignasse dont le disque marqua nombre de gamins et gamines. Remarquables traductions du célèbre Struwwelpeter du Dr Heinrich Hoffmann par Cavanna, il ne s'agissait pas de berceuses, mais de "chansons pour les enfants qui aiment avoir peur" ! En 1992 Elsa enregistra Only For Love, mais ce n'était pas vraiment pour les enfants, tandis que trois ans plus tard, avec Bernard, nous composâmes pour elle tout un recueil de chansons qui restèrent à l'état de maquettes. Elle avait onze ans. La maman d'Elsa, Michèle Buirette, nous déconseilla d'en faire une bête de foire en exhibant ses talents vocaux et nous rangeâmes tout dans des cartons. Quinze ans plus tard, notre fille réalisa son rêve d'enfance de devenir chanteuse, sans l'appui de papa maman. Aujourd'hui c'est à son tour de monter des spectacles pour enfants. Après Comment ça va sur la Terre ?, elle vient de créer avec la percussionniste suédoise Linda Edsjö, une autre jeune maman, le spectacle Comme c'est étrange ! sous le nom de groupe Söta Sälta. Le disque sort bientôt ! Il va sans dire que j'adore...

Sooting Songs For Babies - Berceuses du Monde, coproduction MEG - Mental Grove Records, CD 15€ / LP 20€

jeudi 6 février 2020

Petit entretien bagnoletais


Habitant Bagnolet depuis 20 ans et payant des impôts locaux considérables, il est normal que je m'interroge sur la gestion des finances de la ville. La Cour des Comptes (via le Figaro !) note tout de même que nous nous sommes passés de la troisième à la première place des villes les plus endettées de France (par habitant). Il est donc étonnant qu'en réponse aux questions que se posent tous les Bagnoletais, des responsables de la Mairie menacent d'engager des poursuites judiciaires alors qu'il s'agit d'un débat politique normal à la veille des élections municipales. Je note avec humour que mes propres impôts locaux avaient été réévalués de 130% au lendemain des précédentes élections municipales où je m'étais déjà engagé contre l'équipe gagnante, probablement un hasard.
Moins polémique, le soir de la publication de mon article, Bagnolet en Commun mettait en ligne un court entretien vidéo sur la culture que mes camarades avaient sollicité...


En voici le contenu :
L’art est le dernier rempart contre la barbarie.
Lorsqu’on a du mal à supporter le monde, on s’en invente de nouveaux. C’est ce que font les artistes. Ce privilège doit être partagé par le plus grand nombre. Il faut favoriser le monde associatif, donner à chacune et chacun le moyen de s’émanciper.
Godard disait que la culture est la règle mais que l’art est l’exception. Il faut redonner les moyens de rêver aux citoyens qui sont écrasés par la réalité. Or cette réalité, nous ne l’avons pas choisie. Elle nous est imposée par une clique cynique et inique.
Souvent on vote contre ses intérêts de classe. Parce qu’on connaît sa souffrance et l’on craint toujours que ce soit pire. Or le pire c’est de se résigner à souffrir.
Il y a des moyens de se sortir de cette machine infernale qui nous broie, nous aveugle et nous enferme. On peut par exemple programmer des spectacles avec des pratiques amateurs en première partie. Cela n’a pas besoin d’être long. C’est mettre le pied à l’étrier parfois, mais aussi faire venir des spectateurs qui imaginent que l’art ce n’est pas pour eux. On peut redonner des couleurs à notre ville que tous ceux et toutes celles qui ont siégé jusqu’ici à la Mairie ont rendue grise. Les artistes de Bagnolet pourraient se fédérer et dresser des ponts vers d'autres villes.
Nous avons les outils pour cela à Bagnolet, la médiathèque, le Cin’Hoche, le Théâtre de l’Échangeur, le Colombier, le Samovar, le Conservatoire, mais nous les utilisons timidement, et combien de Bagnoletais y sont jamais allés ne serait-ce qu’une seule fois ? La plupart pense que ce n’est pas pour eux, alors que c’est là, dans les rencontres, dans ces lieux, que l’on peut espérer sortir de sa condition, quelle qu’elle soit. S’ouvrir au monde et surtout le changer…

mercredi 5 février 2020

De la main gauche


Billet rapide de la main gauche pour cause de tendinite douloureuse. J'aurais mieux fait de me croiser les bras dimanche au lieu de les croiser à jouer sur deux claviers à la fois, le musical et celui de l'ordinateur où je répertoriais les timbres des instruments idoines pour l'installation audiovisuelle que nous préparons avec Anne-Sarah Le Meur, exposée du 11 mars au 26 avril au ZKM à Karlsruhe. À la nuit tombée quatre projections de 6 mètres de base chacune s'allumeront au rez-de-chaussée du musée sur la Place des Droits de l'Homme, soit plus de cinquante minutes de programme évolutif de 19h à 23h, du moins pour les images génératives d'Anne-Sarah. De mon côté, je dois enregistrer quatorze pièces, soit sept parties et autant d'interludes. Les premières sont entièrement jouées sur les 88 notes de mon Komplete tandis que les seconds alternent quatre mouvements de cordes et électronique pervertissant notre Machine à rêves de Leonardo da Vinci, deux autres à la flûte ou à la trompette à anche passées à la moulinette d'un effet d'Eventide H3000 que j'ai programmé, et un enchaînement de tables d'ondes sure un vieux synthétiseur. Tout doit s'enchaîner sans heurt pour composer une œuvre qui sera perceptible depuis la rue, les images habillant l'immense vitrine du Centre d'Art et de Technologie des Médias allemand. Je n'y suis allé qu'une fois, comme intervenant d'un séminaire européen de la Femis.
J'ai donc abusé du trackpad et m'en voilà fort marri. Lorsque j'ai l'inspiration je suis incapable de m'arrêter, même si mon corps me le suggère. Or ces derniers temps mon esprit prend peu de repos. Lorsque je ne compose pas cet Omni-Vermille, je bichonne mes Perspectives du XXIIe siècle ou sonorise une web-série sur l'intelligence artificielle qui accompagne un MOOC. Sans parler de mon épanchement littéraire !
La vénérable acupunctrice chinoise m'a un peu soulagé, mais j'ai encore bien mal. Elle m'a aussi collé un cataplasme d'herbes dont j'ignore la composition et que je tiens difficilement de ma main pansée. Ce n'est pas ma première tendinite. J'en ai évoqué une en particulier sur cette page il y a sept ans. Mêmes circonstances. Comment et quand apprendrai-je à m'arrêter avant la catastrophe ? Je ne supporte pas de m'interrompre en chemin, même si je sens que j'ai franchi mes limites, menant chaque fois le travail à son terme, mais à quel prix ! Heureusement sur Mac il suffit de double-cliquer sur la touche fn (avec un nom pareil j'aurais dû dire "frapper") pour dicter mon texte. Je vais surtout en profiter pour lire au lieu de m'agiter dans tous les sens...

mardi 4 février 2020

Bagnolet en commun


Aux prochaines élections municipales je figure sur une liste électorale sans étiquette (soit sans parti ni mouvement pour la téléguider). Comme il est difficile de changer le monde de là où je suis, et malgré mes efforts incessants depuis plus de cinquante ans, il me reste le combat de proximité, histoire de participer à l'amélioration de la vie de mes voisins et concitoyens.
Enfin, pas tous mes voisins, car malgré l'environnement particulièrement sympathique du quartier où je compte quantité d'amis, je suis pris en sandwich par deux vilains qui n'ont de cesse de me pourrir la vie. Pas qu'à moi : ils sont abonnés à la méchanceté envers leurs congénères et ne vivent que pour emmerder le monde. J'ai fini par m'en faire une raison, et à regarder leurs manigances avec détachement. Jacques Brel disait "qu'il n'y a pas de gens méchants, il n'y a que des gens bêtes". Cela n'est pas gentil pour les animaux. Je raconte cette histoire de voisins malintentionnés juste pour signaler que je comprends les personnes qui votent contre leurs intérêts de classe, celles et ceux qui se laissent "acheter" par le maire sortant ou par les promesses de ceux qui s'y voient déjà, et puis ceux qui en croquent ou en ont croqué et que cela ne gêne pas de se représenter à la mairie de la ville la plus endettée de France ! Le maire actuel fait porter le chapeau à son prédécesseur, mais tente de faire oublier que la Cour des Comptes vient de l'épingler en soulignant que la dette s'est considérablement accrue sous sa mandature. En tout cas, s'intéresser à la gestion de sa ville est passionnant. On y découvre un clientélisme récurrent, un nombre ahurissant d'emplois fantômes et une tambouille qui au mieux ressemble au marché de l'emploi.
J'ai donc d'excellentes raisons de soutenir la liste menée par Edouard Denouel qui est le seul candidat de gauche à n'avoir jamais été élu, ni maire ni adjoint, et donc à n'avoir jamais trempé dans aucune combine, en particulier dans des affaires immobilières qui ont transformé Bagnolet en ville de béton. Il y a cinq ans je m'étais investi dans la liste du Front de Gauche, mais celle de Bagnolet en Commun est d'un autre niveau. Au lieu d'évoquer alors exclusivement la sécurité et la propreté comme les autres candidats, les réunions sont passionnantes lorsqu'il s'agit par exemple d'éducation, de santé ou de culture. Au départ je pensais soutenir les efforts de La France Insoumise, mais la direction nationale a imposé à ses militants Raquel Garrido, l'épouse de notre député Alexis Corbière, ceux-ci refusant le vote pour désigner le meilleur candidat. Ce putsch, qui me rappelle les agissements du Comité Central, a fait fuir presque tous les militants qui ont décidé de continuer leur liste sans parti, sans mouvement, sans étiquette. Des écologistes, des socialistes, des communistes et surtout nombre de citoyens non organisés comme je le suis ont rejoint Bagnolet en Commun. Nous ne voulons plus d'une ville gérée à distance par des instances nationales. De son côté, après une tentative infructueuse de se rapprocher des Verts qui l'ont envoyée aux pelotes, la chroniqueuse de l'émission Balance ton Poste ! présentée par Cyril Hanouna (incroyable, mais vrai) s'est acoquinée avec le PCF dont la liste est menée par Laurent Jamet, ancien adjoint de Marc Everbecq, le maire qui a mis à genoux Bagnolet et qui a le toupet de se représenter, probablement prêt à se désister pour une liste qui lui offrirait quelques avantages professionnels si elle remportait la mairie. C'est cocasse si l'on se souvient du flot d'insultes déversé par ces mêmes communistes sur Mélenchon et La France Insoumise depuis les élections présidentielles. Quant aux Verts qui ne nous ont pas rejoints, certains se sont ralliés au maire socialiste sortant Tony Di Martino, un autre dirige la liste LREM (Jadot envisage bien des accords avec la droite !) ou d'autres ont conservé leur propre liste. Contre ce Dallas du 93, notre candidat pourrait faire figure de candide s'il n'était épaulé par une équipe qui a véritablement envie de rendre Bagnolet à ses habitants. J'ignore si nous avons la moindre chance de gagner les élections, mais nous aurons au moins fait avancer la réflexion sur la gestion de notre ville, sur les moyens de résorber l'énorme dette (nous étions en 3e position des villes les plus endettées de France, avec Di Martino nous avons atteint la première place en haut du podium), sur le désir de faire profiter à toutes les populations locales des ressources existantes ou à créer.
Une chose me tracasse pourtant. Les promesses des tracts de toutes les listes sont très proches. Comme les affiches qui toutes se ressemblent. Comment se distinguer alors des autres ? Comment souligner notre sincérité lorsque d'autres feraient exactement le contraire de ce qu'ils avancent ? C'est le principe des politiques aujourd'hui. On se souvient de "Mes ennemis c'est la finance" de Hollande ou que beaucoup ont pu croire que Macron était de gauche alors qu'il n'a été placé là par les banques que pour dépouiller le pays en le vendant au privé. Je ne vois que la nécessité d'éviter toute langue de bois qui endort les citoyens, de proposer des réformes radicales profitant à toutes les communautés qui font la richesse culturelle de Bagnolet, d'être créatifs, graphiquement, dans les réunions et les témoignages comme les petites vidéos mises en ligne régulièrement. Je me suis d'ailleurs prêté à l'exercice en abordant la question de l'art et de la culture, facteurs d'émancipation pour chacune et chacun. J'imagine que le petit entretien que j'ai donné sera bientôt accessible sur Internet...

lundi 3 février 2020

Coquilles Jean-Jacques


À la photo on aura compris qu'il ne s'agit pas des fautes que j'aurais laissées traîner dans mes articles, mais des fruits de mer qu'enfant j'appelais de mon prénom. Elles font partie de mon ADN intellectuel comme l'étoile du berger et les moutons.
Bien que l'AMAP de mon quartier, où je me fournis déjà en légumes, œufs, crémerie, volaille, etc., propose des coquilles Saint-Jacques depuis plusieurs années, j'avais décliné l'offre de peur de ne pas savoir les ouvrir ou par une flemme qui me fait parfois manquer de belles occasions. Les amis qui y sont abonnés ont fini par me convaincre, aussi bien que j'ai suivi sur Internet cinq tutoriels détaillant la méthode pour avoir raison des coquilles. Ayant donc cédé à la tentation et adhéré à la distribution mensuelle de cinq kilos à prix fixe, je me suis trouvé face à un seau rempli de bestioles pêchées en Baie de Seine...
Les films étaient clairs. Muni d'un couteau à lame rigide et d'une cuillère à soupe, j'ai sectionné le nerf, râclé la partie plate, jeté l'estomac qu'on reconnaît à sa noirceur. C'est là que je voulais en venir. La plupart des gourmands conservent la noix et le corail, mais jettent les barbes. Erreur, grossière erreur. Au prix où c'est vendu et à la qualité gustative renversante des Saint-Jacques, il est vraiment dommage de passer à côté. Il existe quantité de recettes alléchantes. J'ai pour ma part fait revenir ail et échalote, puis les barbes, nettoyées à l'eau claire comme le reste de la coquilles, et mixé le tout avec épices et crème de soja. Nous avons profité de ce fumet sur du pain ou du riz.
Comme nous n'allions pas avaler les cinq kilos le soir-même, j'ai congelé le reste. Or la pêcheuse m'a conseillé de le faire sans les ouvrir, de manière à ce que les mollusques restent dans leur eau de mer plutôt que l'eau douce qui sert à les nettoyer lorsqu'on les extirpe de leurs deux valves. Cela n'est possible que si l'on possède un congélateur avec suffisamment de place. Elle me dit que cinq heures suffisent ensuite pour les dégeler et passer à l'opération ouverture où donc tout se consomme sauf la partie noire !