Jean-Jacques Birgé

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dimanche 21 janvier 2007

Mirrormask, le cinéma des beaux rêves


Les rêves se réfèrent aux scènes de la veille. Les enfants imaginent leurs parents, les êtres qu'ils ont croisés et qui les ont impressionnés, dans de nouvelles situations drôles, effrayantes ou abracadabrantes. Aucun film ne semble échapper à la règle. Les rêves d'adultes ont parfois le droit à la fantasmagorie sans la présence des acteurs grimés en monstres, les enfants jamais ! Quel que soit son âge, chaque dormeur tient évidemment toujours le rôle principal et aucun réalisateur ne peut s'empêcher de marcher sur les traces du Docteur Freud. Dans le rêve, l'imagination étant sans limite, elle ne peut chercher son cadre que dans la réalité. Le reste ne serait que pure fiction : toute ressemblance avec des personnages existant ou ayant existé ne peut être que fortuite. À qui fera-t-on avaler cela ? Le metteur en scène prend simplement alors la place du somnambule.


Mirrormask, le film dessiné et réalisé par Dave McKean (visitez son site !) sur un scénario de Neil Gaiman et produit par Jim Henson en 2005, poursuit donc la voie où se sont engouffrés Les 5000 doigts du Dr T et bien d'autres. Une enfant de la balle, en proie à une forte émotion, s'échappe dans le monde graphique qu'elle s'est créé avec ses fusains. Qu'importe la Reine Blanche, on sait qu'elle se réveillera forcément à la fin. Au diable les ombres noires qui ne pourront que s'évanouir le matin venu. Le masque-miroir rétablira l'équilibre des contrastes. Le film est un moment de magie pure. Les images mêlant des techniques d'animation variées rappellent les œuvres de Max Ernst, collages et peintures, univers tarabiscoté dont l'originalité nous fait décoller du réel. C'est un objet rare à ne manquer sous aucun prétexte. Il est étrange comme ce genre de film passe souvent inaperçu à sa sortie en salles pour progressivement devenir culte avec les années et dvd aidant. Ce fut le cas de celui de Roy Rowlands (Dr T) comme de L'étrange Noël de Monsieur Jack (The Nightmare before Christmas) de Tim Burton.


Le graphiste anglais Dave Tench McKean a réalisé nombreuses pochettes de cd et livres pour enfants, mais c'est aussi un photographe, un peintre, un sculpteur et un pianiste de jazz. Il a mis en images plusieurs livres de Neil Gaiman (deux sites à visiter : le Mouse Circus et GaimanMcKeanBooks) comme Coraline que tourne actuellement Henry Selick, le réalisateur de Jack (sortie prévue en 2008). Gaiman est l'auteur de la version anglaise de Princesse Mononoké de Miyazaki tandis que McKean a travaillé pour les deuxième et troisième Harry Potter... Le producteur Jim Henson a créé Les Muppets ; sa Company a produit deux autres films merveilleux que l'on retrouvera, ô miracle, en coffret avec Mirrormask (GCT). Il s'agit du célèbre Dark Crystal (de Jim Henson et Frank Oz) et de Labyrinth (de Jim Henson, avec David Bowie). Si vous avez des enfants, que vous regrettez de ne pas en avoir eus ou de ne plus les voir très souvent, cela n'a aucune importance. Faites-vous plaisir. Ces trois films fantastiques (en anglais Fantasy) sont à découvrir dare-dare. Un enchantement.

vendredi 19 janvier 2007

Des DVD seulement disponibles en médiathèque


En discutant avec l'une des responsables de l'ADAV qui distribue DVD, VHS, CD-ROM et DVD-ROM dans toutes les bibliothèques et médiathèques de France, ainsi que dans les établissements scolaires, les centres culturels à l'étranger, les associations socioculturelles ou socio-éducatives, etc. qui ont - ou mettent en place - des vidéothèques de prêt et/ou de consultation sur place, j'apprends que de nombreux ouvrages ne sont disponibles que dans ce réseau. En 2005, l'ADAV a diffusé des centaines de milliers de programmes, mais une de ses originalités tient au fait que l'association peut répondre non seulement à l'offre, mais aussi à la demande. Certains producteurs indépendants, en particulier pour de nombreux documentaires, tirent donc parfois seulement une dizaine de copies DVD lorsque la demande parvient à l'ADAV qui se charge de la recherche des droits et de tout ce qui concerne l'œuvre. C'est ainsi que j'ai découvert des films d'art inédits à la vente, comme ce reportage passionnant sur une exposition d'Atom Egoyan... Dommage que je n'ai que trois œuvres qui correspondent à leur catalogue : les CD-Roms Carton et Machiavel, et le DVD du film La nuit du phoque qui est regroupé avec le CD Défense de. Le réseau des médiathèques est extrêmement étendu sur tout le territoire français, et dans les petites communes passent même des bus de prêt... L'inscription est gratuite et le système de prêt permet l'accès de tous à la culture.

samedi 13 janvier 2007

La vérité nue


La vérité nue (Where the Truth Lies) est le onzième long-métrage d'Atom Egoyan, un polar sulfureux de la trempe du Grand sommeil (The Big Sleep), le chef d'œuvre d'Howard Hawks avec Bogart et Bacall. Il partage avec ce modèle du film noir son ambiance confuse où les tabous sexuels encombrent les personnages. La complexité de l'intrigue réfléchit les désirs refoulés et les mensonges que l'on se fait à soi-même avant de contaminer les autres. Le réalisateur a toujours aimé provoquer ses spectateurs en les entraînant sur les pentes glissantes du voyeurisme et de la perversion. On nage dans un cloaque luxueux, le monde de la télévision, dans ses minableries de stars vite déchues et de rêves de midinettes abusées. Comme dans le formidable L.A. Confidential de Curtis Hanson, les décors des années 50 produisent un effet intemporel, évitant toute nostalgie. Le titre anglais joue sur les mots : où la vérité gît ; où la vérité ment. La nudité importe peu. Seul le trouble intéresse Egoyan. Faux-semblants criminels qui torturent des personnages remarquablement interprétés par Kevin Bacon et Colin Firth. La fille jouée par Alison Lohman manque de cette ambiguïté. Le réalisateur connaît mieux ses démons intérieurs. Il en joue avec maestria. Pas étonnant que son film préféré soit Sandra de Lucchino Visconti, dont le titre original est Vaghe stelle dell'orsa (vagues étoiles de la grande ourse), une histoire entre un frère et une sœur comme ici entre deux amis.
Je comprends mal la critique française qui a démoli le film à sa sortie en salles (TF1 Vidéo). Certes ce n'est pas le plus expérimental des films de son auteur, mais Atom Egoyan réussit son examen hollywoodien sans en faire un exercice de style ni y perdre son âme. Un peu trop hollywoodien tout de même lorsqu'il noie le tout dans un sirop musical qui se voudrait dramatique et référentiel, mais qui plombe l'ambiance comme hélas presque toutes les productions américaines. S'il portait autant de soin à la partition sonore comme au reste, Atom Egoyan pourrait réaliser une nouvelle œuvre exceptionnelle, cette fois avec le budget dont rêve tout cinéaste. Qu'il bénéficie de gros moyens comme ici ou qu'il filme Beyrouth avec une petite caméra dv, il imagine des coups tordus, fait glisser le documenteur vers la friction et s'amuse à confondre vérités et mensonges, apanage du cinéma, ce dont sont faits les rêves.
En attendant avec impatience le coffret de plusieurs films qu'Atom doit agrémenter de nombreux boni...

mardi 9 janvier 2007

Sept chants de la toundra et Kokopelli


Le noir et blanc donne d'abord au film Sept chants de la toundra, édité en dvd par blaq out, des allures d'éternité sous le vent glacé qui souffle sans interruption ou sous les nuées de moustiques. Les fondus au blanc ne sont pas ceux de la neige qui occupe tout l'écran, comme déjà dans Atanarjuat (ed. Montparnasse), le premier film tourné par un inuït, mais les pages d'un livre de contes que l'on tourne tandis que les fondus au noir laissent passer le souffle de l'histoire. Si la musique ponctue les scènes et si les cordes répétitives accompagnent les traîneaux tirés par les rennes, chacun des Sept chants de la toundra ouvre un nouveau conte cruel filmé avec tendresse par la réalisatrice nénètse Anastasia Lapsui et le Finlandais Markku Lehmuskallio.
Les Nenets, peuple nomade du grand nord sibérien, ressemblent étrangement aux Indiens d'Amérique par la musique de leur langue, leurs visages burinés, leurs tipis côniques et leur difficulté à résister aux lois qu'entraînent les mouvements de l'histoire.
La morale ancestrale des Nenets est incompatible avec la discipline des soldats russes de Staline. Leur vie est marquée par le sacrifice. La jeune fille est vendue pour de l'argent, le troupeau de rennes confisqué par les kolkhozes, la petite Siako arrachée à sa famille pour être scolarisée... Ils ne peuvent voir Lénine qu'en nouveau tsar ou nouvelle divinité. Les révolutions broient les minorités lorsqu'elles se confondent avec la colonisation en ignorant la pluralité des cultures. Des pans entiers de savoir disparaissent avec ces peuples. Le progrès n'apporte qu'uniformisation au détriment de la biodiversité.


Cette réflexion m'évoque irrésistiblement un article du Monde du 3 janvier sur le combat de l'association Kokopelli qui recueille et diffuse les graines de plantes rares et anciennes. Le lobby des grainetiers (GNIS et FNPSP), qui s'est porté parties civiles, l'attaque pour concurrence déloyale parce que les graines sont indistinctement vendues à des particuliers et des maraîchers. Chaque enregistrement d'une variété de plante coûterait 1500 euros, or Kokopelli propose un catalogue de "550 types de tomates rouges, blanches, vertes ou noires, 300 déclinaisons de piments doux et forts, 130 laitues différentes, 150 variétés de courges, 50 d'aubergines..." L'association se bat pour la biodiversité plutôt que sur le terrain de la loi qui mériterait d'être adaptée aux nouveaux enjeux. Monsanto et ses brevets tentant de mettre au pas le monde paysan ne sont pas loin. La loi sur le purin d'ortie, heureusement abandonnée après une levée de boucliers, montre qu'il vaut mieux modifier une loi contraire aux intérêts de chacun que de déplacer intempestivement la brigade de répression des fraudes. Selon l'Organisation mondiale de l'alimentation, la perte de biodiversité "menace gravement la sécurité alimentaire mondiale sur le long terme." 550 types de tomates, ça fait drôlement réfléchir lorsqu'on se retrouve avec, dans son caddy, toujours les mêmes fruits et légumes calibrés, sans aucun goût, auxquels nous sommes le plus souvent réduits.
Le raccourci peut paraître rapide entre un peuple et une plante, mais doit-on uniquement se battre pour la préservation de son patrimoine ou bien estimons-nous que toutes les espèces sont liées dans un éco-système déjà bien endommagé ? Où que nous nous trouvions le mot d'ordre pourrait se résumer simplement à "Arrêtons le massacre !".