Jean-Jacques Birgé

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

vendredi 22 octobre 2021

Jacques Lacan, poète circonlocutoire


Articles des 22 novembre 2008 et 9 janvier 2012

Ouf ! Voilà qui me rassure. Dans le film Jacques Lacan, la psychanalyse réinventée, Françoise Dolto, Pontalis et d'autres psychanalystes racontent qu'ils ne comprenaient souvent pas grand chose à ce que racontait le second génie de l'inconscient, mais qu'il leur semblait pouvoir devenir intelligents s'ils persévéraient. Fin des années 70, grâce à Dominique Meens qui me demande de l'enregistrer pour lui, je suis renversé par Radiophonie, sept questions de Robert Georgin auxquelles répond longuement Jacques Lacan pour les Après-midis de France Culture. Tout m'échappe, mais j'ai le sentiment d'être en présence d'une mine d'or et me laisse bercer par la poésie de la langue. Je place alors le psychanalyste aux côtés de Jean Cocteau et Jean-Luc Godard, ces trois voix devenant fondatrices de mon passage à l'âge adulte.
Je jouis des effets circonlocutoires qui permettent de tourner autour du sujet sans jamais viser le centre, mais s'en approchant au plus près au fur et à mesure des révolutions. La poésie, qu'elle soit verbale, sonore ou picturale, a cette force de ne jamais se périmer, contrairement à la science démentie à l'instant même où toute théorie est émise. La poésie vise juste, parce qu'elle va puiser ses racines au plus profond du moi, reflet égocentrique de toute organisation sociale. Dans son histoire féline, Cocteau écrivait que les poètes ne mentent jamais, ils témoignent.


Jacques Lacan fut peu enregistré, encore plus rarement filmé. Son dernier séminaire, à Caracas, se trouve en mp3 sur Ubu.com, comme ceux intitulés L'envers de la psychanalyse, ... Ou pire, Encore, Les non-dupes errent, L'insu que sait de l'une-bévue s'aile à mourre, un hommage à Lewis Carroll et Alice, un Petit Discours à l'ORTF et le premier impromptu de Vincennes. Télévision, one-man show extraordinaire de 1973 tourné par Benoît Jacquot (texte sur un petit fascicule paru au Seuil dans la collection du Champ Freudien que le psychanalyste dirigeait, et également présent sur Ubu), est avec Radiophonie la trace la plus importante en marge de ses Écrits ! Ce film, de très loin le plus passionnant de tous, n'a pas encore été porté en DVD, bien qu'il exista en VHS. Arte Vidéo édite aujourd'hui la Conférence de Louvain accompagnée de Jacques Lacan, la psychanalyse réinventée, documentaire d'Elisabeth Kapnist, écrit avec Elisabeth Roudinesco, ponctué par une musique inopportune de Michel Portal sur des plans vides. Ce film n'est pas à la hauteur du précédent, Jacques Lacan parle, réalisé par Françoise Wolff que le précédent cite abondamment et qui se terminait par un petit entretien où Lacan semble énervé par son interlocutrice. La conférence est exemplaire du fait qu'un jeune étudiant néo-situationniste l'agresse patissièrement, anticipant la tradition des entarteurs belges, tandis que celui-ci retourne la salle en défendant le révolté contre les endormis. Mais Télévision reste le chef d'œuvre qu'il serait intelligent de rééditer.


Contrairement aux médias omniprésents et prétendument universels, la psychanalyse s'adresse à une personne à la fois. Pas de généralité, mais du cas par cas. Contrairement à la médecine qui se cantonne aux symptômes, elle recherche les causes, quitte à nous révéler ce que nous ne voulons pas savoir de nous-mêmes et qui détermine nos actes ou nos difficultés à vivre.
Il y a trois ans j'écrivais, sous le titre Jacques Lacan, poète circonlocutoire, l'influence prépondérante que sa pensée eut sur moi qui n'ai jamais eu recours à la psychanalyse. À l'évoquer il me fait peser chaque mot que je tape, comme s'il possédait un sens double que sa phonétique ou la syntaxe de la phrase révèlent.

Le film de Gérard Miller, Rendez-vous chez Lacan, comble un vide. Il n'existait qu'un seul DVD sur Jacques Lacan (édité par Arte) où figurent la conférence de Louvain, un petit entretien avec la réalisatrice Françoise Wolf et un documentaire maladroit d'Elisabeth Roudinesco. Avec l'émission Radiophonie et quelques rares documents en ligne sur ubu.com, le film majeur Télévision réalisé en 1973 par Benoît Jacquot et Jacques-Alain Miller (que le psychanalyste réussit alors à imposer en deux parties le samedi à 20h30 sur la première chaîne !) n'est toujours pas publié en DVD, alors qu'il exista en VHS et est vendu (virtuellement) sur le site de l'INA. Gérard Miller a rencontré Lacan grâce à son frère Jacques-Alain, fidèle élève qui rédigea le Séminaire et qui épousa sa fille Judith. Il en tire un portrait fidèle pour qui sait lire entre les lignes ("Gardez-vous de comprendre !" est l'antidote à toute conclusion hâtive), une analyse simple et précise (son "Je dis toujours la vérité" rime avec "les poètes ne mentent pas, ils témoignent" de Jean Cocteau), mêlant humour et pertinence ("Soyez lacaniens si vous le voulez... Moi, je suis freudien"). Gérard Miller interroge des patients de Lacan, ses élèves, mais aussi ses proches, pour tenter de comprendre qui était l'homme derrière le mythe ("L'inconscient est construit comme un langage", "Ce que Freud rappelle, c’est que ce n’est pas le mal mais le bien qui engendre, qui nourrit la culpabilité", "L’amour, c’est donner ce qu’on n’a pas"). Il pénètre dans son cabinet et son appartement, reproduit les rares photographies qui existent, son commentaire s'adressant paradoxalement au plus grand nombre pour lever le voile sur le mystère Lacan. En bonus, les deux entretiens avec son frère Jacques-Alain et Judith, ainsi que son propre commentaire, sont aussi passionnants que le film de 51 minutes (ed. Montparnasse).

jeudi 21 octobre 2021

Thierry Dehesdin, clichés du tout début des années 70


En crapahutant dans mes archives à la recherche d'inédits musicaux que je pourrais exploiter pour l'album de mon Centenaire, je tombe sur les milliers de diapositives qui constituaient le fond du groupe de light-show H Lights. Dans des boîtes et des paniers sont rangés un peu pêle-mêle des liquides séchés d'Antoine Guerreiro et Luc Barnier, des effets cinétiques de Krishna Lights à Londres, mes propres recherches en matière de polarisation et de chimie sur celluloïd (j'illustre de temps en temps mes billets avec certaines d'entre elles), quelques acides de Michaëla Watteaux, des archives des années 50 (monuments, scènes coquines, reproductions de tableaux...), tous les dessins d'Antoine, des repros de comics et de posters, des images que j'ai rapportées de mes voyages, ainsi qu'une quantité pharaonique de diapositives prises par Thierry Dehesdin que nous mettions en scène avec toute la troupe. Le format était généralement 24x36, mais nous avions parfois des 4x4 ou des 6x6. Si j'en parle aujourd'hui, c'est que Thierry a scanné celles qu'il préfère et m'en a fait gentiment copies et tirages. En voici trois (© Thierry Dehesdin) qui rappellent furieusement les années hippies (personne n'utilisait le mot "baba cool", apparu beaucoup plus tard). La bande ressemble à un groupe pop en séance photos, plus vraie que nature. Aux abattoirs de La Villette, je me cache sous mon haut de forme et ma cythare inanga aux côtés de Luc masqué, Mia en robe de chambre, Philippe Danton et Antoine en capes. La suivante a été prise dans la maison de campagne d'Annabel Clin (à gauche sur le cliché) à Vert, une maison incroyable avec jardin à la française et jardin anglais, des mezzanines, des voûtes, le luxe pour nos élucubrations psychédéliques !


J'ai rencontré Thierry en terminale, au Lycée Claude Bernard à Paris comme la majorité des protagonistes. Ayant appris que son père possédait un studio, je lui propose d'en profiter le week-end pour faire des photos à projeter avec le light-show que j'ai fondé, en 1969 à mon retour des États-Unis. Robert Dehesdin avait hérité d'un lieu improbable, surréaliste pour la bande d'énergumènes que nous formions, et prestigieux puisque situé Place Vendôme, juste à côté de la bijouterie Chaumet ! Le grand-père avait été chapelier et quelques couvre-chefs trônaient encore dans l'atelier. Les images que je reproduis ici n'y ont pas été prises et je crains de ne pouvoir montrer ici les autres, car nombre sont des nus. Ils étaient certes cadavériques, censés interprétés les habitants du Royaume des Morts, mais nous sommes tout de même tous et toutes à poil ! À cette époque, la nudité nous paraissait aller de soi et nous n'avions aucune difficulté à poser dans le plus simple appareil. Thierry, toujours patient et souriant, savait mettre tout le monde à l'aise. Je me souviens que c'était le seul à toujours rester sobre. La troisième diapositive vient d'une séance dans le carré botanique du Jardin des Plantes. C'est la séquence des Lotophages où figurent ici Laura Ngo Minh Hong, Francis Gorgé et Éric Longuet (je n'arrive pas à me souvenir du prénom de la jeune fille à droite qui était alors la petite amie de Luc). Éric porte une tunique et un collier qui m'appartenaient et je pense qu'il avait emprunté la jupe à l'une des demoiselles. Thierry a profité de la cohorte de modèles pour tester toutes sortes d'effets spéciaux que le numérique a souvent rangés aux oubliettes : prismes, infra-rouges, halo, etc. Les diapos étaient présentées en tryptique, avec un projecteur supplémentaire au centre pour jouer des effets d'animation, ce dont je m'acquittais avec les paumes de mes mains.


C'est grâce à lui que je suis entré à l'Idhec. Alors que j'avais décidé d'arrêter mes études, je suis rentré à la maison en racontant que Thierry avait l'intention de tenter le concours d'entrée à l'école de cinéma. Ma mère m'y poussa et l'on connaît la suite. Ma vie en fut radicalement changée. L'année suivante, Michaëla Watteaux et Luc Barnier réussissaient de même. Nos bourses d'études nous permirent de louer un appartement où nous avons vécu en communauté, tous les trois plus Antoine qui était aux Beaux-Arts comme Francis, Philippe Labat et Éric... Avec Luc, Antoine Guerreiro, Bernard Mollerat, Philippe Danton, Francis Gorgé, nous avions composé un spectacle de deux heures que nous ne jouâmes qu'une seule fois. L'audition devant Sylvia Monfort, alors directrice du Carré Thorigny, n'ayant pas été à la hauteur de nos espérances et nos nouvelles attributions nous emportant vers de nouveaux rivages où les images rythment le temps à raison de 24 par seconde, le light-show s'éteint en 1974. Thierry me rappelle que les conditions pour montrer "Brrr, j'ai grand regret de n'avoir pas pris double manteau" n'étaient pas à notre avantage. La salle était vide, il n'y avait pas de retours, donc n'entendant rien sur la scène Francis et moi jouions de plus en plus fort, ce qui devait redoubler d'agressivité aux oreilles de Madame Monfort dont ce n'était pas forcément la tasse de thé. Nous n'avions pas non plus imaginé qu'il faudrait rejouer le spectacle tous les soirs identique à lui-même et cette pensée, nouvelle, nous terrorisait. Elle ne me lâchera pas.
Bernard, Philippe Labat, Éric ont disparu prématurément. Je pense souvent à eux. Que sont devenues Annabel et Laura [retrouvée depuis !] ? Perdues de vue, comme Jean-Pierre Laplanche [retrouvé aux USA], Elisabeth Graine [retrouvée sur FB], Catherine, Carole et d'autres qui apparaissent sur les autres clichés. J'envoie copies à ma petite sœur Agnès... Michaëla réalise des comédies pour la télévision, Luc est un monteur recherché (d'Assayas aux Chtis, [mais disparu en 2012]), Antoine est devenu ethnologue, Philippe Danton un fameux botaniste, Francis alors le grand spécialiste de QuickTime. Thierry (à la recherche de tous ses anciens modèles / écrire ici si vous avez une piste !) est toujours photographe.

Article du 19 novembre 2008

mercredi 20 octobre 2021

Boîte à outils


Je ne suis pas bricoleur pour deux sous. De plus, détestant travailler avec des gants je m'esquinte les mains jusqu'à avoir des crevasses sur les deux côtés de mes ongles, une catastrophe pour ensuite jouer de mes instruments. Mais la folie du bricolage me prend de temps en temps, sans que je m'y sois préparé. C'est par exemple les jours où j'ai mis mes plus beaux habits que l'envie de jardiner m'attrape. Comme je m'en suis déjà expliqué, je suis alors incapable de m'arrêter, fonçant comme un taureau jusqu'à épuisement. Il y a quelques années j'avais d'ailleurs raconté mon essai au mortier ! Mais je ne suis pas non plus complètement manche, c'est juste que je déteste cela, en particulier ce qui salit, comme la peinture...
Hier matin sept heures. Je décide de replacer les trois lustres au plafond de la cuisine dont la peinture est sèche. J'enchaîne avec des rangements compliqués au grenier qui m'oblige à ramper, l'arrachage des pieds de tomates finalement atteints par le mildiou, le balayage des feuilles mortes, la fabrication du yaourt maison et la cuisson de cinq kilos de tomates vertes en vue d'un chutney dont je raffole évidemment. Sucre roux, vinaigre balsamique, oignons, pommes, gingembre, raisins secs, sel, piments, tout ça bio, cela va de soi... J'ai heureusement toujours plaisir à cuisiner !


Comme il reste la bibliothèque de caisses à monter demain et que j'en suis délicatement dispensé, je pense à la chanson Le bricoleur écrite par Georges Brassens et popularisée par Patachou... Ce n'est pas une coïncidence puisque ma fille Elsa la chantera, entre autres, après-demain vendredi avec la Compagnie des Musiques à Ouïr de Denis Charolles, au Centre Georges Pompidou de Vincennes dans le cadre du Festival de Marne pour le centième anniversaire du poète...


Il aura fallu 49 ans pour découvrir la version de l'auteur qui l'avait écrite pour Patachou en 1952, l'année de ma naissance. J'apprends aussi que c'est elle qui le persuada d'interpréter lui-même ses chansons, Brassens, grand agoraphobe, y allant à reculons !

mardi 19 octobre 2021

Emile Cohl, l'inventeur du dessin animé


En 2008 était paru un magnifique livre (toujours disponible) sur Émile Cohl, l'inventeur du dessin animé, 170 pages grand format, préfacé par Isao Takahata (le réalisateur du Tombeau des lucioles et Mes voisins les Yamada) et agrémenté de 2 DVD Gaumont Pathé Archives comportant l'intégralité des films existants (mais seulement 1/5 de l'œuvre) de ce personnage illustre et méconnu (ed. omniscience), Émile Cohl, dont je reproduis ci-dessous Fantasmagorie, premier dessin animé de l'histoire du cinéma. C'était le 17 août 1908 au Gymnase sur les Grands Boulevards. Cohl suivait les traces d'un autre Émile, Reynaud celui-là, inventeur du théâtre optique en 1888, et de Georges Méliès, "inventeur du spectacle cinématographique" en 1896, comme il est gravé sur sa tombe au Père Lachaise. En 1908, Émile Cohl avait déjà 51 ans et une longue carrière de caricaturiste.
Je connaissais ses dessins à transformations, on appelle cela aujourd'hui du morphing, mais j'ignorais qu'il avait inauguré autant de techniques variées : l'animation en volume avec Les allumettes animées, le premier film de marionnettes avec Le tout petit Faust, le premier dessin animé en couleurs avec Le peintre néo-impressionniste, le premier dessin animé éducatif avec La bataille d'Austerlitz, la pixilation avec Jobard ne peut pas voir les femmes travailler, le papier découpé, etc. Je suis sidéré de retrouver près de 70 films à côté de deux documentaires... Quant au livre signé Pierre Courtet-Cohl (son petit-fils disparu depuis) et Bernard Génin, il est merveilleusement mis en page, avec une quantité extraordinaire d'illustrations, d'anecdotes et d'informations passionnantes. Il réalisa également la première série de dessins animés avec Le chien Flambeau et le premier dessin animé tiré d'une bande dessinée et pas n'importe laquelle : Les Aventures des Pieds Nickelés ! Oublié, atteint de paranoïa, il mourra le 20 janvier 1938, la veille de Méliès qui était son cadet de quatre ans !


Lorsqu'en 1974, étudiant à l'Idhec, je réalisai La nuit du phoque en collaboration avec Bernard Mollerat, nous décidâmes d'imaginer un scénario où nous tenterions tout ce que nous n'avions pas encore eu le temps d'essayer pendant nos trois années d'études : éclairer toute une rue de nuit, diriger des enfants et des animaux (appréciez le collage), tourner à plusieurs caméras, travailler en infra-rouge, pasticher les chorégraphies de Busby Berkeley en filmant en plongée depuis un belvédère au centre d'une forêt (de vrais malades !) et les films de Jean-Luc Godard (dialogue impossible se terminant par un snuff movie avec un ver de farine)... Aussi, commencèrent-nous directement par un pré-générique au banc-titre (le générique se trouve en plein milieu du film !) et nous testâmes quelques animations simples avec des bouts de carton que nous faisions glisser. Lorsque je m'attaquai au "multimédia", je retrouvai le goût pour l'animation que j'avais un peu laissé tomber. La programmation informatique a grandement joué en faveur du retour en grâce de cet art. En travaillant sur le CD-Rom Alphabet, me revint tout ce que j'avais découvert vingt ou trente ans plus tôt... Je ne sais pas si les animateurs ont pensé à tirer partie de la programmation algorithmique qui leur permettrait de gagner un temps fou par rapport au système image par image, mais surtout d'improviser en jouant avec les objets comme avec des marionnettes...

Le DVD a permis de découvrir ou redécouvrir l'animation confinée aux heures tardives de la télévision dans sa meilleure époque ou à quelques rares émissions. Sans parler de ceux qui ont réalisé des longs métrages et gagné leurs galons en salles, Lotte Reiniger, Ladislas Starevitch, Len Lye, Oskar Fischinger, Norman McLaren, Alexandre Alexeïeff, Jiri Trnka, Yuri Norstein, Jan Svankmajer, Phil Mulloy, Bill Plympton, Barry Purves, par exemple, ont largement bénéficié de ce nouveau support. Il n'y aurait pas de Disney sans Cohl, ni de Miyazaki sans Grimault. Rappelons que La table tournante réalisé par ce dernier avec Jacques Demy ne figure pas sur l'intégrale Demy (compilation indispensable due à ses enfants Rosalie et Mathieu, mais présentation et bonus décevants en comparaison de ce qu'Agnès Varda aurait "inventé") ; il est heureusement disponible avec Le Roi et l'oiseau.

Article du 18 novembre 2008

lundi 18 octobre 2021

Grand-Papa


Ayant souvent évoqué mon grand-père paternel, Gaston, disparu à Auschwitz, j'ai négligé ici Grand-Papa décédé à 77 ans lorsque j'en avais 21. Grand-Maman était partie huit ans plus tôt. Ils étaient nés tous deux à la fin du XIXe siècle et ma mère était la seconde de leurs trois filles. Tous les jeudis ma grand-mère me gardait avec mon cousin Serge, qui, quatre ans plus âgé que moi, se souvient de quantité de détails qui m'ont échappé. Grand-Papa était représentant en toiles de bâche pour les Établissements Jeanson à Armentières, il avait, entre autres, comme client Trigano dont le slogan au lancement du Club Méditerranée était "Le camping, c'est Trigano". Il aurait préféré faire une carrière militaire, mais sa famille l'en empêcha. Je me souviens qu'il avait connu Erik Satie et Max Jacob, mais je ne sais plus dans quelles circonstances. Grand-Papa avait la nostalgie de l'armée. Il racontait souvent comment il avait sauvé ses hommes dans les tranchées avec un petit coup de gnôle, la technique du tir au canon de 75 et au mortier, ou que sa jument s'appelait Arlette, prénom qu'il donna ensuite à son aînée ! J'aimais bien mon grand-père que mon père, son gendre, appelait Papa, peut-être pour avoir perdu le sien... C'était un homme gentil, un peu réservé, qui semblait vivre dans un autre monde. Comme à la fin de sa vie il conduisait pied au plancher jusqu'à couler une bielle, aucun de nous n'avait envie de l'accompagner, mais il en fallait toujours un qui se sacrifie. Les jours où c'est tombé sur moi, je n'en menais pas large. À la sortie du garage où il avait conduit sa 403 après un accident, il pouvait très bien emplafonner un autre véhicule et faire demi-tour aussi sec ! Écolier, puis lycéen, j'ai souvent fait des exposés sur Verdun où il avait été blessé et prisonnier en 1916 alors qu'il était officier aspirant ; j'emportais sa citation pour l'occasion, un casque de poilu et quelques médailles dont sa Légion d'Honneur. Grand-Papa la portait d'ailleurs à la boutonnière, une rosette rouge. Il avait participé aux deux guerres, été fait prisonnier à nouveau en juin 1940 dans le Cotentin, rapatrié comme chargé de famille avant de devenir chef du ravitaillement pour le Cantal, d'abord dans la Résistance (commandant dans les FFI), puis à la Libération. En fouillant dans les archives, mon cousin a trouvé une photo du Lieutenant Roland Bloch au 24ième Régiment d'Infanterie, qu'il pense avoir été prise entre 1924 et 1935. À l'époque les officiers étaient à cheval. On appréciera la longueur du sabre. Officier de réserve, il se tournera plus tard vers la Protection Civile. Il m'emmena chaque année revoir le Tombeau de Napoléon aux Invalides qui étaient proches de leur appartement de l'avenue Constant-Coquelin et à la Parade de la Garde Républicaine. Ce défilé de soldats en costumes à travers les siècles se terminait par les acrobaties de l'escadron motocycliste. Depuis, je n'ai jamais pu prendre vraiment au sérieux un motard de la police, me rappelant les figures incroyables qu'ils réalisaient debout sur leurs marche-pied. Quant à l'armée, j'ai préféré me faire réformer P5 plutôt que de perdre un an à jouer à la guerre. Il faut dire qu'à l'époque j'étais plutôt "Peace & Love" et qu'en 1975, sursitaire, je travaillais déjà comme compositeur dans le monde de l'audiovisuel. Je ne possède presque aucun objet lui ayant appartenu. Ma jeune tante, qui vécut avec lui jusqu'à la fin de sa vie, s'est débarrassée de tant de souvenirs de famille qui auraient pu nous intéresser. Dont le piano, un crapaud qui trônait dans un coin du salon ! Quelques pipes dorment au fond d'un de mes tiroirs. Deux plateaux marocains en cuivre au grenier et deux vases réalisés à partir de culots d'obus. Je crois que c'est tout. De ma grand-mère, une sculpture représentant deux petits singes que j'aime énormément, un vase en verre vert Modern Style et quelques partitions. La dernière semaine de sa vie, comme le personnel hospitalier exhortait mon grand-père à se nourrir, il répondit qu'il ne comprenait pas pourquoi on l'ennuyait alors qu'il avait déjeuné le midi-même d'un homard à la crème au restaurant de la Tour Eiffel. Belle manière de tirer sa révérence !

dimanche 17 octobre 2021

Courseulles-sur-Mer


Rien n’est grand ni petit, mais proche ou loin
(chapitre "des distances" du Journal d’un inconnu).

samedi 16 octobre 2021

Normandie


Je n’avais jamais vu la tapisserie de Bayeux, bande dessinée du XIe siècle ou leporello cylindrique brodé de près de 70 mètres, spectacle incroyable de la bataille d’Hastings soulignée par une frise de petits animaux offrant plus de liberté aux chroniqueuses. J'y ai tout de même repéré quelques passages érotiques au début, la fin y présentant plutôt des cavaliers nus (dépouillés) et décapités !
La photo fait référence à l'autre spécialité touristique du Calvados, soit l'industrie du débarquement : pom pom pom pom...

vendredi 15 octobre 2021

Sa Majesté des mouches


L'éditeur Carlotta fait toujours bien les choses. Le complément de programme est aussi passionnant que le film qu'il accompagne. Peter Brook y raconte comment il réussit à réaliser son premier film en 1963 d'après un roman de William Golding. Il évoque la magie du casting et répond aux questions que l'on est à même de se poser : que sont devenus les enfants qui jouaient dans Sa Majesté des mouches, film hors normes, unique, analyse bouleversante de la condition humaine ? Tout semble monstrueusement naturel, comme le retour fulgurant à l'état sauvage de ses gosses abandonnés sur une île déserte suite à un accident d'avion.
L'histoire de l'humanité passe par le conte. C'est hélas ainsi que l'on fait naître les mythes. Le vernis de la bonne société craque pour laisser place à tout ce qu'elle contient et encadre, une organisation tribale, injuste et brutale sous la coupe d'un chef charismatique, à l'image de ce que l'Allemagne avait représenté. Quelques scènes hystériques construisent le rituel et instaurent une religion aussi absurde que n'importe quelle autre. L'intolérance prend le dessus et la mort est son exutoire. L'animalité de l'homme (Brook a refusé d'ajouter des rôles féminins qui auraient immanquablement sexualisé le scénario !) renvoie au combat de la force et de l'esprit. Beaucoup y laissent la vie. Le roman de Golding est sans ambiguïté : la civilisation, représentée par un montage d'images fixes évoquant l'éducation rigoureuse britannique et la guerre froide, ponctue le générique d'ouverture. La civilisation ne serait qu'un fragile garde-fous où la liberté peut rapidement glisser vers la sauvagerie, la superstition et la violence.


Dans Le cinéma en liberté, Peter Brook insiste qu'il ne peut y avoir de liberté pour l'auteur d'un film qu'avec un budget riquiqui, et d'évoquer les mérites du cinéma numérique. Il décrit ensuite comment, quarante ans plus tard, le chasseur dictatorial est devenu trafiquant d'armes en Amérique du Sud, le démocrate est féru d'écologie, et Piggy un brillant et généreux homme d'affaires spécialisé dans le commerce de friandises avec l'ex-URSS ! Le casting était-il aussi pointu ou les rôles auront-ils marqué les comédiens en herbe ? La société des mâles, rejouant la guerre du feu, est démasquée. Les jeunes acteurs sont tous exceptionnels, le noir et blanc propice au nouveau mythe, la jungle aussi paradisiaque qu'infernale.
Le dvd est accompagné d'une partie pédagogique lisible exclusivement sur un ordinateur. Riche et dense, elle ouvre de sérieux débats dans le cadre scolaire, et dans la vie précaire que nous menons sans pouvoir présumer de l'avenir. Mais Sa majesté des mouches est surtout un grand film, indémodable, nos sociétés continuant à perpétuer les mêmes valeurs sous-jacentes, et faisant tout ce qu'elles peuvent pour faire oublier que l'homme, tout pensant qu'il est, est l'animal qui s'est arrogé tous les pouvoirs.

→ Peter Brook, Sa Majesté des mouches, DVD ou Blu-Ray Carlotta, 20€

Article du 11 novembre 2008

jeudi 14 octobre 2021

Peur(s) du noir


Je me suis relevé au milieu de la nuit. Cela m'arrive souvent. J'avançais les yeux fermés. Attention escalier. Fait la lumière. Au plafond la grosse araignée n'a plus bougé. Assis devant mon clavier, j'ai pensé à la paire de volets qu'il faut retailler. Mes pensionnaires réclamaient le noir. Le fabricant a pris un 9 pour un 2. Tout en haut de la tour ils pourront dormir les yeux ouverts. Après avoir ajouté ces mots à mon article du 20 octobre 2008, je suis retourné broyer...

Est-ce d'avoir racheté la maison de Bernard dans le XVème qui a inspiré Étienne Robial, le directeur artistique de ce film à sept mains, mais l'ambiance est bien glauque et le graphisme noir à souhait. Noir et blanc pour être exact, mais le noir existerait-il sans blanc ? Les séquences de Blutch et Pierre di Sciullo dessinent les chaînes qui unissent celles des quatre autres, Charles Burns, Marie Caillou, Richard McGuire, Lorenzo Mattoti. Que j'ai une préférence pour Burns et Caillou importe peu, c'est la réunion de tous ces éléments hétérogènes mais unifiés qui fait l'intérêt de l'ensemble. Et encore au delà du film, ce sont les compléments de programme qui donnent au DVD toute sa tenue. Le principe finit par porter préjudice à la programmation en salles où ne seront projetés ni la passionnante exposition d'Angoulême par Robial, ni les croquis et étapes intermédiaires, ni les vidéos et dessins des gagnants du concours MySpace autour du film, etc. Le travail sur le son (5.1) et les voix des comédiens, entre autres Aure Atika et Guillaume Depardieu, Nicole Garcia, Arthur H, donnent au long métrage son allure cauchemardesque qui n'a rien de gore pour autant, rassurons les âmes sensibles.


Le site Primalinea livre maintes informations précieuses sur les uns et les autres que le boîtier du DVD tait scandaleusement.

mercredi 13 octobre 2021

Mind Game, vertigineuse plongée dans le cinéma d'animation


Dans Mind Game du réalisateur Masaaki Yuasa d'après le manga de Robin Nishi, la logique du rêve est aussi difficile à suivre que le scénario de Ghost in the Shell. L'animation explose le cadre et déborde d'imagination. Le film, produit en 2004 par le Studio 4°C, responsable du très beau Amer béton, est une œuvre originale qui rappelle aussi bien Windsor McKay (Little Nemo) que Moebius. Les hallucinations héritent aussi bien de la scène conçue par Salvador Dali pour Dumbo l'éléphant que les références au manga dessinent un époustouflant portrait du Japon contemporain. Cet entre-choc de styles aussi différents dans une même scène dérègle tous nos sens, nous faisant valdinguer dans un trop-plein d'émotions plastiques qui disloque la narration au travers d'un prisme déformant.



Le flash rend l'expérience si troublante que lorsque la lumière se rallume dans la salle elle nous replonge aussi sec dans l'obscurité du quotidien. Mind Game est un film sur le vertige, expérience ultime de la mort et retour à la vie, une jeu d'esprit où la peur prend ses racines dans la petite enfance et le courage dans ce qui nous reste d'imagination.

Article du 6 novembre 2008

mardi 12 octobre 2021

Biennale Némo des arts numériques au 104 : Au-delà du réel ?


La thématique de la nouvelle Biennale des Arts Numériques Némo se focalise sur l'invisible, soit les données, les ondes, l'ADN, etc., en tentant de l'interpréter graphiquement ou de manière sonore. La plupart de ces transpositions audiovisuelles et performatives tiennent plus du Palais de la Découverte que d'un musée d'art contemporain, mais les mathématiques n'étaient-elles pas considérées comme un art chez les Anciens ? Nombreuses œuvres présentées interrogent notre époque et le chaos intellectuel qu'elle suscite. Il n'est plus question de savoir si la catastrophe va arriver mais quand elle se produira. On notera le point d'interrogation du titre de l'exposition sise au Centquatre-Paris jusqu'au 9 janvier 2022, Au-delà du réel ?, pirouette astucieuse quasi brechtienne questionnant nos faibles pouvoirs de divination ou d'imagination.


Autour du ballon gonflable représentant la planète Mars par Luke Jerram et du tunnel de miroirs Passengers de Guillaume Marmin sont organisés des zones thématiques : La Terre en colère, Vous n'êtes pas invisibles, Natures dénaturées, Bureau d'expertise des phénomènes invisibles, Combien d'anges peuvent danser sur une tête d'épingle ?, Traqueurs traqués, Forensic Architecture. Partout les machines prennent le relais d'une humanité en faillite. The Nemesis Machine - From Metropolis to Megalopolis to Ecumenopolis de Stanza étale sa vision tentaculaire de notre cité de contrôle tandis que les écrans de Richard Vijgen font apparaître l'embouteillage satellitaire ou l'asphyxie de notre environnement...



Partout les humains jouent avec le vivant en apprentis-sorciers, laissant s'échapper des éprouvettes des monstres auxquels l'avenir devra faire face, dans la meilleure des hypothèses. Le réchauffement climatique rebat les cartes s'il ne les brûle pas irrémédiablement. Le rhinocéros blanc d'Alexandra Daisy Ginsberg (The Substitute) prend vie, les pixels se multipliant en se faisant de plus en plus minces, ses ruminements perdant progressivement leurs glitches, mais Sudan, le dernier de son espèce a hélas bien disparu en 2018. Traité par Heather Dewey-Hagborg (Probably Chelsea), l'ADN de la lanceuse d'alerte Chelsea Manning accouche d'une vingtaine de visages possibles, autant de masques qui soulignent l'à-peu-près de notre science. L'orgueil de notre espèce n'a pas de limites.


La plastique des œuvres cache souvent leur propos. Des jeunes femmes s'échangent des selfies devant Earthworks du duo Semiconductor, transposition psychédélique de l'Anthropocène. Plus loin elles se pâment devant les propriétés biréfringentes du mica anisotrope de MicaPenrose de Léa Barbazanges... Notons que les artistes féminines sont ici plus présentes que dans les musées et galeries d'art contemporain les plus en vue.


Samedi dernier, la soirée d'ouverture se terminait avec plusieurs performances audiovisuelles où la musique électro et les projections lumineuses ressemblaient tout de même à ce qui se faisait il y a déjà vingt ans. Même à oublier le fabuleux pionnier Nicolas Schöffer (1912-1992), cela n'enlève rien au pouvoir de fascination qu'exercent la puissance des watts et le stroboscopisme des images. La noise et les miroirs-écrans de Falaises, concert réalisé par Alexis Langevin-Tétrault, Guillaume Côté et Dave Gagnon, échappèrent aux rythmiques techno qui précédèrent et suivirent sans pour autant faire danser personne. Pourquoi la musique est-elle toujours en retard sur les autres arts dans son appréhension par le public ? Le dispositif de Max Cooper, installé en sandwich entre deux écrans géants, produisait un bel effet de relief, mais les images manquaient cruellement de sens. Jean Cocteau rappelait que "certains s'amusent sans arrière-pensée". Heureusement, Némo court jusqu'à janvier avec de nombreuses performances où la dramaturgie reprend le pas sur l'hypnose. Nous aurons cruellement besoin de lucidité face à la catastrophe planétaire qui se profile.

lundi 11 octobre 2021

Un orchestre en lévitation


Le style de la pochette rappelle les années 70, quand Miles Davis est devenu électrique et que les rockers se sont intéressés au jazz. Heureusement la musique est moins datée que la peinture psychédélique. Le Levitation Orchestra s'inspire ainsi de pas mal de courants, de Debussy au free en passant par le rock progressif et le hip-hop, citant Alice Coltrane et le Sun Ra Arkestra. Dès qu'un big band intègre des cordes on échappe en général aux poncifs de la tradition jazz. Deux violons (Saskia Horton, Beatriz Rola), un violoncelle (Emma Barnaby), une harpe (Maria Osuchowska), une guitare (Paris Charles), une contrebasse (Hamish Nockles-Moore), cela ramène déjà quelques filles qui évitent forcément l'ambiance de régiment des orchestres exclusivement mâles. Il reste de la place pour la petite section de vents, évidemment très présente, composée d'Axel Kaner-Lidstrom (trompette), Lluis Domenech Plana (flûte), James Akers et Ayodeji Ijishakin (sax ténor). Ajoutez la claviériste Roella Oloro et les voix de Dilara Aydin-Corbett et Plumm, et vous obtenez une palette de timbres extrêmement variée. Mais le Levitation Orchestra est avant tout un collectif qui discute en amont, de tout et de rien, en petits groupes de travail avant de confronter leurs idées à celles des autres et les transformer en savantes compositions où le groove se glisse sans cesse. Le trompettiste Axel Kaner-Lidstrom dirige cette jeune bande de virtuoses londoniens qu'il produit avec David Holmes qui a réalisé l'enregistrement "live" et le mixage. Illusions & Realities est un disque comme je les aime, plein de surprises.
En tant qu'artiste, cette manie de vouloir surprendre ne m'a jamais quitté. Pourtant je me demande aujourd'hui si je ne devrais pas passer à autre chose, m'appuyer comme au théâtre classique sur la règle des trois unités : temps, lieu, action. Zébulon hyperactif multitâche, en suis-je seulement capable ? Je me serais plutôt identifié à Kali, la déesse de la préservation, de la transformation et de la destruction. Elle attaque le mal sous toutes ses formes et notamment l'ignorance qui est toujours à la base du pire. Encyclopédiste actif, je pratique le montage in situ, jouant l'ellipse contre le fondu. J'aime que les mondes s'entrechoquent, dialectique culinaire nécessitant de posséder toutes les épices qu'offre la planète. Lorsque j'ai été amené à plus d'unité comme pour l'opéra Nabaz'mob, j'ai cultivé les contrastes d'un mouvement à l'autre, comme les pièces d'un puzzle qui s'emboîtent parfaitement les unes dans les autres, un récit choral qui trouve sa résolution aux dernières mesures de la coda.
Revenons à nos moutons au patchwork britannique. Si le Levitation Orchestra s'appuie sur des traditions récentes et des formes classiques, sa voix sonne actuelle par son melting pot typique de la capitale anglaise, son énergie et sa finesse n'ayant rien à envier aux ancêtres qui l'ont inspiré.

→ Levitation Orchestra, Illusions & Realities, CD Gearbox Records, dist. The Orchad, Double LP £25 / CD £13, sortie le 29 octobre 2021

vendredi 8 octobre 2021

Ni le jardin de son éclat


Au commencement il y eut l'automne, ou plus exactement les couleurs de l'automne.
Ce n'est pas vrai. Il est déjà tard dans l'après-midi lorsque je prends le temps de me poser et de regarder le jardin. Dès huit heures ce matin, je m'y étais attaqué comme un forcené. Coupé les bambous qui étouffaient le palmier, les effeuiller au sécateur avant de glisser les longues tiges sous le toit du garage, retirer les mortes qui avaient jauni. Attendu ma compagne avant de grimper en haut du charme pour couper de grosses branches à la tronçonneuse. Timber ! Pédalé jusqu'à la mairie pour chercher des sacs en papier à déchets verts et les remplir à ras bord. Aspiré-broyé le reste. Huit heures plus tard je décidai que c'était bon comme cela pour aujourd'hui et, fourbu, j'admire le travail.


Opposées à la vigne vierge je crois reconnaître les tropiques. Le ciel pareil à une mer découpée par la plage. Plongée et contrechamp. De l'avion peut-être ne connaîtrai-je plus que le son des réacteurs au-dessus de la maison. Bilan carbone oblige. Souvenirs. Aux plus jeunes il ne restera que les rêves. Je fais semblant. Si la forêt primaire et le désert me manquent, je les chercherai dans l'hexagone. Ou dans ma tête. Drôles d'évasions !


Troisième photo. Dans cet ordre. Secret bien gardé. Accelerando de percussion. C'est la musique de Fumio Hayasaka pour l'arrivée de la police dans Les amants crucifiés. Finalement je prends le temps, le temps d'écrire, le temps de vivre. Il serait temps. Il est toujours temps. C'est ce que je m'évertuais de répéter hier soir à un ami en détresse. Rien n'est jamais joué. Encore une fois résonne dans ma tête la fin de Au pied de la lettre dans Trop d'adrénaline nuit, le premier disque du Drame : sans que nous nous soyons concertés, Bernard scanda "Un coup de dés jamais n'abolira le hasard" tandis que je clamais "Tout homme détient dans ses mains son destin". Je n'avais que 24 ans, mais Apollinaire et Vigo se complétaient à merveille.
Le soir tombe, la température est clémente pour octobre, je retourne admirer la nouvelle figure du jardin...

jeudi 7 octobre 2021

Rasoir


Ce matin j'ai noté que je commençais toujours par me raser la moustache, puis sous la lèvre avant d'attaquer les joues et le cou, comme si je craignais une coupure d'électricité qui me laisse à moitié piquant. Qu'on me comprenne, c'est autour de la bouche que les poils se voient le plus, et les blancs sont vraiment visibles sur le menton. Le style mal rasé me déprime en ce qui me concerne. Imaginerais-je qu'un baiser cannibale irrite ma partenaire ? Les joues, un peu comme le crâne, sont même agréables à caresser après le coup de tondeuse à sept millimètres. Souvent je me termine au rasoir à main, pour les pattes et les poils récalcitrants de la gorge qui se la jouent solo. Je tiens de mon père l'appareil électrique. La mousse n'est pas mon truc.
Ces constatations m'ont amené à interroger mon absence de procrastination tous azimuts, pratique dont je n'ai pu trouver d'antonyme. Pourquoi me sens-je obligé d'effectuer les tâches au fur et à mesure qu'elles se présentent ? Comme si je risquais d'oublier d'exécuter toute action si je ne la réalisais pas dans l'instant. C'est probablement un peu le cas. Je réponds du tac au tac, à une question, un mail, un coup de fil, même si je suis concentré sur autre chose, quitte à reprendre le cours de mon histoire dès que je me suis acquitté de mon devoir. Devoir ou pouvoir ? Là est bien la question. Lorsqu'une idée se présente à moi, il faut que je la mette en pratique aussitôt, même si l'heure est indue. Pire, je pense et rumine le problème tant que je n'ai pas trouvé la solution alors que cela pourrait très bien attendre. Depuis quelque temps, j'essaie de me calmer, pratiquant la pleine conscience... Quand j'y pense ! Mais c'est un travail souvent plus pénible que de relever mes manches, qu'elles soient de chemise ou de cerveau.
Entre nous, il ne m'est pas difficile d'identifier mon inquiétude constitutive. Mes parents partaient au théâtre en me laissant seul lorsque j'avais trois semaines, et à trois ans je gardais ma petite sœur de six mois. Comme je les prenais pour des inconscients, je faisais semblant de dormir, j'attendais le départ de l'ascenseur et j'allais vérifier qu'ils avaient bien fermé le verrou et le gaz. À cinq et trois ans nous avons pris le train seuls jusqu'à Grenoble, et dès onze ans je parcourais le monde sans personne pour me tenir la main. Le point culminant de cette éducation raisonnée fut notre voyage de trois mois en solitaires que j'ai conté dans le roman USA 1968 deux enfants. Mon père fit de moi un être responsable, ce qui me fut très utile toute ma vie, mais également un inquiet notoire ! Récemment j'ai mis sur le compte de l'hyperthyroïdie le fait de démonter l'armoire à glace à quatre heures du matin et j'espère que le réglage du Lévothyrox va calmer le jeu.
Ainsi je prévois tous les emmerdements largement à l'avance et si tout se passe mieux que prévu j'en suis ravi. Cette philosophie m'évita nombreux déboires et déceptions, et m'apporta énormément de joies rassurantes. Ce n'est évidemment pas de tout repos pour celles et ceux qui m'entourent, mais seulement les plus proches en sont ennuyés. Les autres ne s'aperçoivent de rien puisque tout glisse comme sur des roulettes. Mon passage aux Louveteaux (Éclaireurs De France laïques), mon travail d'assistant au cinéma ou de chef d'orchestre de projets musicaux et extra-musicaux ne s'en trouvèrent que mieux ! Je règle donc mes factures aussitôt qu'elles se présentent, mon garde-manger propose un choix extraordinaire et ma maison est un outil des plus confortables. Il n'empêche qu'un soupçon de folie m'assaille, même si je l'accueille avec l'humour qui convient.

mercredi 6 octobre 2021

Nouvelle musique électronique d'Italie


C'est toujours amusant de constater comment un disque attire notre oreille dès les premières secondes. Titan Arum, du nom de la plante à la forme phallique dont l'inflorescence est une des plus hautes du monde et à l'odeur de cadavre en décomposition et de poisson pourri, continue de surprendre au fur et à mesure des morceaux et des collaborations. Pour cet "album bipolaire conçu à la moitié de sa vie", à la fois autobiographique et choral, le compositeur (r) Fabrizio Modonese Palumbo, barbe blanche et crâne rasé, en rose et paillettes, programme ses machines, joue des guitares et d'autres cordes, et chante parfois. Il est accompagné par de nombreux amis : Paul Beauchamp et Marco Milanesio qui ont enregistré et mixé l'album, les chanteurs Vanja (CCC CNC NCN), Chiara et Freddie Lee (Father Lee), le poète anarco-queer Klaus Miser, le claviériste Daniele Pagliero, les guitaristes Jochen Arbeit (Einstürzende Neubauten), Teho Teardo (lap-steel) et Paolo Spaccamonti, l'électronicienne Julia Kent, les danseurs de flamenco Barbara Venere & Kari Machucka Lopez, les rythmiciens Jamie Stewart (Xiu Xiu) et Marco "il Bue" Schiavo... Titan Arum est une sorte de nuancier où s'étalent toutes les couleurs de la musique électro actuelle, agrémentée d'instruments de la pop et de voix trafiquées. Il se termine par une étonnante reprise de Lullaby de Leonard Cohen !


Ensuite j'ai écouté Persis du groupe Iran, huit compositeurs représentatifs de la nouvelle musique électronique italienne. Il semble que ce soit une sorte de remix de leur précédent CD Aemilia. Sohan d'Ongon est un Poppy's No Good trash. Oh My Blast Metalrg Remix de vonneumann m'a rappelé les Années 90 de mon Centenaire. Comme je sortais du sauna où j'avais mis le disque, l'avion qui nous survolait et les clochettes japonaises du jardin prolongeaient 'rekweem d'Elio Martusciello. Xenopolis de Simone Lalli est basé sur une rythmique électro qui se fond dans une nappe de synthé comme nombreuses pièces de la compilation. Celle, chaotique et grinçante, de Luigi Ceccarelli dans Regium Lepodi sonne plus électroacoustique. Aussi destroy, Acanthus de Christian Maddalena, tandis que Aral de Claudio Rocchetti aboutit encore une fois à du rythme sur fond de pédale continue. Une voix documentaire introduit celui de Barn, la frana de Roberto Fega. Comme regarder des films qui ne sont ni français, ni anglo-saxons, il est toujours intéressant de prêter une oreille à ce qui se joue dans d'autres pays que le nôtre...

→ (r) Fabrizio Modonese Palumbo, Titan Arum, CD Cheap Satanism / Delete Recordings , sortie le 8 octobre 2021
→ Iran, Persis, CD Aagoo Records, sortie le 19 novembre 2021

mardi 5 octobre 2021

C'était le Grand Bazar


J'ai raté Grand Bazar au Château d'Oiron. Le dernier jour de l'exposition était dimanche. Je ne savais pas que Jean-Hubert Martin, mon commissaire de prédilection, avait choisi les œuvres dans la collection Antoine de Galbert. J'avais eu la joie de composer la musique de Carambolages au Grand Palais à sa demande. Quant au collectionneur et mécène Antoine de Galbert, c'est un grand vide à Paris depuis qu'il a fermé La Maison Rouge pour retourner à Grenoble. Oiron est une ancienne commune du centre-ouest de la France située dans le département des Deux-Sèvres en région Nouvelle-Aquitaine. J'aurais dû l'inscrire dans mon périple estival, mais j'ignorais que cela avait commencé fin juin, et c'est déjà fini. Jean-Hubert Martin avait d'ailleurs marqué le lieu en réalisant Curios & Mirabilia en 1993, la collection permanente d'œuvres contemporaines dialoguant avec le style XVIe siècle du château en s'inspirant des cabinets de curiosités. Celle-ci, on pourra toujours la voir. J'ai commandé le catalogue du Grand Bazar, il ne me restait plus que cela à faire. J'avais évidemment celui du Château d'Oiron et de son cabinet de curiosités publié en 2000. C'est allongé sur mon divan que je fais ou refais les visites. Chacun peut ainsi se faire son cinéma. Je repense aussi à la clôture de La Maison Rouge à laquelle nous avions participé avec le violoncelliste Vincent Segal et le saxophoniste-clarinettiste Antonin-Tri Hoang sur des images de l'artiste mexicaine Daniela Franco pour Face B, ou à la visite en musique de Vinyl, disques et pochettes d'artistes avec Vincent... Grand Bazar, c'est Istambul, mais c'est aussi le duo d'Antonin avec Ève Risser que j'avais filmé en 2012 !


Le catalogue de ce Grand Bazar présente donc plus de 170 œuvres de la collection Antoine de Galbert installées pour dialoguer avec la collection permanente d'art contemporain Curios & Mirabilia rassemblée en 1993 par Jean-Hubert Martin qui elle-même dialoguait avec la fabuleuse collection de Claude Gouffier, grand écuyer d’Henri II, et la galerie de peintures murales Renaissance dans le style de l’École de Fontainebleau, boiseries peintes et sculptées du XVIIe siècle. L'histoire n'est jamais terminée. Jean-Hubert Martin adore plus que tout faire du montage, confronter les œuvres les unes aux autres, parce qu'elles se parlent à travers les siècles et les continents. La notion de plaisir dans les expositions muséographiques est trop souvent négligée au profit de la pédagogie et de la chronologie. J.-H. Martin est un homme de spectacle, un provocateur facétieux, un chercheur sensible, une sorte de nouveau baroque. Ainsi La petite danseuse de Gilles Barbier ne quitte pas des yeux Le Solitaire de Théo Mercier. Des reliquaires du XVIIe et XVIIIe siècles côtoient Dr Faustus Table and Chair de Bob Wilson dans la salle des Faïences tandis qu'ailleurs Teddy II de Bertrand Lavier et Le nounours crucifié d'Annette Messager ont l'impertinence de Hammer & Sickle with Fur de Léonid Sokov ou Triptychos Post Historicus ou La Dernière Bataille de Paolo Ucello de Braco Dimitrijevic dans la salle des Jacqueries. Kruis, le crucifix d'insectes de Jan Fabre, n'a rien à envier à celui en os du début du XXe siècle, à celui en têtes de mort d'Asie du Sud-est du XIXe ou au calvaire du marinier de la fin du XVIIe. Quelle chance eurent les visiteurs de découvrir ou revoir les petits diamants mandarins de Céleste Boursier-Mougenot dans From here to ear jouer de la guitare électrique ou des cymbales lorsqu'ils picorent leur grain ! Sur la photo (les deux pages en haut de l'article) on aperçoit également Silhouette et Si/No de Markus Raetz. Dans la salle or et bleue du Roi (photo ci-dessus) un pavé écrase un lingot d'or (Rencontre de Stéphane Thidet) et une liasse de billets traverse en boucle un sac Vuitton (Pickpocket's Trainer de Javier Téllez). Des trophées de Christophe Touzot (Crash Test), Benoit Huot (Tête de taureau, Shaman à tête de cerf, Nativité) et Nicolas Darrot (C3P0, un de mes artistes favoris dont étaient également exposés Méduses, Faim de tigre, Injonction 1) ornent la salle d'Armes parmi les Corps en morceaux de Daniel Spoerri. Ce ne sont que quelques exemples.


Jean-Hubert Martin aime les listes dont il joue comme des rimes. Il a choisi de regrouper certaines œuvres par thèmes : L'œil, Le visage théâtre d'expression, Monstres, Victimes et blessures, Les petits monstres, Lilliput, Nature morte. Les images sont souvent brutales, parfois comiques, toujours évocatrices de notre monde, de ses lumières, de ses ombres, de ses illusions. L'art lève la peau, exhume les squelettes, dévoile les secrets. Dans l'escalier Father Ape Squatting d'Enrique Marty rit sournoisement de celles et ceux qui grimpent vers l'inconnu. Au fur et à mesure que je feuillète, revenant en arrière, comparant moi-même certaines reproductions au fil des pages, je perds la tête. J'aime le vertige que procurent ces vues de l'esprit matérialisées par la geste humaine.

lundi 4 octobre 2021

Le palais des mirages


Il fallait voir. Les plantes sont vraies. Le palais un faux. Le miroir réfléchit nos illusions. Le lointain est derrière nous. Question de distances. Le passé est immense. L'avenir sans perspectives. Se pencher à la fenêtre est moins dangereux que ne l'indique l'écriteau. C'est une prison. Le demi-tour s'impose. C'est un jardin. L'extraordinaire est sa reproduction. Il y a là quelque chose de morbide. Quelle construction utopique rétablirait l'équilibre ? Aucune. C'est une chute. Il n'y aura bientôt plus d'eau. Il faudrait un arrosoir ou un bon tuyau. Il aura fallu abattre des arbres, extraire du marbre, semer. Reprenons. Sans cesse. C'est ce que nous faisons. Nous ne nous retournons pas, condamnés à répéter les erreurs de l'histoire. Un cas d'espèce. Je ne me vois pas dans la glace. Le cinéma nous a appris ce que cela signifiait. Nous nous entredévorons. Sous son apparence inoffensive l'image est monstrueuse. Un mirage. Une image pieuse. Des pixels sur un écran. La naissance se fait attendre. La réflexion montre un bout de ciel. C'était hier. Pourtant quelqu'un demande : "C'est pour aujourd'hui ou pour demain ?". Les bras m'en tombent. J'ai à peine le temps d'appuyer sur le bouton. C'est déjà fini. Ça vient de recommencer. Il fallait voir.

Texte du 13 décembre 2008

vendredi 1 octobre 2021

Lionel Martin en soliste


Lionel Martin est-il aussi seul que le prétend le titre de son nouvel album, Solo ? Si les machines ont une âme, c'est plutôt le disque d'un soliste au milieu de l'orchestre, une forme singulière de solitude, un hurlement d'indien dans le brouhaha désertique de notre espace, espace d'autant plus réduit par la crise sanitaire. Dans le précédent Solo(s), avec un s celui-là, le saxophoniste s'enregistrait dans des univers cléments, sous un pont à Goussainville, dans le métro à Paris, les champs de la Beauce, le long de la Loire, des lieux somme toute fréquentés par ceux qui aiment travailler leur instrument devant un public de passage ou au milieu de la nature frissonnante. Pour cette suite sans s, Lionel Martin choisit une usine métallurgique, un moulin, un atelier de métiers à tisser, des trayeuses automatiques dans une ferme... Le rythme des machines tient du Ballet mécanique de George Antheil et du Pacific 231 d'Arthur Honegger poussant son anche aérienne vers des incantations rappelant Pharoah Sanders. Le peintre Robert Combas, qui a réalisé une nouvelle fois la couverture du disque, s'est laissé convaincre de jouer de la mandole, de la guitare électrique ou du pinceau. Ce Solo est donc parfaitement convivial ! Le saxophoniste joue sur tous les tableaux, accumulant soprano, alto, ténor, baryton, souvent en direct, parfois en rerecording. La transmutation est à l'œuvre : métal en fusion, grain en farine, tissu suivant chaîne et trame, lactation, mouvement ferroviaire, toile intégralement recouverte de peinture. Six pièces, six ambiances sonores, six chants. Décor, gros plan, perspective, montage, mixage. Autant de courts métrages lyriques sans autre image que celle que chacun/e imagine à l'écoute de la partition du monde.



Le clip de Seb Coupy est une version du dernier morceau du disque, Son je, mes moires, parmi toutes les possibles. Il rappelle que nous sommes faits, ciel, faits des souvenirs que nous avons plus ou moins choisi de fixer et que nous répéterons en boucle, réduisant progressivement ce storytelling à un squelette désarticulé, une histoire qui nous échappe, mais que l'artiste sublime en tournant autour, tel un essaim d'abeilles, pour qu'ensuite nous en savourions le miel.

→ Lionel Martin, Solo, CD Ouchrecords, dist. Cristal, Ouchrecords 16€ / LP / Bandcamp