Jean-Jacques Birgé

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lundi 31 août 2020

Brigitte Fontaine, Portrait de l’artiste en déshabillé de soie


Pascale m'a offert l'enregistrement de l'auto-portrait de Brigitte Fontaine dont j'ignorais l'existence. À la fin des années 60 j'avais trois muses dont le chant orienta probablement ma manière de concevoir les textes en musique. J'eus plus tard la chance de collaborer avec Colette Magny (Comedia dell'amore 315) et Brigitte Fontaine (Amore 529), me contentant d'écrire sur Catherine Ribeiro...
Ainsi toute nouvelle contribution de Brigitte, qu'elle soit musicale ou littéraire, m'enthousiasme. Comme celle de Marianne Faithfull, sa voix a changé au cours des siècles. La petite bretonne est devenue une déesse sans âge. La fumée s'est chargée de leur frêle fragilité de jouvencelle pour la transformer en rocaille où chaque syllabe marque les étapes de leurs vies tumultueuses. À l'une comme à l'autre rien ne fut épargné. Et tout s'entend, nous entrainant dans un monde magique qui leur permit de tirer leur épingle du jeu. Brigitte Fontaine raconte le sien, directe et tordue, avec franchise et arabesques.
Chaque matin de cette semaine, allongé dans le sauna au fond du jardin et donc tout ouïe, j'écoute deux plages de son Portrait de l’artiste en déshabillé de soie. Sa diction me rappelle à la fois Jean Cocteau et Marianne Oswald. Chaque mot semble affublé de son sens, ou du moins de celui qu'elle lui octroie. Elle les mâche pour en tirer le suc, choisissant ses liaisons, aspirées ou allitératives. On entre ainsi dans son univers protégé, qu'impudiquement elle entrouvre pour nous, se réfugiant dans ce qui nous permet de subir ce monde de fous, la poésie.

→ Brigitte Fontaine, Portrait de l’artiste en déshabillé de soie, cd mp3 lu par Brigitte Fontaine, éditions Thélème, 2016

samedi 29 août 2020

Démasqués


Si vous souhaitez respirer en évitant la prune à 135€, promenez-vous une clope au bec ! Pas besoin de l'allumer, il y a déjà 73000 morts du tabac par an en France... Fumeurs, l'État ne vous aura pas épargnés.
Vous pouvez aussi manger toute la journée en marchant, mais, attention, le virus est friand des obèses et c'est la deuxième cause de décès après le tabac !
Autre méthode, si vous croisez un pandore, prenez vos jambes à votre cou, les joggers ne sont pas concernés par le port du masque obligatoire.
Marchands de vélos, c'est le moment de monter les prix !
Si toutes ces mesures vous échappent, restez chez vous, bonnes gens, dormez en paix et ne rêvez surtout pas que vous pourrez manifester contre la bande d'incompétents qui nous gouvernent, c'est streng verboten...

vendredi 28 août 2020

Omni-Vermille sur Vimeo


Le ZKM (Zentrum für Kunst und Medientechnologie Karlsruhe / Centre d'art et de technologie des médias) nous a envoyé un montage vidéo d'extraits de l'installation générative Omni-Vermille qu'Anne-Sarah Le Meur et moi avons réalisé à Karsruhe en mars dernier. J'avais composé une musique originale pour les 7 parties et 7 interludes qui structuraient les images en 3D temps réel d'Anne-Sarah. Les six écrans de 4 mètres de haut s'étalaient sur 18 mètres de la façade, spectacle nocturne occupant la place piétonne et visible du boulevard éloigné où circulent les automobiles.


La prise de vues et le montage ont été assurés par Peter Müller et Anastasiia Bergalevich du ZKM Videostudio. Ces 8 minutes ne sont évidemment que des extraits puisque la boucle de 52 minutes renouvelait les images à chaque répétition.


Précédents articles parus en mars 2020 :
Omni-Vermille au ZKM
Le son d'Omni-Vermille
Omni-Vermille, vernie !

jeudi 27 août 2020

Their Satanic Majesties Influence


Tandis que je termine Life, l'autobiographie de Keith Richards dont la lecture m'a été conseillée par Jean Rochard, je retrouve cet article d'il y a treize ans. Le livre du guitariste des Rolling Stones est passionnant, et bien écrit si j'en juge déjà par la traduction française de Bernard Cohen.

Article du 16 mai 2007

Je résume vite fait. En décembre 1967, les Rolling Stones sortent Their Satanic Majesties Request, 33 tours psychédélique en réponse au Sergent Pepper's Lonely Hearts Club Band des Beatles paru en juin, lui-même inspiré par le Pet Sounds des Beach Boys. Le seul album expérimental des Stones (conçu sous l'emprise du LSD) eut peu de succès, la presse le descendit, Mick Jagger et Keith Richards dirent qu'ils avaient enregistré "n'importe quoi", sous la pression d'un procès pour détention de stupéfiants et dans l'euphorie des diverses substances qu'ils ingurgitaient pour de vrai. Pourtant, pour les nombreux amateurs de trucs brintzingues et d'inventions musicales, c'est le meilleur disque des Stones, aussi incontournable que le chef d'œuvre des Beatles.
Six mois après sa sortie et le joli mois de mai (n'en déplaise à tous les renégats en costume rayé), je découvre le We're only in it for the money des Mothers of Invention qui va me faire entrer en musique. Autre référence au Sergent Pepper's, la pochette de Zappa est un pastiche inversé de celle des Beatles, insert compris. J'ai déjà raconté l'influence déterminante que Frank Zappa eut sur mes jeunes années. Mais en réécoutant hier le disque ébouriffant des Stones, je m'aperçois avec stupeur qu'il m'a certainement beaucoup plus influencé dans ma démarche de compositeur que le génial barbichu... Aurais-je été inconsciemment préparé par les Beatles et les Stones à découvrir les Mothers ?
Il est probable que la disparition de Brian Jones en 1969, noyé dans sa piscine de la maison construite pour le créateur de ''Winnie l'Ourson'', orienta définitivement le groupe vers le hard-rock. Les arrangements de Their Satanic Majesties..., étonnants de modernité pour l'époque, le restent aujourd'hui. Le clavecin de Nick Hopkins, le mellotron de Brian Jones, ses improvisations débridées à la flûte, ses cuivres déments font sortir les Stones de leur popitude encore trop sage. Ils durciront le ton avec Street Fighting Man et Sympathy for the Devil, entamant leur période la plus fertile... Brian Jones se révèle ici un multi-instrumentiste arrangeur de génie, intégrant toutes les trouvailles du free jazz, de la musique psychédélique et des formules répétitives qui allaient influencer des groupes comme Soft Machine. Les recherches de timbres pullulent, en particulier sur les voix, le mixage dramatique, au sens où on l'entend à la radio pour les émissions de création.
Sur la pochette est collée une photo en relief des Stones. Des volutes de fumée sur fond bleu font office de papier peint, fond rouge pour la pochette intérieure où l'on glisse le vinyle. Tapisserie au verso et, à l'ouverture, collage réalisé avec le photographe Michael Cooper qui a conçu tout le packaging. Je comprends les fans du vinyle. Une chaleur se dégage de l'objet. Je regarde tourner la galette, l'aiguille passe sur le sillon, c'est mesuré, cadré par le bras qui se lève en fin de face. Juste le temps qu'il faut. Se lever pour retourner le disque. Un peu plus tôt, j'admirais la pochette que Warhol avait faite pour l'Academy in Peril de John Cale...


Je me retrouve dans les longues improvisations de Sing This All Together et de sa longue reprise en fin de face A, (See What Happens), où John Lennon et Paul McCartney prêtent leurs voix et jouent des percussions. Depuis le réveil en 1975 (Birgé Gorgé Shiroc, Défense de, GRRR 1001, réédition cd+dvd MIO 026-027 et lp Wah-Wah Fauni Gena EN 2013) jusqu'à mon récent concert avec Somnambules, je me reconnais dans ces tourneries qui évoluent sans cesse, couches successives inattendues, travail sur la multiplicité de timbres inouïs (réclamés à l'origine par Jagger pour rivaliser avec les Beatles !). Que je joue de mes synthés, de la flûte, des cuivres, des claviers ou de petites percussions, je comprends soudain à quel point ce disque me marqua. J'avais quinze ans, l'âge du passage à l'acte.


2000 Light Years from Home ! Le son du piano d'Hopkins ou les cordes de John Paul Jones sur She's a Rainbow me frappent si je les compare aux orchestrations que nous imaginons avec Bernard. Tout à coup ça dérape. Les cordes grincent. Un truc inimaginable aujourd'hui, sauf peut-être encore chez quelques Radiohead ou Amon Tobin, et chez tous les chercheurs marginaux style Zorn qui continuent à ramer en avant-garde de plus aucun mouvement ! Reprise des délires hallucinogènes avec Gomper, tablas, flûte, sitar, fouet des rameaux de baguettes, boucles des guitares, harmonica déjanté, origines indiscernables, je retrouve encore ce que j'ai cherché à reproduire malgré moi. Le pompon va à 2000 Light Years from Home que j'ai revu live un jour à la télé en 89, fabuleux, et j'avais oublié le synthétiseur de Bill Wyman. Tout l'album est truffé de fugitives petites phrases parlées, de filtrages sur les voix, d'instruments étranges qui flirtent quelques secondes avec l'orchestre. Ici et là, je reconnais mon instrumentarium plus que sur aucun autre enregistrement, sauf peut-être certains vieux Art Ensemble of Chicago. Le dernier morceau du disque me rappelle celui d'Absolutely Free des Mothers, fin de soirée éthylique, ici On with the Show, chez Zappa America Drinks & Goes Home dont je fis la bande-son de mon second court-métrage (Idhec 72, un nouveau scandale financier).
Brian Jones ?!, vous avez dit Brian Jones ?

mercredi 26 août 2020

Des chants d'amour de Jean Genet


Article du 25 février 2007

(...) film rare, le seul réalisé par l'écrivain Jean Genet. Lorsque je l'ai découvert à sa sortie en 1975, j'ai été ébloui par sa beauté chorégraphique. Un chant d'amour, tourné en 1950 et interdit jusqu'alors, était fidèlement projeté muet. Deux prisonniers communi(qu)ent à travers le mur qui sépare leurs deux cellules. Chacun danse en imaginant qu'il est dans les bras d'un autre. Un petit trou laisse passer la fumée d'une cigarette grâce à un brin arraché à la paillasse. Les gestes qui pourraient être considérés impudiques suent la pudeur, ils dessinent toute une poétique qui sera reprise ensuite dans maints films gays.


Mais l'émoi dépasse largement les inclinations sexuelles des protagonistes. On aimerait être aimé ainsi, d'une femme ou d'un homme, qu'importe son sexe, même si tous les poncifs homos sont à l'œuvre. La scène du bouquet balancé d'une fenêtre à l'autre au travers des barreaux est comme tout le reste du film, magique, brutale et fleur bleue. Pendant vingt-cinq minutes silencieuses, un des chefs d'œuvre du court métrage (...).

LE CONDAMNÉ À MORT


Article du 26 novembre 2010

Adolescent en pleine révolution, j'avais entendu Le condamné à mort de Jean Genet dit par Mouloudji sur des structures sonores d'André Almuro. Trois ans plus tard, en 1971, la version mise en musique par Hélène Martin et interprétée par Marc Ogeret me sidère comme Un chant d'amour, le seul film, muet, que Genet tourna en 1950. Les mots crus de la chair lacèrent la musique des vers. C'est si beau que je n'arrive pas à être choqué. L'homosexualité pour laquelle je n'ai que peu d'inclination me permettrait-elle de saisir l'érotisme du texte plus qu'aucun autre poème inspiré à un homme par une femme ? Étranger à la problématique de ces garçons sauvages, ne pouvant m'identifier, j'entends chaque mot pour ce qu'il est, un chant d'amour. Jusqu'à ce que je lise le livret de la nouvelle version qui vient de sortir en CD avec Jeanne Moreau et Étienne Daho, j'ignorais que c'était le texte du Condamné à mort qui avait fait sortir son auteur de l'anonymat carcéral et l'avait sauvé du bagne.
En 1942, Jean Cocteau, qui est tombé sur l'un des rares exemplaires du poème que le voleur rédigea dans sa cellule de Fresnes, plaide à la barre de la cour d'assises en l'évoquant comme « le plus grand écrivain de l'époque moderne ». Dans son Journal, le 6 février 1943, il écrit : « Parfois il arrive un miracle. Par exemple "Le condamné à mort" de Jean Genet. Je crois qu'il n'en existe que quatre exemplaires. Il a déchiré le reste. Ce long poème est une splendeur. Jean Genet sort de Fresnes. Poème érotique à la gloire de Maurice Pilorge, assassin de vingt ans, exécuté le 12 mars 1939 à Saint-Brieuc. L'érotisme de Genet ne choque jamais. Son obscénité n'est jamais obscène. Un grand mouvement magnifique domine tout. La prose qui termine est courte, insolente, hautaine. Style parfait. »
La voix magnifique de Jeanne Moreau va au-delà des mots. Elle dit le texte tandis qu'Étienne Daho s'approprie les parties chantées. Même si j'aurais imaginé une interprétation plus moderne, moins affectée, il s'en sort correctement et son essoufflement nous amène à l'échafaud. Le disque tourne en boucle sur la platine tant les mélodies d'Hélène Martin collent aux vers sublimes du poète qui accompagnera plus tard, d'autres chants d'amour, les Black Panthers et les Palestiniens, tous condamnés dont la révolte est nécessaire.

mardi 25 août 2020

Mes Perspectives du XXIIe siècle sous l'angle de Jean Rochard (27)


Jean Rochard évoque mon dernier CD en "disque ami" sur le site du label nato...


L’on aurait grand tort de ne pas scruter les albums discographiques parus avant, pendant ou juste après ce qu’il est convenu (et trop convenable) d’appeler « le confinement ». Ils ont souvent leurs lots de signes, d’avertissements en déroute, d’invitations perspicaces ou de températures affichées. C’est évidemment, sans détour, dès la lecture du titre, le cas de Perspectives du XXIIe siècle, le nouveau disque de Jean-Jacques Birgé, pas compact par hasard.
Explorateur en folie des méandres du temps et de ses effets (il célébrait son centenaire dans l’album précédent), à partir de la découverte de 31 pièces enregistrées en différents points du globe, 31 musiques du monde - car on n'en connaît pas d’autre -, il relate l’après d’une catastrophe se produisant en 2152 (c’est gentil, ça laisse plus de temps qu’espéré). Ces bouts – des morceaux – de musiques, alors incroyablement précieux, permettent la mise en branle des listes rétrospectives pour saisir les effets doubles du moment vécu, ses raisons et raisonnements lorsqu’il est déjà trop tard, lorsqu’il n’est jamais trop tard. Effaré par l’exposition du mystère, les survivants en jouent, pris dans l‘incessante perspective, révélant que s’il existait réellement deux sortes de musique (comme il était de bon ton de l’affirmer au XXe siècle), ce ne serait ni la bonne et la mauvaise, ni l’improvisée et la composée, ni la commerciale et celle sans assurance, mais plus simplement la nomade et la sédentaire. En 16 plages, Jean-Jacques Birgé invite ses camarades, brillants musiciens rescapés (tout le monde joue très bien) : Jean-François Vrod, Antonin-Tri Hoang, Sylvain Lemêtre, Nicolas Chedmail, Elsa Birgé, en compagnies du mystère des voix multiples (17 narrateurs et narratrices en toutes langues), à fouiller activement la mémoire ravivée jusqu’à en vivre profondément les contradictions. « Everyone reacted in their own way (…) to come from everywhere, you must come from somewhere » témoigne l’un des récitants. Au fil d’un album où la musique peut être un ascenseur pour échafauder ses transformations jusqu’au silence de bon augure, tous s’appliquent à garder l’œuvre ouverte pour une suite incessamment toujours à venir. Lorsqu’on se souvient de ce qu’on peut, on se souvient de tout, on adopte le choix des variantes, caractère défini contre la définition.
Après les vertiges tutoyés, traces issues de Thaïlande, d’Inde, du Japon, d’Allemagne, de Wallonie, du Niger, du pays Touareg, d’Éthiopie, du Pays Basque, de Suisse, de Norvège, d’Anatolie, des Hébrides, de Géorgie, de Macédoine, de Terre Esquimaux, du Congo, de Bretagne, des Philippines, de Côte d’Ivoire, du Cameroun, de Kabylie, de Bulgarie, de Formose, d’Asturie, de Grèce, du Berry, la 12e piste avertit : « Au loup ». Simple avertissement ? Évocation d’une espèce disparue ? En 1800, les loups vivaient partout sur l’ensemble du territoire français. Il fut décidé de les éradiquer. Cela prit un peu moins d’un siècle et demi. En 1940, alors que la France subissait lamentablement l’invasion nazie, à force de ne pas avoir su entendre les avertissements multiples, disparaissait le dernier loup français. Quelques décennies plus tard, un couple de loups d’Italie traversait les Alpes et s’installait. D’autres suivirent, se reproduisirent, dessinant un timide repeuplement jusqu’à ce qu’un président de la République autorise l’abattage de 500 loups. N’allez pas croire que ça n’a aucun rapport avec Perspectives du XXIIe siècle, c’est même peut-être l’image de son sujet principal.
« Le passé est une bonne source d’inspiration pour imaginer l’avenir » nous avertit Jean-Jacques Birgé dans le livret d’accompagnement (impeccablement réalisé et illustré). Mais à l’écoute de ce disque, on se prend à penser que le futur pourrait bien être une bonne source d’inspiration pour imaginer le passé, le comprendre en « passer », l’imaginer enfin.

→ Jean-Jacques Birgé : Perspectives du XXIIe siècle (MEG, 2020)

lundi 24 août 2020

La musique de l'enfer


En 1999, après le succès international du CD-Rom Alphabet je proposai à Frédéric Durieu d'attaquer Le jardin des délices de Jérôme Bosch. Nous avions reçu une magnifique tirage numérique du Musée du Prado à Madrid qui nous permettait de rentrer dans les détails de manière incroyable. Néanmoins notre projet était de prendre des distances avec l'original et d'inventer une interactivité ébouriffante en nous associant avec la graphiste colombienne Veronica Holguin. Hélas l'explosion de la bulle Internet en 2000 sonna le glas des CD-Rom et nos élucubrations restèrent confidentielles. Le pilote existe, mais il est en OS9 et nécessite un ancien Mac pour en jouir.
Tout commençait avec une représentation minimaliste du Big Bang consistant à simplement agrandir deux rectangles, l’un compris à l’intérieur de l’autre et en poussant les bords. La symphonie électroacoustique personnelle à chaque manipulateur que ces mouvements déclenchaient au fur et à mesure que grandissaient les rectangles était une évocation chaotique de la création du monde. Les parallélépipèdes noir et le blanc sont censés représenter la matière et l’anti-matière qui se frottent l’une à l’autre jusqu’à produire le petit résidu qui sonna notre origine ! Je livrai à Fred quatre banques de sons : cinq fichiers de cuivres, cinq de percussion, cinq de sons électroniques et treize extraits radiophoniques. La position de la souris sur l’écran joue le rôle de mixeur pour les trois premières catégories de sons tandis qu’on la promène en roll-over. On peut activer et désactiver les cuivres en cliquant. Les citations radiophoniques se déclenchent quand les rectangles reprennent leur taille initiale. Au lancement du programme, les sons sont transposés dans le grave, mais plus on joue avec Big Bang plus la transposition s’opère vers le haut, jusqu’à totalement disparaître dans le spectre ultrasonore.


Le globe transparent, où s'étale une ville me rappelant le film Faust de Murnau, n'apparaissait qu'après avoir titillé les deux phrases écrites en fines lettres gothiques dorées, « Ipse dixit et facta sunt » et « Ipse mandavit et creata sunt ». Jouant sur le neutre de ipse, je les avais impertinemment traduites dans toutes les langues possibles « On l'exprime et ça prend forme. On le décide et ça existe. » Nous affirmions ainsi que ce n'est pas Dieu qui a créé les hommes, mais le contraire. À coups d'éclairs et de tonnerre, on amenait le globe, puis on construisait le cadre et alors seulement s'ouvraient les volets du triptyque, la plupart des gens ignorant cette face cachée qui était en fait la seule visible et renfermait Le Paradis et la présentation d'Ève, l'Humanité avant le déluge et L'enfer (du musicien).


Le Paradis menait à une ronde d'oiseaux aux figures infinies, dictée par une erreur programmée, l’arrondissement à la décimale supérieure de l’algorithme génératif. J'avais composé une musique répétitive infinie, différente à chaque redémarrage : un choix aléatoire de cinq instruments s’effectuait parmi onze possibles, ainsi que la tonalité, le tempo, le mode binaire ou ternaire. Ensuite, cela évoluait tout seul grâce à un système programmé d’élisions et d’additions de notes, de règles strictes (les combinaisons rythmiques évoluant toutes les huit mesures) et de choix aléatoires (la hauteur des notes). Les cinq instruments distribués dans l’espace stéréophonique sont des percussions à clavier (marimbas, celeste, cloches tubulaires), des bois (flûte, cor anglais, clarinette basse, basson), des cordes pincées (pizzicati). Ce sont tous des instruments qui supportent d’être courts et dont le clonage est moins pénible que des cuivres ou des cordes frottées. Au bout de quelques minutes, de nouveaux instruments remplacent les premiers. Toutes les notes ont la même longueur et s’enchaînent les unes derrière les autres. Nous avons dû ajouter un silence de la même durée pour créer des rythmes, et ajouter sans cesse de nouvelles règles pour que la musique finisse par nous plaire, en rééquilibrant les basses et le reste, en accélérant certaines progressions, en évitant les répétitions malheureuses, en changeant de tonalités toutes les trente deux mesures, de tempo toutes les quarante huit, et tutti quanti. Il y a vingt-quatre notes par instrument, soit deux cent soixante-cinq sons.


Dans le Jardin proprement dit poussaient plantes, fleurs et champignons aux formes plus que suggestives, vulves et phallus suggérés par des photographies de nature prises en forêt et dans les champs. Le rythme variait chaque minute tandis que des flûtes mélodiques accompagnaient les apparitions, on entendait les herbes écartées, les caresses portées aux fleurs généraient des râles de plaisir. Les rythmes de cette forêt d’émeraude y étaient moites, les flûtes si calmes qu’elles nous laissaient respirer à notre tour…


Dans L’Enfer du Musicien défilait l’histoire de la musique pendant qu’un eugénisme imbécile et cruel résolvait avec terreur la question démographique.
Je m’étais plus tard inspiré de L’Enfer pour un module interactif réalisé par Nicolas Clauss sur flyingpuppet.com en partageant l’écran en quatre boucles vivaldiennes mixées selon la position du curseur. Au centre étaient déclenchés des bruits de bataille, cris, chevauchées, lames entrecroisées, tandis que les clics produisaient un bruit de drap déchiré et réverbéré. En découvrant le module muet, j’avais pensé à la Saint Barthélemy alors que Nicolas avait Duchamp à l’esprit.


Je n'avais pas eu l'idée de déchiffrer la partition imprimée sur les fesses d'un des personnages torturés où figure d'ailleurs le triton, connu sous le nom d'intervalle diabolique, Diabolus in musica. En s'appuyant sur la transcription qu'en fit depuis Amelia Hamrick, James Spalink a développé une adaptation pour luth, harpe et vielle à roue.


D'autres l'ont fait logiquement en chant grégorien...


Et l'on trouve même une version hard-rock !

vendredi 21 août 2020

Les vices platinés de Christian Marclay


Article du 9 avril 2007 (un article peut en cacher un autre)

Franck Vigroux m'envoie ce petit sujet sur Christian Marclay pour m'éviter d'aller à la Cité de la Musique où l'artiste suisse scratcheur est exposé jusqu'au 24 juin 2007 (Replay), essentiellement des vidéos si j'ai bien compris. Bien avant que ne se manifestent les hip-hopers, j'avais découvert Marclay grâce à mon producteur allemand Jürgen Königer de Recommended Records / No Man's Land qui produira le vinyle 25cm More Encores en 1987 : chaque morceau y est scratché d'une manière cohérente avec chaque artiste esquinté, Johann Strauss, Zorn, Chopin, Frith, Armstrong, Cage, la Callas, Hendrix, Birkin & Gainsbourg ou lui-même ! Plus tard, j'achèterai le coffret Footsteps où figure l'un des disques de son expo de 89 à la Shedhalle de Zurich. Sur ce 30cm sont enregistrés des pas tandis que les visiteurs marchaient sur les exemplaires disposés par terre. Avant de faire écouter aux amis mon exemplaire qui porte encore les scotchs double face collés à son revers, j'ai pris l'habitude d'en rajouter une couche en le piétinant rageusement. Au fil des années, l'écoute s'en est toujours trouvée bonifiée. Christian eut un soir la gentillesse de nous faire une démonstration de tous ses outils de concert. J'adorai les deux diamants sur le même disque, les pédales de disto et les décentrages...
Quelques années plus tard, je fus fasciné par le groove des DJ qui œuvraient dans la soul funk et nous trouvâmes alors le collaborateur idéal en la personne de DJ Nem. À notre première rencontre, il apporta Miles et Ligeti, un bon signe en regard des inspirations des autres DJ que nous croisions... Il scratcha ensuite à mort sur les disques du Drame comme le font aujourd'hui Franck et quelques autres. Ils disent tous que le scratch est génial où que l'aiguille se pointe sur la surface du microsillon. Nous avons passé notre vie à faire du montage une technique de composition, tant en live qu'en studio, et en expirimentant sans cesse de nouvelles idées abracadabrantes. Signalons aussi le virtuose Kid Koala qui swingue comme personne sur sa platine (cd Carpal Tunnel Syndrome, cd Some of my best friends are djs).
Mais comme vous vous pouvez le constater sur ce petit film, Marclay est avant tout un artiste plasticien qui pervertit les instruments de musique et le matériel de reproduction, et ça ne tourne jamais vraiment rond.



PLAY IT AGAIN, CHRISTIAN !
Article du 28 mai 2007

Deuxième billet sur Christian Marclay dont l'exposition Replay à la Cité de la Musique est présentée. Nous en profiterons d'ailleurs pour faire un petit tour dans la collection d'instruments de musique du Musée dont le superbe aménagement est dû à l'architecte Franck Hammoutène, camarade de classe qui à l'époque jouait de l'orgue électrique. Gros bémol atténuant mon enthousiasme, on ne peut évidemment toucher à rien, et tous ces instruments en vitrine me sont d'une écœurante morbidité.


Revenons à Marclay, et si vous n'y êtes pas encore allés, foncez-y. Or just Replay ! Je pensais que n'étaient exposées que des vidéos souvent trouvables sur le Net. Que nenni, la visite est absolument indispensable, essentiellement pour trois installations, toutes trois sur quatre écrans. La première, Crossfire, est la plus spectaculaire, parce qu'elle véhicule une charge critique sur la violence, époustouflante de réalisme dans un univers cinématographique pétaradant aussi varésien que mes nuits sarajéviennes pendant le siège. J'avais l'habitude de m'endormir sur cette interprétation trop réaliste de Ionisation, en comptant les rafales et les explosions comme on compte les moutons. Ici, pas question de roupiller : placez-vous au centre de la pièce, entouré par les quatre écrans de 3,50m de base où les as de la gâchette vous tirent dessus dans une composition musicale de 8'30" digne des meilleures pièces pour percussion. Video Quartet est plus formaliste puisqu'il s'agit d'un écran de 12m de long divisé en quatre projections d'extraits de films mettant en scène des musiciens ; l'ensemble constitue une œuvre de 14' éminemment musicale, on pouvait s'en douter. Il est courant de citer Duchamp et Cage comme parains de l'artiste, mais l'influence de Charles Ives (1874-1954) est une fois de plus flagrante.


Gestures, la troisième de ces vidéos synchronisées, présente quatre écrans en carré où l'artiste scratche des vinyles pendant 9'. Comme Telephones, le résultat est plus anecdotique. J'ai plus apprécié Guitar Drag où une guitare électrique reliée à un ampli est sadiquement traînée par une camionnette, car question platines rien ne vaut un concert où Marclay scratche en direct devant vous.


Le catalogue de l'expo est très chouette, mais celui publié par Phaidon est encore plus nécessaire car il montre l'étonnante palette des œuvres de Christian Marclay, sculptures, collages, installations autres que vidéo, etc. Je suis sensible aux œuvres qui s'inspirent de leur support. En rejouant tout cela, je me remémore le premier scratch musical entendu sur un disque (je me suis redressé complètement flippé, pensant que j'avais rayé mon album fétiche, comme lorsque le projectionniste avait arrêté Persona d'Ingmar Bergman en voyant la pellicule brûler sur l'écran), ce sont les dernières mesures de Nasal Retentive Calliope Music sur l'album des Mothers of Invention, We're only in it for the money en 1968. Christian Marclay avait treize ans.

jeudi 20 août 2020

Jean Epstein, le lyrosophe


Article du 11 mars 2007

De tous les films muets que nous avons mis en musique avec Un Drame Musical Instantané depuis 1976, ceux de Jean Epstein sont certainement parmi mes favoris. Nous les avons d'abord interprétés en trio, puis nous avons recréé La glace à trois faces à Corbeil en 1983 avec notre orchestre de 15 musiciens. Denis Colin à la clarinette basse remplaçait Youenn Le Berre qui jouait habituellement de la flûte, du sax et du basson. J'avais découvert ce film lorsque j'étais étudiant à l'Idhec avec Jean-André Fieschi qui avait réalisé un Cinéastes de notre temps sur la Première Vague en collaboration avec Noël Burch. Si Germaine Dulac, Louis Delluc et Marcel L'Herbier (dont nous avons "accompagné" L'argent, 3h10, certainement l'une de nos plus belles réussites) m'avaient intéressé, j'ai tout de suite été séduit par l'adéquation du fond et de la forme chez Epstein. Son Bonjour Cinéma est une petite merveille tant graphique que littéraire éditée en 1921 par la Sirène dirigée par Blaise Cendrars. Je me suis plongé dans ses Écrits avec la même passion, fasciné par ses théories sur le son qui corroboraient ce que je définirai moi-même dans mon travail. Le gros plan sonore par ralentissement du son est resté pour moi une référence. Je me réfère ici à ses films plus récents comme Le tempestaire ou Finis Terrae, mais ce qui m'occupe cette fois sont ses films muets. Baissez le son des films en lien sur Google Video et laissez-vous porter par la magie des images. Si le silence vous pèse, mettez sur votre platine n'importe quel disque de Debussy, cela fera très bien l'affaire !


1927. La glace à trois faces. Le portrait d’un homme à travers trois femmes. Les fragments de plusieurs années viennent s’implanter dans un seul aujourd’hui. L’avenir éclate parmi les souvenirs... Le découpage est simple. Nous accompagnions "la bourgeoise" dans un style impressionniste, à la fois superficiel et élégant. Nous passions au jazz, assez free, pour "la bohème" et dans un registre plus tendre avec "l'ouvrière", un peu techno dans les dernières interprétations. Car si les principes narratifs et critiques étaient souvent les mêmes, chaque traitement variait d'un concert à l'autre, et particulièrement au fil des années puisque nous avons continué jusqu'en 1992. Absolument pas iconoclastes, mais résolument inventifs, nous essayions de nous hisser à la hauteur des inventions de l'image et du montage, nous agissions tout simplement comme si le réalisateur nous commandait la partition aujourd'hui. Les films muets sont souvent beaucoup plus créatifs que ceux qui ont suivi. Ils posent la grammaire du cinéma, sa syntaxe en se permettant toutes les outrances sans être contraints par ce qui se fait ou ne se fait pas. Le muet est l'âge d'or du cinématographe en tant qu'art, le septième du nom dit-on. Après les flonflons de la fête du village, nous terminions La glace à trois faces par le drame proprement dit, avec la course effrénée arrêtée par une hirondelle, le bec meurtrier frappant l'homme en plein front.


1928. La chute de la maison Usher. Le ralenti, les surimpressions, les travellings de ce cinéaste poète donnent déjà à Edgar Poe l’inquiétante musique qu’il mérite. C'est à cette occasion que Francis et Bernard adaptèrent pour la première fois L'invitation au voyage de Baudelaire et Duparc. Notre travail était beaucoup plus contemporain, nul besoin de repères historiques. Si La glace est très "modern style", Usher est intemporel et de nulle part, juste dans le rêve et l'inconscient. Nous voulions transposer Edgar Poe en musique, j'utilisais d'ailleurs une thématique empruntée à la version inachevée de Claude Debussy (rendant visite à Peter Scarlet dans son appartement de Ann Street, la plus petite rue de New York, célébrée par la plus courte chanson de Charles Ives, nous remarquons la plaque rappelant que Poe y écrivit Le corbeau...). Les deux films convenaient parfaitement au style d'Un Drame Musical Instantané. J'ai été très triste lorsque Marie Epstein, qui nous avait soutenus pendant des années, choisit une autre bande-son que la nôtre pour sortir La glace en salles. Elle nous confia que notre interprétation était la plus créative, mais elle préférait une musique qui ne fasse pas d'ombre au film de son frère. Nous avons souvent été confrontés à cette pensée absurde, reléguant le son à une pâle illustration...
Nous avons donc toujours tenté d'être aussi inventifs que les réalisateurs du passé, recréant, par exemple, le laboratoire de l'ouïe imaginé par Vertov lorsque nous montâmes L'homme à la caméra en janvier 1984 avec le grand orchestre à Déjazet. Aujourd'hui, le ciné-concert est devenu une mode, un genre. On a oublié que le Drame inaugura le retour à cette forme dès 1976. Nous avons fait le tour du monde avec les films d'Epstein, Caligari ou la Jeanne d'Arc de Dreyer, inscrivant vint-deux films à notre répertoire dont l'intégrale Fantômas de Feuillade pour le Centenaire du cinéma en Afrique du Sud ou des raretés de Pathé et Christensen au Festival d'Avignon... Nous n'acceptions jamais de composer une nouvelle musique si d'autres s'en étaient déjà chargés. Il y a tant de trésors de l'époque du muet. Nous voulions faire découvrir ces merveilles. C'est dire que nous fûmes les premiers à nous coltiner ceux que nous avions choisis. Lorsque les programmateurs que nous avions initiés sentirent le filon, ils nous écartèrent savamment pour en tirer le prestige. Le temps d'Orsay et des grandes commémorations était venu. Notre paranoïa nous poussa un peu bêtement à l'esquive. Nous avions peut-être aussi envie de sortir de la fosse d'orchestre ou de derrière l'écran. On y reviendra.

JEAN EPSTEIN, BOUJOUR CINÉMA
Article du 6 juin 2014


En apprenant que Potemkine sort un coffret de 8 DVD des films de Jean Eptein je saute au plafond. Après avoir découvert les cinéastes de la Première Vague dans les années 70 grâce à Jean-André Fieschi et Noël Burch je jette mon dévolu sur La glace à trois faces (1927) et La chute de la Maison Usher (1928) d'Epstein, même si les films de Marcel L'Herbier comme L'inhumaine ou L'argent, ceux de Germaine Dulac, Louis Delluc, ainsi qu'Abel Gance que l'on peut rattacher à cette mouvance, nous interrogent également à distance sur l'état du cinéma contemporain au même titre que nombreuses œuvres inventives de l'époque du muet. Epstein est l'égal de Vertov ou d'Eisenstein, de Murnau ou Dreyer, mais nul n'est prophète en son pays. Il possède une sensibilité hors pair, un sens du rythme exceptionnel, une imagination pour traduire en images des scénarios qui, sous son objectif, deviennent bouleversants. Avec lui se révèle L'intelligence d'une machine, titre de l'un de ses Écrits sur le cinéma, littérature que je dévorerai lorsque paraîtront les deux gros volumes en 1974 où le cinéaste aborde ses concepts de lyrosophie, ses idées révolutionnaires sur le son, le montage rapide alterné et les superpositions, le panoramique inversé ou le gros plan. Une réédition est annoncée chez Independencia sous la direction de Nicole Brenez, Joël Daire et Cyril Neyrat, 9 volumes avec de nombreux inédits.

Il y a 40 ans, par chance, sortant de l'Idhec, je dégotte à la librairie du Minotaure un dernier exemplaire de son petit fascicule Bonjour Cinéma, une merveille éditoriale et graphique publiée en 1921 par Blaise Cendrars aux Éditions de La Sirène. Très vite le trio et le grand orchestre d'Un Drame Musical instantané accompagneront La glace et Usher que nous projetterons dans le monde entier. À part ces deux films que je dois à Marie Epstein qui travaillait à la Cinémathèque, la sœur de Jean disparu en 1953, je ne connais alors rien d'autre que Finis Terrae et surtout Le Tempestaire où Epstein met en pratique sa théorie du gros plan sonore en ralentissant la pellicule. Mais ses écrits annoncent "la couleur" comme ceux d'Edgard Varèse pour la musique, l'un et l'autre précurseurs pour avoir agi, mais aussi énormément rêvé.


Les trois premiers DVD rassemblent Le lion des Mogols, Le double amour, Les aventures de Robert Macaire tournés pour les Studios de l'Albatros à Montreuil, siège de l'École russe, après ses débuts chez Pathé. Orientalisme de pacotille et mondanités parisiennes n'empêchent pas Le lion des Mogols de livrer, au milieu d'un scénario abracadabrant, des passages merveilleux comme les scènes automobiles, Montparnasse ou le bal masqué. Les costumes de Paul Poiret et les décors de Pierre Kéfer réalisés par Lazare Meerson font tout le charme du drame du Double amour. Robert Macaire est un feuilleton en cinq épisodes où les escrocs ressemblent à des marionnettes humaines comme les appelait Cocteau.

Deux DVD présentent la période des chefs d'œuvre du muet qui vont ruiner Epstein devenu son propre producteur, La glace à trois faces et La Chute de la Maison Usher, précédés de Mauprat et Six et demi, onze, tous très réussis dans des genres différents. Mauprat est une adaptation du roman de George Sand, film romantique en costumes où l'on reconnaît la force d'Epstein lorsqu'il filme la nature et partout une critique affirmée du machisme. Sa sensibilité exacerbée lui fait prendre le parti des femmes devant des hommes dont l'autorité cache la lâcheté et la faiblesse. L'homosexualité du cinéaste, révélée depuis peu par ses propres textes, est finement suggérée dans la manière de faire jouer ses comédiens, dans leur solitude aussi, face à une société qui en fera longtemps un tabou. Le mélodrame Six et demi, onze où se devine les inclinations d'Epstein, met en valeur décors et costumes d'une époque où la peinture moderne déteignait sur les arts appliqués. Quant aux deux chefs d'œuvre, sujets de fascination absolue, on se reportera à mon article de mars 2007 ou l'on s'y plongera aveuglément en me faisant confiance.


Deux autres DVD sont consacrés à la période bretonne avec Finis Terrae, L'or des mers, Les berceaux, Mor-Vran, Chanson d'Ar-Mor, Le Tempestaire, Les feux de la mer, poèmes documentaires ou fictions immergées dans le réel où le cinéaste ruiné retrouve sa liberté. Ses accélérés et ses ralentis vont influencer tout le cinéma expérimental, voire carrément commercial, jusqu'aux récentes compressions vidéographiques de Jacques Perconte. L'océan et la Bretagne sont devenues terres d'inspiration et d'expérience. Il préserve la langue bretonne et fait tourner des comédiens non professionnels, mais son montage, les images et les sons distillent la poésie des rêveurs. Le concept de partition sonore est directement issue du Tempestaire (1947), son réel retravaillé alors par le compositeur Yves Baudrier.

Jean Epstein, Young Oceans of Cinema de James June Schneider qui occupe le dernier DVD complète intelligemment cette somptueuse édition dont la plupart des films ont été restaurés par la Cinémathèque Française et reteintés selon les scènes comme les monochromes d'origine. Les autres bonus ne sont pas des modèles d'invention cinématographique comme l'avait été le numéro de Cinéastes de notre temps de Burch et Fieschi consacré à la Première Vague, mais tous les entretiens sont extrêmement passionnants et nous en apprennent largement plus que les présentations qui précèdent chaque film, spoilers que je vous déconseille d'écouter avant les projections.


De même, la plupart des illustrations musicales qui accompagnent les films muets sont absolument catastrophiques, scies répétitives au piano dont le formatage attendu et poussiéreux est indigne des inventions de Jean Epstein. On sent bien que les tapeurs n'ont pas lu les Écrits. Sur Usher "Joakim" Bouaziz est le seul à comprendre la variation de timbres et d'atmosphères qu'exige l'adaptation extraordinaire d'Edgar Poe tandis que la version de Gabriel Thibaudeau à la tête de l'Octuor de France développe un classicisme de bon ton ; sur Six et demi, onze Krikor prend le parti électro en jouant une suite de drônes minimalistes passe-partout ; quant au trio Aufgang sur La glace, il répète hélas les mêmes séquences inlassablement comme si le matériau manquait. Pour le reste je préfère couper la chique des pianistes "de style" pour ne pas subir leur logorrhée sonore trépanatrice au lieu de s'inspirer de la musique incroyable que produisent les images et le montage, fruits des théories du lyrosophe. Si les musiques composées dans les années 30 et 40, souvent imposées à Epstein contre son gré, restent très illustratives (les mauvaises habitudes ont la vie dure) on peut rêver de ce que aujourd'hui une véritable réflexion sur le son aurait pu apporter en écoutant les derniers films sonorisés par Epstein, ruptures de ton, son réel retravaillé, jeu sur le temps... Comment le cinéma contemporain a-t-il pu à ce point régresser depuis le muet d'abord, et sur le travail du son ensuite ? Le film de Schneider commandé par la Cinémathèque échappe à ces écueils, seul fidèle à son modèle. Le remarquable livret de 160 pages accompagnant cette édition indispensable se termine par deux facsimilés où la poésie et l'intelligence de Jean Epstein se lisent à chaque ligne.

mercredi 19 août 2020

Un livre, un pouce, un film


Article du 31 mars 2007

Alors que j'écrivais un article sur les films d'animation pour un numéro du Journal des Allumés, je reçois le nouveau catalogue d'Heeza, le magasin en ligne des produits dérivés du cartoon, où figure un dvd inhabituel. Co-produit par l'Université de Rennes 2 Crea-Cim et les éditions d'artistes Lendroit, il présente un échantillon de l'épatante collection de flip books de Pascal Fouché dont le site est entièrement consacré au genre. Pendant 3h40, Votre pouce fait son cinéma en feuilletant les petits carnets réunissant 130 ans d'images papier animables. Les 308 flip books choisis sont classés par thèmes, du premier folioscope en 1895 aux recherches graphiques les plus contemporaines en passant par les animaux, l'architecture, la danse, l'érotisme, les livres d'artistes, la musique, la publicité, les sciences et techniques, le sport, etc. Des auteurs aussi différents que Muybridge, Chris Ware, Moebius, Guillermo Mordillo, Yoji Kuri, Andy Warhol, Robert Breer, Peter Foldes, Oskar Fischinger, Gilbert et George, Christo et Jeanne-Claude, Keith Haring, Franck Gehry, Paul Cox, Émile Cohl et des centaines d'autres sont animés par des doigts anonymes. Petite originalité du support, les sous-titres peuvent faire apparaître les infos sous chacun des flip books. Le son, minimaliste au possible, n'est rien d'autre que le bruit du feuilletage. C'est à la fois un voyage dans le pré-cinéma et une plongée dans l'animation actuelle. Amusante coïncidence, le catalogue 98-99 des Allumés présentait un flip book d'Antonio Garcia-Leon de 432 pages, un film à l'endroit, un autre à l'envers !
[Jusqu'au 31 août 2020] le dvd Un livre, un pouce, un film est commandable pour seulement 4 euros !!!

mardi 18 août 2020

Perspectives du XXIIe siècle (26) : version explosive de "L'indésir"


La première version de L'Indésir était trop illustrative. Je pensais qu'il fallait poser clairement les enjeux en amont. J'avais ainsi fourni à Sonia Cruchon des images documentaires de guerre et de révolution, mais cette neuvième vidéo (en fait, le second épisode du film complet) tranchait avec la poésie évocatrice des huit autres. Sonia a tout repris à zéro, accouchant d'une proposition plus proche de Présence de la mort, le roman de C.F. Ramuz qui m'avait en partie inspiré le CD Perspectives du XXIIe siècle. Cette nouvelle version remplace donc la précédente sur Vimeo, mais j'ai conservé le billet que je lui avais consacré.
Même si je n'en fais qu'à ma tête, il faut écouter tous les avis. Je dois à Dana Diminescu d'avoir soulevé la question de la faille démonstrative de la première version et évidemment à Sonia d'avoir joué du contrepoint en montant dialectiquement les images de la NASA (A Decade of Sun, Magnificent Eruption, Thermonuclear Art) sur l'évocation musicale de la guerre et de la révolution. J'imaginai l'orgueil de l'homme qui pense être capable de détruire la planète par ses agissements absurdes, à la fois criminels et suicidaires, alors que la nature peut très bien s'en charger seule ! Nous ne sommes jamais à l'abri d'une catastrophe tombée du ciel, et en ce qui concerne mon scénario, du soleil, puisque nous en sommes totalement dépendants. Sonia a conservé sa seconde partie, constituée de mes photos et d'une pluie de cendres, en la passant en noir et blanc. Son adaptation, incandescente et entropique, pose bien l'état des choses avant leur reprise en mains par les survivants de 2152 !



Jean-Jacques BIRGÉ
L'INDÉSIR
Film réalisé par Sonia CRUCHON

Jean-Jacques Birgé : field recording, clavier, trompette à anche, flûte
Nicolas Chedmail : trompette

Sources musicales :
Allemands. Marche. Flûtes et tambours. Souabe, 1930
Wallons (Belgique). Danse des Gilles de Binche. Tambours, grelots, 1950
Haoussas (territoire du Niger). Batterie de tambours accompagnant une exhibition de lutte à Tahoua, 1948
Touaregs (région de Tahoua). Musique à programme : attaque d’un troupeau. Flûte de roseau, 1948
Éthiopiens (Kemant et Amharas). Déclamation du thème de guerre amhara. Voix d’homme, 1950
Basques (Pays basque français). Danses d’épées. Flûtes et tambours, 1952

Sources des images :
Films : NASA – Archives Prelinger – Openfootage – Beachfront B-Roll
Photographies : Jean-Jacques Birgé

#2 du CD "Perspectives du XXIIe siècle"
MEG-AIMP 118, Archives Internationales de Musique Populaire - Musée d'Ethnographie de Genève
Direction éditoriale : Madeleine Leclair
Distribution (monde) : Word and Sound
Commande : https://www.ville-ge.ch/meg/publications_cd.php

Les 10 vidéos déjà tournées en ligne sur Vimeo !
Tous les articles du blog concernant le CD Perspectives du XXIIe siècle
Dossier du MEG en français et anglais
La presse : RTS Vertigo ("Le MEG fait de l'anticipation sonore"), RTS L'écho des pavanes ("Jean-Jacques Birgé, ethnographie au futur antérieur"), Le Monde, L'Autre Quotidien, Vital Weekly...
L'album en écoute sur SoundCloud !

lundi 17 août 2020

Les essais transformés de Mark Rappaport


Jusqu'au 9 septembre 2020, le Filmmuseum de Münich offre en accès gratuit sur Vimeo une rétrospective du cinéaste Mark Rappaport, commencée le 25 avril ! C'est une occasion inespérée de découvrir des films rares d'un cinéaste hors normes que j'ai plusieurs fois évoqué dans cette colonne. Je ne me lasse jamais de revoir Rock Hudson's Home Movies ou From the Journals of Jean Seberg, mais en découvrir de nouveaux est chaque fois une surprise !



Suivent trois articles que j'avais écrit en 2007 et 2009...


ROCK HUDSON COMING OUT
Article du 26 mars 2007

Avec Rock Hudson's Home Movies Mark Rappaport réussit une des plus originales fictions biographiques et un des plus astucieux coming out de l'histoire du cinéma. C'est seulement à sa mort en 1985 que le monde apprit l'homosexualité de l'acteur et ce qu'était le Sida. Rock Hudson fut en effet la première célébrité à révéler sa maladie. Rappaport recherche des signes de cette homosexualité cachée dans les films où apparaît l'acteur. Hollywood a beau maquiller et lisser la réalité, l'évidence saute aux yeux et aux oreilles. Les plans volés aux films interprétés par Hudson sont exposés ici comme s'ils étaient sa vie même, ses home movies. Le film de Rappoport n'est constitué que de ces plans d'archives et des apparitions d'Eric Farr dans le rôle de Rock Hudson qui commente son passé depuis la tombe ! Ce "point de vue documenté" à la première personne du singulier et en forme de flashback se réapproprie la fiction pour faire éclater la vérité.
La démonstration est époustouflante, et l'on est en droit de se demander si l'exercice étendu à tout le cinéma dans sa globalité ne révèlerait pas un énorme tabou, l'homosexualité refoulée de toute une société, recyclée en violence. Quelles forces en effet sous-tendent les films de guerre, les westerns (à commencer par Rio Bravo, cher Skorecki), les polars (j'ai revu, il y a peu, House of Bamboo de Samuel Fuller qui ne triche pas non plus avec l'amitié virile), sans parler de la façon de traiter les femmes en général et au cinéma en particulier ! En un mot, les films de mecs, et au delà, ce qu'il représente... Le réel. Oui, c'est ainsi que les hommes vivent, Et leurs baisers au loin les suivent...
Rappaport nous montre Hudson comme si l'acteur s'adressait à nous dans chacun de ses plans pour nous souffler, avec un clin d'œil de connivence on ne peut plus appuyé, "ne soyez pas dupes, Hollywood n'est qu'une énorme entreprise de falsification, spécialisée dans l'exportation de la morale puritaine". Rock Hudson's Home Movies (attention dvd Zone 1 sans sous-titres uniquement) est probablement le film gay le plus démonstratif et le plus fin sur la posture et l'imposture.

Après la projection, je réussis à commander sur le Net une copie de From the Journals of Jean Seberg où Rappaport engage une actrice pour jouer le rôle de Jean Seberg comme si elle ne s'était pas suicidée et vivait toujours... Le portrait d'un personnage exceptionnel. On en reparle bientôt.
P.S. : J'avais titré ce billet F for Fag en clin d'œil au F for Fake d'Orson Welles qui joue également des faux-semblants. Maîtrisant moins bien les ambiguïtés en anglais qu'en français, il a semblé préférable de revenir à un titre plus soft !



QU'EST-CE QUE C'EST
Article du 5 avril 2007

Pour From the Journals of Jean Seberg (1995), Mark Rappaport utilise le même système que pour Rock Hudson's Home Movies en choisissant une actrice qui joue le rôle de la disparue commentant sa vie et ses films à la première personne du singulier comme si elle était encore vivante. Eric Farr interprétait Hudson comme si le comédien n'avait pas vieilli, parlant depuis la tombe, éternellement jeune. Mary Beth Hurt joue donc le rôle de Jean Seberg à l'âge qu'elle aurait si elle ne s'était pas suicidée en 1979, elle est en fait née dix ans plus tard, mais dans la même petite ville de l'Iowa. Si les films remportaient un succès populaire, on imagine les énormes problèmes que rencontrerait le réalisateur à la vue du nombre d'extraits empruntés cavalièrement : ils sont le corps même du récit. Son dernier long métrage, The Siver Screen: Color Me Lavender (1997), obéit au même processus comme son dernier court, John Garfield, figurant en bonus sur le même dvd. Le provocateur The Silver Screen débusque l'homosexualité cachée dans les films holywoodiens avec beaucoup d'humour tandis que Garfield révèle la carrière d'un acteur juif black-listé pour ses positions politiques. Tant qu'une œuvre ne rapporte pas grand chose les ayants droit ne se manifestent pas, c'est en général la règle, mais cela peut bloquer l'exploitation des films dans des pays plus tatillons que d'autres. Les cut-ups littéraires, les Histoire(s) du cinéma de Godard (parution encore annoncée en France pour les prochains jours), les œuvres de John Cage, les radiophonies du Drame (Crimes Parfaits dans les albums À travail égal salaire égal et Machiavel, Des haricots la fin dans Qui vive ? ou Le Journal de bord des 38ièmes Rugissants) sont soumis pareillement à ces lois. Avant que le sampling ne devienne un style lucratif (particulièrement en musique, dans le rap et la techno), les œuvres de montage étaient moins sujets à blocage et leur statut de nouvelle création à part entière a pu être reconnu en leur temps.
Jean Seberg ne mâche pas ses mots pour commenter amèrement sa carrière depuis le casting raté de Sainte Jeanne en 1957 où elle joue le rôle de Jeanne d'Arc dirigée par le sadique Otto Preminger jusqu'aux films de son mari, l'écrivain Romain Gary, qui ne la traite guère mieux, la faisant jouer dans des rôles bien tordus. Elle doit sa gloire au premier long métrage de Jean-Luc Godard, À bout de souffle, et à un diamant noir, Lilith de Robert Rossen où elle interprète une nymphomane dans une clinique psychiatrique, séduisant un infirmier débutant joué par Warren Beatty. Le film, bouleversant, est à découvrir toutes affaires cessantes. Rappaport lui fait comparer sa carrière et ses engagements politiques à ceux de Jane Fonda et Vanessa Redgrave. Seberg, engagée aux côtés du Black Panther Party, subit les attaques de Hoover et va jusqu'à exhiber son bébé mort-né dans un cercueil de verre pour prouver que le père n'était pas l'un d'eux. Rappaport ne se fixe pas uniquement sur elle, en profitant pour écorner l'image holywoodienne de maint personnage. Les séquences de la comédie musicale western Paint Your Wagon avec Lee Marvin et surtout Clint Eastwood ne sont pas piqués des hannetons. Le portrait est donc corrosif pour le monde qui l'entoure et terriblement déprimant en ce qui la concerne. Tout aussi éloquentes, les scènes qui, outre l'original, tournent autour de l'effet Koulechov, sont savoureuses ! Les films de Rappaport possèdent tous la même originalité avec leurs arrêts sur image où le réel reprend ses droits sur la fiction comme si les deux procédaient de la même histoire.



LE SPECTATEUR QUI EN SAVAIT TROP
Article du 1er janvier 2009

Le livre de Mark Rappoport (P.O.L.) ressemble à ses propres films où un acteur joue le rôle de son héros défunt comme dans ''Rock Hudson's Home Movies'' ou ''From the Journals of Jean Seberg''. Dans Le spectateur qui en savait trop, l'auteur rêve de personnages ayant existé en les incarnant à la première personne du singulier. En faisant basculer l'analyse du côté de la fiction, il devient le fils de Madeleine dans Vertigo, celui de Vera Miles et du dernier Tarzan, il est Rita Hayworth aussi bien que l'acteur affublé du costume de la créature du lac noir ou la fille en maillot de bain du film, il est cet acteur de S.M.Eisenstein ou le cinéaste lui-même révélant l'objet de son désir, il permet à Marcel Proust et Alain Resnais de se rencontrer sur le plateau de Marienbad, il évoque magiquement Robert Bresson, Catherine Deneuve ou Silvana Mangano...
Ses contrechamps littéraires nous emportent sur le tapis volant des illusions cinématographiques pour révéler l'envers du décor. Rappaport invente à son tour ces petites histoires qui font la grande, comme toutes celles qui sont données pour véridiques, mais qui resteront à jamais invérifiables, fruits de confessions impudiques dont se repaissent cinéphiles et autres midinets. En nous identifiant au narrateur, nous devenons nous-mêmes le héros de chacune de ces nouvelles transformées en autant de courts-métrages, remix intellident, sensible et provocateur de "ce dont sont faits les rêves" de cinéma.

Illustration : extrait d'un photo-montage de Mark Rappaport.

vendredi 14 août 2020

Retour de Pelechian, héritier de Vertov et Eisenstein


Grande nouvelle, la Fondation Cartier pour l’art contemporain annonce une exposition consacrée au cinéaste arménien Artavazd Pelechian du 24 octobre 2020 au 7 mars 2021, avec présentation en première mondiale de La Nature, son nouveau film, fruit d’une commande passée en 2005 par la Fondation Cartier et le ZKM Filminstitut. Ce film est l’aboutissement de quinze années de travail. L’exposition proposera un dialogue inédit entre La Nature (1h02 mn), son premier film depuis 27 ans, et son chef d'œuvre, Les Saisons (29 mn), ode au monde paysan réalisée en 1975.
Communiqué de presse ici.



Article du 4 mars 2007
Vers 1994 j'ai la chance de découvrir par hasard à la télévision les films d'Artavazd Pelechian et de les enregistrer en vhs : je peux ainsi revoir sept de la douzaine de films réalisés par le cinéaste arménien : Les habitants (1970, musique V. Ouslimenkov, voir au-dessus), Nous (1969), Les saisons (1972), Notre siècle (1982), Fin (1992) et Vie (1993). [Récemment] j'ai trouvé les copies de deux autres plus anciens, dont La patrouille de montagne (Lernayin parek) que Pelechian montre rarement parce qu'il le considère comme un travail d'école, du temps où il était au VGIK à Moscou avec son condisciple d'Andréï Tarkowski. [Pendant longtemps on ne trouvait qu'un DVD portugais, mais il y a maintenant une édition française avec ses sept films les plus connus].


[En 2018, pour illustrer mon article, je finis par trouver sur le net] Les saisons (Tarva Yeghanaknere ou Vremena goda), son chef d'œuvre internationalement célèbre, chant absolument sublime sur la moisson, la fenaison et surtout la transhumance. Mais rien ne vaut sa projection sur grand écran ! Le passage du gué des moutons par les bergers à cheval et les descentes des meules de foin en courant sur des pentes à 45% sont parmi les moments les plus intenses de toute l'histoire du cinéma. Comme dans nombreux de ses autres films défile l'histoire du peuple arménien, mais Artavazd Pelechian transpose toujours son sujet de façon lyrique, sans aucune parole, rythmé alors sur les musiques de Vivaldi et V. Kharlamenko.


Au Début (Nacalo ou Skisb, 1967) est dédié au 50ème anniversaire de la Révolution d'Octobre. La musique est de Sviridov.
À tout commentaire, j'ai toujours préféré les témoignages. Voici quelques extraits du livre de Pelechian, Mon Cinéma (traduction Barbar Balmer-Stutz), trouvés sur le précieux site qui lui est consacré :
" [Dans mes films], il n'y a pas de travail d'acteur, et [ils] ne présentent pas de destins individuels. C'est là le résultat d'une option dramaturgique et de mise en scène consciente. Le film repose pour sa structure compositionnelle sur un principe précis, sur le montage audiovisuel sans aucun commentaire verbal. (…) L'une des principales difficultés de mon travail fut le montage de l'image et du son. Je me suis efforcé de trouver un équilibre organique permettant l'expression unifiée simultanément de la forme, de l'idée, et de la charge émotionnelle par le son et par l'image. Il fallait que le son soit indissociable de l'image, et l'image indissociable du son. Je me fondais, et me fonde encore sur le fait que, dans mes films, le son se justifie uniquement par son rôle au niveau de l'idée et de l'image. Même les bruits les plus élémentaires doivent être porteurs d'une expressivité maximale et, dans ce but, il est nécessaire de transformer leur registre. C'est pour cette raison que, pour l'instant, il n'y a pas de son synchrone ni de commentaire dans mes films."


Après La Terre des hommes (Zemlja ljudej, 1966), je cite encore Mon cinéma :
"L'une des affirmations de base d'Eisenstein nous est connue depuis longtemps : un plan, confronté au cours du montage aux autres plans, est générateur de sens, d'appréciation, de conclusion. Les théories du montage des années 20 portent toute leur attention sur la relation réciproque des scènes juxtaposées, qu'Eisenstein appelait le " point de jonction du montage " (montznj styk) et Vertov un " intervalle ". (…) C'est lors de mon travail sur le film Nous que j'ai acquis la certitude que mon intérêt était attiré ailleurs, que l'essence même et l'accent principal du montage résidait pour moi moins dans l'assemblage des scènes que dans la possibilité de les disjoindre, non dans leur juxtaposition mais dans leur séparation. Il m'apparut clairement que ce qui m'intéressait avant tout ce n'était pas de réunir deux éléments de montage, mais bien plutôt de les séparer en insérant entre eux un troisième, cinquième, voire dixième élément. (…) En présence de deux plans importants, porteurs de sens, je m'efforce, non pas de les rapprocher, ni de les confronter, mais plutôt de créer une distance entre eux. Ce n'est pas par la juxtaposition de deux plans mais bien par leur interaction par l'intermédiaire de nombreux maillons que je parviens à exprimer l'idée de façon optimale. L'expression du sens acquiert alors une portée bien plus forte et plus profonde que par collage direct. L'expressivité devient alors plus intense et la capacité informative du film prend des proportions colossales. C'est ce type de montage que je nomme montage à contrepoint."

Découvert en France par Jean-Luc Godard et Serge Daney, Pelechian n'avait pas terminé de film depuis 1993. On avait pu voir Les saisons à la Fondation Cartier dans l'exposition Ce qui arrive concoctée par Paul Virilio, mais aucune nouvelle trace jusqu'ici de quelque édition dvd. Né en 1938, on pouvait espérer qu'il trouverait les moyens de continuer à réaliser des documentaires aussi exceptionnels par leur lyrisme et leur rythme, leur sens critique et leur humanisme (entendre au sens noble du terme, soit celui qui réconciliera enfin l'homme avec la nature !).

P.S.: C'est ce que j'avais écrit en 2007, et le nouveau film s'appellera La nature !

jeudi 13 août 2020

Athée grâce à Dieu [archive]



Article du 24 mars 2007


Les films de Luis Buñuel ont longtemps représenté le modèle de ce que je rêvais de faire. Le journal d'une femme de chambre d'après Mirbeau m'avait impressionné par son humour, son sens critique, la crudité des rapports, l'ambiguïté des personnages, la lumière, le montage... "Je suis pour l'amour moi, Célestine, pour l'amour fou..." (Piccoli à Muni) Les deux films avec Catherine Deneuve, Belle de Jour (qu'y a-t-il à l'intérieur de la boîte du Coréen ?!) et Tristana (érotisme brutal des derniers plans avec le son des cloches à l'envers) conservaient le mystère d'une œuvre où le sacré était découpé comme sur un étal de boucherie. Mon préféré était La voie lactée parce que j'avais l'impression d'apprendre quelque chose sur la religion tout en jubilant des dissections abyssales que Buñuel lui faisait subir. N'ai-je pas toujours été un hérétique ! Mais je n'ai jamais eu de crise mystique, mon père ayant réglé définitivement la question lorsque j'étais très jeune en me répondant par une phrase de son ami Georges Arnaud : "Si Dieu existait, ce serait un tel salaud qu'il ferait mieux de ne pas s'en vanter." Exit. Pas d'intermédiaire. Je devais négocier directement avec la mort.


Je les ai tous aimés, d'abord les derniers, Le charme discret de la bourgeoisie ("le lieutenant a un rêve très sympathique à vous raconter" fait Piéplu), Le fantôme de la liberté (la colique du miserere), Cet obscur objet du désir (les attentats terroristes ponctuent le film de façon bizarrement prémonitoire). J'appréciais les titres longs. J'aimerais revoir La mort en ce jardin. Jean-André Fieschi me fit connaître la période mexicaine, Don Quintin, La vie criminelle d'Archibald de la Cruz, Los Olvidados, El (j'adore la scène où l'aiguille à tricoter transperce le trou de serrure), L'ange exterminateur, il y en a trop, en fait jamais trop, je me répète les dialogues et jubile toujours autant devant n'importe lequel de ses films, comme s'il stimulait chez moi quelque partie du cerveau dédiée spécialement à son œuvre ! À la sortie de l'Idhec, j'aurais aimé être son assistant ou celui de Godard. Cela ne s'est pas fait, alors je n'ai pas continué la voie de l'assistanat. Sur le tournage, Don Luis allait se faire acheter des chemisettes à manches courtes ou du camembert. Il saoulait ses interlocuteurs. Il connaissait les grands textes, Marx, Freud, la Bible... Il tournait juste ce dont il avait besoin, montait en quatre jours.


J'ai glissé trois films dans le billet. Le premier est le premier, Un chien andalou, cosigné avec Salvador Dali, le traître. Il y avait trois amis, Buñuel, Dali et Lorca. Federico Garcia Lorca a été assassiné par Franco, Dali adopta sa cause, Buñuel s'exila... C'est lui qui sonorisa le film avec un tango et Tristan et Iseult. Le second est L'âge d'or, financé par le Vicomte et la Vicomtesse de Noailles en même temps que Le sang d'un poète de Jean Cocteau, est aussi le second. Je me souviens de mon exaltation lorsque je le découvris sur l'écran de la Cinémathèque au Trocadéro. Il n'existe aucun cinéaste qui me procure autant de jubilation. Le troisième est le Cinéastes de notre temps tourné par Robert Valey, le premier, celui qui inaugura la série d'André Labarthe et Janine Bazin.

Photo : Antonio Galvez

mercredi 12 août 2020

J'ai refusé le compteur Linky


Tout le monde connaît la fronde contre les compteurs électriques Linky. Suite à la demande du Front de Gauche en avril 2016, la Mairie de Bagnolet s'étant opposée radicalement à leur implantation, je pensais que nous n'aurions pas à faire face à des tentatives scandaleuses d'y passer outre. L'arrêté de 2017 stipulant les raisons est pourtant clair. Or est tombée hier 11 août dans ma boîte une simple lettre de la société Scopelec, mandatée par Enedis, m'annonçant le remplacement de mon compteur entre le 11 et le 18 août. Peut-être comptaient-ils que je sois en vacances et donc dans l'impossibilité de réagir ? Le choix précipité des dates était déjà cavalier, et le courrier de préciser "Votre présence n'est pas indispensable, puisque le compteur est accessible, mais il serait souhaitable que le technicien puisse, lors de son passage, avoir accès à votre disjoncteur. Il vous est possible de demander à la personne de votre choix de nous donner accès au disjoncteur en votre absence, vous libérant ainsi de cette contrainte. Sans demande de rendez-vous de votre part, le compteur sera remplacé prochainement." Si ce n'est pas de la vente forcée, qu'est-ce que c'est ? Et la lettre de préciser que l'intervention de 30 minutes exige de couper l'électricité. Comment mon congélateur aurait-il réagi en mon absence ? Ma présence n'est pas nécessaire, mais il faut couper le disjoncteur : j'ai du mal à suivre ! J'ai appelé illico Scopelec pour refuser ce tour de passe-passe et j'ai collé un écriteau sur le boîtier installé sur le trottoir, histoire d'éviter tout quiproquo. Méfiance donc, épluchez régulièrement votre courrier, les vautours rôdent en votre absence, comptant sur votre négligence !
Dans la boîte aux lettres il y avait aussi une relance des Impôts me réclamant un impayé sans préciser à quoi cela correspond. Or la somme coïncide avec la déclaration de TVA réglée le 6 du mois dernier. C'est pénible de devoir toujours être vigilant. Franchement j'ai mieux à faire, comme la musique d'un nouveau court-métrage loufoque de Nicolas Le Du que j'ai enregistrée en oubliant les misérables importuns...

mardi 11 août 2020

Saga de Xam [archive]


Article du 8 mars 2007

C'est incroyable comme les nouveaux médias font remonter les souvenirs à la surface. On croirait être resté en apnée pendant des siècles, et puis une question suivie d'une évocation font boule de neige. Pan ! Dans le mille. On en reprend pour trente ans. Les événements s'enchaînent comme un fait exprès. Jean-Denis Bonan était mon professeur de montage en première année d'Idhec. Il avait beaucoup d'imagination ou bien des nuits très agitées. Chaque matin il nous racontait son rêve en arrivant à l'école. Je l'ai toujours connu souriant. Je l'avais revu il y a quinze ans alors qu'il exposait des bouteilles de sable peint chez Alberto Bali, un voisin de mon immeuble en face du Père Lachaise. J'ai eu le plaisir de le retrouver grâce à Françoise qui avait été son assistante.
Googlisant le dessinateur "Nicolas Devil", Jean-Denis tombe hier soir sur son nom dans un de mes premiers billets d'août 2005.


Jean-Denis m'écrit qu'ils étaient très proches dans les années 70, exposant ensemble à Zurich. Il possède même une des planches originales de Saga de Xam, le livre fondateur de la nouvelle bande dessinée française, où il figure au moins deux fois : "en chanteur (mais on ne voit pas que je chante) et une fois (cette fois-là sans ressemblance) en moine lubrique dont le cerveau est composée de femmes nues (c'est cette planche que Nicolas m'a offerte il y a longtemps)". Il lui en avait aussi donné un exemplaire "avec une splendide dédicace, mais on (lui) a volé." Comment Jean-Denis sait-il que je connais Saga de Xam et que j'ai récupéré l'exemplaire de mon père l'année dernière ? Sait-il que je fus l'assistant de Jean Rollin, l'auteur du scénario, et que j'ai raconté le tournage de son film Lèvres de sang [hier] ici-même ? Ou bien est-il tombé par hasard sur le commentaire que j'écrivis en marge d'un billet du blog d'Étienne Mineur le 9 mars dernier [2006], il y a presque un an jour pour jour, ce qui expliquerait tout, enfin, pas tout, mais le début du tout :

Réalisé par Nicolas Devil d'après un scénario de Jean Rollin, épais cadavrexquis de Barabara Girard, Merri, Nicolas Kapnist, Philippe Druillet, Devil, photos de Tony Frank, couleurs de J-P Gressin, Annie Merlin, Jacqueline Sieger...On y croise des dizaines de personnages : Gingsberg, Artaud, Barbarella, Dylan, les Stones, Étienne Roblot, Zappa, J-J Schul, Kalfon, Julian Beck, Lovecraft, Valérie Lagrange, Patryck Bauchau, Edouard Niermans, Lennon, Cassius Clay, les Hell's Angels, les provos, dans une explosion graphique digne d'une bible psychédélique. Livré avec une loupe ! (éd. Éric Losfeld, 1967)

Mon père avait été contrebandier avec Losfeld, passant des livres érotiques à la frontière belge ! Tout s'enchaîne. C'est toi qui emploie le mot Incroyable ! dans ton mail, mon cher Jean-Denis, mais tu ne savais pas à quel point. Xam, Rollin, Losfeld, mon père, l'Idhec, Françoise... Le livre est devant moi. C'est cet épais volume aux pages cartonnées qui m'initia à la bande dessinée adulte. C'était aussi la seule trace de culture psychédélique à la maison avant mon voyage aux États Unis en 68. Glissées entre les pages de Saga de Xam, je découvre les fiches où j'avais recopié les phrases déchiffrées en m'aidant du code pour lire les dialogues cachés du livre. J'avais 15 ans, mais déjà plus toutes mes dents, conséquence d'un accident en cour de récréation. Si je reproduis quelques pages du livre, c'est l'ensemble que j'aurais aimé feuilleter avec vous...

Et avec toi, mon cher Jean-Denis, qui me donna le goût du montage cinématographique lorsque j'avais 18 ans. Cette fois encore, de l'autre côté du pont, les fantômes vinrent à (notre) rencontre !

P.S: Nicolas Deville, titulaire d'un doctorat de sociologie, est devenu professeur de philosophie au CEGEP de Matane, une petite ville du Bas Saint-Laurent au Québec, aujourd'hui à la retraite, et écologiste. Il n'aurait plus touché un crayon depuis des années.

lundi 10 août 2020

Lèvres de sang [archive]


Article du 2 mars 2007

En sortant de l'Idhec, je trouvai illico un poste de second assistant réalisateur sur un film de Jean Rollin, Lèvres de sang. Je ne me souviens pas comment, mais peut-être était-ce grâce à l'École ou à Louis Daquin qui la dirigeait alors. Robert Bozzi était le premier et Nathalie Perrey assurait la régie en plus de jouer le rôle de la mère du héros. Comme c'était une petite équipe, je les assistais tous les deux ! Et me voilà accompagner les jumelles chez le prothésiste pour leurs dents de vampires, nourrir les chauve-souris qui embaumaient la bière sur le siège arrière de ma voiture lorsqu'elles avaient mangé de la banane, convaincre l'actrice principale en pleurs de regagner sa chambre d'hôtel après qu'elle l'ait totalement dévastée et tandis qu'elle faisait du stop sous la pluie sur l'autoroute avec son slip pour seul vêtement, réchauffer (moralement et alcooliquement) les comédiennes qui grelottaient dans le vent glacial qui soufflait sur les ruines du Chateau-Gaillard aux Andelys, lancer la machinerie des fontaines du Trocadéro au milieu de la nuit, et cetera et cætera.


J'ai une tendresse particulière pour ce film puisqu'il marqua mon entrée dans le métier et que j'y tiens un petit rôle, très chaste, le temps de deux plans. Je joue celui d'un vendeur de cartes postales aveugle, cheveux longs et pantalon pattes d'eph. Je n'ai que vingt-deux ans et encore toutes mes illusions lorsque je m'assois sur un canapé pendant la répétition et que j'entends une des comédiennes raconter son week-end avec un berger allemand. Les bras m'en tombent et j'ai les jambes coupées. Il faut préciser que si ce film (culte) est aujourd'hui présenté comme un film fantastique ; nous en parlions alors comme d'un porno-vampire et Rollin en était le pape ! Cela explique probablement pourquoi il sort en collector 3 dvd, avec moult boni et luxueux livret de 64 pages. Son aspect pornographique est soigneusement évité par toute l'équipe, sauf Cathy Tricot, une des deux petites jumelles. Dans le générique, je relève le nom de Claudine Beccarie devenue célèbre avec Exhibition de Jean-François Davy.
Faisons donc un saut de quelques années en avant jusqu'en 1979. Nous sommes dans un couloir de l'Idhec alors que je suis devenu responsable des études pour la première année. Un de mes élèves m'arrête pour me demander si c'est bien moi qui joue dans Suce-moi, vampire. Comme je suis surpris, il précise que c'est la version hard de Lèvres de sang (Rollin a pris le pseudo de Michel Gand). Cet étudiant passionné par les séries Z s'appelle Christophe Gans, il réalisera plus tard Crying Freeman, Le pacte des loups, etc. Il y a donc deux versions du film, une soft et une hard, mais les 3 dvd évitent soigneusement de parler de l'autre version. Il est pourtant difficile de ne pas se souvenir des scènes qui ont disparu de la version éditée !


Les motivations du "jeune" premier étaient plus ambigües que son passage au film de genre, d'autant qu'il en était co-auteur. Il jouera d'ailleurs la même année dans un autre classique, Le sexe qui parle. Jean-Loup Philippe avait remporté un succès phénoménal au théâtre dans Thé et sympathie aux côtés d'Ingrid Bergman, puis de Micheline Presle. Enfant, il avait côtoyé Supervielle, Michaux, Cendrars et fondera le Domaine Poétique en 1962 où il mettra en scène Robert Filliou, Brion Gysin, William Burroughs, François Dufrêne avec projections lumineuses. Il inventera le café théâtre en 1965 à La Vieille Grille, deviendra directeur artistique au Théâtre de l'American Center, écrira des livres, de la poésie, des pièces, des évocations radiophoniques. Les noms de Bernard Heidsieck, Henri Chopin, Emmet Williams, Alain Kremski, Jean-Yves Bosseur, Riopelle, Jean Tardieu jalonnent son œuvre. Il n'empêche qu'ici, il enfile un chapelet de nanas dans les scènes coupées de la version soft ! Ce n'était pas un pro du X pour autant. Dans une scène où l'actrice lui déplaisait profondément, il exige trente grenouilles autour d'eux pendant qu'ils officient. Hélas, en novembre, les batraciens hibernent. Je sauve la production, arrêtée, en rapportant deux crapauds africains trouvés sur les quais. Dans une autre scène, ses moyens lui faisant défaut, le producteur prend la place du réalisateur, fait sortir presque toute l'équipe et éteindre les projecteurs. Lorsque notre héros sent que ça vient, le producteur (que j'ai fait pleurer le premier jour de tournage au cimetière de Montmartre en réclamant mon dû !) lance un Lumière ! suivi de Moteur ! C'est la débandade. Il finira par se faire doubler par un pro.


En regardant les 3 dvd de l'édition anglophone hollandaise (attention, la bande-annonce est nulle), nous sommes surpris par le naturel des interviewés. Les bonus ne nous ont pas habitués à tant de sincérité (X occulté mis à part !). Si les producteurs étaient infects, l'équipe était marrante et sympa. Les entretiens montrent des personnages étonnants. Je me demande ce qu'est devenu le compositeur, Didier William Lepauw, dont la musique est intelligente et inventive. Était-ce un pseudonyme ? Très belle lumière également, ce genre de film offrant à Jean-François Robin le soin de réaliser un travail original et particulièrement soigné. Les scènes tournées à Paris sont très émouvantes, elles montrent des quartiers détruits comme l'immense chantier de Belleville ou le vieil Aquarium du Trocadéro. Jean Rollin incarne tout un pan souvent ignoré du cinématographe, amateur de rêves, de jolies filles et de beaux décors. C'est à leurs yeux une transposition de la poésie à l'écran.
Ayant été louveteau de 8 à 11 ans (mon côté couteau suisse) et n'ayant aucune envie de devenir psy, je passai de l'assistanat à la réalisation au montage. Après onze jours sur La baby-sitter de René Clément où je supervise l'enregistrement de la musique de Francis Lai dirigée par Christian Gaubert et suis payé au tarif de stagiaire tandis que je totalise 40 heures supplémentaires en une semaine, mes revendications n'aboutissent qu'à mon départ précipité. Je suis remplacé par Tony Meyer qui sera enfin correctement rémunéré ! Avec mon travail d'assistant sur un documentaire sur la Sonacotra de Coline Serreau, voilà donc l'intégralité de ma carrière de technicien du film. La composition musicale et la création de partitions sonores me donnent, à vingt-trois ans, un statut social plus enviable et épanouissant !

vendredi 7 août 2020

Bernard Stiegler, la musique est la première technique du désir


Début 2008, nous avions rencontré Bernard Stiegler dans la cadre d'une enquête sur la fonction de la musique aujourd'hui, que Jean Rochard et moi réalisions pour le Journal des Allumés. Je le republie aujourd'hui en mémoire du philosophe décédé hier 6 août. Il aura abrégé ses souffrances qu'il traînait depuis plusieurs mois...

Il est agréable d'interviewer quelqu'un qui se préoccupe d'abord de ses deux interlocuteurs et du médium à qui il s'adresse et que nous représentons. Bien que nous nous souvenions très bien, et avec plaisir, de son frère Dominique lorsqu'il était journaliste à Révolution, nous ignorions l'attachement au jazz de l'ancien directeur de l'Ircam, de sa passion absolue pour cette musique jusqu'à son emprisonnement pour vol à main armée en 1978. Stiegler eut la sagesse de faire son coming out sur ses activités délinquantes et écrivit Passer à l'acte en 2003 sur ce qui lui permit d'entrer en philosophie. La lecture d'un article passionnant sur la perte de la libido, conséquence de l'uniformisation, écrit pour Le Monde Diplomatique, nous donna envie de l'interroger sur les changements sociaux que la musique peut produire et comment sa fonction se transforme aux mains d'une industrie dont le moteur "essentiel" est le marketing.
Nous sommes surpris par son "optimisme" quant à l'avenir des nouvelles technologies lorsqu'il ne peut imaginer autre chose que l'écroulement d'un système qui a poussé la manipulation jusqu'à l'absurde, par sa désincarnation morbide et ses tentatives d'uniformisation des consciences. Il appelle "s'accaparer" ce que je nomme "pervertir", mais nous sommes d'accord sur la position à adopter face aux machines. Pour lui, l'objet est pervers et nous sommes en charge de le dé-pervertir en trouvant une façon positive de le détourner au profit de l'intelligence, de le pousser vers l'échange. Ainsi, en tapant ces lignes, j'écoute les conférences d'Ars Industrialis au format mp3. Rien ne sert de diaboliser les soubresauts technologiques, il vaut mieux apprendre à s'en servir, tout en restant vigilant sur les dérives de contrôle qu'elles risquent de générer. Le poids de Google est, par exemple, de plus en plus inquiétant.
Bernard Stiegler, actuellement directeur du département du développement culturel au Centre Georges-Pompidou, dirige également l'Institut de Recherche et d'Innovation (IRI) où il nous reçoit. La veille à Ivry, dans le cadre de Sons d'Hiver, eut lieu un débat sur la question : la musique vaut-elle encore le dérangement ? qui figurera aussi, entre autres, dans ce numéro 21.
Tous les numéros sont téléchargeables sur le site au format pdf.
Vous pouvez aussi lire les deux derniers livres de Stiegler : Économie de l'hypermatériel et psychopouvoir (entretiens chez Fayard) et Prendre soin (gros bouquin sur la jeunesse chez Flammarion).

INVENTER L'AVENIR, ENTRETIEN AVEC BERNARD STIEGLER
par Jean-Jacques Birgé et Jean Rochard, transcrit par Christelle Raffaëlli, illustré par Sylvie Fontaine.


Entretien avec Bernard Stiegler par Jean-Jacques Birgé et Jean Rochard, transcrit par Christelle Raffaëlli, paru début 2008 dans le numéro 21 du Journal des Allumés du Jazz.

Le philosophe Bernard Stiegler nous reçoit dans son bureau de l’IRI (Institut de Recherche et d’Innovation) dont les fenêtres donnent sur le Centre Pompidou où il est directeur du développement culturel. Nous l’avions connu directeur de l’Ircam, mais lors de notre entretien, nous apprenons son ancienne dévotion pour le jazz à l’époque où, jeune homme, il avait un club à Toulouse, période qui se soldera par son incarcération pour vols à main armée comme il le raconte dans son livre Passer à l’acte (Galilée). Ses deux derniers ouvrages, Économie de l'hypermatériel et psychopouvoir (entretiens chez Fayard) et Prendre soin : Tome1, de la jeunesse et des générations (Flammarion), abordent des sujets qui nous sont chers. S’appuyant sur ses recherches sur les nouvelles technologies et les usages qui en découlent, Bernard Stiegler pense que le capitalisme de production devenu capitalisme de consommation s’autodétruira à force de monopoles, de contrôles et d’uniformisation, engendrant une perte de la libido et donc du désir.


Jean Rochard : Qu'est-ce que la musique a apporté à l’humanité ?

Bernard Stiegler : Une première question pourrait se poser : “quand la musique apparaît-elle?”. L’humanité (mais tout le monde n’est pas d’accord là-dessus), existe depuis deux millions d’années si l’on appelle humain un être bipède qui produit des objets techniques. Si vous demandez aux préhistoriens, la musique a 40 000 ans. À s’en tenir à la documentation préhistorique, il n’y a pas auparavant de musique, ce qui est hautement problématique.

Jean-Jacques Birgé : Je tiens une bande directement d'André Leroi-Gourhan, enregistrée en Russie avec des os de mammouth...

BS: On assigne la musique au premier instrument de musique considéré comme tel, le rhombe en os, daté de 40 000 ans. Est-ce que ça signifie qu’il n’y a pas de musique avant? J’aurais tendance à penser qu’elle commence avec l’hominisation, il y a deux millions d’années, avec le travail pour être plus précis, avec la rythmologie du travail. On ne connaît pas de société humaine sans musique. Plus les sociétés sont anciennes, plus la musique semble être importante dans la relation sociale entre les individus. Aujourd’hui, paradoxalement, un de ses aspects majeurs est qu’elle est absolument partout. Mais dans quelle mesure constitue-t-elle encore une relation sociale ? Les conditions de diffusion dominent plus que la musique elle-même. La musique, en tant qu’objet temporel, pouvant envahir le temps qui est aussi une conscience vivante, a un pouvoir sur les êtres humains qui a été en partie agencé avec le cinéma et remplacé par lui: elle a comme le cinéma un pouvoir de capter le temps de l’attention humaine. C’est aussi sa fonction dans le travail, par ses capacités de coordination, de synchronisation des individus, de leur attention, de leurs gestes, etc. Elle possède aussi un pouvoir extatique, qui se traduit par ce qu’un grand anthropologue, Gilbert Rouget, appelle la transe. Elle seule offre ce pouvoir de sortir de ses gonds. En tout cas, elle a pu le faire pendant très longtemps. C’est en fait un objet extrêmement paradoxal parce qu’elle a un pouvoir à la fois de synchronisation et de contrôle, et de singularisation extrême. Le saxophone ne s’est pas développé grâce à l’armée par hasard - et ce n’est pas par hasard que l’armée a investi au XIXème siècle dans les cuivres comme moyen de contrôle non disciplinaire et par la pénétration des âmes. Albert Ayler est devenu musicien à l’armée, et ce n’est pas par hasard.

JJB: Depuis quelques décennies, on ne peut plus aller acheter un pantalon sans être massacré par la musique mais ce qui est bizarre en même temps, c’est qu’il semble qu’il y ait beaucoup d’acheteurs potentiels qui supportent très mal…

BS: De plus en plus de gens s’en plaignent et je pense qu’on va vers des décrochages à et égard. On ne peut jamais analyser la musique seule hors de son contexte. Je suis un adversaire de l’art pour l’art. Il y a cependant une époque où l’art pour l’art s’est constitué en réaction à l’instrumentalisation de la musique par la noblesse, par le clergé, par l’armée. Il y a eu un moment faste et beau de l’art pour l’art, mais on n’en est plus du tout là : aujourd’hui l’art est pour le marketing… La musique véritable, la musique en acte, si l’on peut dire, est une pratique de mise hors contrôle - y compris par les mêmes institutions et les mêmes dispositifs qui en font un dispositif de contrôle. Je ne suis pas croyant, mais il m’arrive quand même d’assister à des offices religieux et de me sentir sous le pouvoir de quelque chose qui me fait accéder effectivement à des états tout à fait anormaux. J’ai été un passionné de musique, mais vraiment archi-passionné, je rêvais de faire votre métier d’ailleurs à un moment donné.

JR: Pourquoi le dire au passé ?

BS: J’ai arrêté d’en écouter en prison - sinon à la radio : j’écoutais Le Matin des Musiciens. À l’époque où j’ai été incarcéré, la musique était pour moi absolument vitale. J’avais créé une sorte de bistrot jazz pour pouvoir y écouter de la musique tout le temps. J’y accueillais des musiciens, j’y faisais le “ DJ”, je considérais que mon métier était de faire découvrir la musique aux autres - tout en vendant de la bière. Je passais des heures dans les magasins de disques pour essayer de trouver de bonnes choses à faire écouter. C’était une période de ma jeunesse où j’avais une pratique de l’écoute rigoureuse. Puis j’ai arrêté, d’abord parce que je suis allé en prison, et que j’ai perdu presque toute ma discothèque, peut-être aussi parce que j’ai rationalisé la situation en me disant que de toute façon toute cette histoire du jazz qui m’avait complètement habité était sans doute un peu finie. À ma sortie de prison en 1983, il y avait encore des disques magnifiques - par exemple, de Charlie Haden, Ballad of the Fallen, que m’a offert mon frère Dominique, mais j’avais l’impression que ce n’était quand même plus comme dans les années 60 ou 70 : pour moi ces années sont la grande époque du jazz moderne.

JR: Ça pourrait être une sorte de rapport d’addiction ?

BS : L’amateur est une figure du désir, et le désir est addictif. Quand vous vous retrouvez en prison sans vos objets de passion, c’est terrible, vous avez l’impression qu’on vous a arraché les bras, les jambes, la tête. Le pire pour moi, c’était la musique et l’alcool. Je ne pouvais pas commencer une journée sans me mettre un disque. Aujourd’hui, c’est totalement fini. Il y a bien là quelque chose qui est de l’ordre de l’addiction, mais c’est une addiction positive.
Pour revenir à votre question : la musique nous permet de sortir de nos gonds, elle permet à la fois le contrôle social et le passage hors contrôle. Elle est capable de produire en même temps de la synchronisation et du diachronique, c’est-à-dire de la singularité, de l’improbable, et de l’improvisation. La première musique que j’ai écoutée, c’était de la musique classique. Ma mère – dans ma famille, nous étions de condition modeste, comme on dit, mais mes parents, et surtout ma mère, faisait partie de ce monde populaire qui croyait à la culture et voulait que ses enfants soient bien éduqués – ma mère achetait ainsi des disques par l’intermédiaire de ce qui était alors la Guilde du Disque, et c’est ainsi qu’enfant, j’ai découvert, Schubert, Beethoven et quelques autres. Quant au jazz, je crois que j’ai commencé à en écouter en 64-65. C’était le début du free jazz, Coltrane était en pleine activité. J’habitais Sarcelles. Ce n’est pas très drôle d’habiter Sarcelles. Mais Sarcelles en écoutant Coltrane ou Mingus, c’est beau et grand, cela promet.

JJB : C’est une époque unique au niveau artistique en général et pour l’imagination.

BS : C’est vrai. Il n’empêche que je trouve que le jazz est à part. D’abord parce que cette musique est d’une qualité incroyable et littéralement miraculeuse. C’est une musique d’une très grande précision qui s’est inventée en très peu de temps. Il y a bien entendu aussi de belles inventions dans le rock, dans le rhythm and blues, mais dans le jazz, il se passe quelque chose d’incroyablement resserré, d’extraordinairement intense. C’est mon histoire : je vous restitue la chose comme je crois me souvenir de l’avoir vécue. Par ailleurs, un concours de circonstances a fait que je me suis retrouvé à habiter, après avoir quitté Sarcelles, à 300 mètres du Chat qui Pêche. Du coup, je me suis mis à rencontrer des musiciens, beaucoup de musiciens. C’est un peu après cette époque que j’ai monté mon bar musical à Toulouse, en étant passé par diverses aventures. De nos jours la musique est devenue un outil de contrôle extrêmement trivial. Autant les industries culturelles dans les années 40, même 30, aux États-Unis ont une grande inventivité, une grande intelligence, justement en matière de production et d’organisation de la production essentiellement américaine, autant aujourd’hui je pense que c’est la bêtise absolue qui domine de façon écrasante, non que les gens sont bêtes, mais on ne croit plus du tout à autre chose qu’au marketing.

JJB: La religion précède…

BS: La religion c’est autre chose, tout autre chose que le marketing - et ce fut très inventif. Il n’y guère de rituel ou de culte sans musique. La musique, comme phénomène temporel qui épouse le temps de la conscience, qui y entre et l’envahit, a un pouvoir unique à cet égard, jusqu’à l’apparition du cinéma. Jusqu’au cinéma, il n’y avait que deux manières de contrôler le temps des consciences des individus, c’était ou la musique, ou le discours, mais les deux, musique et paroles, c’est à dire chant, poésie - mais dans tous les cas, ce que Husserl décrit comme des objets temporels.
En ce moment même, je suis en train de parler : je produis un objet temporel, qui est d’ailleurs une sorte de musique en réalité, dans la mesure où la voix est un instrument de musique très spécial, un instrument que tout le monde pratique sans le savoir - la langue est une sorte de musique, et c’est ce qu’enseigne la poésie. C’est aussi ce que l’on découvre quand on va au Vietnam et qu’on ne parle pas vietnamien : on découvre dans cet idiome dont la prosodie est si différente de la nôtre une sorte de musique. Sur un autre registre, si j’ose dire, on doit réfléchir à ce que raconte Giono, à propos d’un village de Provence où, pendant les guerres de religions, on avait arraché la langue à tous les habitants du village : ils se mirent à jouer de l’harmonica, raconte Giono. L’harmonica ne peut ainsi remplacer la langue que parce que celle-ci a d’emblée quelque chose de musical.
Au moment où arrive le cinéma, un nouvel objet temporel apparaît, qui capte temporellement l’attention par les yeux, et puis se développe l’énorme machine de ce qu’on appelle l’audiovisuel. On voit maintenant avec l’iPod se répandre de nouvelles façons d’écouter. Tout cela bouge énormément - et c’est l’organologie du problème. L’organologie générale que j’essaye de théoriser analyse les conditions techniques, les conditions corporelles - y compris le cerveau et l’appareil psychique qui s’y forme - et les conditions sociales qui relient les appareils psychiques et qui sont leurs autres conditions de fonctionnement. Les conditions corporelles, ce sont les organes, l’oreille, la langue, les mains, le cerveau; les conditions techniques, ce sont les organes artificiels; et les conditions sociales, ce sont les organisations, tout cela étant inséparable. Un organe humain n’est jamais sans organe technique et un organe technique n’est jamais sans organisation sociale.

JJB: Tout ce qui est dématérialisation des supports relève de formats qui ne correspondent pas du tout, pas plus à la musique contemporaine qu’à la musique que nous produisons. Des formats chansons en définitive.

BS: Le mp3 est un vecteur technique qui est aujourd’hui investi - le mp3 et l’iPod font système - par des gens qui ont compris, il y a quinze ans, aussi bien Microsoft qu’Apple, que le multimédia était l’avenir de l’informatique. Cela m’intéresserait d’ailleurs de savoir ce que vous pensez de la mort du disque.

JR: Je pense que c’est la musique qui est attaquée en fait au travers du disque. Je ne pense pas que le disque soit un objet sacro-saint, mais un objet très curieux qui a pris une sorte d’autonomie dans la manière dont il va se séparer de l’exécution publique pour devenir un endroit…

BS: Ce dont Coltrane est un point culminant…

JR: Un endroit de création, soit effectivement par le rapport que peut avoir un musicien comme John Coltrane au studio, c’est-à-dire qu’il appelle son producteur Bob Thiele à 5 heures du matin en disant “ j’ai une idée, il faut qu’à 8 heures j’ai les musiciens, etc. “, soit sur le versant des musiques de rock par tout un tas de techniques qui sont nées du désir des musiciens de changer. Par exemple, le multipiste arrive à cause ou grâce aux Beatles, etc. Jusqu’à un certain moment, on a l’impression que la technique suit le désir, l’expression, ce qu’on cherche. Et puis à un moment ça s’inverse. La technologie arrive avant, et on dit “ qu’est-ce qu’on en fait” ?

BS: Je n’en suis pas sûr. J’ai envie de dire qu’il faut se réjouir du fait que le disque disparaisse, d’une certaine manière. Si mon éditeur m’entendait, il serait furieux, mais j’aurais aussi envie de dire qu’il y a peut-être quelque chose de bon à attendre du fait que les éditeurs disparaissent. Tous ces systèmes ont installé des logiques auxquelles nous nous sommes habitués. Je voudrais revenir sur ce que vous disiez à propos du disque. Je comprends ce que vous dites sur le multipistes, mais pour que le multipistes existe, il fallait qu’avant il y ait aussi quelque chose qui était une technologie qui précédait les Beatles. En fait, il n’y a jamais rien qui précède le reste : c’est cela que j’appelle l’organologie générale, c’est un complexe où les trois instances dont je vous parlais tout à l’heure sont en relation. Et puis il y a des moments où ces relations sont investies par un immense désir. Le deuxième instrument de Charlie Parker, c’est le phonographe et chez lui, le disque, qui est encore le 78 tours à ce moment-là, est son espace d’écriture. Contrairement à tout ce qu’on dit, je pense que le jazz est toujours écrit, et que le jazz est intrinsèquement lié au disque. Le disque est la surface d’inscription du jazz.
Le fait que le disque disparaisse est extrêmement problématique pour mille raisons, comme chaque fois que quelque chose disparaît dans la société, mais ma façon de voir me fait dire qu’il faut toujours investir le côté intéressant de la catastrophe. Ce qui m’intéresse, ce n’est pas le mp3, ce sont les pratiques sociales qu’il y a derrière et les désirs qui peuvent s’y former. Les mômes qui font des playlists sont bien entendu sous la pression du marketing, mais ce dont ils ont envie, c’est de donner à connaître aux autres ce qu’ils aiment : c’est une vraie dimension de cette pratique, aussi embryonnaire et pauvre qu’elle puisse être. Qu’est-ce qui se passe quand les mômes s’envoient des machins ? Ils s’envoient leurs goûts. Ce qui investi le système mp3/playlist/iPod, c’est le désir de reconnaissance, c’est-à-dire ce qui fait du désir une force sociale.

JR: À la Fontaine des Innocents, tous les vendredis, des gens se retrouvent pour danser ensemble avec des iPods, sur des musiques complètement différentes…

JJB: Il y a un isolement provoqué par les nouvelles technologies et ces objets ont quand même tendance pour le moment à être des objets assez autistes.

BS: Chaque fois qu’une technologie se développe, elle produit de la casse et des comportements pathologiques à cause de la casse qui est produite. Simplement, que l’on soit artiste ou intellectuel, on a une responsabilité: celle de faire que le monde tel qu’il est tire parti de cette nouveauté. Bien sûr l’iPod, les lecteurs DVD peuvent produire des choses terrifiantes. Je puis les dénoncer, mais ce n’est ni intéressant ni surtout légitime si je ne suis pas capable de proposer d’autres pratiques de ces nouveaux organes. Pour les étrennes, juste après Noël, ma belle-mère a offert à ma fille de 8 ans un baladeur mp3. Mon enfant, je la protège : il n’y a pas de télévision à la maison, pas de jeux vidéos, rien de tout cela. Et puis voilà que la grand-mère débarque et qu’Elsa dit “ j’ai mon mp3 ! j’ai mon mp3 !”. Maintenant que le mp3 est là, ma responsabilité est d’apprendre à faire quelque chose d’intelligent avec elle, et aussi de lui faire confiance pour autant que je ne la laisse pas abandonnée à “ son mp3”. Quand Bartók a parlé de la radio en 1937 (au moment où Parker pratiquait son phonographe pour écouter Lester Young en le ralentissant, ce que Bartók faisait d’ailleurs aussi et au même moment avec les musiques tziganes), il a dit : “ N’écoutez pas de musique à la radio - sauf si vous ouvrez la partition et si vous la lisez en même temps. ”

JJB: Qu’est-ce qu’on peut faire aujourd’hui ?

BS: La musique, il faut d’abord l’écouter. Mais pour moi, un amateur de musique ne se contente pas d’écouter. Quand j’écoutais des concerts de jazz, j’avais d’abord tendance à préférer les enregistrements aux concerts et surtout ce qui m’importait, c’était ensuite de repasser tel machin et de le réécouter cinquante fois de suite. Je me les incrustais dans la tête, et je les rapprochais d’autres morceaux de ma discothèque. Avec mon frère Dominique, nous passions des week-ends à faire cela avec nos amis - à pratiquer ce que l’on appelle depuis le XIXème siècle le comparatisme. J’ai aussi été cinéphile, et je lisais des découpages techniques après avoir vu le film. L’Opéra de Paris, vers 1880, diffusait des guides d’écoute, des réductions pour piano des partitions d’orchestre et des analyses des partitions pour son public qui pouvait ainsi pleinement apprécier sa programmation. Des milliers de gens lisaient cela chez eux, et ne se contentaient pas d’aller au concert. Les nouveaux organes, iPods, sites Internet, etc., sont des instruments pour redévelopper l’esprit critique et les communautés d’amateurs.
Aujourd’hui le consumérisme imposé à la jeunesse a pris des proportions colossales et il est extrêmement difficile pour les jeunes gens de sortir d’un modèle presque complètement ficelé par le marketing. Et en même temps, il y a des changements de comportement intéressants. Dans la crise de l’industrie du disque, il y a aussi un phénomène de rejet d’un système étouffant. Notre responsabilité, à nous, les gens qui sommes dans les métiers que nous faisons, c’est d’apporter des possibilités nouvelles.
Je discute beaucoup avec les industriels : il n’y a pas que des êtres vénaux dans le monde industriel, il y a là aussi des gens qui croient à ce qu’ils font, qui pensent à d’autres choses, et puis surtout, moins angéliquement, il y en a beaucoup qui sont très inquiets. Il y en a par exemple qui réfléchissent à constituer ce que j’appelle des appareils critiques autour des concerts, qui ont repris de la vigueur. À l’Institut de Recherche et d’Innovation du Centre Pompidou, nous développons un logiciel de production d’appareils critiques pour le cinéma, Lignes de temps.
Aujourd’hui, avec le Net, la logique production/consommation ne fonctionne plus. La société, surtout la jeunesse, n’a peut-être jamais été aussi désorganisée dans toute l’histoire de l’humanité. Et pourtant, il y a chez ces jeunes gens-là quelque chose qui résiste à cet état de fait. Ce n’est pas du tout la même chose que nous dans les années 60… C’est sur eux qu’il faut compter, sur leurs manières… Si nous ne les abandonnons pas en nous abandonnant à nos propres fantasmes.

jeudi 6 août 2020

Les films d'Henri Cartier-Bresson [archive]


Article du 21 Novembre 2006

Dans tous ses entretiens, HCB rappelle qu'il fut l'assistant de Jean Renoir sur La vie est à nous en 1936. Sur la Partie de campagne, ils étaient trois assistants, Jacques Becker était le premier, il était le second, Luchino Visconti était plus là en observateur. Il le sera encore sur La règle du jeu. En 1937, Henri Cartier réalise son premier documentaire, Victoire de la vie, sur l'entraide médicale au service de l'Espagne républicaine assaillie par les troupes du général Franco. La musique est de Charles Koechlin. L'année suivante, il signe un second film sur la guerre d'Espagne, cette fois pour le compte du Secours Populaire, L'Espagne vivra. Les deux films sont passionnants, témoignages accablants pour cette Europe de l'Entente Cordiale qui se fait la complice du fascisme solidaire. Mussolini et Hitler envoient des hommes, des tanks, des avions, mais la France et la Grande-Bretagne refusent de soutenir la république espagnole. Le troisième documentaire, Le retour, tourné en 1945, est terriblement émouvant, retour des camps de millions d'hommes sur les routes allemandes. Certaines images, comme dans Nuit et brouillard ou La mémoire meurtrie, sont insoutenables, les retrouvailles à la gare émeuvent monstrueusement.
1970. Les deux derniers documentaires sont des commandes de la chaîne de télévision CBS News. Ils sont tournés en couleurs, son direct et sans commentaire. Le premier, Impressions de Californie, porte un regard tendre sur l'époque, tandis que le second, Southern Exposures, est plus politique, critique d'une société en pleine mutation : décadence des grands propriétaires terriens, affranchissement des noirs, main mise de la religion... Le pacifisme et le combat contre le racisme se renvoient la balle d'un film à l'autre. Les films réalisés par HCB montrent l'engagement de HCB au-delà de l'instant décisif. JR me raconte, qu'interrogé aux actualités par la télévision française alors qu'il est déjà très âgé, comme l'interviewer lui demande s'il a quelque chose à ajouter, le photographe lance seulement "Vive Bakounine !". HCB affirme son regard libertaire.
L'homme savait aussi être un séducteur élégant. Je me souviens l'avoir croisé un an avant sa mort pendant les Rencontres d'Arles de la Photographie, s'appuyant sur une canne, entouré d'une nuée de petites jeunes filles. Il s'est éteint en Provence à l'âge de 95 ans. Le superbe coffret DVD contient un livret de 90 pages et un second disque avec, cette fois, des films sur lui : Biographie d'un regard de Heinz Bütler (2003), L'aventure moderne de Roger Kahane (1975), Contacts de Robert Delpire (1994) - magnifique collection initiée par William Klein que l'on peut trouver en 3 volumes DVD avec la complicité des plus grands photographes commentant leurs planches-contacts (Arte), Flagrants délits du même Delpire (1967) que HCB salue souvent comme l'un de ses deux grands metteurs en pages avec Tériade, Une journée dans l'atelier d'Henri Cartier-Bresson de Caroline Thiénot Barbey (2005) qui le montre en train de dessiner et peindre, formation que le photographe revendiquera toujours comme clef de son regard, et Écrire contre l'oubli : lettre à Mamadou Bâ de Martine Franck et lui-même, trois minutes commandées par Amnesty International en 1991. La photographe Martine Franck, sa dernière compagne, préside la Fondation Henri Cartier-Bresson.
Le coffret édité par mk2 est une mine sur laquelle on sautera sans hésiter et sans aucun dommage si ce n'est celui de voir le monde avec un autre œil. Bien qu'il ne semble y avoir aucun rapport, je le rangerais pourtant à côté de Jacques Tati pour cette manière révolutionnaire de nous apprendre à regarder. C'est rare.

mercredi 5 août 2020

Belle complicité !


Travaillant d'arrache-pied tout en essayant de jouir de mon statut de retraité, j'écris moins de billets au jour le jour au profit d'archives réactualisées. En ce qui concerne le régime qui a succédé il y a déjà cinq ans à celui d'intermittent qui en avait duré quarante-deux, je n'arrive pas du tout à faire la transition, n'ayant en rien changé mes occupations. Par contre, je me sens plus serein. Le fait de toucher des sous à date fixe sans avoir besoin de faire des grimaces est absolument merveilleux. Raison de plus pour se battre pour que les générations suivantes puissent jouir de cette situation, et ce le plus longtemps possible. J'écris ces mots probablement par culpabilité de ne pas me pencher suffisamment sur l'actualité pour la commenter. Mais entre la pause estivale où je suis "confiné" chez moi pour des raisons n'ayant rien à voir avec la crise sanitaire ou ma santé, la gestion absurde de cette crise qui me fait osciller entre la colère et l'incompréhension, et l'incomparable et délicieux calme aoûtien, je suis plus enclin à méditer sur le passé et le futur qu'à m'accrocher à un quotidien déserté...
Si je n'avais qu'à m'occuper à relancer les journalistes au sujet de mon nouvel album, Perspectives du XXIIe siècle, ce serait un passage post-partum plutôt tranquille. Or cette aventure n'est pas terminée, puisque avec Sonia Cruchon nous finalisons le film collectif qui s'en inspire. La douzaine de courts métrages réalisés par Nicolas Clauss, Valéry Faidherbe, John Sanborn, Eric Vernhes et nous-mêmes seront réunis en un docu-fiction d'une cinquantaine de minutes dont j'écris les intertitres à la manière d'un film muet. Nous en voyons le bout, mais il reste encore pas mal de travail de post-production. Madeleine Leclair prévoit une journée particulière au Musée d'Ethnographie de Genève à l'automne, nous y reviendrons.
Alors que je suis en stand-by sur le livre-disque entamé l'année dernière en Transylvanie et qui devrait voir le jour en 2021, j'ai embrayé illico sur un nouveau projet, Pique-nique au labo (titre probable, aux références appropriées et sa phonogénie). Il s'agit d'un double CD réfléchissant le laboratoire de rencontres que j'ai initié depuis 2010 avec de "jeunes" musiciens et musiciennes parmi les plus inventifs. J'ai sélectionné une pièce de chaque album virtuel publié sur drame.org quelques jours après leur enregistrement. De ces 22 compositions instantanées, la plupart ont été enregistrées dans mon studio, seulement quatre d'entre elles provenant de concerts. Le plus souvent les thèmes de chaque pièce fut tiré au hasard juste avant de jouer. Ce sont donc 28 invité/e/s qui m'ont fait l'honneur de me rejoindre pour passer ensemble une journée de plaisir. Comme jadis avec Un Drame Musical Instantané pour Urgent Meeting (1991) et Opération Blow Up (1992), mon propos est de jouer pour nous rencontrer, alors qu'il est d'usage dans le métier de se rencontrer pour jouer. L'aspect "l'humain d'abord" ne vous échappera pas !
Participèrent ainsi à l'expérience (dans l'ordre alphabétique) : Samuel Ber – batterie, percussion / Sophie Bernado – voix, basson / Amandine Casadamont – vinyles / Nicholas Christenson – contrebasse / Médéric Collignon – voix / Pascal Contet – accordéon / Élise Dabrowski – contrebasse, voix / Julien Desprez – guitare électrique / Linda Edsjö – marimba, vibraphone, percussion / Jean-Brice Godet – cassettes, clarinette / Alexandra Grimal – sax ténor / Wassim Halal – percussion / Antonin-Tri Hoang – sax alto, clarinette basse, piano / Karsten Hochapfel – violoncelle / Fanny Lasfargues – basse électroacoustique / Mathias Lévy – violon / Sylvain Lemêtre – percussion / Birgitte Lyregaard – voix / Jocelyn Mienniel – flûtes, MS20 / Edward Perraud – batterie, électrronique / Jonathan Pontier – claviers / Hasse Poulsen – guitare / Sylvain Rifflet – sax ténor / Eve Risser – voix, mélodica / Vincent Segal – violoncelle / Christelle Séry – guitare électrique / Ravi Shardja – mandoline électrique / Jean-François Vrod – violon... De mon côté, je m'attaque essentiellement aux claviers, épisodiquement à des instruments électroniques et acoustiques comme l'harmonica, les flûtes, les guimbardes, ou diffusant des montages radiophoniques et des reportages qui resituent l'action dans des espaces imaginaires. J'ai confié la conception graphique de l'objet à mon amie mc gayffier qui se trouve être la maman d'un des protagonistes cités plus haut et dont j'apprécie le travail depuis bientôt quarante ans. Une histoire de famille, si comme mon père le revendiquait : "la famille n'est pas celle dont on hérite, mais celle que l'on crée".
Ainsi, pour illustrer cette petite annonce, j'ai choisi de faire une capture-écran des frimousses des camarades avec qui j'espère bien me (re)produire, tout en rêvant à de nouvelles rencontres, puisque l'occasion fait si souvent le larron et que déjà se profilent de nouvelles aventures ! D'ailleurs si certains ou certaines sont à Paris au mois d'août avec du temps de libre suite à la gestion pitoyable de la crise, appelez-moi, on a encore le droit de jouer ensemble...
Pour patienter, je commande les ISRC sur le site de la SCPP (c'est simple lorsqu'on est déjà inscrit), je déclare les 22 pièces sur celui de la SACEM (c'est très long) et, surtout, je me lance dans les finitions techniques avec une application qui fabrique des masters DDP. J'espère ne pas faire de bêtises, le HOFA CD-Burn.DDP.Master me semblant assez pratique.

mardi 4 août 2020

Le transport qui a ma faveur, c'est celui de mon cœur... [archive]


Article du 15 février 2007

La photo de Brassaï fait remonter d'étranges souvenirs. Pendant trois ans, une fois par semaine, j'ai pris le métro de la Porte de Saint-Cloud à la Bourse pour faire régler mon appareil dentaire passage des Victoires. J'achetais des petits fascicules de bande dessinée dans la station pour lire pendant le voyage. Dedans, il y avait de la publicité pour les lunettes à rayons X qui permettaient de voir à travers les vêtements. J'étais abonné à Tout l'Univers depuis que je ne recevais plus Tintin. C'étaient les années 60.
J'avais commencé tôt à voyager seul. Ma grand-mère venait me chercher à l'arrêt d'autobus devant l'Hôpital des Enfants Malades. Je n'avais que cinq ans et nous venions de déménager de la rue Vivienne à la rue Léon Morane dans le XVième. J'adorais rester dehors sur la plate-forme arrière avec le contrôleur qui faisait cricric en passant les petits tickets étroits dans la boîte qu'il portait sur le ventre à la ceinture et en tournant sa manivelle. J'entends encore le diling de la chaîne qu'il tirait pour signaler le départ au conducteur. Nous adorions monter ou descendre en marche même si c'était interdit.
À la même époque, mes parents ont confié ma sœur et moi aux passagers du compartiment pour que nous n'oublions pas de descendre du train à Grenoble. Agnès avait trois ans et je m'en occupais avec le plus grand sérieux. J'ai continué jusqu'à ce que nous ayons dix-huit et quinze ans. Mon tempérament inquiet est le fruit de cette responsabilité.
Lorsque j'eus onze ans, mes parents m'envoyèrent à Greenways School, dans le Wiltshire, pour apprendre l'anglais. J'y ai tenu mon premier Journal. Il commence le vendredi 24 juillet 1964. This morning, at a quarter to 9, I went by coach to Beauvais. At a quarter past ten, I took the plane. At eleven o'clock, I took the coach. At a quarter to 2, I arrived at London. A lady was waiting for me. This afternoon, I took the train to Salisbury ; Mrs Clarke's son brought me to Greenways. I unpacked my clothes and put them in the drawer. And I had dinner at 10 to 10. Then I went to sleep in my bed. Good night! C'est précis. Mes grands-parents avaient coutume de nous offrir une montre à nos six ans, à condition que nous sachions lire l'heure. Je remontais la montre à aiguilles chaque soir avant d'aller me coucher. Mon diary est illustré avec des cartes postales, des papiers de bonbons anglais, photos de mes copains (c'était un collège international), tickets, plumes de perdrix... Le 6 août, je suis resté médusé par les cris hystériques des fans des Beatles pendant la projection d'A Hard Day's Night dans une salle de Salisbury. Il y avait toujours deux films par séance. Quelques jours plus tard, perché sur la branche d'un grand arbre du parc, j'ai réussi à embrasser Valérie, qui venait de Suisse. C'était la première fois que je tombais amoureux. Nous avons visité Stonehenge et la fabrique de chocolats Fry à Somerdale. J'en ai gardé un souvenir terrible du travail à la chaîne.
Les feuilles volantes se perdent. J'ai continué à écrire dans des petits cahiers. Pas loin de quatre-vingt. En regardant la photo de Brassaï, je repense au poinçonneur des Lilas, maintenant que j'habite à côté.



Le titre de l'article est extrait d'une chanson écrite pour Elsa lorsqu'elle avait neuf ans...

lundi 3 août 2020

My Name Is... Steve Reich [archive]


Articles des 10 février 2007, 8 octobre 2006, 16 novembre 2010, 13 septembre 2011

LES ARCHIVES DE L'À-PLAT

J'ai évoqué ici la Bibliothèque disparue de Babylone et les risques encourus aujourd'hui. Nous connaissions ubu.com. Sur son nouveau blog, Pierre Wendling nous révèle l'existence d'une nouvelle mine, Internet Archive. Le site Internet Archive est une organisation à but non lucratif, fondée en 1996, qui s'est fixée de réunir des documents numérisables dont les droits sont échus et de les offrir en libre service aux chercheurs, historiens, étudiants et à quiconque souhaite les utiliser (sous licence Creative Commons). Les collections proposent des textes, des documents sonores et cinématographiques, des logiciels libres, des sites web. Pour les films, une grande variété de qualité technique est proposée depuis du 64k mpeg4 jusqu'à du mpeg2 gravable en dvd, en streaming ou en téléchargement. Au milieu de dizaines de milliers de documents, on trouve de véritables chefs d'œuvre.


À l'instant où je tape ces lignes, j'écoute un concert historique de Steve Reich, le 7 novembre 1970 à Berkeley, d'une qualité exceptionnelle. Se succèdent Four Organs,” “My Name Is,” “Piano Phase” et “Phase Patterns. Si j'ai assisté aux représentations parisiennes qui suivirent, j'ignorais totalement l'existence de My Name Is qui est dans le style de Come Out. Steve Reich a interrogé le public qui faisait la queue pour le concert en leur demandant : "What is your name ?" et en a monté des bouts présentés lors du concert-même !
Les longs métrages vont de célèbres films muets à des excentricités tels Reefer Madness, Carnival of Souls, Sex Madness en passant par des films dont la question des droits me paraît plus ambigüe (La nuit des morts-vivants, Rashomon, Dementia 13, etc.). Une section intitulée Cinemocracy présente les films de propagande commandés par le Gouvernement américain, au début des années 40, à John Ford, John Huston, Frank Capra et William Wyler !


Je ne résiste pas au plaisir de vous livrer un extrait de My Name Is, même si l'œuvre n'a pas l'envergure des autres pièces du concert, aussi époustouflantes à écouter qu'à leur création il y a près de quarante ans. Le concert complet, c'est .



Depuis cet article de 2007, la Toile offre de nombreuses interprétations de cette pièce...

CROWN HEIGHTS & REICH

C'était vraiment trop bête, un concert avec danseurs se tenait de l'autre côté de la rue pour le 70ième anniversaire de Steve Reich, mais nous n'avions pas pu obtenir de places. Sold out !
Alors j'ai eu l'idée de nous y faufiler à l'entr'acte qui se terminait comme nous passions devant ! Il y a toujours des spectateurs qui s'en vont. Ainsi nous avons pu assister à la seconde partie, magnifique comme toujours avec Reich. La chorégraphie d'Akram Khan accompagnait les Variations pour vibraphones, pianos et cordes, un moment magique qui remontait le niveau de la soirée. Nous avons raté Rosas dansé par Anne Teresa de Keersmaeker sur Fase, un montage de pièces des débuts de Reich, mais la présence du London Sinfonietta sur la pièce de 2005 m'hypnotisa comme chaque fois avec le seul véritable génie de l'école minimaliste. La première fois, c'était au début des années 70, Four Organs et Phase Patterns. Je me souviens que nous étions assis à côté d'Aragon et de ses minets. Sur scène, les musiciens étaient Reich, Philip Glass, Jon Gibson... Plus tard, un concert avenue de Wagram, deux musiciens jouaient chacun une mélodie, mais on pouvait en percevoir quatre par le croisement des harmoniques... La création en France de l'un de mes préférés, Different Trains, par le Kronos Quartet, reste un des moments les plus émouvants de ma douloureuse carrière de spectateur. J'écoute inlassablement le cd. Nous étions ensuite allés dîner chez Bofinger avec leur premier violon, David Harrington, mais le courant n'est pas passé. Nous avions probablement eu les yeux plus gros que le ventre. Je parle de musique, pas seulement de gastronomie.
Mais ce soir, la lune était pleine au-dessus de Brooklyn...

STEVE REICH SE RÉPÈTE


Tout nouvel album de Steve Reich provoque une attente dans l'espoir d'ajouter un chef d'œuvre à la liste des disques dont on ne se lasse jamais malgré l'usure du temps. Chacun a ses préférences, mais Different Trains, dont l'enregistrement de voix parlées fournit la trame mélodique au quatuor à cordes, me semble ne pouvoir qu'entraîner tous les suffrages quand It's Gonna Rain ravira les amateurs d'expérimentations corrosives ; la vidéo de Three Tales conviendra mieux aux fans d'opéra multimédia et Drumming, Desert Music ou Music for 18 musicians restent de grands classiques... Quoi qu'il en soit, tout son catalogue produit la même excitation, le même vertige enthousiaste, même si le compositeur new-yorkais répète éternellement la formule des canons en unissons qu'il a découverte dès 1965 avec ses pièces pour bande magnétique. J'ai eu la chance de les entendre à la fin des années 60 et d'assister à la création française de Four Organs et Phase Patterns ; depuis, je n'ai cessé de m'intéresser à son travail de physicien du son, capable de faire entendre quatre mélodies enchevêtrées à partir de deux monodies par le seul pouvoir des harmoniques. S'inspirant grandement du gamelan, Steve Reich a su s'affranchir du sérialisme en revenant à une écriture tonale inventive qui laisse loin derrière lui les autres tenants de ce que les Américains appellent le minimalisme et que nous avions l'habitude d'appeler en Europe la musique répétitive.
Hélas, depuis 1995 je n'ai pas ressenti l'émotion que me procurent ses anciennes pièces. Double Sextet interprété par eight blackbird et qui lui vaut le Prix Pulitzer ni 2x5 par Bang on a Can ne m'emballent outre mesure. Steve Reich est tenté d'introduire des instruments populaires à son instrumentation, mais il n'en tire pas la substantifique moelle. Comme l'échantillonneur de City Life ne rendait pas la dimension de la ville, les guitares électriques, la basse et la batterie de 2x5 n'arrivent à produire l'électricité du rock. Le sextuor classique d'eight blackbird composé d'une flûte, une clarinette, un violon, un violoncelle, un vibraphone et un piano, génère des effets plus originaux avec d'intéressantes cassures de rythme. Comme pour Different Trains, Reich a recours à l'artifice du playback, chaque ensemble dialoguant avec lui-même pour permettre au compositeur de jouer de ses effets de déphasage dont il a le secret, mais il avoue préférer pour l'avenir des versions où tous les instrumentistes seront en direct, portant à douze et dix les effectifs.
Ces bémols ne m'empêchent pas de remettre sur la platine l'album publié encore cette fois sur Nonesuch pour constater que la deuxième écoute de Double Sextet me transporte sur un petit nuage...

WTC 9/11 (2010) WORLD TO COME


J'ai commandé WTC 9/11, le nouvel album de Steve Reich, par intérêt parce que c'est le seul répétitif qui m'ait toujours emballé, par fétichisme parce que je les possède presque tous, par goût parce que j'adore les interprétations du Kronos Quartet dont il ne m'en manque pratiquement aucun, par tolérance parce que les commémorations du 11 septembre 2001 occultent impérialistiquement le 11 septembre 1973 quand les avions américains prêtaient main forte à Pinochet pour dézinguer Salvador Allende, par mélomanie parce qu'une copie mp3 comme celle que je vous offre ci-dessus ne vaut pas la qualité d'un CD et pour bien d'autres aussi bonnes que mauvaises raisons.
J'ai copié-collé la pochette censurée qui risquait de blesser des étatsuniens que les images de leur télé ne gênent pas lorsqu'il s'agit de montrer les ravages de leur armée et de leur politique un peu partout sur la planète, et la définitive qui me fait m'interroger sur ce que cache cet écran de fumée.
J'ai écouté les nouvelles compositions un peu déçu, parce que le système de "mélodie du discours", qu'avait également utilisé avec talent René Lussier pour Le trésor de la langue, n'a jamais été aussi poignant que sur Different Trains, chef d'œuvre inégalé de Reich. Il consiste à orchestrer la mélodie de voix parlées préalablement enregistrées, ici aiguilleurs du ciel, pompiers, voisins de New York, etc. Déçu aussi parce que le Mallet Quartet et les Dance Patterns, qui complètent le court album, sont deux œuvrettes n'apportant pas grand chose à l'édifice. Déçu parce que j'attends chaque fois un miracle et le propre des miracles est de se produire quand on ne les attend pas.
On lira partout dans la presse que WTC 9/11 est une des œuvres majeures de Steve Reich parce que tout ce qui touche à l'énigme du 11 septembre donne des frissons, parce que la plupart des journalistes découvrent ce compositeur avec quarante ans de retard, parce que c'est politiquement correct à l'image de la pochette définitive du CD. L'album se laisse écouter, mais les quelques dissonances ne suffisent pas à Steve Reich pour se renouveler et l'on préférera cent fois Different Trains ou les premières pièces plus expérimentales comme It's Gonna Rain ou Come Out qui dégagent une rage romantique d'une puissance insoupçonnable.