Jean-Jacques Birgé

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

jeudi 27 décembre 2007

L'avocat de la terreur


Le film de Barbet Schroeder sur Jacques Vergès est un grand film politique (bande-annonce et site avec nombreux extraits). Il éclaire les motivations profondes du célèbre avocat qui, sous couvert de défendre ses clients, fait un procès en règle de la société. Nous comprenons parfaitement sa stratégie lorsqu'il affirme qu'il aurait pu défendre Hitler, et " même George Bush... à condition qu'il plaide coupable ! " Dès lors que l'on saisit le fil de sa pensée, l'avocat apparaît beaucoup moins ambigu qu'on aurait pu le supposer. Vergès est un calculateur romantique, un révolutionnaire qui se sert de l'institution pour porter le débat sur la place publique. Le tribun sait que personne ne pourra l'empêcher de parler, qu'il pourra s'exprimer librement dans le cadre de la loi. Si Schroeder, qui avait déjà signé, entre autres, Général Idi Amin Dada, montre des images rares comme celles du massacre de Sétif le 8 mai 1945, il réalise un thriller haletant dont le narrateur est le maître du jeu et les témoins ses exécutants. Si le secret sur ses années d'absence n'est pas levé, sa présence au Cambodge aux côtés de Pol Pot semble définitivement écartée. De l'héroïne algérienne Djamila Bouhired qu'il épousera et dont il aura deux enfants à Magdalena Kopp, Anis Naccache ou Carlos, il fait le procès du colonialisme sous toutes ses formes. " Vergès n’aura de cesse de rentrer dans le chou de la France jusqu’à ce qu’elle avoue s’être comportée comme des nazis de la Seconde Guerre mondiale vis à vis des nationalistes anti-colonialistes de son ancien empire ". En acceptant de défendre Klaus Barbie, il fait le procès de la Collaboration. Il retourne souvent son rôle de défenseur comme un gant pour devenir accusateur de la société qui a engendré le terrorisme. Si les scènes inédites n'apportent pas grand chose au film, le second dvd donne de précieuses et passionnantes indications biographiques que l'on retrouve sur le site dédié au film. Pour L'avocat de la terreur, Barbet Schroeder retrouve une veine entamée avec des films aussi variés que More, La vallée, Maîtresse, Koko le gorille qui parle, avant qu'il ne parte réaliser des films américains comme Barfly, Le Mystère Von Bülow et une demi-douzaine de thrillers. Tous ses films, documentaires ou fictions, réfléchissent l'état du monde. À l'affût des grandes mutations, le réalisateur se fait plus annonciateur que dénonciateur, et montre une œuvre plus unie qu'il n'y paraissait.

dimanche 23 décembre 2007

Agnès Varda, la petite dame est une grande


Avant de faire une longue pause d'un mois (vacances sans blog jusqu'au 28 janvier), je souhaite vous parler d'Agnès Varda et de son double-dvd Tous Courts. J'ai beau connaître et apprécier ses longs métrages, j'ai réalisé la dimension de son travail à la projection de l'ensemble de ses courts publiés intégralement par sa maison de production, Ciné-Tamaris. Je voulais les avoir tous vus avant de les chroniquer, mais le coffret est si copieux (6 heures) qu'il n'est pas prudent d'attendre plus longtemps pour vous les conseiller. Merci Hélène, c'est un magnifique cadeau !
L'invention et la fantaisie d'Agnès Varda, sans cesse renouvelées, en font l'égal de Jean-Luc Godard ou de Chris Marker. D'ailleurs, les critiques oublient trop souvent qu'elle réalisa en 1954 le premier film de la Nouvelle Vague, intitulé La pointe courte, bien avant tous les autres. Seulement Agnès Varda est une femme, ce qui fait tâche dans le monde de machos du cinématographe. La plupart des cinéastes de la Nouvelle Vague ont simplement poussé leurs aînés vers la sortie pour prendre, vite assagis, leur place encore chaude en s'engouffrant dans un nouveau clacissisme qui n'avait pas même l'élégance des anciens. Varda, elle, n'a jamais cessé d'inventer et de bouleverser les usages. Son compagnonnage avec son mari, le sublime et lyrique Jacques Demy, permit aux imbéciles de la reléguer au second plan. Demy lui-même n'a pas encore la renommée qu'il mérite, auteur aussi politique que sensible.
Varda commence donc par garder les enfants de Jean Vilar et deviendra la photographe officielle du Festival d'Avignon. Elle passe ensuite au cinéma et ces dernières années elle se lance dans l'art contemporain avec des installations multimédia parmi les rares à produire du sens et à porter la marque d'un auteur. Seuls Godard et Marker ont garder cette ferveur, remettant leur titre en jeu, travaillant sans relâche, explorant les nouveaux supports (télévision, expositions, CD-Roms...). Sachant manier le verbe comme Perec, Agnès Varda est une artiste complète et une productrice hors pair. Les petites variations qui introduisent chaque court métrage sont d'une grande intelligence critique et d'une simplicité qui parlera à chacun. Ses "boni" et l'interface sont soignés comme seuls les indépendants prennent le temps de le faire. Un luxe d'artisan pour une œuvre d'art !
Éternelle jeunesse... La cinéaste octogénaire a conservé la vivacité de ses débuts. Inventif, précis, copieux, drôle, fascinant, Tous Courts est chapitré en Courts touristiques, Cinevardaphoto, Courts « contestataires » et « parisiens », sans compter l’essai 7 P., cuis., s. de b. plus quatorze mini-films de la série Une minute pour une image dont elle a écrit et dit le commentaire. Chacun des 16 films est une surprise, un rayon de soleil, un éclat de lumière. Je découvre l'euphorique Oncle Yanco et le poétique Ulysse, mais je n'ai pas encore tout vu ni tout entendu. Sa Réponse de femmes réfléchit une époque fameuse où les filles affirmaient leur pouvoir. Celui d'Agnès Varda est celui de l'imagination. Que rêver de mieux ?

lundi 3 décembre 2007

Madame de...


Madame de... est une valse viennoise. La tête me tourne. Mon corps vacille. Le destin est obscur. Saurons-nous l'aborder avec dignité, humilité ? Je pense aux romans d'Arthur Schnitzler. Françoise répond Edith Wharton. Les mouvements amples de la caméra ont l'élégance des personnages. Les avant-plans en amorce renforcent la distance freudienne de notre regard. Ici les miroirs réfléchissent aussi. La lumière de Christian Matras vaporise un voile d'une précision absolue sur les âmes et les objets. Les yeux dans les yeux. Paupières baissées. Un geste. Coup de foudre. La moindre réplique renvoie au décor, à un costume ou à la scène, sans jamais négliger ni les différences de classe, ni les rapports entre les femmes et les hommes. Tout est écrit et tout semble si naturel que nous pénétrons en somnambules les rêves de celles et ceux que filme Max Ophüls. Ses personnages n'ont pas le choix, ils s'enfoncent dans le récit comme nous traversons la vie sans savoir, que lorsqu'il est trop tard...
Les œuvres d'Ophüls sont un ravissement. Je n'en perds pas une bouchée, de l'image comme de ce qui s'y trame, le moindre figurant, les astuces sonores, les cadres de Douarinou, les costumes d'Annenkov, l'époustouflante Danielle Darrieux dans un de ses meilleurs rôles... Ophüls, comme Mizoguchi, fait partie des rares cinéastes mâles à avoir su filmer les femmes en remettant pitoyablement les hommes à leur place, ici Charles Boyer et Vittorio de Sica. Madame de... fut tourné en 1953, entre Le plaisir et Lola Montès, d'après un roman de Louise de Vilmorin qu'adaptèrent Marcel Achard, Annette Wademant et le metteur en scène. L'œuvre est à réévaluer. Max Ophüls figure parmi les plus grands cinéastes français de l'histoire aux côtés de Jean Epstein, Jacques Becker, Jean Grémillon, trop souvent oubliés au profit d'Abel Gance, Jean Renoir ou Marcel Carné. Je ne vais pas citer tout le monde...


Le dvd anglais (zone 2, donc lisible sur un lecteur français) a un bande-son très moyenne (alors que le film lui fait la part belle) et les sous-titres sont insubtilisables, mais l'excellence du film mérite que l'on s'en fiche. Un dvd du Plaisir est également disponible en copie anglaise (Universal), tout aussi épatant et entraînant que Madame de... Ne boudons pas le nôtre, d'autant que l'on devra encore attendre que soit restauré Lola Montès, car voilà plus de quarante ans que l'on ne l'a pas vu avec ses couleurs d'origine.