Jean-Jacques Birgé

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jeudi 28 juin 2007

Decasia, fonte et refonte



Franck Vigroux me fait découvrir le film de Bill Morrison, The State of Decay, qui fait partie de l'opéra de Michael Gordon, Decasia, mais que l'on peut acquérir séparément. Le dvd est un montage de différentes prises live de la création à Bâle de cette symphonie environnementale pour 55 interprètes avec projections. Morrison remonta la bande-son pour coller aux images de la version film. C'est un montage d'archives érodées par le temps qu'il est d'usage aujourd'hui d'appeler "found footage", comme si ces images s'étaient perdues et que le réalisateur les avait sauvées de l'oubli, trésors engloutis dont le cinéma expérimental a toujours fait ses choux gras. Les images abîmées font surgir en nous une mémoire inventée, réinterprétée. La musique de Michael Gordon, un répétitif de la seconde génération, membre de Bang on a Can, à qui l'on doit déjà le sublimissime Lost Objects (que j'avais utilisé pour illustrer les photos des inondations d'Arles aux Rencontres), participe à cette impression de temps suspendu, de futur post-nucléaire qui est pourtant notre passé. Le temps fond ici comme la pellicule. Création et destruction procèdent d'un même mouvement vertigineux. L'hypnose nous guette, nouveaux derviches faisant corps avec nos impressions, ce qui est imprimé sur le nitrate ou le celluloïd, le cinéma.

Interview de Morrison et Gordon :

Le vent de Sjöström nous balaie. L'extrait de YouTube ne peut restituer la beauté de la matière. Pour les images, pour la musique, pour la plongée dans cet inconscient collectif, achetez le film, sans hésiter.

samedi 23 juin 2007

La peau de chagrin


Le son est l'élément le plus bâclé depuis que le cinéma est devenu parlant. Les 2/3 de mes clients m'appellent en avançant qu'ils n'avaient pas initialement prévu de musique sur leur projet audiovisuel et n'ont que très peu d'argent pour la composition musicale et son enregistrement. Presque tous les films sont pourtant noyés par la musique ! Trois ou quatre fois, il m'est arrivé de dissuader le réalisateur ou la réalisatrice d'ajouter de la musique à leur film, car il n'y en avait pas besoin : je n'ai jamais été rétribué pour cet excellent conseil. Rien, pourtant, ne m'excite autant que de créer une partition sonore où les voix, les bruits et la musique se combinent pour servir le sujet.

samedi 16 juin 2007

Funny Bones


Le 20 avril, Ninh (excellent percussionniste contemporain dont on ignore souvent la pasion pour le cinéma muet) avait justement commenté mon billet sur les dvd de Jerry Lewis. Hier soir, j'ai enfin regardé l'hilarant et brintzingue Funny Bones, le film de Peter Chelsom, sorti confidentiellement en France fin 1995. Si, après La nuit du phoque, j'avais continué à réaliser des films de fiction, c'est probablement la direction que j'aurais choisie. Rares sont les films qui zappent d'un genre à l'autre le temps d'une collure. Chez Buñuel, Waters, Jonze, les ruptures de ton m'ont toujours emballé, jusqu'à Someting Wild (Dangereuse sous tous rapports) de Jonathan Demme avec Melanie Griffith, Le goût du thé d'Ishii Katsuhito ou Deux, l'unique film sérieux de Claude Zidi qui n'a injustement rencontré aucun succès, ni auprès de ses fans, ni auprès de ses détracteurs (une seule rupture de ton, mais qui fait basculer le film au milieu). Jerry Lewis n'a pas un rôle particulièrement drôle dans Funny Bones, mais tous les saltimbanques qui y figurent sous exceptionnels, sans compter Ticky Holgado, in English, please ! On retrouve Leslie Caron, l'héroïne d'Un Américain à Paris et de Gigi, et le rôle principal est tenu par Oliver Platt. Dans tous ses films, Peter Chelsom semble attiré par les retrouvailles et l'usurpation, mais comme je déteste que l'on me raconte un film, j'espère seulement vous mettre l'eau à la bouche en vous livrant cette jolie scène de playback sur zapping radiophonique récupérée en auscultant YouTube :


Avec le même Lee Evans, ajoutons une petit extrait dialogué qui montre la variété humoristique du film :


On trouve le dvd original avec seulement des sous-titres anglais pour 3,83? sur Amazon.fr (en fait en import Zone 1 chez caiman amerique ou dvdlegacy.fr) ou un peu plus cher dans sa version Zone 2 sous-titrée Les drôles de Blackpool.

lundi 11 juin 2007

The Wicker Man


Je n'ai jamais autant lu de critiques assassines sur le site américain Amazon qu'à propos du dernier film de Neil LaBute avec Nicolas Cage, The Wicker Man (L'homme d'osier), mais je m'en suis méfié tant les films de ce réalisateur sont controversés, générant chaque fois des interprétations contradictoires. Remake d'un film anglais de série B signé Robin Hardy en 1973, LaBute en a féminisé le scénario, mettant en scène la revanche des femmes sur les hommes, une constante de son œuvre. Il est compréhensible que les ligues morales américaines voient d'un mauvais œil les provocations du cinéaste mormon. Si la cruauté des femmes s'exerce ici symétriquement par rapport à ce qu'elles ont subi depuis le procès des sorcières de Salem, n'est-ce pas une manière de souligner celle des hommes, celle-ci bien réelle et pérenne ?
Ce film, du genre fantastique, n'est pas le meilleur de son auteur, mais il éclaire la démarche extrêmement originale de ce cinéaste et homme de théâtre quasi méconnu en France. Il y sortira d'ailleurs le 15 août prochain, jour de l'Assomption, amusante coïncidence puisque la communauté de Summersisle Island célèbre la mort et la renaissance (les Protestants ne peuvent souscrire à cette fête qui glorifie Marie, et je me demande bien dans quel état laïque nous vivons) ! Comme le savent probablement mes lecteurs, la religion n'est pas ma tasse de thé. Cet opium du peuple ne me fascine pas plus que les manipulations du nouveau dieu qu'incarne la télévision. Les fantasmes du personnage joué par Nicolas Cage permettent d'évoquer notre monde, machiste et brutal, englué dans de prétendus bons sentiments.
Le dvd (zone 1) propose deux versions. La version de la face A du disque est augmentée d'une scène violente exclue des salles américaines. Mais, chose étonnante, cette version expurgée de la scène censurée propose une coda supplémentaire offrant un intéressant rebondissement. En assistant au racolage d'un nouveau jeune policier dans un bar, on comprend l'identité de la prochaine victime, à sacrifier dans quelques années, lorsqu'il sera mûr !

dimanche 10 juin 2007

Superstar: The Karen Carpenter Story


Superstar: The Karen Carpenter Story, le film de Todd Haynes (1987), interprété par des poupées Barbie avec des inserts documentaires sur la vie américaine et l'anorexie, recèle déjà le style de l'auteur de Safe et Far from Heaven. Sous prétexte d'absence de droits sur la musique, Richard Carpenter, le frère de Karen, fit interdire le film qui le montrait sous un angle peu flatteur. Le tournage avec des poupées insiste sur la vie en matière plastique de l'Amérique des années 70, le fantasme du corps et la manipulation familiale. 43mn 19s sans sous-titres français, désolé, mais c'est un film culte difficile à voir...

vendredi 8 juin 2007

L'essentiel (d') Egoyan


Presque tous les longs-métrages du cinéaste canadien anglophone d'origine arménienne Atom Egoyan sont présents dans le coffret dvd édité par TF1 sous le titre L'essentiel d'Egoyan : huit films auxquels, si l'on souhaite être complet, il faudrait ajouter Felicia's Journey et Where the Truth Lies, ainsi que les courts-métrages et les réalisations pour la télévision. Peu de bonus, quelques commentaires audio non sous-titrés, le coffret manque cruellement d'informations, même techniques, recentrant tout sur les films en une rétrospective passionnante.
Il y a des cinéastes qui font corps avec leurs œuvres : par exemple Pasolini, Herzog, Cronenberg, Lynch... D'autres, comme Stroheim ou Buñuel, choisissent des scénarios fantasmatiques qui tranchent avec leur réel. Atom Egoyan est de ceux-là. Apparemment détaché de ces turpitudes, il met en scène des situations scabreuses et parfois franchement glauques. Ses personnages refusent l'état des choses et se font du cinéma, traversant le miroir des apparences grâce à de subtils tours de passe-passe où des écrans, le plus souvent cathodiques, figurent les collures d'un montage plus intriqué que parallèle. Le son d'une scène projetée ponctue ainsi l'action des acteurs censés la regarder. Ça tuile et ça frotte. Les glissements de rôles relèvent de la psychanalyse sans qu'il soit besoin d'en donner laborieusement les clefs. Les fausses pistes sont en fait de faux-semblants. Atom Egoyan bat les cartes et les redistribue en bravant les tabous de la famille. Dès son premier film, Next of Kin, par de subtils cadrages et une maîtrise explosée du montage, il tord le cou de la grammaire cinématographique. Ses allers et retours pleins de malice tranchent avec des situations dramatiques essentielles qui mettent en abîme la vie que l'on se pourrait se choisir. Dans les premiers films, le fils adopte une nouvelle famille qui a perdu le sien (Next of Kin), le fils protège la mère de sa mère disparue contre un père autoritaire (Family Viewing), passée au crible d'un scénario la sœur devient le frère (Speaking Parts), autant de greffes réussies ou rejetées.
Un atome (du grec ατομος, atomos, « que l'on ne peut diviser ») est la plus petite partie d'un corps simple pouvant se combiner chimiquement avec une autre. S'il faut toute une vie pour savoir qui nous sommes, Atom Egoyan traque l'identité de soi dans le regard des autres. L'ego ne suffit pas, il cherche un prénom qui anticiperait le nom. Pirouette, cacahouète. Avec The Adjuster, le cinéaste réaffirme sa compassion pour les vies qui s'éteignent, éparpillant les cendres pour fertiliser de nouveaux territoires plutôt que raviver le feu. Il montre les limites du personnage dans The Sweet Hereafter (De beaux lendemains), l'exorcisme passant entre les mains d'une jeune fille qui réinvente le mythe pour soigner la douleur de tout un village. Exotica est le feu d'artifice de la première période d'Atom Egoyan, le bouquet final avant que la nuit reprenne ses droits. Suivront des films plus conformes à la loi (du cinéma, fut-il grand public ou home movie), axés sur une quête plus communautaire qu'identitaire : Calendar, Ararat, Citadel... Le flux musical noie les coupes aiguisées et le rythme très personnel par un sirop de plus en plus envahissant. Il n'est hélas pas le seul. Sa fidélité envers ses comédiens (Arsinee Khanjian, David Hemblen, Gabrielle Rose, Maury Chaykin...) contribue à tisser le fil d'Ariane qui court le long de son œuvre. La vérité nue (Where the Truth Lies) entame-t-il une nouvelle période ou bien Atom Egoyan va-t-il dresser des ponts entre ses recherches formelles les plus audacieuses et son souci de plaire au plus grand nombre ? Comment atteindre la paix intérieure lorsque l'on a choisi le labyrinthe du palais des glaces comme décor virtuel à ses interrogations fondamentales ? Tournage en septembre.

Photo © Aldo Sperber