Jean-Jacques Birgé

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dimanche 9 janvier 2022

Carnage, "ÉLU" in Citizen Jazz


Le talent narratif d’Un Drame Musical Instantané (UDMI) n’est plus à démontrer. Que ce soit dans Rideau !, ou plus sûrement encore dans L’Homme à la Caméra, le travail du trio Jean-Jacques Birgé, Francis Gorgé et Bernard Vitet est pétri d’histoires et d’inventivité musicales. C’est sans doute ce qui conduit le label autrichien Klang Galerie à rééditer avec opiniâtreté les albums de cet orchestre qui représente une sorte de colonne vertébrale des musiques créatives électroniques européennes des années 70 et 80. C’est évidemment ce qui a conduit à proposer une très belle réédition de Carnage, paru en 33 tours en 1985 et jamais réédité depuis. Une œuvre sombre, violente dans ses vociférations et le choix de Gorgé d’une guitare contondante sur un morceau tendu comme « Rangé des Voitures » aux paroles écrites par Birgé lui-même. Une des rares incursions d’UDMI dans la chanson, néanmoins troublée par toutes sortes de trouvailles sonores. La dimension cinématographique de l’orchestre, renforcé ici par des invités très portés sur les images (le percussionniste Youval Micenmacher, ou encore Michèle Buirette, la maman d’Elsa Birgé, à l’accordéon).

Du cinéma pour les oreilles, voilà qui a toujours été le cadre d’UDMI. Ici, il est question de rébellion, sur fond de destruction de l’Amazonie, de construction d’autoroute, d’explosion de bois mort et de stratégie de la tension qui nourrissaient la toile de fond politique des années 80. On en trouve, en réduction, tous les germes dans l’impressionnant « Une fièvre verte » qui ouvre l’album : « Et peu importe ce que coûtera cette autoroute », le ton est lancé. Le quoi-qu’il-en-coûte est projeté dans une forêt primaire, parmi les cris de la trompette et les reptations électroniques qu’un chaos abat. Un défrichage sonore, au sens propre et figuré, un carnage écologique en direct porté par le hautbois de Jean Querlier et le basson de Youenn Le Berre. Plus tard, en champ/contrechamp, on rencontrera des populations autochtones, une rythmique qui tend vers la transe… le rapport de force s’installe, tout comme un arc narratif assez puissant. Ce carnage, c’est l’opposition entre ceux qui détruisent la forêt et ceux qui en vivent : il faut se rappeler que le disque fut enregistré quelques années avant l’assassinat de Chico Mendes, syndicaliste brésilien qui luttait contre les exploiteurs de l’Amazonie. C’est également cette tension qui affleure dans « La Bourse et la vie », longue pièce orchestrale qui démontre la rigueur d’écriture des musiciens d’UDMI. Il y a un souffle épique, et pas seulement dans la trompette scaphandrière de Bernard Vitet (le pavillon joue dans un saladier d’eau).

Si des morceaux comme « Cabine 13 » [1] représentent des atmosphères plus classiques de la discographie d’UDMI, avec cette magnifique envolée de Vitet et le jeu lancinant de Gorgé, notons que Carnage est sans doute l’enregistrement du trio où le paradigme zappaien est le plus prégnant. C’est d’autant plus remarquable que c’est avant tout une influence de Jean-Jacques Birgé, qui reconnaît lui-même ne pas l’avoir éprouvée. C’est dans « Fièvre Verte » que c’est particulièrement sensible, avec un vrai sentiment d’évoluer dans les couloirs de 200 Motels. Quand au « Téléphone Muet », il semble à plusieurs reprises qu’on va entendre Suzy Creamcheese nous susurrer « Are You Hung Up ? », comme dans We’re Only in it For The Money. Quoi qu’il en soit, il faut remercier Klang Galerie pour la réédition de Carnage, un nouveau beau témoignage de la modernité d’UDMI.

par Franpi Barriaux // Publié le 9 janvier 2022

[1] Oui, c’est un contrepet.

L'air de rien in Citizen Jazz


Enregistrée en mars dernier, la rencontre entre l’univers de Jean-Jacques Birgé et celui d’Élise Caron promettait d’être fascinante. Surtout si le tromboniste Fidel Fourneyron s’ajoute à la partie pour équilibrer l’ensemble, dans une démarche qui se rapproche du très beau Parking d’Élise Dabrowski, sorti à la fin de l’été. C’est ainsi que « Détruisez Rien / Ce qu’il y a de plus important » offre au tromboniste une occasion de souligner d’un long phrasé lyrique les sons de ses deux compagnons, lui qui s’était jusqu’ici laissé envahir et submerger par l’étrangeté et l’inventivité alentour. Ainsi, « Du jardinage, pas d’architecture » où la note tenue du trombone et le léger feulement de l’embouchure sont comme cernés de sons fascinants et d’une voix spectrale, grommelante, jouant sur les phonèmes. Élise Caron installe des climats sauvages, au sens où ils ne s’apprivoisent pas. Birgé, quant à lui, fait feu de tout bois, du tintement irrégulier au vent factice.

Tous les deux conteurs hors pair, Birgé et Caron se trouvent immédiatement. Chaque direction, pourtant totalement aléatoire, est une pièce supplémentaire qui va alimenter une narration et un climat. « Que ferait votre ami le plus cher » est l’occasion d’un moment presque fantomatique, des sons lointains sur une voix d’éther, une danse brumeuse entre les psalmodies de la voix et un trombone qui la recouvre comme un drap de coton : c’est ce qui surprend sans doute dans cet Air de Rien que Jean-Jacques Birgé propose sur son BandCamp, une musique nocturne, peuplée d’esprits. Car la nuit est intranquille avec ce trio : on entend des chiens, des corbeaux, d’autres bestioles inconnues. Pourtant rien n’est hostile ; l’ensemble est même d’une douceur peu commune.

Envisagé comme un jeu basé sur l’aléatoire et le tirage de cartes, un exercice devenu courant dans la pratique de Jean-Jacques Birgé, L’Air de rien est une belle proposition qui offre des espaces nouveaux à ces trois grands musiciens. Élise Caron, qui s’accapare un des claviers-jouets de son hôte, joue d’ailleurs avec les codes tout au long de l’enregistrement. On l’attend à la voix, on l’imagine turbulente, elle se fond dans l’imaginaire de ses partenaires et joue de la flûte, même si dans le très beau « Utilisez une vieille idée », son babil offre sa couleur au morceau. L’air de rien ? On passe un très bon moment !

par Franpi Barriaux // Publié le 9 janvier 2022