Jean-Jacques Birgé

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

mardi 28 novembre 2006

Le bonus absolu


J'aurais préféré rédiger ce billet après avoir tout regardé, mais 18 films d'à peu près une heure, et de cette qualité, ne peuvent pas s'avaler comme une saison de 24 heures chrono. Chaque film de la série Cinéma, de notre temps a pour sujet un réalisateur et pour auteur un autre réalisateur. Pour vous mettre en haleine, une liste, simple, efficace, dans l'ordre d'apparition :
- Chantal Akerman de Chantal Akerman
- John Cassavetes de André S.Labarthe et Hubert Knapp
- Alain Cavalier, 7 chapitres, 5 jours, 2 pièces-cuisine de Jean-Pierre Limosin
- Oliveira l'architecte de Paulo Rocha
- Abel Ferrara : Not Guilty de Rafi Pitts
- Philippe Garrel, portrait d'un artiste de Françoise Etchegaray
- HHH, Portrait de Hou Hsiao-Hsien de Olivier Assayas
- Shohei Imamura, le libre penseur de Paulo Rocha
- Aki Kaurismäki de Guy Girard
- Abbas Kiarostami, vérités et songes de Jean-Pierre Limosin
- Takeshi Kitano, l'imprévisible de Jean-Pierre Limosin
- Citizen Ken Loach de Karim Dridi
- Norman McLaren de André S.Labarthe
- Eric Rohmer, preuves à l'appui de André S.Labarthe
- Mosso Mosso (Jean Rouch comme si...) de Jean-André Fieschi
- Danièle Huillet, Jean-Marie Straub, cinéastes de Pedro Costa
- Andrei Tarkovski, une journée d'Andreï Arsenevitch de Chris Marker









Après le jeu du qui est qui ?, rappel des faits. En 1964, Janine Bazin, petit brin de femme montée sur ressorts, et André S. Labarthe, feutre et clope pendante, produisent la meilleure émission sur le cinéma qu'a jamais connue la télévision, Cinéastes de notre temps. Dans les années 70 je découvre ainsi la Première Vague (Delluc, Dulac, L’Herbier, Gance et mon préféré, Jean Epstein, par Noel Burch et Jean-André Fieschi), je vois le Cassavetes en même temps que Shadows, ce qui me donnera des clefs pour improviser. Je me souviens du Fuller monté comme un de ses films chocs (jamais pu voir Verboten depuis), Josef von Sternberg, d'un silence l'autre d'André Labarthe avec la participation de Claude Ollier (Sternberg avait refait la lumière pour s'éclairer lui-même), John Ford, entre chien et loup, l'amiral sourd comme un pot face à Labarthe hurlant et à Hubert Knapp, ou Pasolini l'enragé de Fieschi, fabuleux entretien en français. Je comprends la dimension du poète. Ces "making of" sont des leçons de cinéma incomparables. Pour une fois, on pourrait écrire sans se tromper "making off". "Faire, hors champ". Ils transmettent le savoir et la passion. Après une interruption de 17 ans, la série repart en 1989 sous le nom actuel de Cinéma, de notre temps. Plus de 80 films en tout ; la liste du livret est étonnamment incomplète. Seulement cinq femmes, Akerman, Huillet qui partage l'affiche avec Straub, Shirley Clarke, Agnès Varda et un petit bout de Germaine Dulac. Certains de ces joyaux sont déjà parus en bonus sur divers DVD : Jean Vigo de Jacques Rozier dans l'intégrale Vigo, Jean Renoir le patron : la règle et l'exception de Jacques Rivette en trois morceaux chez Criterion (ce morcellement avait mis Labarthe hors de lui), Le dinosaure et le bébé, dialogue de Fritz Lang et Jean-Luc Godard accompagnant Le secret derrière la porte, le Pasolini...
C'est vrai, cette série représente le bonus idéal, son absolu, parce qu'elle donne d'abord la parole aux auteurs. Remonter à la source est toujours le meilleur et le plus court chemin vers l'énigme ; libre à soi de se faire ensuite sa propre opinion. Documents inestimables. Second intérêt, la réalisation d'un "jeune" auteur, confronté à d'autres magiciens, produit des étincelles. Chaque film devient une œuvre à part entière dans la filmographie de celui qui la tourne. Oh, et puis je ne sais pas quoi ajouter pour inciter tous les cinéphiles à se ruer sur ce coffret de 6 DVD (mk2, 55 euros). Quel que soit le réalisateur, l'exercice est exemplaire. On aimerait donner mille exemples extraordinaires qui nous ont marqués à jamais. C'est trop long, mieux vaut voir les films. C'est ce que je retourne faire. Si vous êtes capables d'attendre jusqu'à Noël, c'est un cadeau de rêve !

jeudi 23 novembre 2006

Violence des échanges en milieu tempéré (2)


Le 30 août dernier, j'ai rédigé un billet sur l'excellent film de Jean-Marc Moutout, Violence des échanges en milieu tempéré (2003). Hier soir, j'ai regardé les boni figurant sur le DVD et j'ai été étonné par la qualité de ses deux précédents courts métrages, Tout doit disparaître (1996) et Électrons libres (1998). Dans tous, Moutout dresse un portrait terrible du monde du travail sans que l'ennui ne montre jamais le bout de son nez. Je n'en dirai pas autant de l'amertume que ces films laissent en bouche, univers implacable où les plus défavorisés ont peu de chance de s'en sortir et où les désabusés s'enfoncent un peu plus dans le désespoir. Regarder le monde en face, c'est ce que le réalisateur propose avec un savoir faire exceptionnel, tant par l'acuité critique que par un casting impeccable et une direction d'acteurs qui les rend tous tellement crédibles, même les plus petits rôles. Moutout est un orfèvre, capable de démonter le mécanisme d'horlogerie qui broie les salariés dans les engrenages trop bien huilés du capitalisme cynique. C'est un mot que l'on n'emploie plus beaucoup, doit-on aujourd'hui appeler cela libéralisme pour être compris ? Le réalisateur présente enfin Par ici la sortie, un documentaire sur la sortie en salles de son long métrage. Il écoute les spectateurs avec la même attention qu'il a étudié son sujet, et évoque les difficultés de la distribution. Dans le cinéma français, ce n'est pas tous les jours que l'on croise un nouvel auteur, passionnant, honnête et juste.

mardi 21 novembre 2006

Les films d'Henri Cartier-Bresson


Dans tous ses entretiens, HCB rappelle qu'il fut l'assistant de Jean Renoir sur La vie est à nous en 1936. Sur la Partie de campagne, ils étaient trois assistants, Jacques Becker était le premier, il était le second, Luchino Visconti était plus là en observateur. Il le sera encore sur La règle du jeu. En 1937, Henri Cartier réalise son premier documentaire, Victoire de la vie, sur l'entraide médicale au service de l'Espagne républicaine assaillie par les troupes du général Franco. La musique est de Charles Koechlin. L'année suivante, il signe un second film sur la guerre d'Espagne, cette fois pour le compte du Secours Populaire, L'Espagne vivra. Les deux films sont passionnants, témoignages accablants pour cette Europe de l'Entente Cordiale qui se fait la complice du fascisme solidaire. Mussolini et Hitler envoient des hommes, des tanks, des avions, mais la France et la Grande-Bretagne refusent de soutenir la république espagnole. Le troisième documentaire, Le retour, tourné en 1945, est terriblement émouvant, retour des camps de millions d'hommes sur les routes allemandes. Certaines images, comme dans Nuit et brouillard ou La mémoire meurtrie, sont insoutenables, les retrouvailles à la gare émeuvent monstrueusement.
1970. Les deux derniers documentaires sont des commandes de la chaîne de télévision CBS News. Ils sont tournés en couleurs, son direct et sans commentaire. Le premier, Impressions de Californie, porte un regard tendre sur l'époque, tandis que le second, Southern Exposures, est plus politique, critique d'une société en pleine mutation : décadence des grands propriétaires terriens, affranchissement des noirs, main mise de la religion... Le pacifisme et le combat contre le racisme se renvoient la balle d'un film à l'autre. Les films réalisés par HCB montrent l'engagement de HCB au-delà de l'instant décisif. JR me raconte, qu'interrogé aux actualités par la télévision française alors qu'il est déjà très âgé, comme l'interviewer lui demande s'il a quelque chose à ajouter, le photographe lance seulement "Vive Bakounine !". HCB affirme son regard libertaire.
L'homme savait aussi être un séducteur élégant. Je me souviens l'avoir croisé un an avant sa mort pendant les Rencontres d'Arles de la Photographie, s'appuyant sur une canne, entouré d'une nuée de petites jeunes filles. Il s'est éteint en Provence à l'âge de 95 ans. Le superbe coffret DVD contient un livret de 90 pages et un second disque avec, cette fois, des films sur lui : Biographie d'un regard de Heinz Bütler (2003), L'aventure moderne de Roger Kahane (1975), Contacts de Robert Delpire (1994) - magnifique collection initiée par William Klein que l'on peut trouver en 3 volumes DVD avec la complicité des plus grands photographes commentant leurs planches-contacts (Arte), Flagrants délits du même Delpire (1967) que HCB salue souvent comme l'un de ses deux grands metteurs en pages avec Tériade, Une journée dans l'atelier d'Henri Cartier-Bresson de Caroline Thiénot Barbey (2005) qui le montre en train de dessiner et peindre, formation que le photographe revendiquera toujours comme clef de son regard, et Écrire contre l'oubli : lettre à Mamadou Bâ de Martine Franck et lui-même, trois minutes commandées par Amnesty International en 1991. La photographe Martine Franck, sa dernière compagne, préside la Fondation Henri Cartier-Bresson.
Le coffert édité par mk2 est une mine sur laquelle on sautera sans hésiter et sans aucun dommage si ce n'est celui de voir le monde avec un autre œil. Bien qu'il ne semble y avoir aucun rapport, je le rangerais pourtant à côté de Jacques Tati pour cette manière révolutionnaire de nous apprendre à regarder. C'est rare.

mardi 14 novembre 2006

Meat Love

Deux tout petits films.
Le premier est de Jan Svankmajer, un des maîtres de l’animation tchèque. Il dure une minute. C’est un classique. Un clin d’œil aux amateurs de viande rouge. Svankmajer est l’auteur d’un inquiétant et sublime Alice d’après Lewis Carroll, mais ça fait peur aux enfants ! Ces autres longs métrages sont un peu barbants, cela arrive souvent chez les animateurs, voir Nick Park et Bill Plympton... Possibilités de dialogue est mon court métrage préféré de Svankmajer qui signe seul, mais travaille en étroite collaboration avec sa femme, Eva Svankmajerova. Très beau livre sur eux deux aux Éditions de l’Œil intitulé Bouche à bouche. Les deux compilations DVD chez Chalet Films sont à acquérir sans délai.

Le second film est un inédit des frères Quay, deux disciples de Svankmajer qui ont su trouver leur place. Il ne dure que trente secondes. Juste une pub ambiguë contre le sida. Les frères Quay sont aussi passés au long métrage avec Institute Benjimenta, mais là aussi je préfère leurs courts…

Je viens de découvrir un autre animateur tchèque dans la même mouvance, Jiri Barta, avec sa compilation de courts, Labyrinth of Darkness. Les techniques d’animation sont variées comme chez les Svankmajer, mais Barta n’en a pas la personnalité. Dans le même paquet venu des USA, il y avait un troisième volume de leurs courts métrages, The Ossuary and Other Tales. Il est complémentaire de la double compilation américaine Kimstim, The Collected Shorts of Jan Svankmajer, mais attention, quelques doublons avec les deux volumes édités en France par Chalet. Je ne l’ai pas encore regardé, mais je m’en lèche déjà les babines.

samedi 11 novembre 2006

L'île aux fleurs


Je suis trop flemmard ce matin. Je tente de me défiler en cherchant sur YouTube ou DailyMotion quelque court-métrage que j'adore et que j'aimerais vous faire partager. Hélas je ne trouve ni Les saisons d’Artavazd Pelechian ni A Movie de Bruce Conner, ces deux-là ne semblant pas exister non plus en DVD. Je surfe encore un peu sans succès lorsque j'ai l'idée de taper le titre L'île aux fleurs dans DailyMotion. Ce site est l'équivalent français de YouTube ou Google Video. Il n'est pas utile que je parle du film puisqu'il n'y a plus qu'à cliquer dessus pour qu'il démarre. Rien ne vaut l'idée qu'on s'en fait soi-même, pas question de le déflorer, celui-ci ni plus ni moins qu'un autre. La découverte de ces petits bijoux est un tel choc ! C'est en discutant avec Luc Moullet de son Genèse d'un repas que Françoise a évoqué le film de Jorge Furtado. Je me suis aperçu qu'il figurait sur l'excellente double compilation DVD du Festival de Clermont-Ferrand éditée par le magazine Repérages que je possédais et dont l'acquisition est vivement conseillée.
À propos de ces sites qui répertorient des dizaines de millions de films téléchargés librement par les internautes en dépit des lois sur le droit d'auteur, j'ai lu hier un article éloquent dans Libération. Les principales multinationales de la musique et du film passeraient des accords particuliers avec ces sites : elles toucheraient une partie des recettes publicitaires en échange de quoi ils ne poursuivraient pas ces copies illégales difficiles à contrôler tant leur volume est colossal ! Si je comprends bien, c'est une nouvelle manière d'arnaquer les auteurs, puisque ces recettes reviendront aux majors et qu'il n'est pour l'instant absolument pas question de reverser quoi que ce soit aux ayant-droits. Quand les sociétés civiles comme la Sacem, la Sacd ou la Scam se réveilleront-elles ? Quand cesseront-elles de faire le jeu de l'industrie ? La proposition de licence globale pourrait empêcher ces nouveaux abus.
En attendant, profitez de L'île aux fleurs puisque c'est la loi de la jungle...