Jean-Jacques Birgé

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samedi 24 janvier 2009

Speed Racer remonte la course


Bien que rarement en accord avec les critiques cinéma qu'en général je lis plutôt après voir vu les films pour me faire ma propre opinion et éviter que l'on me gâche le plaisir de la découverte en me racontant le scénario, j'ai suivi le conseil d'Olivier Séguret dans Libération en allant regarder Speed Racer, le dernier film des frères Andy et Larry Wachowski, auteurs de la Trilogie Matrix et scénaristes de V for Vendetta. Il émanait de l'article quelque chose de l'ordre du jamais vu, on y faisait référence à la 3D, aussi ai-je pensé que nous étions peut-être en présence d'un de ces nouveaux objets qui changent la face du spectacle cinématographique. C'est le sentiment que me procura Tron à sa projection en salle en 1982, comme si il y avait désormais le cinéma avant et celui après Tron. La technique a souvent bouleversé l'histoire de l'art, comme l'invention du tube en plomb donna naissance à l'impressionnisme dès lors que l'on pouvait aller peindre sur nature en emportant les couleurs dans sa poche.
En France comme aux États-Unis, la presse éreinta Speed Racer qu'elle trouvait à juste titre bien pauvre scénaristiquement, divertissement des familles un peu cul cul la praline. Comme si la plupart des blockbusters n'obéissait pas à la débilité ambiante, marketés pour un public d'ados de 16 ans ne s'intéressant qu'aux jeux vidéo et au cinéma d'action pour les garçons, aux bluettes à l'eau de rose pour les filles ! Entre les films qui font réfléchir en interrogeant le supposé réel et le cinéma forain qui le fait oublier, le fossé s'agrandit, le niveau social et culturel dictant qu'on doive appartenir à un clan ou à l'autre. Il y a pourtant un temps pour tout, et que le cinématographe retrouve ses origines d'attraction foraine n'est pas pour me déplaire.
Certains films brisent cette convention et mêlent astucieusement la magie à la réflexion. Sans rejoindre ces chefs d'œuvre de plus en plus rares, Speed Racer décoiffe par son traitement graphique et ses effets 3D. L'utilisation de la couleur et du filé, les volets horizontaux qui remplacent les coupes de montage traditionnelles, les trucages sur fond vert donnent des idées de comment les utiliser autrement que pour un divertissement de pure forme. Inspiré d'un célèbre manga, le film explose dans les scènes de course automobile, avec humour et virtuosité, nous faisant oublier les trop nombreux passages dialogués pleins de bonnes intentions. Film à découvrir sans hésiter pour voir l'écran sous un angle différent.

mardi 13 janvier 2009

La Commune par Peter Watkins


Il faut bien commencer par le début, la suite est un combat. J'ai eu du mal à choisir parmi les nombreux extraits sur YouTube de La Commune, le film que Peter Watkins a tourné en 2000 sur la révolution du printemps 1871 à Paris. Ce film exceptionnel par la manière de concevoir le cinéma, sur un évènement exceptionnel scandaleusement peu traité (La Nouvelle Babylone de Kosintsev et Trauberg également vivement conseillé, surtout avec la partition originale de Chostakovitch, une de ses plus belles, que j'ai eu la chance de voir avec l'ensemble Ars Nova) et escamoté par l'Éducation Nationale, dure plus de 6 heures sans que l'on s'ennuie une minute. Watkins nous plonge dans l'époque en tournant comme si l'action se passait aujourd'hui : caméra à l'épaule, une équipe de télévision filme et interviewe les protagonistes, communards, versaillais, parisiens en proie à leurs contradictions, les 200 acteurs ont presque tous choisi le rôle qu'ils souhaitaient incarner, des journaux télévisés de la chaîne versaillaise déversent la propagande du criminel Thiers, les conversations débordent sur des préoccupations contemporaines, le jeu des acteurs qui ne se privent d'aucun regard vers la caméra donne un ton d'actualité vécue à une reconstitution brechtienne des deux mois d'effervescence, espoir et horreur, qu'ont connu les Parisiens et dont l'analyse révèlera Karl Marx au grand public. Si vous voulez apprendre ce que fut La Commune de Paris, si vous voulez comprendre les enjeux politiques et sociaux de notre vie aujourd'hui, si vous voulez découvrir un cinéma radicalement différent de tout ce que vous avez jamais vu (hormis les autres films tout aussi remarquables de Watkins, tels La bombe ou Punishment Park), achetez le double DVD édité par Doriane chez qui on trouvera également les autres films de Peter Watkins comme Edvard Munch ou Le libre penseur sur August Strindberg. Absolument indispensable à quiconque s'intéresse au cinéma et surtout à quiconque rêve encore de changer le monde...

dimanche 11 janvier 2009

Fatale amnésie


À changer de siècle se révèlent des mutations inattendues, des amnésies culturelles surprenantes exigeant de plus en plus souvent des transmissions urgentes de savoir ou de connaissances. Cette réflexion m'est venue à la lecture du palmarès 2008 des journalistes des Cahiers du Cinéma dans leur numéro de janvier. Cherchant à comprendre le goût des uns et des autres, j'y lis une troublante perte de repères, un effort chaotique pour s'inventer une ligne que la production internationale ne facilite pas. Ici aussi règne la confusion entre les effets de foire et les regards d'auteurs, fascinations foireuses et obscures hauteurs. C'est que j'ai toujours autant besoin de ma dose de découverte et d'étonnement pour continuer à avancer.
La lecture mensuelle du reste du magazine me suggère une hypothèse. Je suis abonné aux Cahiers depuis 1975, mais je rattrapai alors mon retard en compulsant les numéros précédents de cette revue créée en 1951. Si depuis quelques temps, je n'y apprends plus grand chose, est-ce dû à l'âge des capitaines ou à l'état de la production cinématographique, l'adjectif "audiovisuelle" ne pouvant convenir à une revue qui ne fait qu'effleurer la télévision et ignore l'hypermédia ? Lorsque je commençai à m'y plonger, la rédaction avait une dizaine d'années de plus que moi et me guidait dans le noir des salles obscures comme on aide un aveugle. L'époque aussi était tout autre, plus encline à refaire le monde qu'à le protéger.
Aujourd'hui, les rédacteurs ont vingt ans de moins que moi, le nombre de films à inscrire au patrimoine de l'humanité a grossi, le temps pour voir et revoir est limité par les immuables vingt-quatre heures de chaque journée, la cinéphilie se limite souvent pour le spectateur lambda à la date de sa propre naissance. Les comptes d'apothicaire de cette douloureuse équation montrent à quel point l'amnésie constatée caractérise la mutation.
Comme je discutais avec mes étudiants en Master 2 Hypermedia, une brochette stimulante de jeunes gens et jeunes filles intelligents et sensibles, j'étais effaré d'apprendre qu'aucun d'eux n'avait jamais entendu parler de Jacques Tati ou Luis Buñuel ! À cet instant, j'ai recommencé à penser qu'une revue contemporaine, qu'elle soit de musique ou de cinéma, devait immanquablement tracer des ponts entre l'actualité et le passé si elle voulait espérer inventer l'avenir.

jeudi 1 janvier 2009

Le spectateur qui en savait trop


Le livre de Mark Rappoport (P.O.L.) ressemble à ses propres films où un acteur joue le rôle de son héros défunt comme dans ''Rock Hudson's Home Movies'' ou ''From the Journals of Jean Seberg''. Dans Le spectateur qui en savait trop, l'auteur rêve de personnages ayant existé en les incarnant à la première personne du singulier. En faisant basculer l'analyse du côté de la fiction, il devient le fils de Madeleine dans Vertigo, celui de Vera Miles et du dernier Tarzan, il est Rita Hayworth aussi bien que l'acteur affublé du costume de la créature du lac noir ou la fille en maillot de bain du film, il est cet acteur de S.M.Eisenstein ou le cinéaste lui-même révélant l'objet de son désir, il permet à Marcel Proust et Alain Resnais de se rencontrer sur le plateau de Marienbad, il évoque magiquement Robert Bresson, Catherine Deneuve ou Silvana Mangano...
Ses contrechamps littéraires nous emportent sur le tapis volant des illusions cinématographiques pour révéler l'envers du décor. Rappaport invente à son tour ces petites histoires qui font la grande, comme toutes celles qui sont données pour véridiques, mais qui resteront à jamais invérifiables, fruits de confessions impudiques dont se repaissent cinéphiles et autres midinets. En nous identifiant au narrateur, nous devenons nous-mêmes le héros de chacune de ces nouvelles transformées en autant de courts-métrages, remix intellident, sensible et provocateur de "ce dont sont faits les rêves" de cinéma.

Illustration : extrait d'un photo-montage de Mark Rappaport.