Jean-Jacques Birgé

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mardi 30 juin 2020

Pause estivale


Retour régulier du blog le 21 juillet.

lundi 29 juin 2020

Mirrormask, le cinéma des beaux rêves [archive]


Article du 21 janvier 2007

Les rêves se réfèrent aux scènes de la veille. Les enfants imaginent leurs parents, les êtres qu'ils ont croisés et qui les ont impressionnés, dans de nouvelles situations drôles, effrayantes ou abracadabrantes. Aucun film ne semble échapper à la règle. Les rêves d'adultes ont parfois le droit à la fantasmagorie sans la présence des acteurs grimés en monstres, les enfants jamais ! Quel que soit son âge, chaque dormeur tient évidemment toujours le rôle principal et aucun réalisateur ne peut s'empêcher de marcher sur les traces du Docteur Freud. Dans le rêve, l'imagination étant sans limite, elle ne peut chercher son cadre que dans la réalité. Le reste ne serait que pure fiction : toute ressemblance avec des personnages existant ou ayant existé ne peut être que fortuite. À qui fera-t-on avaler cela ? Le metteur en scène prend simplement alors la place du somnambule.


Mirrormask, le film dessiné et réalisé par Dave McKean (visitez son site !) sur un scénario de Neil Gaiman et produit par Jim Henson en 2005, poursuit donc la voie où se sont engouffrés Les 5000 doigts du Dr T et bien d'autres. Une enfant de la balle, en proie à une forte émotion, s'échappe dans le monde graphique qu'elle s'est créé avec ses fusains. Qu'importe la Reine Blanche, on sait qu'elle se réveillera forcément à la fin. Au diable les ombres noires qui ne pourront que s'évanouir le matin venu. Le masque-miroir rétablira l'équilibre des contrastes. Le film est un moment de magie pure. Les images mêlant des techniques d'animation variées rappellent les œuvres de Max Ernst, collages et peintures, univers tarabiscoté dont l'originalité nous fait décoller du réel. C'est un objet rare à ne manquer sous aucun prétexte. Il est étrange comme ce genre de film passe souvent inaperçu à sa sortie en salles pour progressivement devenir culte avec les années et dvd aidant. Ce fut le cas de celui de Roy Rowlands (Dr T) comme de L'étrange Noël de Monsieur Jack (The Nightmare before Christmas) de Tim Burton.


Le graphiste anglais Dave Tench McKean a réalisé nombreuses pochettes de cd et livres pour enfants, mais c'est aussi un photographe, un peintre, un sculpteur et un pianiste de jazz. Il a mis en images plusieurs livres de Neil Gaiman (voir le Mouse Circus) comme Coraline que tourne actuellement Henry Selick, le réalisateur de Jack (sortie prévue en 2008). Gaiman est l'auteur de la version anglaise de Princesse Mononoké de Miyazaki tandis que McKean a travaillé pour les deuxième et troisième Harry Potter... Le producteur Jim Henson a créé Les Muppets ; sa Company a produit deux autres films merveilleux que l'on retrouvera, ô miracle, en coffret avec Mirrormask (GCT). Il s'agit du célèbre Dark Crystal (de Jim Henson et Frank Oz) et de Labyrinthe (de Jim Henson, avec David Bowie). Si vous avez des enfants, que vous regrettez de ne pas en avoir eus ou de ne plus les voir très souvent, cela n'a aucune importance. Faites-vous plaisir. Ces trois films fantastiques (en anglais Fantasy) sont à découvrir dare-dare. Un enchantement.

samedi 27 juin 2020

Perspectives du XXIIe siècle - Presse (22)


Le Monde - Sélection albums du 27 juin 2020 sous la plume de Patrick Labesse
PERSPECTIVES DU XXIIe SIÈCLE de Jean-Jacques BIRGÉ
(MEG-AIMP/Word and Sound)
Un album accaparant, de ceux qu'on ne peut écouter ni en faisant autre chose ni par tranches. Parce qu'à travers ce voyage fait de combinaisons de sons, de musiques, de voix, de langues et d'images, Jean-Jacques Birgé (composition, phonographie, claviers, instruments à vent, percussions) conte une histoire. Une multitude de protagonistes en déroulent le fil avec lui. Ses amis musiciens (dont le violoniste Jean-François Vrod, les souffleurs Nicolas Chedmail et Antonin Trí Hoang), mais également des flûtistes du Niger, des percussionnistes de Thaïlande et du Cameroun, des voix de Géorgie, du Pays basque, des Asturies, de Grèce ou de Bretagne… des porteurs de savoir anonymes. Birgé est allé les chercher dans les Archives internationales de musique populaire (AIMP) du Musée d'ethnographie de Genève (MEG). Il est réanime et met en scène avec doigté des pans de la mémoire du monde. Bravo au MEG qui ne laisse pas dormir ses archives et les ouvre régulièrement à des compositeurs contemporains.

Entretien avec Michel Masserey le 8 juin 2020 sur la Radio Télévision Suisse (RTS) dans le cadre de l'émission Vertigo



Entretien avec Benoît Perrier le 25 juin 2020 sur la Radio Télévision Suisse (RTS) dans le cadre de l'émission L’écho des pavanes
Extraits : MEG 2152, Aksak Tripalium, Ensemble Ratatam avec Elsa Birgé, Nicolas Chedmail, Sylvain Lemêtre, Jean-François Vrod, Antonin-Tri Hoang



Théâtre [archives]


Articles du 14 janvier 2007 et 22 février 2013

UN COMMENCEMENT À TOUT

Il y avait eu Du vent dans les branches de sassafras au Théâtre Gramont avec Michel Simon et Caroline Cellier, Le cimetière de voitures d'Arrabal avec Jean-Claude Drouot, le Living Theater de Julian Beck, mais j'ai découvert l'univers théâtral avec Michel Vinaver en 1980 au Théâtre de Chaillot grâce à Jean-André. Jacques Lassalle montait À la renverse avec, pour peu que je m'en souvienne, Françoise Lebrun et Jean-François Stévenin. Le passe-montagne tourné par le motard qui était accroupi là dans la loge m'avait beaucoup impressionné. Je crois me souvenir qu'il y avait aussi Maurice Garrel qui fit plus tard une petite apparition dans notre opéra-bouffe, L'hallali. Vinaver menait une double vie en tant qu'auteur et PDG des sociétés Gillette et Dupont sous le nom de Grinberg, m'avait confié Jean-André Fieschi, qui plus tard épousera sa fille Barbara, la sœur d'Anouk. Leur fils avait baptisé sa poupée Elsa du nom de ma fille... Vingt quatre ans plus tard, j'ai revu Vinaver en haut des marches d'une remise de prix. Il m'avait rassuré en racontant que c'était la deuxième fois qu'il était primé par la Sacd. Je recevais moi-même ce soir-là le Prix de la création interactive après en avoir déjà été gratifié quatre ans auparavant. J'avais redouté une erreur, du moins que l'on s'aperçoive du doublon, probablement à cause du complexe d'usurpation que ressentent tant d'autodidactes. Somnambules succédait ainsi à Alphabet.
Raymond Sarti a dessiné le décor blanc de la reprise de L'émission de télévision mise en scène par Thierry Roisin à Montreuil. Je suis chaque fois épaté par le travail de mon ami. La scénographie éclaire le texte. Tous les lieux cohabitent sur le plateau. Les comédiens ne le quittent jamais, ils restent en bordure, devenant les musiciens de la partition sonore qui souligne avec simplicité et brio certains gestes importants. Les bruitages font surtout exister le hors-champ alors que leurs interprètes sont à vue, raclant une sonnette, jouant de fourchettes, transvidant une bonbonne d'eau pour faire discrètement couler un bain... L'idée est formidable, sa réalisation parfaite. J'ai d'ailleurs préféré le décor et le son de François Marillier au jeu dramatique dont la direction m'a échappé. Vinaver connaît évidemment si bien le monde de l'entreprise, ici une émission de télé-réalité et une grande surface de bricolage, que les échanges sont aussi jubilatoires qu'effroyables.


J'ai rencontré Raymond Sarti en 1989 aux milieux des tours de Mantes-la-Jolie. Le metteur en scène Ahmed Madani et lui nous avaient été "imposés" par la DRAC, mais nous n'eûmes pas à le regretter ! De notre côté, nous apportions J'accuse, avec Richard Bohringer dans le rôle d'Émile Zola. Un drame musical instantané était secondé par une harmonie de 70 musiciens dirigée par Jean-Luc Fillon et par la chanteuse de Pied de Poule, Dominique Fonfrède. Raymond avait collé un chapiteau gonflable de cinq étages de haut le long de l'une des tours destinée à être détruite. La façade de l'immeuble comme l'ancien parking ainsi recouverts étaient entièrement bleus avec de grosses croix blanches ici et là. Il avait fait creuser une tranchée pour notre trio, monter une colline pour l'orchestre et empiler des sacs de jute au milieu de la scène. Des croisillons plantés dans la terre donnaient au décor des allures de Verdun. Tout avait été repeint, un étrange mélange de Klein, Christo et Kubrick ! Richard arpentait les étages jusqu'aux balcons. Son rôle lui permettait les envolées lyriques qu'il affectionnait. Filmée à plusieurs caméras sans intelligence musicale, la "captation" n'a jamais été diffusée par la télévision. La même année, nous avons repris la partie de l'orchestre sous le titre de Contrefaçons à la Maison de la Radio. Après "J'accuse", nous avons monté Le K toujours avec Bohringer et Sarti. Raymond et moi avons continué à travailler ensemble, pour des expositions comme Il était une fois la fête foraine, pour des affiches, des disques, des théâtres de marionnettes... et nous sommes restés amis tout ce temps-là. En admirant son travail, je saisis chaque fois l'importance d'un décor laissé à la libre imagination d'un véritable scénographe.

J'ACCUSE...


Les archives se suivent, mais ne se ressemblent pas. 1989, c'était le Bicentenaire de la Révolution française. Trois ans avant de monter Le K avec Richard Bohringer qui nous valut une nomination aux Victoires de la Musique, nous avions choisi l'acteur pour incarner Émile Zola dans son célèbre pamphlet J'accuse, modèle du genre et article historique de 1898 sur le racisme et l'antisémitisme publié à l'occasion de l'affaire Dreyfus. L'article était paru sous la forme d'une lettre ouverte au président de la République française, Félix Faure, dans le journal L'Aurore. Un film de notre spectacle avait été tourné, mais personne ne le vit jamais, du moins à ma connaissance.
Ce 18 novembre 1989, Christian Gomila tourna le spectacle à cinq caméras, mais la coupure des instrumentaux au montage me contraria tant que j'oubliai le film dans sa boîte jusqu'à aujourd'hui. Dommage, car la captation donne une bonne image du genre de spectacle que nous montions à cette époque, même si l'orchestre frigorifié jouait complètement faux !
Avec Bernard Vitet et Francis Gorgé nous avions choisi d'accompagner un texte pour changer de nos ciné-concerts qui commençaient à devenir à la mode. Notre trio d'Un Drame Musical Instantané en composa donc la musique. Arnaud de Laubier nous présenta le metteur en scène Ahmed Madani qui apportait dans sa musette le scénographe Raymond Sarti, le créateur lumière Thierry Cabrera et la costumière Malikha Aït Gherbi. De notre côté nous amenions Bohringer alors au plus haut de sa cotte de popularité, la chanteuse Dominique Fonfrède et les 70 musiciens de l'Orchestre Départemental d'Harmonie des Yvelines dirigé par Jean-Luc Fillon !


(...) De même que nous avions choisi une image du Ku Klux Klan pour annoncer le spectacle, nous avions demandé à Dominique de reprendre Der Hass ist der Armen Lohn que je chantais dans l'album Kind Lieder, histoire d'universaliser notre propos. Comme nous jouions au milieu des tours de Mantes, Ahmed Madani avait engagé comme service d'ordre les gars plus méchants de la cité, ce qui n'empêcha pas la femme du vice-président de Louis Vuitton, dont la Fondation pour l'Opéra et la Musique nous aidait, de recevoir un caillou sur la tête ! Cela marqua la fin de notre collaboration ! Trois ans plus tard, Dominique Cabrera tourna Chronique d'une banlieue ordinaire sur les anciens habitants de la tour qui allait être détruite et j'en composai la musique...

vendredi 26 juin 2020

Pauvros à tort et au travers


S'il feint À tort et au travers, Jean-François Pauvros a raison, il colle à la plaque. Son disque tourne rond, même s'il est décentré. En s'associant au claviériste Antonin Rayon et au batteur Mark Kerr, il accroche le power trio aux Portes de la perception ! Quant à la basse, il a sa voix de mêlé-cass, cantor arrosé à l'eau de vie peut-être, en tout cas un truc fort qui file la pêche. Le rock n'est pas mort, il bouge encore. Comme dirait Carco dans Jésus-la Caille, beaucoup d’mêlée, pas beaucoup d’casse. Un caramel, c'est carré mou, mais ça colle aux dents. Le public saute sur place. Il marche sur l'eau. Il décolle. J'avais beau être tout petit, je me souviens du perroquet du poète chez lui d'où l'on voyait couler la scène. Sous les ponts de Rimbaud et d'Apollinaire. De la guerre. L'oiseau était en boucle. Ça tanguait dans le pays sage. Cette galette est pleine de surprises, comme si chacun avait la fève à tour de roll. Trois petits rois illuminés qui auraient attrapé la fièvre du samedi soir. Avec eux on ne s'ennuie pas. Grand échalas courbé sur sa guitare, Don Pauvros donne du manche à coups d'effets. À une époque, on aurait appelé free-rock cette ébriété, pour clamer la liberté et son fantôme, ou pour endiguer la transe sans en faire des tonnes. La mer du Nord à marée basse chausse les potes de ces lieux. Des chats, des chauds, c'est sûr. Pas une once de symbolisme, mais une vision abstraite de l'histoire du rock...

Jean-François Pauvros avec Antonin Rayon et Mark Kerr, À tort et au travers, CD nato, dist. L'autre distribution, sortie le 17 Juillet 2020

jeudi 25 juin 2020

Entretien sur la RTS à propos de "Perspectives du XXIIe siècle"


Podcast de mon interview par Benoît Perrier sur la RTS (Radio Télévision Suisse) lors de l'émission "L'écho des pavanes" à propos de mon nouveau CD "Perspectives du XXIIe siècle" produit par le MEG...
« Et si les archéologues de demain retrouvaient les archives musicales du début du XXe siècle déposées au Musée d’ethnographie de Genève, plus précisément la "Collection universelle de musique populaire"? Qu’en feraient-ils, qu’en penseraient-ils? Le musicien français Jean-Jacques Birgé s’est prêté à l’exercice, produisant "Perspectives du XXIIe siècle" (MEG), un disque où il malaxe cette matière, y ajoutant ses instruments et les voix de ses amis pour un savoureux conte d’anticipation qui brouille les frontières du temps et de l’espace. Revenu de ette campagne de fouille, il détaille son itinéraire à "L’écho des pavanes". »

Atom Egoyan [archives]


Articles du 13 janvier et 8 juin 2007, 19 décembre 2014, 12 janvier 2018

LA VÉRITÉ NUE

La vérité nue (Where the Truth Lies) est le onzième long-métrage d'Atom Egoyan, un polar sulfureux de la trempe du Grand sommeil (The Big Sleep), le chef d'œuvre d'Howard Hawks avec Bogart et Bacall. Il partage avec ce modèle du film noir son ambiance confuse où les tabous sexuels encombrent les personnages. La complexité de l'intrigue réfléchit les désirs refoulés et les mensonges que l'on se fait à soi-même avant de contaminer les autres. Le réalisateur a toujours aimé provoquer ses spectateurs en les entraînant sur les pentes glissantes du voyeurisme et de la perversion. On nage dans un cloaque luxueux, le monde de la télévision, dans ses minableries de stars vite déchues et de rêves de midinettes abusées. Comme dans le formidable L.A. Confidential de Curtis Hanson, les décors des années 50 produisent un effet intemporel, évitant toute nostalgie. Le titre anglais joue sur les mots : où la vérité gît ; où la vérité ment. La nudité importe peu. Seul le trouble intéresse Egoyan. Faux-semblants criminels qui torturent des personnages remarquablement interprétés par Kevin Bacon et Colin Firth. La fille jouée par Alison Lohman manque de cette ambiguïté. Le réalisateur connaît mieux ses démons intérieurs. Il en joue avec maestria. Pas étonnant que son film préféré soit Sandra de Lucchino Visconti, dont le titre original est Vaghe stelle dell'orsa (vagues étoiles de la grande ourse), une histoire entre un frère et une sœur comme ici entre deux amis.


Je comprends mal la critique française qui a démoli le film à sa sortie en salles (TF1 Vidéo). Certes ce n'est pas le plus expérimental des films de son auteur, mais Atom Egoyan réussit son examen hollywoodien sans en faire un exercice de style ni y perdre son âme. Un peu trop hollywoodien tout de même lorsqu'il noie le tout dans un sirop musical qui se voudrait dramatique et référentiel, mais qui plombe l'ambiance comme hélas presque toutes les productions américaines. S'il portait autant de soin à la partition sonore comme au reste, Atom Egoyan pourrait réaliser une nouvelle œuvre exceptionnelle, cette fois avec le budget dont rêve tout cinéaste. Qu'il bénéficie de gros moyens comme ici ou qu'il filme Beyrouth avec une petite caméra dv, il imagine des coups tordus, fait glisser le documenteur vers la friction et s'amuse à confondre vérités et mensonges, apanage du cinéma, ce dont sont faits les rêves.
En attendant avec impatience le coffret de plusieurs films qu'Atom doit agrémenter de nombreux boni...

L'ESSENTIEL (D') EGOYAN


Presque tous les longs-métrages du cinéaste canadien anglophone d'origine arménienne Atom Egoyan sont présents dans le coffret dvd édité par TF1 sous le titre L'essentiel d'Egoyan : huit films auxquels, si l'on souhaite être complet, il faudrait ajouter Felicia's Journey et Where the Truth Lies, ainsi que les courts-métrages et les réalisations pour la télévision. Peu de bonus, quelques commentaires audio non sous-titrés, le coffret manque cruellement d'informations, même techniques, recentrant tout sur les films en une rétrospective passionnante.
Il y a des cinéastes qui font corps avec leurs œuvres : par exemple Pasolini, Herzog, Cronenberg, Lynch... D'autres, comme Stroheim ou Buñuel, choisissent des scénarios fantasmatiques qui tranchent avec leur réel. Atom Egoyan est de ceux-là. Apparemment détaché de ces turpitudes, il met en scène des situations scabreuses et parfois franchement glauques. Ses personnages refusent l'état des choses et se font du cinéma, traversant le miroir des apparences grâce à de subtils tours de passe-passe où des écrans, le plus souvent cathodiques, figurent les collures d'un montage plus intriqué que parallèle. Le son d'une scène projetée ponctue ainsi l'action des acteurs censés la regarder. Ça tuile et ça frotte. Les glissements de rôles relèvent de la psychanalyse sans qu'il soit besoin d'en donner laborieusement les clefs. Les fausses pistes sont en fait de faux-semblants. Atom Egoyan bat les cartes et les redistribue en bravant les tabous de la famille. Dès son premier film, Next of Kin, par de subtils cadrages et une maîtrise explosée du montage, il tord le cou de la grammaire cinématographique. Ses allers et retours pleins de malice tranchent avec des situations dramatiques essentielles qui mettent en abîme la vie que l'on se pourrait se choisir. Dans les premiers films, le fils adopte une nouvelle famille qui a perdu le sien (Next of Kin), le fils protège la mère de sa mère disparue contre un père autoritaire (Family Viewing), passée au crible d'un scénario la sœur devient le frère (Speaking Parts), autant de greffes réussies ou rejetées.
Un atome (du grec ατομος, atomos, « que l'on ne peut diviser ») est la plus petite partie d'un corps simple pouvant se combiner chimiquement avec une autre. S'il faut toute une vie pour savoir qui nous sommes, Atom Egoyan traque l'identité de soi dans le regard des autres. L'ego ne suffit pas, il cherche un prénom qui anticiperait le nom. Pirouette, cacahouète. Avec The Adjuster, le cinéaste réaffirme sa compassion pour les vies qui s'éteignent, éparpillant les cendres pour fertiliser de nouveaux territoires plutôt que raviver le feu. Il montre les limites du personnage dans The Sweet Hereafter (De beaux lendemains), l'exorcisme passant entre les mains d'une jeune fille qui réinvente le mythe pour soigner la douleur de tout un village. Exotica est le feu d'artifice de la première période d'Atom Egoyan, le bouquet final avant que la nuit reprenne ses droits. Suivront des films plus conformes à la loi (du cinéma, fut-il grand public ou home movie), axés sur une quête plus communautaire qu'identitaire : Calendar, Ararat, Citadel... Le flux musical noie les coupes aiguisées et le rythme très personnel par un sirop de plus en plus envahissant. Il n'est hélas pas le seul. Sa fidélité envers ses comédiens (Arsinee Khanjian, David Hemblen, Gabrielle Rose, Maury Chaykin...) contribue à tisser le fil d'Ariane qui court le long de son œuvre. La vérité nue (Where the Truth Lies) entame-t-il une nouvelle période ou bien Atom Egoyan va-t-il dresser des ponts entre ses recherches formelles les plus audacieuses et son souci de plaire au plus grand nombre ? Comment atteindre la paix intérieure lorsque l'on a choisi le labyrinthe du palais des glaces comme décor virtuel à ses interrogations fondamentales ? Tournage en septembre.

ATOM EGOYAN, CAPTIF DE LA CRITIQUE


Après l'avoir encensé, la presse se déchaîne contre le cinéaste canadien Atom Egoyan sans que j'en comprenne les raisons. Reprocherait-on à l'indépendant d'avoir été récupéré par Hollywood ? La critique tant intello que populaire s'extasie pourtant devant les daubes on ne peut plus conventionnelles de Clint Eastwood ou Steven Spielberg. Après une huitaine de films quasi cultes (Next of Kin, Family Viewing, Speaking Parts, The Adjuster, Exotica, The Sweet Hereafter/De beaux lendemains, Felicia's Journey), Ararat avait marqué une charnière plus classique, défaut de presque tous les films revenant sur les origines arméniennes de leurs auteurs, avant qu'Atom Egoyan tourne des œuvres s'ouvrant au grand public. Where the Truth Lies/La Vérité nue, Adoration, Chloé, Devil's Knot ont subi un lynchage médiatique systématique, d'autant que les journalistes ont la fâcheuse tendance à se copier les uns les autres.
Pourtant on retrouve dans chacun les obsessions et fantasmes du réalisateur, des histoires glauques de famille qui ne ressemblent pas à l'homme charmant qui les réalise. Il nous renvoie ainsi à nos propres zones d'ombre que nous espérons maîtriser pour ne jamais céder au passage à l'acte. Le cinéma s'autorise la catastrophe dans ses projections identificatrices tandis que le réel est supposé respecter le cadre, moral et partagé. Les ressorts psychologiques ambigus, les jeux de miroir et les chausse-trapes qu'il cultive gênent forcément les consciences. Le seul élément qui me froisse dans tous ses films est la musique hollywoodienne illustrative qui les banalise alors que son absence ou un traitement sonore distancié renforceraient le style personnel de leur auteur ; mais cela personne ne l'évoque, vu que cette redondance balourde est justement le point commun, voire la signature, de tout le cinéma américain mainstream et de ses clones européens.
Where the Truth Lies/La Vérité nue est un excellent polar sulfureux où l'on retrouve le voyeurisme et la perversion avec une critique féroce du monde de la télévision. Adoration joue encore sur le mensonge. Autre piège, Chloe est un remake de Nathalie d'Anne Fontaine, pour une fois plus réussi que l'original, grâce à quantité de petits détails du scénario de cette œuvre de commande. Alors c'est peut-être là que va se nicher le quiproquo : Egoyan "cède" à la commande, fuite en avant de tous les artistes qui connaissent le prix de l'attente ou de l'absence. Il met encore en scène nombreux opéras sans prendre de pause. Egoyan s'accapare pourtant chaque fois le sujet en cherchant le bon angle, d'où il regarde le monde de faux-semblants qui nous anime, celui du quotidien que les us et coutumes nous imposent et, pire, celui du cinéma par excellence. Devil's Knot, sur le thème de l'enlèvement d'enfants, peut être regardé comme le coup d'essai de son suivant et dernier long métrage, Captives, plus massacré que jamais par la presse qui le compare bêtement à Prisoners de Denis Villeneuve. Mais cette fois aucun pathos ne vient encombrer le film. L'action est plus clinique que jamais, sans les alibis psychologiques qui justifieraient les actes les plus odieux. L'injustice est flagrante. Le film sort en France le 5 janvier 2015.


Contrairement à ce qui a été écrit, Captives n'a rien à voir non plus avec l'affaire Natascha Kampusch. Le thriller joue des strates du temps sans s'alourdir d'effets appuyés pour signifier les flashbacks ou forwards. Ces aller et retours nous perdent certes, mais on n'est pas dans un film français où tout est expliqué dès les premières images. Atom Egoyan nous évite les scènes pénibles dont le cinéma est aujourd'hui friand. S'il les suggère il n'en donne pas le moindre détail, pas la moindre piste que celle sur laquelle chaque spectateur glissera selon son niveau de conscience ou guidé par son inconscient. La machine perverse est parfaitement huilée, s'appuyant sur une technologie que le hacker de base saurait hélas faire fonctionner. Les justifications psychologiques évacuées, cela peut déplaire aux critiques lourdingues voulant trouver explication à tout. Une œuvre est pourtant déterminée par les questions qu'elle suscite. Dans ce paysage froid et enneigé seule la culpabilité a droit de cité, même si ceux qui la portent n'y sont pour rien. N'avez-vous jamais laissé votre enfant seul deux minutes sur la banquette arrière ? Encore une fois, si l'on pouvait regarder Captives sans le sirop symphonique qui le dilue je suis certain que son originalité sauterait au visage. Comme dans d'autres films d'Egoyan les écrans sont des fenêtres vers un ailleurs dont nous sommes incapables de voir qu'il est notre présent. Captives nous fait fondamentalement réfléchir aux mouchards que nous avons innocemment installés chez nous, à notre incapacité de comprendre le crime, à l'amour que nous portons aux êtres proches, à notre complicité avec ce que l'on nous sert comme immuable... De quoi déranger plus d'un critique qui ne peut comprendre que le dogme. Atom Egoyan, même dans ses films hollywoodiens, reste un hors-la-loi.

PERSISTANCE D'UNE GRAMMAIRE DU CINÉMA ET IMPLICATION DES RÊVES


Lors de notre dernière rencontre, Atom Egoyan s'étonnait que le cinématographe obéisse toujours aux mêmes lois depuis ses débuts alors que la musique, par exemple, avait considérablement évolué pendant la même période. J'avançais que les outils du cinéma n'ont pas changé : la scène passe par le même objectif frontal, le montage qui produit des ellipses à chaque coupe fait avancer l'histoire, etc. Pour qu'un médium se transforme, il faut de nouveaux outils. Ainsi les impressionnistes partirent peindre sur nature à l'invention des tubes en plomb qu'ils pouvaient glisser dans leurs poches. L'ajout du son avait pourtant bouleversé le cinéma, mais, depuis, ni la couleur, ni l'agrandissement des formats, ni la multiplication des pistes sonores, pas même le passage à la vidéo ou au numérique, n'ont révolutionné le septième art. Cela explique pourquoi Atom, lorsqu'il ne met pas en scène des opéras, réalise de plus en plus souvent des installations artistiques où l'espace lui offre de nouveaux modes d'approche.


Le réalisateur canadien trouve aussi que les séquences oniriques sont toujours filmées de la même manière, et, au delà de cela, que le découpage cinématographique est calqué sur celui des rêves, avec d'abord un plan d'ensemble, puis des plans rapprochés, etc. Le matin qui a suivi notre échange j'ai tenté de me souvenir des miens, or, autant qu'il m'en souvienne, j'ai l'impression de toujours prendre une histoire en marche, comme si le film était déjà commencé. J'imagine donc que ce sont soit nos rêves qui impriment leurs formes à notre art, soit que nous rêvons en nous inspirant de notre quotidien. Et chacun, chacune, de produire une œuvre qui lui ressemble ! Contrairement aux assertions de certains critiques qui ne voient pas plus loin que le bout de leur nez, depuis ses débuts celle d'Atom Egoyan a la continuité magique des autoportraits, fussent-ils bien différents de l'homme délicieux et attentif qu'il incarne dans le réel...

Photo : Steenbeckett, installation d'Atom Egoyan

COMMENT CHOISISSEZ-VOUS LE TITRE DE VOS ŒUVRES ?

Réponse d'Atom Egoyan à La Question dans le n°16 du Journal des Allumés du Jazz (juillet 2006) :
« Mes titres préférés sont graphiques, avec un sens de l'action décrite presque trop évident, laissant ensuite le champ libre à l'imagination pour une multitude d'autres significations. Dans cet esprit, mes meilleurs titres sont Family Viewing, Exotica et Ararat.
En anglais, family viewing est la présentation, en privé, du corps du défunt à la famille lors d'obsèques. Il suggère également un programme télé qui convienne à toute la famille. Enfin, il signifie, tout simplement, le regard porté sur une famille.
Exotica est extérieur à notre monde immédiat. Dans le film, ce qu'il y a de plus exotique, c'est la relation qu'entretiennent les personnages avec leur propre histoire.
Quant à Ararat, il est évidemment lié à une foule de significations, à la fois mythologiques et géographiques. »

P.S.: Atom Egoyan mène parallèlement une carrière de metteur-en-scène d'opéras qui s'est développée ces dernières années...

Photo de tête © Aldo Sperber

mercredi 24 juin 2020

Perspectives du XXIIe siècle (21) : vidéo "Éternelle"


Il était une fois... Comme toutes les bonnes histoires ou les contes pour enfants, j'aurais pu donner ce titre à la première pièce du disque intitulée Éternelle. Car c'est ainsi que tout a commencé... En 2152 dix-huit des survivants ayant élu campement sur les ruines du Musée d'Ethnologie de Genève témoignèrent chacun, chacune dans sa langue maternelle. On n’a rien vu venir. La catastrophe était pourtant annoncée. Il y a longtemps qu’on aurait pu s’y attendre. Cela n’a pas commencé comme ça. La fonte a provoqué de terribles inondations. La chaleur était devenue insoutenable. Comme une grande torpeur. Chacun réagit à sa manière. Les grandes paroles sont passées inaperçues. Le ciel trop étoilé, comme la voûte d'un planétarium. Ceux qui n’avaient rien ont pensé à ceux qui avaient tout... Homeira Abrishami, Blick Bassy, Rafael Carlucci, Vilma Parado Dejoras, Dana Diminescu, Linda Edsjö, Jalal Gajo, Alba Gomez Ramirez, Nikoleta Kerinska, Madeleine Leclair, Birgitte Lyregaard, Gary May, Manolis Mourtzakis, Anna Prangenberg, Monika Stachowski, Valentina Vallerga, Sun Sun Yip prêtèrent leur voix tandis que je jouais d'une flûte en plexiglas que Bernard Vitet m'avait construite à la fin des années 1970. Les siècles s'empilant, il faut être précis pour retomber sur ses pattes. Avec sa sonorité japonaise c'est certainement ma flûte préférée. On entend également quelques percussions découvertes dans les sous-sols du MEG, cymbales de Thaïlande et d’Assam en Inde, bols sonores du Japon et de Chine...
Pour cette sixième vidéo accompagnant la sortie de mon nouveau CD, Perspectives du XXIIe siècle, l'artiste Nicolas Clauss a choisi de montrer un paysage. Ce travelling caniculaire est probablement celui du temps qui file plutôt qu'un hypothétique voyage à une époque où plus rien ne roule à cette vitesse. Comme pour son précédent Larmes de crocodile, ces souvenirs bégaient, adoptant un va-et-vient me rappelant le film Back and Forth de Michael Snow de 1969. Elles fondent au soleil, plus proche que jamais.


Jean-Jacques BIRGÉ
ÉTERNELLE
Film réalisé par Nicolas CLAUSS

Jean-Jacques Birgé : flûte, percussion, phonographie

Homeira Abrishami, Blick Bassy, Rafael Carlucci, Vilma Parado Dejoras, Dana Diminescu, Linda Edsjö, Jalal Gajo, Alba Gomez Ramirez, Nikoleta Kerinska, Madeleine Leclair, Birgitte Lyregaard, Gary May, Manolis Mourtzakis, Anna Prangenberg, Monika Stachowski, Valentina Vallerga, Sun Sun Yip : voix

Idiophones trouvés sur les ruines du MEG :
cymbales de Thaïlande ching, châp lek et châp yai ; cymbales jota d’Assam, Inde ; bol sonore kin du Japon ; bol sonore de Chine

#1 du CD "Perspectives du XXIIe siècle"
MEG-AIMP 118, Archives Internationales de Musique Populaire - Musée d'Ethnographie de Genève
Direction éditoriale : Madeleine Leclair
Distribution (monde) : Word and Sound
Sortie le 19 juin 2020
Commande : https://www.ville-ge.ch/meg/publications_cd.php

Tous les articles concernant le CD Perspectives du XXIIe siècle
Dossier du MEG en français et anglais
L'album en écoute sur SoundCloud !

mardi 23 juin 2020

Unorthodox


Unorthodox est probablement la meilleure série de l'année, en réalité une mini-série allemande diffusée par Netflix fin mars dernier. Réalisée par Maria Schrader en yiddish et en anglais, d'après l'autobiographie Unorthodox: The Scandalous Rejection of My Hasidic Roots de Deborah Feldman, elle relate l'émancipation d'une jeune Juive américaine qui fuit sa communauté hassidique de Williamsburg en s'envolant pour Berlin. L'étude sociale de ce milieu ultra-orthodoxe est si remarquable que l'on se demande comment son adaptation à l'écran fut possible. La comédienne Shira Haas y est bouleversante, changeant littéralement de visage au gré de sa mutation.


L'intolérance me vrille le ventre, mais il faut absolument aller au bout des quatre épisodes de 55 minutes. J'ai toujours eu du mal avec la discipline. Obéir à des lois que je comprends et accepte ne me pose pas de problèmes, mais les conventions me sont insupportables. Il ne fut, par exemple, pas question de faire mon service militaire à l'époque où il était obligatoire. L'autodiscipline est mieux adaptée à mon caractère. C'est sans commune mesure avec l'oppression terrible dont les femmes hassidiques sont victimes.
J'ai évidemment pensé au film Désobéissance (Disobedience) du Chilien Sebastián Lelio dont Gloria et surtout Une femme fantastique (Una mujer fantástica) m'avaient emballé. Comme dans Unorthodox, on découvre à quel point l'homosexualité y est factrice d'exclusion de la communauté, mais les Hassidiques sont encore plus radicaux.


Tous les replis communautaires, pas seulement religieux, me font horreur. C'est dans la mixité que l'intelligence s'épanouit. Les différences de points de vue permettent d'embrasser les situations sous des angles inattendus. La consanguinité accouche de l'absurde et de l'obscurantisme. Cela explique, par exemple, mon aversion pour le sport de compétition lorsqu'il s'agit de faire rivaliser des villes ou des nations ; je perçois cela comme l'école de la guerre. Les religions ont aussi permis aux hommes de prendre le pouvoir sur les femmes, eux dont le potentiel est bien moindre, voire trop souvent de nuisance.

lundi 22 juin 2020

Pinkish Black & Yells At Eels : Vanishing Lightin The Tunnel of Dreams


Drone électronique envahissant l'espace, percussion lourde, trompette grave / marimba répétitif, contrebasse et batterie jazz, et la trompette revient, lente, planante, posée sur un nouveau drone / jusqu'à ce que le rock hypnotique prenne le dessus... Deux groupes de rock/jazz expérimentaux se retrouvent ensemble dans un studio de Fort Worth, Texas, en 2018. Pinkish Black est composé du duo métal Daron Beck aux claviers et synthé, John Teague à la batterie et synthé. Yells at Eels est un trio d'improvisateurs formé de Dennis González aux trompettes, conque et percussion, Aaron González à la contrebasse, à la basse électrique et il chante, Stefan González à la batterie, percussion, marimba et un gros ressort hélicoïdal ! La rencontre fonctionne, on n'y voit que du feu, et des flammes. Bien qu'il ait été enregistré deux ans plus tôt, l'album s'est concrétisé pendant la pandémie dont on sent les effluves, peut-être à cause du goût de Daron Beck pour les films de zombies. Stefan González raconte que Beck et leur père ont des problèmes cardiaques qui ne facilitaient pas les choses, mais le pari est réussi. Couché sur des cédés argentés, c'est tout de même un disque noir évoquant une cascade de larmes, le mirage d'un infarctus, la lumière s'évanouissant dans un tunnel de rêves, la douleur de Guernica... Vanishing Lightin The Tunnel of Dreams est un voyage envoûtant, une méditation sur les frontières du réel, une preuve d'amitié.

Pinkish Black & Yells At Eels, Vanishing Lightin The Tunnel of Dreams, Ayler Records, 14€ sur Bandcamp (9€ en numérique)

dimanche 21 juin 2020

Lapsuy & Lehmuskallio filment les peuples du Nord [archives]


Articles du 9 janvier 2007 et 18 avril 2018
Pour tous mes articles republiés, les liens hypertexte sont réactualisés, les sujets regroupés

SEPT CHANTS DE LA TOUNDRA ET KOKOPELLI

Le noir et blanc donne d'abord au film Sept chants de la toundra, édité en dvd par blaq out, des allures d'éternité sous le vent glacé qui souffle sans interruption ou sous les nuées de moustiques. Les fondus au blanc ne sont pas ceux de la neige qui occupe tout l'écran, comme déjà dans Atanarjuat (ed. Montparnasse), le premier film tourné par un inuït, mais les pages d'un livre de contes que l'on tourne tandis que les fondus au noir laissent passer le souffle de l'histoire. Si la musique ponctue les scènes et si les cordes répétitives accompagnent les traîneaux tirés par les rennes, chacun des Sept chants de la toundra ouvre un nouveau conte cruel filmé avec tendresse par la réalisatrice nénètse Anastasia Lapsui et le Finlandais Markku Lehmuskallio.
Les Nenets, peuple nomade du grand nord sibérien, ressemblent étrangement aux Indiens d'Amérique par la musique de leur langue, leurs visages burinés, leurs tipis côniques et leur difficulté à résister aux lois qu'entraînent les mouvements de l'histoire.
La morale ancestrale des Nenets est incompatible avec la discipline des soldats russes de Staline. Leur vie est marquée par le sacrifice. La jeune fille est vendue pour de l'argent, le troupeau de rennes confisqué par les kolkhozes, la petite Siako arrachée à sa famille pour être scolarisée... Ils ne peuvent voir Lénine qu'en nouveau tsar ou nouvelle divinité. Les révolutions broient les minorités lorsqu'elles se confondent avec la colonisation en ignorant la pluralité des cultures. Des pans entiers de savoir disparaissent avec ces peuples. Le progrès n'apporte qu'uniformisation au détriment de la biodiversité.


Cette réflexion m'évoque irrésistiblement un article du Monde du 3 janvier (2007) sur le combat de l'association Kokopelli qui recueille et diffuse les graines de plantes rares et anciennes. Le lobby des grainetiers (GNIS et FNPSP), qui s'est porté parties civiles, l'attaque pour concurrence déloyale parce que les graines sont indistinctement vendues à des particuliers et des maraîchers. Chaque enregistrement d'une variété de plante coûterait 1500 euros, or Kokopelli propose un catalogue de "550 types de tomates rouges, blanches, vertes ou noires, 300 déclinaisons de piments doux et forts, 130 laitues différentes, 150 variétés de courges, 50 d'aubergines..." L'association se bat pour la biodiversité plutôt que sur le terrain de la loi qui mériterait d'être adaptée aux nouveaux enjeux. Monsanto et ses brevets tentant de mettre au pas le monde paysan ne sont pas loin. La loi sur le purin d'ortie, heureusement abandonnée après une levée de boucliers, montre qu'il vaut mieux modifier une loi contraire aux intérêts de chacun que de déplacer intempestivement la brigade de répression des fraudes. Selon l'Organisation mondiale de l'alimentation, la perte de biodiversité "menace gravement la sécurité alimentaire mondiale sur le long terme." 550 types de tomates, ça fait drôlement réfléchir lorsqu'on se retrouve avec, dans son caddy, toujours les mêmes fruits et légumes calibrés, sans aucun goût, auxquels nous sommes le plus souvent réduits.
Le raccourci peut paraître rapide entre un peuple et une plante, mais doit-on uniquement se battre pour la préservation de son patrimoine ou bien estimons-nous que toutes les espèces sont liées dans un éco-système déjà bien endommagé ? Où que nous nous trouvions le mot d'ordre pourrait se résumer simplement à "Arrêtons le massacre !".

LAPSUY & LEHMUSKALLIO FILMENT LES PEUPLES DU NORD


[Depuis l'article précédent], Anastasia Lapsui et Markku Lehmuskallio ont continué à arpenter ces bouts du monde. Les Éditions Montparnasse publient un double DVD avec ce film et trois autres plus récents. Dans Fata Morgana (2004) Kymyrultyne raconte la vie de son peuple Tchouktche, sur la côte du Détroit de Bering. Là aussi, aux poèmes mythologiques succède le rouleau compresseur du monde contemporain. Les réalisateurs articulent leur montage avec intelligence et sensibilité, composant leur nouveau chant à l'aide de documents d'archives, de peintures et de marionnettes animées, de témoignages poignants où les arrière-plans font toujours sens. Le son de l'océan se substitue aux moteurs des automobiles. Un violoncelliste souligne les rafales du vent en jouant sur les harmoniques. Les animaux du grand Nord occupent l'écran. Le tabac et l'alcool assassinent les traditions. Le chamanisme et le socialisme bureaucratique ne faisaient pas bon ménage. Ce monde magique disparaîtrait devant nos yeux ébahis si le cinéma ne représentait quelque fata morgana, une combinaison de mirages...


Retour au pays des Nenets et au noir et blanc. C'est encore une femme qui raconte, Nedarma, le voyage perpétuel (2007). Peu de paroles si ce n'est des poèmes chantés et la musique, et puis les grands espaces. L'aspect documentaire n'empêche pas un oiseau bleu de s'envoler, peint directement sur la pellicule. La vie quotidienne au gré des saisons.
En Sibérie soviétique, l'ancienne chamane Neko, dernière de la lignée (2009) raconte son enfance rejouée par des acteurs du réel. La voilà arrachée à sa famille parce qu'elle ne sait ni lire ni écrire le russe. L'internat du Parti est un épisode douloureux. On lui donne un nouveau nom, Anastasia. C'est la fin d'un peuple qui perd ses coutumes avec sa langue, drame comme il en existe des milliers sur tout le globe que l'uniformisation aplatit chaque jour un peu plus...

Anastasia Lapsuy & Markku Lehmuskallio, 2 DVD, Ed. Montparnasse, 20€, sortie le 2 mai 2018

samedi 20 juin 2020

In English for once


The MEG publishes an English portfolio on my new CD "PERSPECTIVES FOR THE 22nd CENTURY" with full SoundCloud, films, portraits, etc.
Commissioned by the Ethnographic Museum of Geneva (MEG), Jean-Jacques Birgé composed a work based on the MEG's International Archives of Folk Music (IAFM). Perspectives for the 22nd Century includes 31 pieces recorded between 1930 and 1952 and compiled by Constantin Brăiloiu (1893-1958), founder of the IAFM and an authoritative reference in the field of traditional music.
Perspectives for the 22nd Century is written on the basis of an anticipation scenario where the survivors of the disaster of 2152 live on the ruins of the MEG and decide to rebuild themselves from the archives discovered on site. The composition mixes acoustic instruments, some of which belong to the MEG collections, virtual instruments, ambiences and sound archives.
A disturbing echo of current events, Perspectives for the 22nd Century is a sound fiction following the journey of humans who must reinvent themselves. In these times of questioning about the future of the planet and of humanity, Jean-Jacques Birgé wanted to dedicate this work to C.F. Ramuz and Vercors.
This CD is the fifth title to appear in the series of recordings published by the MEG and devoted to contemporary creations composed on the basis of its sound archives.
You can also order the CD on https://www.ville-ge.ch/meg/en/publications_cd.php

Photo © Madeleine Leclair

Sans sommeil [archive]


Article du 31 janvier 2007

Pourquoi est-ce que je ne dors pas ? J'ai pourtant réglé son compte à ma peur de la mort à Sarajevo pendant le Siège. Je me réveille avec une soif de vie intarissable, la pépie ! J'ai le sourire aux lèvres dès la station debout. Le monde nous appartient. Dès que j'ouvre l'œil je suis opérationnel. Il me faut une petite minute d'adaptation, le temps de claquer dans mes doigts, je suis sur le pont. Mais j'ai du mal à me rendormir si le jour s'est levé. Je fus la nuit au point de lui donner le titre de mon premier film : en 1974, dans La nuit du phoque, j'étais la nuit, Bernard Mollerat faisait le phoque. Je suis devenu le jour. La nuit je ne travaille plus, du moins je feins de le croire. Le soir, je regarde un film sur grand écran, ça me déconnecte, trop d'énergie de la journée passée, il faut une prise en mains forte pour m'arracher à la veille. Il m'arrive de plus en plus de m'endormir devant le film, pas vraiment, quelques instants, un sommeil qui n'a rien de réparateur, une frustration. Plus tard, j'attendrai d'être fatigué pour aller me coucher, je m'éteins facilement. S'il m'arrive d'avoir des insomnies, je marche trois minutes, les yeux à moitié fermés, sur mon tapis à pointes, réflexologie, je me recouche et m'endors illico. Je ne suis plus pour autant capable de passer des nuits blanches. Il paraît aussi que la nuit j'ai des soubresauts, des impatiences dit-on.
J'avais vingt-cinq ans, je dormais un peu plus de quatre heures par nuit et j'étais crevé. Ma mère me donne à lire un dossier sur le sommeil dans le Nouvel Observateur. Nombreux exemples atypiques de dormeurs me montrent que mon sommeil est nettement supérieur à de nombreux personnages célèbres. Je ne suis plus du tout fatigué. Je continue à dormir quatre heures et quart. En vacances, je dors plus longtemps, mais je n'ai jamais retrouvé le sommeil de mon enfance lorsque, le dimanche, je faisais la grasse matinée, ou celui de mon adolescence, où je me couchais tard et me levais vers midi. Tout a changé à la naissance de ma fille. Voilà donc plus de vingt ans (P.S.: 35 à l'heure qu'il est) que je ne dors presque plus. Il m'est parfois arrivé d'avoir un petit coup de barre vers dix-sept heures si je descends en dessous de quatre heures de sommeil, mais c'est heureusement rare. Je suis incapable de faire la sieste, du moins à Paris. L'été (...) je réussis à m'endormir après le déjeuner, mais je déteste la sensation au réveil, ça me crève, je me sens pâteux. J'aime fermer les yeux pour écouter la musique du temps qui passe.
(P.S.: récemment j'ai lu que "nos ancêtres - du moins, avant la révolution industrielle - avaient pour habitude de dormir en deux fois. Ils se couchaient à la tombée de la nuit, se réveillaient vers minuit, restaient éveillés environ une heure, puis se recouchaient jusqu’à l’aube. Un rythme naturel, finalement mieux adapté à notre corps, qui a été modifié au cours des dernières décennies en raison des évolutions du quotidien, notamment du fait de l'apparition de l'électricité." L'historien américain Roger Ekirch l'appelle le sommeil fractionné ou biphasé. Il m'arrive de plus en plus souvent de travailler à mes articles entre trois et quatre heures du matin avant de me rendormir avec la même facilité qu'au début de la nuit).
Si je vis vieux, ma vie aura été intense. Dans le cas contraire, j'aurai simplement condensé mon activité dans un temps plus limité. À quarante ans, j'ai pensé que j'en avais assez fait, que je pourrais m'arrêter. J'ai continué. Plus qu'une vie bien remplie, j'ai l'impression d'en avoir eu plusieurs. Alors je me demande si j'ai vraiment réglé son compte à la mort. Pourquoi est-ce que je ne dors pas ?

vendredi 19 juin 2020

Le bonus absolu [archive]


Article du 28 novembre 2006

J'aurais préféré rédiger ce billet après avoir tout regardé, mais 18 films d'à peu près une heure, et de cette qualité, ne peuvent pas s'avaler comme une saison de 24 heures chrono. Chaque film de la série Cinéma, de notre temps a pour sujet un réalisateur et pour auteur un autre réalisateur. Pour vous mettre en haleine, une liste, simple, efficace, dans l'ordre d'apparition :
- Chantal Akerman de Chantal Akerman
- John Cassavetes de André S.Labarthe et Hubert Knapp
- Alain Cavalier, 7 chapitres, 5 jours, 2 pièces-cuisine de Jean-Pierre Limosin
- Oliveira l'architecte de Paulo Rocha
- Abel Ferrara : Not Guilty de Rafi Pitts
- Philippe Garrel, portrait d'un artiste de Françoise Etchegaray
- HHH, Portrait de Hou Hsiao-Hsien de Olivier Assayas
- Shohei Imamura, le libre penseur de Paulo Rocha
- Aki Kaurismäki de Guy Girard
- Abbas Kiarostami, vérités et songes de Jean-Pierre Limosin
- Takeshi Kitano, l'imprévisible de Jean-Pierre Limosin
- Citizen Ken Loach de Karim Dridi
- Norman McLaren de André S.Labarthe
- Eric Rohmer, preuves à l'appui de André S.Labarthe
- Mosso Mosso (Jean Rouch comme si...) de Jean-André Fieschi
- Danièle Huillet, Jean-Marie Straub, cinéastes de Pedro Costa
- Andrei Tarkovski, une journée d'Andreï Arsenevitch de Chris Marker









Après le jeu du qui est qui ?, rappel des faits. En 1964, Janine Bazin, petit brin de femme montée sur ressorts, et André S. Labarthe, feutre et clope pendante, produisent la meilleure émission sur le cinéma qu'a jamais connue la télévision, Cinéastes de notre temps. Dans les années 70 je découvre ainsi la Première Vague (Delluc, Dulac, L’Herbier, Gance et mon préféré, Jean Epstein, par Noel Burch et Jean-André Fieschi), je vois le Cassavetes en même temps que Shadows, ce qui me donnera des clefs pour improviser. Je me souviens du Fuller monté comme un de ses films chocs (jamais pu voir Verboten depuis), Josef von Sternberg, d'un silence l'autre d'André Labarthe avec la participation de Claude Ollier (Sternberg avait refait la lumière pour s'éclairer lui-même), John Ford, entre chien et loup, l'amiral sourd comme un pot face à Labarthe hurlant et à Hubert Knapp, ou Pasolini l'enragé de Fieschi, fabuleux entretien en français. Je comprends la dimension du poète. Ces "making of" sont des leçons de cinéma incomparables. Pour une fois, on pourrait écrire sans se tromper "making off". "Faire, hors champ". Ils transmettent le savoir et la passion. Après une interruption de 17 ans, la série repart en 1989 sous le nom actuel de Cinéma, de notre temps. Plus de 80 films en tout ; la liste du livret est étonnamment incomplète. Seulement cinq femmes, Akerman, Huillet qui partage l'affiche avec Straub, Shirley Clarke, Agnès Varda et un petit bout de Germaine Dulac. Certains de ces joyaux sont déjà parus en bonus sur divers DVD : Jean Vigo de Jacques Rozier dans l'intégrale Vigo, Jean Renoir le patron : la règle et l'exception de Jacques Rivette en trois morceaux chez Criterion (ce morcellement avait mis Labarthe hors de lui), Le dinosaure et le bébé, dialogue de Fritz Lang et Jean-Luc Godard accompagnant Le secret derrière la porte, le Pasolini...
C'est vrai, cette série représente le bonus idéal, son absolu, parce qu'elle donne d'abord la parole aux auteurs. Remonter à la source est toujours le meilleur et le plus court chemin vers l'énigme ; libre à soi de se faire ensuite sa propre opinion. Documents inestimables. Second intérêt, la réalisation d'un "jeune" auteur, confronté à d'autres magiciens, produit des étincelles. Chaque film devient une œuvre à part entière dans la filmographie de celui qui la tourne. Oh, et puis je ne sais pas quoi ajouter pour inciter tous les cinéphiles à se ruer sur ce coffret de 6 DVD (mk2, 55€). Quel que soit le réalisateur, l'exercice est exemplaire. On aimerait donner mille exemples extraordinaires qui nous ont marqués à jamais. C'est trop long, mieux vaut voir les films. C'est ce que je retourne faire. Si vous êtes capables d'attendre jusqu'à Noël, c'est un cadeau de rêve !

Perspectives du XXIIe siècle (19) : enfin !


Perspectives du XXIIe siècle tombe à pic au moment où le monde semble avoir basculé dans l'absurde. C'était à prévoir. Le système s'épuise. Ce n'est ni la première, ni la dernière manifestation du dérèglement dont nous sommes les auteurs. Comment retourner les évènements en notre faveur ? Transformer une dystopie en utopie ? Avons-nous d'autre choix ?
Aujourd'hui 19 juin, c'est le 19e article que je consacre à mon nouvel album, passant allègrement du projet initial au discours de la méthode, de l'enregistrement du disque à la réalisation des clips vidéo. Ce n'est pas terminé. Je vais continuer à vous bassiner avec ce drôle d'objet puisque s'ouvre maintenant la période "promo", d'autant que d'autres clips sont en cours de réalisation et qu'il y aura des prolongations, entre autres sous la forme d'un film à l'automne.
Malgré une centaine de disques à mon actif, c'est seulement le deuxième album physique "solo" après celui de mon Centenaire, il y a exactement deux ans. Après Birgé Gorgé Shiroc en 1975 (Défense de) et surtout Un Drame Musical Instantané qui aura duré 32 ans jusqu'en 2008, après n'avoir publié presque exclusivement que des albums virtuels sur drame.org depuis le début du nouveau siècle, j'avais décidé de recommencer à fabriquer des disques. En dehors des rééditions sur vinyle ou CD, et sur différents labels, étaient sortis sur le label GRRR mon duo avec Michel Houellebecq (Établissement d'un ciel d'alternance, 2007), le trio El Strøm (Long Time No Sea, 2017) et mon Centenaire (2018). On ne peut pas dire que j'inonde le marché, si ce n'est avec le laboratoire d'improvisation, mais cette collaboration avec une vingtaine d'improvisateurs/trices zélé/e/s est sans "commercial potential" puisque offerte gratuitement en écoute et téléchargement. J'ai néanmoins l'intention de produire un double album rassemblant une pièce phare de chaque rencontre.
J'évoque un disque "solo", mais de même qu'une quinzaine de musiciens/ciennes participaient à mon Centenaire, je suis cette fois épaulé par quatre musiciens exceptionnels, le corniste Nicolas Chedmail, le saxophoniste-clarinettiste Antonin-Tri Hoang, le violoniste Jean-François Vrod et le percussionniste Sylvain Lemêtre. Ma fille Elsa fait une petite apparition et dix-huit survivants de 2152 interviennent, chacun/e dans sa langue maternelle.
Survivants de de 2152 ? Si vous n'avez pas suivi cette drôle d'aventure, il s'agit d'une évocation musicale dans l'esprit des poèmes symphoniques chers à Hector Berlioz ou des Hörspiel pour lesquels les Français n'ont pas de terme comparable. Je résume : les survivants de la catastrophe qui ont élu campement sur les ruines du Musée d'Ethnologie de Genève (le MEG est accessoirement le producteur du CD !) y découvrent les archives sonores des AIMP (Archives Internationales de Musique Populaire) et en particulier le Fonds Constantin Brăiloiu et choisissent de s'en inspirer pour se reconstruire. Je vous renvoie au texte initial pour les détails. J'ai donc continué mon projet d'anticipation entamé sur les dernières pièces de mon Centenaire !


Je me suis ainsi approprié 31 archives de musiques dites traditionnelles enregistrées entre 1930 et 1950 auxquelles j'ai ajouté ma propre vision du futur. Il ne s'agit ni de remix, ni d'orchestration, ni même de recréation, mais d'une œuvre nouvelle obéissant à sa propre logique. J'ai transformé ces musiques, je l'espère, sans les trahir, orientant mon travail sur leur fonctionnalité plutôt que leur origine géographique ou historique, exactement comme Brăiloiu le concevait.
J'ai ensuite demandé à des artistes vidéo de procéder de même, soit de faire du neuf avec du vieux en choisissant chacun/e une ou plusieurs des 16 pièces du disque comme bande-son. Le résultat est au delà de mes espérances. Sonia Cruchon a réalisé Aksak Tripalium et Berceuse ionique, Nicolas Clauss Larmes de crocodile et Éternelle, Eric Vernhes De vallées en vallées, John Sanborn Ensemble Ratatam et d'autres suivront comme Les champs les plus beaux par Valéry Faidherbe ou L'Indésir par Sonia Cruchon.
Cette folle aventure n'aurait pas été possible sans la complicité de Madeleine Leclair, conservatrice du Département d'ethnomusicologie du MEG, responsable des Archives internationales de musique populaire (AIMP) et éditrice du label MEG-AIMP. Avec deux mois de retard, parenthèse partagée par tout le monde, et évitant l'embouteillage de la rentrée de septembre, ce tournant important de mon travail sort enfin !

→ Jean-Jacques Birgé, Perspectives du XXIIe siècle, cd MEG-AIMP, livret de 44 pages, dist. Word and Sound

Photo © Madeleine Leclair

jeudi 18 juin 2020

Perspectives du XXIIe siècle (18) : vidéo "Aksak Tripalium"



Tandis que nous nous approchons de la date fatidique de sortie de mon nouvel album, Sonia Cruchon livre une seconde vidéo que la musique du CD lui a inspirée. C'est aussi la cinquième après sa Berceuse ionique, De vallées en vallées d'Eric Vernhes, Larmes de crocodile de Nicolas Clauss et Ensemble Ratatam de John Sanborn. Le titre Aksak Tripalium est composé de aksak (du turc « boiteux ») désignant un rythme irrégulier, par exemple à 5, 7, 9, 11, 13 ou 15 temps, et de tripalium, travail en latin, qui était un instrument de torture ! La réalisatrice s'appuie surtout sur la notion de travail des différents morceaux que j'ai choisis dans le Fonds Constantin Brăiloiu déposé aux Archives Internationales de Musique Populaire (AIMP) du Musée d'Ethnographie de Genève (MEG). Dans un premier temps les gestes des travailleurs viennent se superposer à une planche d'objets dessinée par le roi des Bamouns (ouest du Cameroun) Ibrahim Njoya, archive supposée retrouvée par les survivants de 2152 sur les ruines du MEG. Suivent les fruits de ce labeur par la poussée de plantes aussi magiques que les illustrations de Ernst Haeckel. Une forte sensualité s'en dégage lorsque la vie reprend après la catastrophe... Nicolas Chedmail à la trompette, aux cor et saxhorn, et Antonin-Tri Hoang au sax alto et à la clarinette basse renforcent la fanfare que j'avais improvisée au clavier, tandis que le percussionniste Sylvain Lemêtre vient prêter main forte à ces évocations entraînantes que je suis allé chercher aux îles Hébrides, en Géorgie et en Macédoine avant de m'y lancer corps et âme...



Jean-Jacques BIRGÉ
AKSAK TRIPALIUM
Film réalisé par Sonia CRUCHON

#7 du CD "Perspectives du XXIIe siècle"
MEG-AIMP 118
Archives Internationales de Musique Populaire
Musée d'Ethnographie de Genève
Sortie le 19 juin 2020

Jean-Jacques Birgé : clavier, cuivres
Nicolas Chedmail : trompette, cor, saxhorn
Antonin-Tri Hoang : saxophone alto, clarinette basse
Sylvain Lemêtre : percussion

Sources musicales :
Gaëls (Hébrides : île de Barra). Chant de travail (tissage du tweed) : "Di Sathuirne ghabhmi mulad" (Samedi j’étais triste). Voix de femmes, 1948
Géorgiens. Danse chantée. Chœur d’hommes. Géorgie occidentale
Serbes de Macédoine (région de Skoplje). Danse des terrassiers. Chœurs d’hommes et deux flûtes (supilki), 1951
Géorgiens. Chant de travail aux champs. Solo et chœur d’hommes. Géorgie orientale

Sources photographiques :
Planche des objets - Dessin d’Ibrahim Njoya
Cameroun, Grassfields, Foumban, Royaume bamun. Vers 1930
Papier à dessin, encre de Chine et crayons de couleur. 75 x 54,5 cm
Don du pasteur missionnaire Jean Russillon en 1966

Formes artistiques de la nature - Ernst Haeckel

Sources cinématographiques :
Archives Prelinger, Shutterstock

#1 du CD "Perspectives du XXIIe siècle"
MEG-AIMP 118, Archives Internationales de Musique Populaire - Musée d'Ethnographie de Genève
Direction éditoriale : Madeleine Leclair
Distribution (monde) : Word and Sound
Sortie le 19 juin 2020
Commande : https://www.ville-ge.ch/meg/publications_cd.php

Tous les articles concernant le CD Perspectives du XXIIe siècle

mercredi 17 juin 2020

Vol pour Sidney (retour)


Il n'y a bien qu'en musique que l'on peut s'envoler aujourd'hui pour où que ce soit ! Pour moi, Vol pour Sidney (aller) et (retour) est un des plus émouvants voyages dans le passé, comme j'en ai pris l'habitude au bord du Chronatoscaphe lorsqu'en 2005 Jean Rochard m'offrit d'écrire et enregistrer tous les interludes des 3 CD qui accompagnaient le vingtième anniversaire du label nato avec comme interprètes Nathalie Richard et Laurent Poitreneaux.
En 2015 j'avais évoqué la réédition du Vol (aller) et raconté mes souvenirs sur les genoux de Sidney Bechet. J'ignore combien sont encore vivants qui l'ont connu et encore moins qu'il a laissé souffler dans son soprano ! Au delà du fait qu'il représente mon plus vieux souvenir musical et l'un des plus anciens de mon enfance, ce (retour) - 28 ans après le disque (aller) - s'ouvre avec Petite fleur composé l'année de ma naissance, chanté par ma fille Elsa accompagnée par Ursus Minor, à mes yeux et mes oreilles comme la résolution de toute ma vie de musicien (extrait en écoute sur le site des Allumés du Jazz !!!).
En 1996 Elsa ouvrait déjà Buenaventura Durruti, un autre album collectif produit par Jean Rochard, dans lequel elle chantait ¡ Vivan las utopias ! écrit par Bernard Vitet et moi-même. Le saxophoniste baryton et soprano François Corneloup était déjà de l'aventure, comme de celle des Chroniques de résistance où Elsa chantait sept chansons bouleversantes dont la Valse macabre (à Germaine Tillion) pour laquelle j'écrivis les paroles...


J'écoute le nouvel album tandis que je retombe en enfance, enfance de l'art, enfance du jazz qui de la Nouvelle Orléans à Paris fait d'inédites escales à New York, Treignac, Meudon, Aix-en-Provence, Sarasota, Créteil et Detroit, sautant de siècle en siècle comme on joue aux puces. J'imagine Sidney, jovial et hilare, écoutant ces réinterprétations de morceaux qu'il a "écrits" ou que Duke Ellington et John Coltrane ont composés en son hommage. Dans ce vaisseau spatial les musiciens et musiciennes invité/e/s traversent les époques par des trous noirs qui communiquent avec notre temps arrêté ou ralenti sans que personne ne le soit. Matt Wilson Quartet, Hymn For Her, Sylvaine Hélary "Glowing Life", Ursus Minor, et en ordre dispersé Nathan Hanson, Catherine Delaunay (qui la première avait eu la sagesse de prendre un billet de retour), Donald Washington, Guillaume Séguron, Don Brian Roessler, Davu Seru, John Dikeman, Simon Goubert, Sophia Domancich, Robin Fincker et forcément Tony Hymas, Grego Simmons, Stockley Williams, Jeff Lederer, Kirk Knuffke, Chris Lightcap, Lucy Tight, Wayne Waxing, Antonin Rayon, Benjamin Glibert, Christophe Lavergne swinguent donc avec passion les blues et morceaux haïtiens, les mélodies ou leurs déconstructions. Les illustrations du beau livret, contenant également photos et témoignages, sont du tout aussi talentueux Johan de Moor, fils de Bob et père de La vache. C'est bientôt l'été et le disque entier est une petite fleur !

Vol pour Sidney (retour), CD collectif, nato, dist. L'autre distribution, sortie le 19 juin 2020

mardi 16 juin 2020

Perspectives du XXIIe siècle (17) : vidéo "Ensemble Ratatam"


John Sanborn est une star de la vidéo. Je craignais qu'il soit débordé après God in 3 persons, le dernier spectacle qu'il a mis en scène à New York avec The Residents. En septembre de l'année dernière, j'avais composé et créé en direct NONSELVES, une heure d'improvisation préparée pour une performance sur les chapeaux de roues à partir de sa création commandée par le Musée du Jeu de Paume. Nous en étions sortis excités comme des puces. Lorsque je l'ai contacté à Berkeley, il a aussitôt choisi d'intervenir sur Ensemble Ratatam, le bouquet final de ma saga d'anticipation, Perspectives du XXIIe siècle (en anglais, Perspectives for 22d Century). L'idée de fermer le ban lui a certainement plu. Comme je l'avais demandé au saxophoniste Antonin-Tri Hoang, au violoniste Jean-François Vrod et au percussionniste Sylvain Lemêtre, je désirais que cette coda soit festive, avec un bémol à la clef, fausse sortie et clap de fin laissant présager que les ennuis allaient recommencer. J'avais choisi le titre de cette seizième pièce à partir d'un calembour inspiré par les deux bourrées berrichonnes. Dans la partie ivoirienne, Antonin, avec son envolée lyrique plus folle que nature, fait bouger mes zygomatiques comme lorsque j'écoute Music Matador par Eric Dolphy. Et John Sanborn a tout compris, s'appuyant sur tout ce que s'était passé ou se passerait, pour faire sans blanc, et en couleurs, soit une analyse grinçante de la manipulation dont nous sommes tous et toutes victimes depuis le début. Le temps s'écoule et s'écroule, les masques ne tomberont donc pas de sitôt, mais la ruche nous sauvera si nous la protégeons et les corps dessineront des fleurs hypnotiques. Si les colombes sont claires les questions restent entières... Sur les ondes d'un autre monde, combien de fois devrai-je le répéter ? Autant qu'à m'en saouler de lumière !


Jean-Jacques BIRGÉ
ENSEMBLE RATATAM
Film réalisé par JOHN SANBORN

Jean-Jacques Birgé : synthétiseur, harmoniseur
Antonin-Tri Hoang : saxophone alto, clarinette basse
Jean-François Vrod : violon
Sylvain Lemêtre : percussion

Sources :
Africains (Côte d’Ivoire). Chant de divertissement. Chœur d’hommes et harpe fourchue dyulu, bouteille frappée, 1952
Français (Berry). Bourrées (vielle), 1948

#16 du CD "Perspectives du XXIIe siècle"
MEG-AIMP 118, Archives Internationales de Musique Populaire - Musée d'Ethnographie de Genève
Direction éditoriale : Madeleine Leclair
Distribution (monde) : Word and Sound
Sortie le 19 juin 2020
Commande : https://www.ville-ge.ch/meg/publications_cd.php

Tous les articles concernant le CD Perspectives du XXIIe siècle
et toutes les vidéos sur Vimeo réalisées par Sonia Cruchon, Eric Vernhes, Nicolas Clauss, John Sanborn, Valéry Faidherbe...

lundi 15 juin 2020

Disques hors normes


Après un séjour au bord de la mer j'oublie un peu les articles que j'avais sur le feu, mais la projection du film Hors normes d'Olivier Nakache et Éric Toledano m'a rappelé que j'avais reçu du label La Belle Brute trois vinyles intéressants dans le même paquet que Cosmic Brain de Fantazio et les Turbulents.
"La Belle Brute c’est un collectif d’amis aux parcours personnels convergents, entre musique, psychiatrie et art brut : d’abord comme collection spécifique du label Vert Pituite La Belle autour des Pratiques Brutes de la Musique, mais aussi comme organisateur d’événements, concerts, performances ou tables rondes, avec des structures amies et même en tant que collectif sonore. Côté édition, à ce jour, deux double Vinyls et un CD de Jean-Marie Massou, un 10inch de Peür coproduit avec Les Potagers Natures et ce dernier 10inch d’Alex Barbier et Pascal Comelade ainsi que plein de projets à venir ! Côté concerts, des artistes tels que Space Lady, Jean-Louis Costes, Les Harry’s, Astéréotypie, Humming Dogs, Pierre Bastien, Frédéric Le Junter, André Robillard, Harry Merry ou Choolers Divisions ont été invité par le collectif à jouer sur Lille. Côté création enfin, le collectif joue régulièrement avec la jeune artiste autiste Lucile Notin-Bourdeau (résidence en Fonderie - Le Mans en 2017, au LaM de Villeneuve d’Ascq en 2019)."
O.R.G. est un disque de musique répétitive pour orgues limonaires Mortier. Comme beaucoup de projets minimalistes récents, les compositions de Puce Moment (Pénélope Michel et Nico Devos) ressemble à une infusion de Moondog sur rythmes binaires. Si je me souviens de mon concert interrompu à la clinique anti-psychiatrique de La Borde en 1975, je dirais qu'il a tout pour "développer une surface hystérique", ce qui n'est pas pour me déplaire ! Les reprises de chansons de Lucienne Boyer ou Georges Van Parys par le dessinateur de BD Alex Barbier accompagné par Pascal Comelade sont de sombres évocations de filles perdues par un drôle de gars "chanteuse réaliste" en bas résille. Alex Barbier est mort asphyxié dans son appartement le 26 janvier 2019.
Mais c'est le troisième vinyle que je trouve véritablement bouleversant. Jean-Marie Massou, disparu à la fin du mois dernier (décidément !), a investi la citerne de Coulanges-La-Vineuse dans laquelle, à la fin des années 70, il s'enregistre sur cassette chantant ou frappant les parois à coups de pierre. Les souvenirs musicaux de son enfance, chansons populaires et traditionnelles, ses complaintes, ses messages à l'humanité tirent leur ivresse de l'imposante réverbération de la citerne géante. Depuis, l'artiste vivait isolé en pleine forêt du Pays Bourian créant une "œuvre-monde sidérale et sidérante" à base de centaines de cassettes et de pierres gravées au milieu de gravats issus des galeries souterraines qu'il creuse sans cesse. On pense forcément à Artaud, Wild Man Fisher ou le facteur Cheval. Dans la citerne un extrait capté à la radio ou la moindre incantation résonnent comme une nouvelle liturgie. En 2010, Antoine Boutet lui avait consacré le documentaire intitulé Le Plein Pays.


Je reviens au film de Nakache et Toledano, magnifiquement interprété entre autres par Vincent Cassel et Reda Kateb et nettement plus réussi que leurs précédents succès, Intouchables et Samba, que j'avais trouvés grossièrement démagogiques. Aborder l'autisme en en faisant une comédie dramatique n'était pas chose facile et les spécialistes n'ont pas manqué d'attaquer ce film grand public. Il n'en reste pas moins qu'il n'est jamais larmoyant, et que s'il juge, ce n'est que la scandaleuse démission des institutions face aux cas prétendument désespérés. Hors normes effleure aussi le statut des jeunes des cités, ce qui n'est pas sans énerver les donneurs de leçons qui n'apprécient pas que des saltimbanques marchent sur leurs plates-bandes. Le film, drôle et sensible, irritera donc celles ou ceux qui confondent une œuvre de fiction avec la réalité, ou un spectacle de divertissement avec une thèse de troisième cycle.

→ Puce Moment, O.R.G., LP La Belle Brute 15€ (7€ en numérique)
→ Alex Barbier, Chante, LP25cm La Belle Brute 12€ (7€ en numérique)
→ Jean-Marie Massou, La Citerne de Coulanges, 2LP La Belle Brute 20€ (10€ en numérique)
→ Olivier Nakache et Éric Toledano, Hors normes, DVD Gaumont 19,99€

dimanche 14 juin 2020

Ornette Coleman et Novembre (+ archives)


Je retrouve un article du 26 octobre 2006 sur Ornette Coleman tandis que je découvre le concert du groupe Novembre intitulé Ornette / Apparitions filmé en 2016 à La Dynamo de Pantin pendant le festival Banlieues Bleues par Stéphane Jourdain. Antonin-Tri Hoang (sax alto, clarinette), Romain Clerc-Renaud (piano, claviers), Thibaut Cellier (contrebasse) et Elie Duris (batterie) avaient invité Louis Laurain (trompette), Pierre Borel (sax alto), Yann Joussein (batterie), Geoffroy Gesser (sax ténor) et Isabel Sörling (chant) à se joindre à leur quartet. Jouant moi-même ce soir-là, j'avais vivement regretté de n'avoir pu y assister. Ce n'est pas ce qu'il est coutume d'appeler free jazz qui m'enthousiasme le plus dans cette création en hommage à Ornette Coleman, mais les passages que l'imagination rend innommables, ou plus exactement la liberté de prendre la tangente. Comme chez le compositeur américain, c'est l'adjectif libre qui "conte", le jazz obéissant alors à une culture précise, essentiellement afro-américaine, dont quelques composantes ont été adoptées ici et là sur la planète pour qu'il devienne un concept abstrait, une attitude plus qu'un style particulier... Le film est visible ici gratuitement jusqu'au 17 juin !

NOVEMBRE - Ornette / Apparitions from lahuit on Vimeo.

ORNETTE : MADE IN AMERICA

En passant devant la Downtown Music Gallery à New York, je ne m'attendais pas à trouver le film que Shirley Clarke (1919-1997) réalisa sur Ornette Coleman (1930-2015). Le montage de ce qui s'avérera être le dernier film de Shirley Clarke s'acheva en 1985 après vingt ans de travail. Le son de la copie DVD (synergeticpress) n'est pas parfait, mais on peut y voir et entendre une quantité d'extraits depuis les groupes d'Ornette à l'Orchestre Symphonique de Fort Worth, la ville natale du compositeur texan, jouant son fameux Skies of America. Les témoignages sont émouvants : William Burroughs, Brion Gysin, George Russell. (on se souvient du passage improvisé du philosophe Jacques Derrida venu rejoindre Ornette sur la scène de la Villette en juillet 97 et hué par la foule inculte). Le montage joue d'effets rythmiques, de colorisations, d'annonces sur écran roulant, de reconstitutions historiques avec Demon Marshall and Eugene Tatum jouant les rôles du jeune Ornette... Le film est tendre, vivant.
L'affirmation des titres des albums d'Ornette m'a tout de suite impressionné : Something Else, Tomorrow Is The Question!, The Shape Of Jazz To Come, Change Of The Century, Free Jazz, The Art Of The Improvisers, Crisis, Science Fiction jusqu'au dernier, Sound Grammar, qui continue à développer le concept colemanien de musique harmolodique que je n'ai jamais très bien compris, mais qu'importe le flacon pourvu qu'on ait l'ivresse, la musique d'Ornette possède quelque chose d'unique, une fougue sèche, un lyrisme sans concession, une urgence durable. Je reste froid devant sa théorie comme je l'étais devant les élucubrations pseudo philosophiques de Sun Ra, mais encore une fois, qu'importe, puisque la musique nous précède et que nous en sommes réduits à lui courir après. Son dernier album est une des plus belles expressions de la vivacité de la musique afro-américaine comme son Skies of America rappelle encore le fondateur de la musique contemporaine américaine, Charles Ives. Ornette joue de l'alto, peut-être le seul à la hauteur de l'oiseau Parker, du violon et de la trompette. Sur Sound Grammar il est accompagné à la batterie par le fiston Denardo qui a grandi depuis le tournage, et deux basssites, Gregory Cohen et Tony Falanga.
Il y a chez Ornette quelque chose qui déborde du jazz, un sens de la composition unique comme chez Ellington, Mingus ou Monk, un appel des îles qui pousse irrésistiblement à danser malgré l'atonalité relative des mélodies et les flottements rythmiques. Si on lui doit le terme free jazz, il est aussi probable que toute cette musique changera définitivement de couleur lorsqu'Ornette rendra les armes.

P.S.: Ornette Coleman mourut à NewYork le 11 juin 2015 à l'âge de 85 ans
Le film de Shirley Clarke est sorti en DVD dans la collection Out Loud de Blaq Out le 2 mai 2017

CALQUES DE NOVEMBRE, DÉJÀ ET ENFIN


Article du 15 septembre 2015

Il y a déjà quatre ans le jeune saxophoniste Antonin-Tri Hoang rêvait d'enregistrer avec le quartet Novembre, mais son producteur d'alors lui conseilla de commencer par un duo avec un pianiste, de préférence confirmé ! Ainsi naquit le délicat et subtil Aéroplanes, une petite merveille d'intelligence avec Benoît Delbecq au piano (souvent) préparé.
Calques sort enfin, musique d'ensemble réunissant Antonin-Tri Hoang au sax alto, Romain Clerc-Renaud au piano, Thibault Cellier à la contrebasse et Elie Duris à la batterie. Or les débuts discographiques de Novembre sonnent incroyablement matures, voire une sorte de chant du cygne du jazz comme si son histoire était arrivée à son terme. Heureusement, comme sous la plume et les anches d'un Ornette Coleman, le dragon renaît de ses cendres pour donner naissance à une musique nouvelle où la composition musicale organise et cadre les complices improvisations d'un quartet si soudé qu'il frise l'explosion. Le dynamitage des structures passe en effet par un astucieux jeu de miroirs où les images se décomposent en pièces d'un puzzle sans cesse reconstitué. Au gré des jours et des nuits les couches se superposent, se frottent et se fendent pour former une matière quasi indestructible, agglomérat d'une intensité incroyable où les mélodies et les rythmes s'entremêlent et s'assemblent comme les atomes d'une nouvelle molécule à laquelle ils ont donné le nom de Novembre.

Novembre, CD Calques, pochette cousue main avec calques de couleur par Lison de Ridder, Label Vibrant LV013 (contact)

samedi 13 juin 2020

Faut de tout pour faire un monde ! [archive]


Article du 10 janvier 2007

Ce n'est pas parce que l'on fait de la musique brintzingue que l'on n'apprécie pas les tubes qui marchent ou font danser. Ce n'est pas parce que l'on fait du cinéma expérimental que l'on n'aime pas se vautrer devant un gros film d'action hollywoodien ou une bluette à l'eau de rose. À la fin du sublime film de Jean Renoir, La chienne, à Michel Simon avouant "J'ai été marchand d'habits, trimardeur, ivrogne, voleur, et pour commencer... assassin !", Gaillard répond : "... faut de tout pour faire un monde !". C'est vrai dans les deux sens , car pour qu'une société perdure, elle a besoin de ses marges et de ses empêcheurs de tourner en rond. Pourquoi la plupart des spectateurs craignent-ils ce qui dérange et vous oblige à réfléchir ? Et si nous rêvons de changer le monde, ne faut-il pas avant tout nous donner les moyens de transmettre et, au-delà, d'être compréhensibles ?
En discutant avec des amis, je me rends compte à quel point notre univers culturel est un tout petit monde. Ce qui me paraît classique leur semble terriblement moderne. La moindre dissonance musicale stresse tant d'auditeurs qui risquent aussi de prendre la plus élémentaire réflexion cinématographique pour une "prise de tête". Le dogme est là, ancré en nous : la mélodie tient le haut du pavé et un film doit raconter une histoire. À l'aube du XXIème siècle, le XXème n'est toujours pas assimilé. Mes amis sont des personnes cultivées qui sortent au cinéma, vont au spectacle, lisent et regardent peu la télévision. On est donc loin de l'univers de la Star Academy. Pourtant l'art moderne et contemporain représente souvent une agression. Craindrait-on les images critiques du monde dans lequel nous évoluons ? Rechercherait-on, avant tout, à nous distraire pour oublier les tracas de la journée ? Confusion du "nous" et du "on" : nous sommes l'un et l'autre. Combattants fatigués et rêveurs vigilants, au choix, selon les instants. Partout sur le territoire existent pourtant des poches de résistance. La publicité faite à ces marges, dans certains quotidiens comme Le Monde ou Libération, est paradoxalement disproportionnée en regard de notre champ d'action réel. Nos succès sont négligeables si on compare les ventes de nos disques, le nombre d'entrées en salles de cinéma ou la fréquentation de nos spectacles avec ce que consomme régulièrement le grand public. La vitesse de communication s'accroît exponentiellement, mais la distance entre la création et sa réception fait de même. Plus d'un siècle nous sépare. Une énigme.
L'éducation artistique est défaillante. La télévision est de plus en plus rétrograde. Nous vivons dans un monde de plus en plus uniforme malgré les possibilités qu'il offre. Il n'existe aucun accompagnement qui permette de fournir des clefs pour accéder à ce qui interroge. Tout le monde trouve Au clair de la lune exemplaire parce qu'on nous l'a seriné depuis notre tendre enfance. Cocteau disait que le public préfère reconnaître que connaître.
Confusion. Quelle est la place de l'art dans un vieux monde qui joue les jeunots, mais ne convainc plus personne ? Ce n'est pas une question de communication, c'est la nature-même des œuvres qui est en question.

vendredi 12 juin 2020

Perspectives du XXIIe siècle (16) : interview RTS


À peine le communiqué de presse envoyé, voici une petite interview enregistrée par Michel Masserey sur la RTS (Radio Télévision Suisse) à propos de la sortie imminente de mon nouvel album produit par le MEG (Musée Ethnographique de Genève)...



Le CD Perspectives du XXIIe siècle sort le 19 juin, mais déjà les vidéos de Berceuse ionique réalisée par Sonia Cruchon, De vallées en vallées par Eric Vernhes et Larmes de crocodile par Nicolas Clauss sont en ligne. D'autres de John Sanborn, Valéry Faidherbe, etc. suivront...

Tous les articles concernant le CD Perspectives du XXIIe siècle

Michèle Buirette fait chanter les écoliers du Finistère


La chanson dite engagée rime toujours avec résistance. Aujourd'hui le rap en est la forme la plus prisée par les adolescents et les jeunes adultes pour crier leur colère contre une société qui leur réserve un avenir de plus en plus étriqué. Notre héritage culturel, dont la chanson française avec ses origines régionales est un des magnifiques fleurons, résiste pourtant bien au matraquage anglo-saxon du soft power. Dans le meilleur des cas l'un et l'autre se complètent, mais chez les jeunes enfants le chant choral offre une ouverture formidable vers le monde de la musique, langage universel, esperanto mélodique et harmonique pouvant porter des paroles pleines d'espoir.
En écrivant paroles et musique de dix chansons pour les écoliers de 8 classes de CM1 et CM2 du Finistère, l'accordéoniste Michèle Buirette fait œuvre de salut public. Puisque la plupart des politiques semblent ignorer la catastrophe écologique qui nous pend au nez si on ne s'y attaque pas à bras le corps, les citoyens et les artistes s'emparent des moyens dont ils disposent pour devenir les lanceurs d'alertes qui dérangent tant ceux qui nous gouvernent. Les chansons pleines de tendresse de Michèle Buirette continueront à circuler ainsi de classe en classe, d'autant que sur la partie CD-Rom du CD ont été enregistrés les accompagnements instrumentaux des dix chansons dont Jacky Molard a signé les arrangements. S'il a également assuré l'enregistrement et le mixage, il joue ici du violon, de la guitare, de la mandoline, tandis que Linda Edsjö est au vibraphone et Hélène Labarrière à la contrebasse. Le projet n'aurait pu exister sans l'investissement de Gwen Gourlaouen qui l'a porté depuis 2017 et enregistré les enfants dans les classes, ainsi que Hervé Collé, autre conseiller pédagogique en éducation musicale du Finistère, et évidemment tous les enseignants.


Avec Les oiseaux de passage, La fleur du désert, Le loup ou La grande Arche l'album intitulé Migra'son fait référence aux migrants dont les frêles esquifs portent d'autres enfants fuyant leurs pays hostiles, souvent chassés par le dérèglement climatique. Le pélican du Bayou, Tiari, Les oursons, Rocko le perroquet rappellent également le danger imminent de la montée des eaux, sujet cher à Michèle Buirette puisqu'elle participe chaque année activement au Festival Si la mer monte qui se tient à L'île Tudy, presqu'île magique où elle vit plus de la moitié de l'année. Les chansons sont drôles et généreuses, porteuses de solidarité et d'espoir pour les nouvelles générations qui s'annoncent. Si les chanteurs et chanteuses en herbe, qui ont travaillé avec l'autrice-compositrice, n'ont pas le professionnalisme des maîtrises chorales, leur entrain respire l'air frais du large, une franchise rappelant les chants solidaires des sardinières et des ouvrières du siècle dernier quand la Bretagne était maintenue dans la pauvreté par l'État centralisateur. Les petits solistes sont particulièrement émouvants, mais c'est l'ensemble qui séduit surtout.


Suite au succès de cette expérience excitante, Michèle Buirette est sollicitée régulièrement pour inventer de nouvelles chansons de lutte pour un monde meilleur et plus juste. Ainsi, pendant le confinement, les écoliers de L'île Tudy ont enregistré chacun/e chez soi Les rougets (de l'île) pour réclamer l'ouverture d'une troisième classe, un demi-poste en plus pour la rentrée de septembre 2020. Et les parents d'élèves de réaliser un clip vidéo ! Depuis toujours, les chansons ont eu un impact considérable dans les luttes, parce que leur poésie porte un message métaphorique ou explicite et qu'elles se chantent ensemble avec du cœur. Encore aujourd'hui certaines me font monter les larmes aux yeux...

→ Michèle Buirette, Migra'son, contact La clé des chants ou dist. Victor Mélodie (quelques extraits sur leur site !), 15€

jeudi 11 juin 2020

Harry Partch [archives]


Articles des 20 octobre 2006 et 16 juin 2016

Première découverte à la boutique Downtown Music Gallery sur la Bowery entre la 2ème et la 3ème rue, un dvd d'Harry Partch édité par Innova à St Paul, ville jumelle de Minneapolis. J'avais acheté le coffret Columbia Delusion of the Fury en 1971 chez Givaudan, boulevard Saint-Germain. Les deux 33 tours étaient accompagnés d'un troisième où Harry Partch décrivait 27 des instruments uniques qu'il construisit pour créer son propre univers musical. Combien d'heures ai-je rêvé devant les photos qui montraient d'énormes marimbas, des arbres où pendaient des cloches de verre, des claviers de bambous et ses Chromelodeons, harmoniums accordés comme tout le reste selon un principe d'octave à 43 microtons !
Leur beauté sculpturale respirait le bois ciré et la musique rappelait un monde perdu entre l'Asie et l'Océanie. Leurs noms mêmes étaient facteurs de rêve : Crychord, Marimba Eroica, Boo, Cloud Chamber Bowls, Spoils of War... Leur accord s'approchait d'un système naturel, loin du tempérament que Partch trouvait complètement faux.
Dans la foulée, je dénichai ses précédents enregistrements parus sur le label CRI (dont certains depuis édités en CD). The Letter, chantée par le compositeur lui-même de sa voix de vieil homme, m'impressionna particulièrement. Partch dirigeait le Gate 5 Ensemble, tandis que son dernier opéra suivait la baguette de son disciple, le percussionniste Danlee Mitchell, qui continue encore à jouer ses œuvres.
Partch (1901-1976) est un de ces américains iconoclastes, souvent autodidactes, qui se sont inventés un monde à part, comme Conlon Nancarrow ou Sun Ra. Comme Nancarrow construisait ses pianos mécaniques, il dût se fabriquer ses propres instruments pour jouer sa musique microtonale dont les rythmes rappellent souvent d'obscurs rituels. Il appartient aux pionniers dans la lignée d'un Edgar Varèse (Ionisation !) ou Charles Ives (pièces en quarts de ton) et influença d'autres Californiens comme Henry Cowell, Lou Harrison et John Cage.
Quelle surprise de découvrir 35 ans plus tard, les images de Delusion of the Fury: A Ritual of Dream and Delusion filmé en 1969 et le Portrait que lui consacre Stephen Pouliot (1972). Les bonus sont aussi exceptionnels, puisqu'on retrouve le commentaire de Partch sur ses instruments, illustré de nombreuses photos (1969), des extraits de Revelation in the Courthouse Park (1960) et la recette gourmande de la confiture de pétales de rose par le compositeur en cuisine (1972). Le documentaire The Dreamer that Remains (1972) est exceptionnel par les documents qu'il propose. Partch parle, joue, chante, construit, scande... Le compositeur propose une vision contemporaine du monde allant chercher ses racines dans la Grèce Antique, les rythmes du gamelan et les sables du désert.

DELUSION OF THE FURY, HARRY PARTCH REVU PAR HEINER GOEBBELS


Alors fan de Frank Zappa et Sun Ra, j'ai découvert Harry Partch en 1971 avec l'enregistrement de l'opéra Delusion of the Fury grâce à François qui tenait le magasin de disques Givaudan au coin du boulevard Saint-Germain et de la rue de Luynes. J'ai depuis acquis la majorité de sa discographie et les deux DVD passionnants qui lui sont consacrés. Je suis également Heiner Goebbels depuis le Festival de Victoriaville au Québec où nous jouions tous les deux en 1987. C'est un des rares compositeurs du label ECM avec Michael Mantler qui attire encore ma curiosité. C'est dire si je suis impatient de découvrir cette re-création rendue possible par la fabrication de copies des instruments originaux, dans une mise en scène différente de celle de Partch, sous la responsabilité du compositeur allemand.


L'œuvre présentée samedi soir en création française à la Grande Halle de La Villette par l'Ensemble Musikfabrik porte en sous-titre A Ritual Of Dream And Delusion. Toute la musique de Partch semble un rituel pour conjurer ses déceptions. Avec cette farce il fustige l'injustice et le rejet dont il fut victime une grande partie de sa vie tout en se moquant de la colère humaine. Après la dépression de 1929, il partit sur les routes pendant une dizaine d'années, ou plutôt sur les rails puisqu'il partagea la vie des hobos, SDF vagabondant de ville en ville en empruntant les trains de marchandises qui sillonnaient les États Unis. Clochard céleste sans lien direct avec Kerouac et la Beat Generation, il n'est pas sans rappeler Moondog, un autre minimaliste américain ayant influencé quantité de compositeurs répétitifs à sa suite.


Mais la musique de Harry Partch (1901-1974) est unique, d'abord parce qu'il travaille la micro-tonalité selon l'octave à 43 tons inégaux d'après les harmoniques naturelles, ensuite parce qu'il dut inventer des instruments qui permettent de la jouer. Ses chromélodéons, chambres de nuages, pertes de guerre, boos, Marimba Eroica, Marimba Mazda, Zymo-Xyl, gongs en cône, etc. me faisaient rêver. Plus tard j'eus la chance de jouer aussi sur une lutherie originale grâce aux instruments inventés par Bernard Vitet et Nicolas Bras, ou programmés par Antoine Schmitt et Frédéric Durieu. Partch note les intonations des voix du quotidien sur les portées comme le firent nombreux compositeurs avant lui et que Steve Reich reprendra avec succès. Influencé lui-même par le théâtre grec, l'Afrique et le Japon il compose des œuvres où les claviers de percussion et les cordes tiennent une place prépondérante. Delusion of the Fury est sorti la même année que l'opéra de Carla Bley, Escalator Over the Hill, mais ce dernier était cantonné au disque, tandis qu'il existait des images de celui de Partch. Les danses, le décor et la lumière participent ainsi au spectacle vertigineux du rituel païen.

mercredi 10 juin 2020

Neil LaBute, un réalisateur américain méconnu [archives]


Articles du 8 septembre, 15 août, 15 décembre 2006, 11 juin 2007

NURSE BETTY

L'excellent scénario de Nurse Betty (Prix à Cannes en 2000) est servi par des acteurs remarquables. Il faut cela pour nous faire avaler cette histoire de fous devenue tellement vraisemblable et banale qu'après la projection nous étions tous devenus un peu schizos. Nurse Betty est une comédie hilarante, dont la brutalité éphémère peut être difficile à regarder tant les ressorts dramatiques qui la soutiennent doivent être solides pour que l'intrigue soit crédible. L'énigme réside surtout dans la confidentialité en France d'une telle réussite. Le dvd est vendu une bouchée de pain (entre 1 et 10 euros !). Renée Zellweger y est beaucoup plus intéressante que dans les Bridget Jones qui ont fait sa renommée, Morgan Freeman et Chris Rock ont un jeu étonnamment sobre, Gregg Kinnear a un rôle tout en finesse, pas plus facile à interpréter que tous les personnages du film. Un étrange site mormon auquel semble rattaché le réalisateur Neil LaBute (En compagnie des hommes, Entre amis et voisins, Possession, Fausses apparences...) divulgue sa biographie.

ENTRE VOISINS ET AMIS / FAUSSES APPARENCES


J'ai depuis reçu des États Unis les DVD de deux autres films, Your Friends and Neighbours (Entre voisins et amis, 1998) et The Shape of Things (Fausses apparences, 2003). Nous sommes en présence d'un véritable auteur, auteur de théâtre d'abord, car Neil Labute adapte souvent ses propres pièces à l'écran, comme Bash: Latter-Day Plays transposé pour la télévision. En recherchant des informations sur le Net, je découvre que le réalisateur est très imprégné de son appartenance à l'Eglise de Jésus-Christ des Saints des Derniers Jours, un culte américain qui échappe certainement aux lecteurs français comme moi. En essayant de comprendre en quoi consiste les croyances des Mormons, on s'aperçoit que Neil Labute est un sacré rebelle qui fait exploser les fondements mêmes de son église comme la loi de chasteté, l'homosexualité et surtout "l'abstinence de rapports sexuels sauf entre un homme et une femme légalement mariés" ! Il semble en effet peu probable que ses films soient des dénonciations de la liberté sexuelle ; ils montreraient plutôt, et de façon extrêmement critique, la différence entre les hommes et les femmes. Je les vois comme des blasphèmes, provocateurs aussi bien pour sa congrégation que pour qui que ce soit, même les spectateurs les plus athées. Cela vaudra évidemment au réalisateur d'être mis à l'écart par ses Mormons. Aux USA, ses films ont toujours été controversés, certains voyant par exemple dans In the Company of Men une apologie de la misogynie, d'autres du féminisme. Ses œuvres suivantes ne laissent aucun doute de ce côté là, mais interroge la cruauté de son regard sur la faiblesse des hommes et la puissance des femmes. Les hommes restent des petits garçons, assez lâches, tandis que les femmes gardent la tête froide, manipulatrices libérées de leur désir. Le sado-masochisme semble sous-jacent. Les jeux de l'amour mis en scène par Labute sont sans hasard. Les parties carrées n'y sont pas rares. Ses personnages ont du mal à trouver leur équilibre dans une société hypocrite qui a faussé la donne.
Si Your Friends and Neighbours est dépourvue de musique et que tout se joue dans une espèce de silence morbide, chaque nouvelle séquence de The Shape of Things est ponctuée par les chansons d'Elvis Costello. Ici, pas de sirop à l'américaine. Ni dans la bande-son, ni dans les propos. Si Nurse Betty reste mon préféré (le seul dont il n'a pas écrit le scénario et le plus drôle), je suis resté abasourdi par The Shape of Things. Les scénarios sont toujours riches en rebondissements (j'évite toujours ici de les déflorer), les acteurs formidables.

COMME ELLE DÉRANGE LA COMPAGNIE DES HOMMES


Les critiques étaient partagées entre le clan de ceux qui y voient un film misogyne et celui de ceux qui prennent In The Company of Men pour un brûlot féministe. Ce n'est ni l'un ni l'autre, LaBute s'en fiche, il dessine seulement un portrait lucide des hommes et de leur façon vicieuse de penser et d'agir, et comme tous ses films, il dérange. Les suivants mettront tous en scène le rapport de forces qui régit les deux sexes. Le remarquable The Shape of Things (Fausses apparences, 2003) est d'ailleurs le renversement exact de celui-ci (1997), une femme y manipulant un homme jusqu'à en faire sa chose, avec une structure du récit assez semblable. Cette fois, les têtes de chapitre sont ponctuées de percussions rituelles avec un sax free érectile. Les films de LaBute ne sont pas roses, ils sont même très noirs. La cruauté des rapports, le sadomasochisme qui les sous-tend, l'impuissance et le pouvoir sont des thèmes qui mettent forcément mal à l'aise le spectateur comme un Pasolini savait le faire. Je n'aime pas raconter un film ni le dévoiler, espérant que mes lecteurs iront le voir les yeux fermés et qu'il les leur ouvrira avec sa lame acérée de chien andalou. Il est probable que ce sont des films qui devraient plaire aux filles qui doivent chaque jour se fader la compagnie des hommes, mais il serait salutaire que les garçons apprennent aussi à se regarder dans le miroir du cinématographe. Et les rôles peuvent s'inverser !

THE WICKER MAN


Je n'ai jamais autant lu de critiques assassines sur le site américain Amazon qu'à propos du dernier film de Neil LaBute avec Nicolas Cage, The Wicker Man (L'homme d'osier), mais je m'en suis méfié tant les films de ce réalisateur sont controversés, générant chaque fois des interprétations contradictoires. Remake d'un film anglais de série B signé Robin Hardy en 1973, LaBute en a féminisé le scénario, mettant en scène la revanche des femmes sur les hommes, une constante de son œuvre. Il est compréhensible que les ligues morales américaines voient d'un mauvais œil les provocations du cinéaste mormon. Si la cruauté des femmes s'exerce ici symétriquement par rapport à ce qu'elles ont subi depuis le procès des sorcières de Salem, n'est-ce pas une manière de souligner celle des hommes, celle-ci bien réelle et pérenne ?
Ce film, du genre fantastique, n'est pas le meilleur de son auteur, mais il éclaire la démarche extrêmement originale de ce cinéaste et homme de théâtre quasi méconnu en France. Il y sortira d'ailleurs le 15 août prochain, jour de l'Assomption, amusante coïncidence puisque la communauté de Summersisle Island célèbre la mort et la renaissance (les Protestants ne peuvent souscrire à cette fête qui glorifie Marie, et je me demande bien dans quel état laïque nous vivons) ! Comme le savent probablement mes lecteurs, la religion n'est pas ma tasse de thé. Cet opium du peuple ne me fascine pas plus que les manipulations du nouveau dieu qu'incarne la télévision. Les fantasmes du personnage joué par Nicolas Cage permettent d'évoquer notre monde, machiste et brutal, englué dans de prétendus bons sentiments.
Le dvd (zone 1) propose deux versions. La version de la face A du disque est augmentée d'une scène violente exclue des salles américaines. Mais, chose étonnante, cette version expurgée de la scène censurée propose une coda supplémentaire offrant un intéressant rebondissement. En assistant au racolage d'un nouveau jeune policier dans un bar, on comprend l'identité de la prochaine victime, à sacrifier dans quelques années, lorsqu'il sera mûr !

P.S.: j'ai ailleurs évoqué le thriller Lakeview Terrace, l'hilarant remake Death at a Funeral (ce n'est pas tous les jours que l'on rit à ce point !) ou les toujours aussi incisifs Some Velvet Morning et Dirty Weekend...

mardi 9 juin 2020

Violence des échanges en milieu tempéré [archive]


Article du 30 août 2006

J'aime bien les titres composés dont il est souvent difficile de se souvenir, comme Beau temps mais orageux en fin de journée, Extension du domaine de la lutte, Établissement d'un ciel d'alternance, Eternal Sunshine of a Spotless Mind, Faut pas prendre les enfants du Bon Dieu pour des canards sauvages, We're Only in It for the Money, Gruppo di famiglia in un interno, etc. Lina Wertmüller est la championne avec Film d'amore e d'anarchia, ovvero 'stamattina alle 10 in via dei Fiori nella nota casa di tolleranza...', Travolti da un insolito destino nell'azzurro mare d'agosto, La fine del mondo nel nostro solito letto in una notte piena di pioggia, Fatto di sangue fra due uomini per causa di una vedova - si sospettano moventi politici, Scherzo del destino in agguato dietro l'angolo come un brigante da strada, Notte d'estate con profilo greco, occhi a mandorla e odore di basilico, Metalmeccanico e parrucchiera in un turbine di sesso e di politica...
En changeant habilement le titre de son premier long-métrage initialement appelé Organisation, Jean-Marc Moutout dresse parfaitement le paysage social du monde du travail aux prises avec le cynisme du capital. Filmé comme une comédie dramatique, c'est en réalité un drame qui se joue lorsqu'un jeune ingénu est engagé pour réaliser un audit sur une usine de métaux en but au rachat par une société plus importante. Le casting est si réussi, le mécanisme si précis que Moutout peut parler de "fiction documentée". Le film est devenu un incontournable dans toutes les boîtes de consulting, que ça les arrange ou pas. Je l'avais vu à sa sortie en 2004. Il existe en double DVD avec les courts métrages de Moutout, Tout doit disparaître et Électrons statiques ainsi qu'un documentaire inédit, Par Ici la sortie. C'est probablement l'un des meilleurs films français de ces dernières années, le genre de truc que la télévision devrait produire, question de salubrité publique. Il ne s'agit pas seulement de la restructuration d'une entreprise mais de la façon dont chacune et chacun prend la vie et considère le travail. La fin laisse d'ailleurs à chaque protagoniste le soin de s'inventer un avenir, dépression ou joie de vivre, combat ou compromission...

lundi 8 juin 2020

Perspectives du XXIIe siècle (15) : vidéo "Larmes de crocodile"


J'ai choisi de publier les vidéos des différents réalisateurs qui ont adopté mes Perspectives du XXIIe siècle dans l'ordre d'arrivée plutôt que dans celui du disque. Si vous me suivez, vous expérimenterez la surprise que j'ai rencontrée depuis le mois de mai à chaque nouvelle livraison. Elle se propagera probablement jusqu'en septembre. Plus tard, avec Sonia Cruchon qui initia ce projet pharaonique, nous rassemblerons toutes les séquences pour en faire un film à l'image de mon petit opéra contant l'histoire des survivants de 2152 qui décidèrent de se reconstruire à partir des archives sonores découvertes sur les ruines du musée où ils avaient élu campement. Si le Fonds Constantin Brăiloiu fut largement mis à contribution pour le CD, le nouveau récit s'appuiera cette fois sur les vidéos, qui prennent de saines latitudes par rapport au cahier des charges initial !
Pour avoir longtemps collaboré avec Nicolas Clauss au début du XXIe siècle, je suis enchanté qu'il ait accepté de mettre en images Larmes de crocodile. À partir d'une séquence très courte, trois ou quatre secondes mises en boucles bègues, il plonge dans la civilisation pré-Covid, juste avant la bascule qui sonnera la fin de l'ère Bernays. Soixante dix ans après Brăiloiu et cent quarante avant la catastrophe, soit au tiers de la distance temporelle, les New Yorkais qu'il scrute avec sa machine de Stutter ne semblaient pas imaginer ce qui leur pendait au nez. On peut identifier d'ailleurs des signes déterminants : la prière (les replis communautaires), Fedex (le désastreux bilan carbone), M&M et Starbucks (la malbouffe), l'eau (enjeu fatal), NYPD (la violence de ce monde sécuritaire)... Mais ces images de foule soulignent surtout la détresse de chacun et chacune dans les villes surpeuplées. Comme les autres réalisateurs, Clauss s'est laissé porter par la musique. Le violoniste Jean-François Vrod et le clarinettiste Antonin-Tri Hoang slaloment entre les esquimaux Caribous et les pygmées Babinga Bangombé.


Jean-Jacques BIRGÉ
LARMES DE CROCODILE
Film réalisé par NICOLAS CLAUSS

Jean-Jacques Birgé : piano, harmoniseur
Jean-François Vrod : violon
Antonin-Tri Hoang : clarinette basse

Sources :
Esquimaux Caribous (Baie d’Hudson). Chant magique pour la chasse au phoque, 1938
Africains (République du Congo, région de Ouesso). Yéli, chant magique pour la chasse à l’éléphant. Solo et chœurs de femmes. Pygmées Babinga Bangombé. Campement proche du village de Gandicolo, 1946

#9 du CD "Perspectives du XXIIe siècle"
MEG-AIMP 118, Archives Internationales de Musique Populaire - Musée d'Ethnographie de Genève
Direction éditoriale : Madeleine Leclair
Distribution (monde) : Word and Sound
Sortie le 19 juin 2020
Commande : https://www.ville-ge.ch/meg/publications_cd.php

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dimanche 7 juin 2020

Océan


No comment

Il y a des justes, mais ce ne sont pas toujours les mêmes [archive]


Article du 28 août 2006

Si The Wind Shakes the Barley (Le vent se lève) de Kenneth Loach est filmé à la papa, si la première heure aurait pu être allégée de sa moitié, trop de brutalités appuyées pour que le public comprenne que l'on a raison de se révolter, il pose des questions intéressantes et révèle une page d'histoire comme il s'en écrit hélas tous les jours. L'authenticité des accents irlandais profite à cette épopée et lui donne un aspect documentaire sans manichéisme excessif, faille de presque tous les films du cinéaste anglais.
En rentrant à la maison, j'avais envie d'en savoir plus sur la constitution de la République d'Irlande, c'est déjà ça. Comme chaque fois, la famine précède cette révolution. Les idées de 1917 ont mis le feu aux poudres. Trois ans plus tard, la Couronne britannique défend le capitalisme contre les velléités républicaines des catholiques irlandais. Cette guerre d'indépendance préfigure toutes les guerres coloniales à venir, en Inde, en Afrique...
La trahison, le compromis, la radicalisation sont le lot des batailles et des guerres civiles qui suivent souvent la Libération. Un samedi soir de 1994, tandis que je suis encore sous le coup de mon séjour à Sarajevo pendant le siège, je vais à une fête chez mon ami Alain pour me changer les idées. Préférant la tchatche au sport, j'ai l'habitude de fréquenter la cuisine au détriment de la piste de danse. Recherchant donc un coin calme, je tombe sur un type taciturne occupé à changer les disques. Comme nous faisons connaissance, le gars me dit qu'il est responsable de mission humanitaire dans les cas de grande urgence. Il en a gros sur le cœur. Je comprends qu'il revient du Rwanda. Il est écœuré que 80% de l'humanité ne mange pas à sa faim... Il souligne que "pourtant il y a des justes", mais, et cela continue à me faire dresser les poils sur les bras chaque fois que je l'évoque, il ajoute "mais ce ne sont pas toujours les mêmes".
Rien n'est jamais acquis. Le qui vive et la réflexion s'imposent chaque fois. Il arrive que l'on prenne les mauvaises décisions, que l'on se trompe d'amis, que l'on se fourvoie, mais il n'est jamais trop tard pour rectifier le tir.

samedi 6 juin 2020

Derrière l'horizon [archive]


Article du 29 août 2006

L'horizon est un hors champ sans cadre, sans limites. Il respire les récits de Conrad et les aventures du capitaine Troy. Tout y semble possible, îles désertes, civilisations perdues, trésors cachés. On s'attend à ce qu'en surgissent une Armada, des naufragés victimes de passeurs assassins, le Nautilus, Moby Dick, l'Atlantide ou de simples navigateurs solitaires. Le soleil y fait surface chaque matin pour s'y plonger chaque soir. Alors seul un miroir étoilé scintille au-dessus des flots, encore plus loin, mais on n'entend rien d'autre que le bruit des vagues. Un vol d'oiseaux migrateurs ne ferait que poser de nouvelles questions. Pris en photo, l'horizon reste le plus mystérieux des castelets. La courbure enfin visible donne le vertige. L'eau donne son volume à la sphère. La ligne sans cesse repoussée reflète les profondeurs, mais la distance est immuable. Dis, Papa, c'est encore loin ? Tais-toi et nage !
En haute montagne ou dans le désert, il m'est arrivé de recevoir notre planète en pleine figure, sa nature certes, mais jamais cette appréhension globale...

vendredi 5 juin 2020

Le Corbusier [archives]


Articles des 25, 26 août et 11 septembre 2006

INVITATION AU SUICIDE

Le Corbusier rêvait d’un autre monde. En visitant la cité radieuse à Marseille, je suis sidéré par sa rigueur et son imagination. Tout est si cartésien qu’en regardant le plongeoir construit sur le toit, au neuvième étage, on a du mal à imaginer autre chose qu’une invitation au suicide. On dit qu’il rêva la cité radieuse si emblématique que l’on aurait envie de choisir son immeuble pour en finir avec la vie. Et Le Corbusier de construire ce promontoire au-dessus du vide, à côté du gymnase, de la pataugeoire pour les enfants, de la salle de spectacles et de l’écran en plein air. Tous les deux ans, un désespéré ne manque d’ailleurs pas de sauter. Depuis deux ans, la fréquence s'est accrue, deux par trimestre.
Le suicide est une affaire intime, comme la morale ou la psychanalyse. Drôle de comparaison, m’objecterez-vous. La folie, la rébellion, la délinquance, l’expression artistique sont des réponses si peu satisfaisantes face aux difficultés de vivre là. Il y est question de son rapport au social, et l’on peut respecter le choix de chacun, même si ce n’est pas une partie de rigolade pour celles et ceux qui lui survivent. Parfois un peu de patience aurait peut-être eu raison des idées noires. L’humour tout aussi noir du génial « fada » serait-il une leçon de savoir vivre ?
Charles-Édouard Jeanneret-Gris, dit Le Corbusier voire Corbu, s’est mystérieusement noyé le 27 août 1965 à Cap Martin. Il est enterré à côté de sa femme, dans la tombe qu'il avait dessinée, au cimetière de Roquebrune.

LE MODULOR


Autour de la cité radieuse, commencée en 1945 et livrée en 1952, s’étalent un jardin, un tennis, des jeux pour les enfants, un parking. À l'entrée de ce monument historique de 337 appartements tous habités par une clientèle de plus en plus bobo (il n'existe même plus d'appartement témoin), et abritant hôtel, restaurant, bibliothèque, école maternelle, supérette, boulangerie, boutiques, cabinets d’architectes, piste de jogging, sauna, ciné-club, etc., les gardiens sont obligés d’être présents 24 heures sur 24.


Les couloirs, qu’on appelle la rue, me font penser à ceux des hôtels de Las Vegas. Les portes dessinent des tâches de couleurs dans l’obscurité. Le Corbusier imaginait que les habitants pourraient les laisser ouvertes, et qu’en bon voisinage, les passants auraient envie d’entrer, attirés par la lumière.


Sauf quelques rares doubles, tous les appartements font 3,66 mètres de large, c’est le module. Conçus tout en longueur, sans aucune place perdue, la plupart bénéficient de la double exposition. Il y a des studios, des apparts avec trois chambres, et quelques plus grands. Séparés les uns des autres par de l’air et reposant sur des plots de plomb, ils sont insonorisés.


Adelaide est fascinée par la place prévue pour accrocher les casseroles. Rosette adore le passe-plat et les boîtes sur le palier qui servaient à la livraison des plats ou de la glace (Corbu n'avait pas imaginé la place qu'allait prendre le réfrigérateur !). Françoise rappelle le travail de Charlotte Perriand qui a conçu le mobilier.


Tous les éléments architecturaux et le mobilier sont calculés sur une sorte de nombre d’or à partir de la taille des Français des années 50, le modulor. Les plafonds peuvent sembler un peu bas, maintenant que les jeunes ont grandi.


Après nous avoir fait visiter son duplex, Emmanuel a la gentillesse de nous guider jusqu’au toit. Vue à 360° sur Marseille. Le Corbusier a pensé au moindre détail pour que la vie communautaire soit favorisée.

DÉCOUPE


L'escalier attire d'abord mon regard. Quatre à quatre. Toujours. Jusqu'au tournis. Escher. On pose sur les marches ce que l'on a besoin d'emporter avec ses jambes pour ne pas grimper les mains vides. La finesse de la rambarde est inattendue. Métal contre ciment. Donc certainement pas un bateau. Du solide. Je recule pour voir la fenêtre. Regarder au travers. Traverser. Le voyeur. Poli. Dépoli au niveau du bas ventre. Zoom sur le paysage. Déjà un souvenir. La côte. Horizontale vue d'une verticale. Le soir ?

jeudi 4 juin 2020

Le Tintinnabulum de Sacha Gattino


Sur ma route vers la Bretagne je me suis arrêté à Rennes chez Sacha Gattino dont le Tintinnabulum, studio de recherche et création sonore, est une véritable grotte d'Ali Baba. Mon ami me montre ses nouveaux jouets, un set de percussion incroyable qu'il s'est constitué au fil des années. Tout est conçu aux petits oignons, normal pour un chef de cuisine hors pair ! Les micros restent en place pour enregistrer illico quand ça lui chante. Sacha me fait écouter quelques pièces de son futur album, matinales ou nocturnes, sorte de gamelan contemporain où les timbres sont coloriés à la main pour un voyage dans un pays imaginaire. Il en profite pour me remettre la shahi baaja que je lui ai achetée avant le confinement et que je n'avais pas pu récupérer ; c'est une cythare à touches comme celle, archaïque, que j'avais acquise dans les années 70, mais celle-ci est électrique et bien plus solide. Je vais profiter de mon séjour en Bretagne pour l'essayer, mais il faut que je commence par l'accorder...


Sur une étagère je découvre la boîte à musique orgue de 1900 que Sacha utilisa dans le Tombeau de Birgé, dernier index de mon Centenaire paru en 2018. L'objet, fermé comme souvent les boîtes à musique actionnées par manivelle, est pour moi un mystère. La sienne a un son magnifique. La boîte ne contient pas de lames, mais des tuyaux comme un orgue de Barbarie.

mercredi 3 juin 2020

Perspectives du XXIIe siècle (14) : communiqué de presse


Publication du CD Perspectives du XXIIe siècle

Composition : Jean-Jacques Birgé (2020), d’après les archives sonores du MEG

Musiciens :Jean-Jacques Birgé (claviers, field recording, flûte, percussion, etc.), Jean-François Vrod (violon), Antonin-Tri Hoang (clarinette basse, sax alto), Nicolas Chedmail (cor), Sylvain Lemêtre (percussion), Elsa Birgé (chant) et 18 personnes intervenant dans leur langue maternelle

Enregistré et mixé en 2020 par Jean-Jacques Birgé au Studio GRRR (Bagnolet, France)

Label : MEG-AIMP / Musée d’ethnographie de Genève
Genre : Musique contemporaine, musique expérimentale, archives sonores
Date de sortie : 19 juin 2020
MEG-AIMP118 (CD)
Digipack 44 pages en français et anglais
Textes et photographies par Jean-Jacques Birgé et Madeleine Leclair

Liste des pièces
Éternelle / L’Indésir / MEG 2152 / Renaissance / Les Jambes / Hibakusha / Aksak tripalium / Tirage au sort / Larmes de crocodile / Variationstrieb / Gwerz de l’âme juste / Au loup / Les champs les plus beaux / De vallées en vallées / Berceuse ionique / Ensemble ratatam (durée totale : 58’25)


Commande du Musée d’ethnographie de Genève (MEG), Jean-Jacques Birgé a composé une œuvre d’après les Archives internationales de musique populaire (AIMP) du MEG. Perspectives du XXIIe siècle intègre 31 pièces enregistrées entre 1930 et 1952 et réunies par Constantin Brăiloiu (1893-1958), fondateur des AIMP et référence majeure dans le domaine des musiques traditionnelles.
Perspectives du XXIIe siècle est écrite sur la base d’un scénario d’anticipation où les survivants de la catastrophe de 2152 vivent sur les ruines du MEG. Ils décident de se reconstruire à partir des archives découvertes sur place. L’œuvre mêle des instruments acoustiques dont certains appartiennent aux collections du MEG, des instruments virtuels, des ambiances et des archives sonores.
Écho troublant d’actualité, Perspectives du XXIIe siècle est une fiction sonore suivant le parcours d’humains qui doivent se réinventer. En ces temps d’interrogations sur l’avenir de la planète et de l’humanité, Jean-Jacques Birgé a souhaité dédicacer cette œuvre à C.F. Ramuz et Vercors.


Ce CD est le cinquième titre à paraître dans la série discographique publiée par le MEG et consacrée à des créations contemporaines composées sur la base de ses archives sonores. Points d’intérêt
- Œuvre contemporaine composée par Jean-Jacques Birgé, artiste français indépendant à la fois compositeur de musique, réalisateur de films, auteur multimédia, écrivain et designer sonore.
- Œuvre intégrant 31 morceaux enregistrés entre 1930 et 1952 en Europe, Asie et Afrique, issus des Archives internationales de musique populaire (AIMP) du MEG.
- Œuvre intégrant le son d’instruments de musique (cymbalettes et bols sonores) appartenant aux collections du MEG, et spécialement joués pour ce projet.
- Fiction sonore racontant une succession d’épisodes éprouvés par les survivants d’une catastrophe à venir en 2152, qui découvrent miraculeusement les archives sonores conservées au MEG.
- Suite de pièces musicales évoquant l’art radiophonique et s’inspirant de la tradition des poèmes symphoniques.
- Le cinquième CD à paraître dans la série « Créations contemporaines » publiée par le MEG (MEG-CDG par Sinner CD, Chambre sonore par Julien Perez, The Poetics of Time-Space par Jeremy Young, La fabrique des contes par Gabriel Scotti).

Edition : Musée d’ethnographie de Genève
Direction éditoriale : Madeleine Leclair

Distribution (monde) : Word and Sound
Commandes

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mardi 2 juin 2020

Perspectives du XXIIe siècle (13) : vidéo "De vallées en vallées"


De vallées en vallées est la deuxième vidéo du projet Perspectives du XXIIe siècle que j'ai reçue après Berceuse ionique de Sonia Cruchon. C'est évidemment une formidable surprise de découvrir comment Eric Vernhes l'a réalisée d'après le film muet de Segundo de Chomón, Le scarabée d'or. Cette idée lui est venue en écoutant la musique que j'ai composée, et elle colle magnifiquement à cette course folle sous les étoiles. Celle du Birgé guidait déjà les troupeaux vers les hauteurs ! Est-ce de circonstance virale, mais en regardant le magicien j'ai pensé à la phrase de Paracelse : "Je vous apporte la peste. Moi je ne crains rien. Je l'ai déjà."...
Replacer les musiciens dans l'espace, en particulier la nature qui aujourd'hui reprend ses droits après la sécheresse et les inondations qui ont suivi la catastrophe, fait apparaître l'exaltation qui s'est emparée d'eux. Emboîtant le pas à mes rythmes hypnotiques, le clarinettiste Antonin-Tri Hoang, le percussionniste Sylvain Lemêtre et Nicolas Chedmail, qui souffle simplement dans son embouchure, me rappellent la course folle des meules de foin des Saisons d'Artavazd Pelechian. La transposition est osée si l'on se réfère au troupeau perdu des Bulgares, aux appels au bétail des Peuls ou au chant de vacher asturien. Mais la magie autorise bien des choses !
Conseil : regardez le film en plein écran !


Jean-Jacques BIRGÉ
DE VALLÉES EN VALLÉES
Film réalisé par ERIC VERNHES

Jean-Jacques Birgé : clavier, phonographie
Antonin-Tri Hoang : clarinette basse
Nicolas Chedmail : souffle
Sylvain Lemêtre : percussion

Sources musicales :
Bulgares (Région de Sofia). Musique à programme : "Le troupeau perdu". Flûte à bec
Peuls (territoire du Niger). Appels au bétail, 1948-1949
Asturiens. Chant de vacher : vaqueirada. Voix d’homme, tambourin (pandeiro). Région de Luarca, 1952

Source cinématographique :
Le scarabée d’or de Segundo de Chomón
Réalisateurs : Ferdinand Zecca et Segundo de Chomón
Scénario et cinématographie : Segundo de Chomón
Société de production : Pathé Frères, 1907

#14 du CD "Perspectives du XXIIe siècle"
MEG-AIMP 118, Archives Internationales de Musique Populaire - Musée d'Ethnographie de Genève
Direction éditoriale : Madeleine Leclair
Distribution (monde) : Word and Sound
Sortie le 19 juin 2020
Commande : https://www.ville-ge.ch/meg/publications_cd.php

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lundi 1 juin 2020

Fantazio et les Turbulents


Par son absurde brutalité, criminel et suicidaire, le monde des humains m'a toujours paru étranger. Comment y vivre sans rentrer dans le rang dessina les limites de mon espace vital. Je m'y organisai plutôt bien si je compare mon parcours à celui d'autres souffrants. Il fallut tout de même retourner cet univers comme une chaussette pour le moins possible respirer sa puanteur. Ainsi mes propres activités, souvent composées d'apnée, jouèrent leur rôle de soupape de sécurité et l'art me harponna, sans que je l'identifie de prime abord. Je compris assez vite qu'il était l'expression d'un refus du système, d'une inéquation entre ce qu'on aurait voulu faire de moi et ce dont j'étais capable.
Jean-Luc Godard disait que la culture est la règle, mais l'art est l'exception. Si elle n'a rien d'exceptionnel, la création n'est donc pour moi qu'un phénomène culturel. C'est dire que l'art qu'on appelle brut représente à mes yeux et mes oreilles ce qui s'en rapproche le plus. J'étends le concept à l'authenticité des démarches, de celles qui ne peuvent s'éviter, l'urgence dessinant le système de repères de chacun ou chacune. J'aimais la définition de Bernard Vitet qui se considérait comme un dilettante, la notion d'amateurisme venant étymologiquement du verbe aimer. Rien n'est plus dangereux que ceux que Godard, encore lui, nommait "les professionnels de la profession".
La folie est l'espace qui sépare la norme de son impossibilité, sans les petits arrangements que nous nous imposons pour ne pas franchir la ligne. Quel que soit le rivage qu'il aborde, Fantazio surfe toujours sur cette ligne de crêtes où l'inconscient tient lieu de terreau, la distance critique jouant le rôle de balancier ou de cordes vocales en rappel. La musique et le langage tissent le filet où l'acrobate se laisse tomber pour toujours mieux rebondir et se relever entre chaque numéro. Le public aime ces trébuchements qui garantissent l'authenticité de la démarche, loin des fausses perfections de tout académisme. La véritable improvisation est l'art de rattraper les balles perdues. En partageant pendant vingt ans les joies du jonglage avec les comédiens, musiciens et chanteurs de l’ESAT Turbulences à Paris dans le 17e arrondissement (Turbulences Cie), Fantazio a su créer une complicité indispensable pour que ça fonctionne, comme sur des roulettes, avec l'ombrelle en prime(sautier) ! L'ESAT / SAS (Établissement et Service d’Aide par le Travail / Section d’Adaptation Spécialisée) a pour objectif de proposer un travail et / ou une formation professionnelle adaptée à des personnes en situation de handicap, ici souvent l'autisme. En repensant à tous les étonnants spectacles de Fantazio, je n'aperçois aucune frontière avec ce Cosmic Brain qui aura demandé sept ans à son/leurs auteur/s pour que ce jeu de cubes trouve son équilibre. L'artiste se moque des risques lorsqu'il se lance sur le fil avec ses comparses dont la poésie authentique est pure folie. Qu'ils bluesent, rappent, zoukent ou scandent, ils deviennent les modèles de ce qui les a inspirés. Ce disque noir est une arc-en-ciel où volent les camions bleus et où les rêves prennent forme...

P.S.: Dans le passé j'ai chroniqué d'autres œuvres réalisées avec des handicapés ou des pensionnaires d'instituts spécialisés. Toutes méritent que l'on y revienne et s'en inspire, ainsi les CD Les lèvres nues de Pascale Labbé (2005) et Bokân de Benjamin Bouffioux (2011), et récemment le film Dans la terrible jungle de Caroline Capelle et Ombline Ley (2019) où la musique tient un rôle prépondérant. Quant à l'art brut on pourra se référer au Museum of Everything ou à certaines expositions de la Maison Rouge et de la Halle Saint Pierre qui devraient absolument vendre ces fabuleux enregistrements dans leurs boutiques !

→ Fantazio et les Turbulents, Cosmic Brain, LP La Belle Brute, 15€ (disponible aussi sur Bandcamp, 7€ en numérique)
Tout ceci n'aurait pas été possible sans Philippe Duban qui dirige la structure, Benjamin Colin, le trompettiste Aymeric Avice et les Turbulents qui interprètent leurs propres textes.