Jean-Jacques Birgé

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lundi 28 février 2011

Chez Borzage même la mort ne peut séparer les amoureux


À l'Idhec je n'avais jamais entendu parler de Frank Borzage avant de voir Strange Cargo. La présence de Joan Crawford que j'avais adorée dans Johnny Guitar, un de mes dix films préférés, ne suffisait pas à expliquer ma fascination pour la passion qui traverse l'œuvre où je sentais pourtant quelques relents mystiques auxquels j'étais habituellement allergique. J'utilisai même sa bande-son en février 1977 pendant l'enregistrement de He has been bitten by a snake, improvisation collective avec Un Drame Musical Instantané ! À chaque nouveau film de Borzage que je découvrirai je serai surpris par la force et l'originalité des émotions, et étonné que son œuvre soit si peu connue. La censure et les aléas de production ont dressé tant d'obstacles sur sa route.


La publication de ses films muets par Carlotta confirme mon sentiment. L'heure suprême (Seventh Heaven, 1927) me laisse sans voix ! L'amour fou salué par les surréalistes est partout présent. Ses mélodrames vont à l'inverse du renoncement chez Douglas Sirk qui s'en est pourtant largement inspiré tant dans le traitement dramatique que dans le soin porté à l'image. Les films de Borzage exaltent la passion entre deux êtres que rien ne peut séparer, ni la misère, ni la guerre, ni la mort. J'ignore pourquoi le noir et blanc, d'une beauté inimitable, me rappelle les illustrations d'antan, gravures de Gustave Doré ou peintures de Caspar David Friedrich. Seuls les films de F.W. Murnau me font cet effet. Le coffret DVD, Prix du Syndicat Français de la Critique de Cinéma, rassemble trois autres chefs d'œuvre jusqu'ici inaccessibles, L'ange de la rue (Street Angel, 1928), Lucky Star et ce qui reste de La femme au corbeau (The River, 1929), complété par une foule de suppléments, entretiens avec Hervé Dumont, biographe de Borzage qui a supervisé l'ensemble, courts-métrages de la série Screen Directors Playhouse, entretien radiophonique avec le réalisateur, livret de 72 pages, etc. La frêle Janet Gaynor et l'indestructible Charles Farrell sont les héros des trois premiers, l'érotique Mary Duncan incarnant l'héroïne du quatrième.


Après ses démêlés salariaux avec la Fox, on retrouve Janet Gaynor aux côtés de Farrell dans la première version parlante de Liliom (1930), antérieure de quatre ans à celle de Fritz Lang. L'ascétisme des décors stylisés fait paraître naturelle l'intrusion de l'au-delà, images hallucinantes d'un train, très borzagien, entrant dans l'image comme une attraction foraine qui serait sortie des rails. L'amour, toujours, vaincra la bêtise et la mort.

N.B.: les séquences YouTube sont très loin de la qualité exceptionnelle des remasterisations éditées par Carlotta.

Et deux chefs d'œuvre de Murnau


Carlotta a aussi édité L'aurore et City Girl de F.W. Murnau, toujours sublimement remasterisés et rassemblés en un coffret rempli de suppléments formidables dont la version tchèque, dite européenne, du chef d'œuvre absolu que représente L'aurore, malgré son insuccès à sa sortie (avec Janet Gaynor !), en plus de la version américaine dite movietone. City Girl, avec les deux acteurs principaux de La femme au corbeau, est le dernier film de Murnau avant Tabou et son accident mortel. Le réalisateur montre déjà son inclinaison pour le naturalisme magique et son rejet d'Hollywood, même s'il réussit un généreux portrait de l'Amérique des grands espaces. Beaucoup plus cruel, direct et essentiel, Murnau peint pourtant au scalpel quand Borzage dessine au fusain.
Le muet ne doit pas rebuter les jeunes cinéphiles. Le noir et blanc y est symphonique, l'action universelle, la force poétique inégalée. Autant que possible, j'essaie d'évoquer dans cette colonne des films rares ou méconnus, abusivement réputés difficiles ou simplement redécouverts grâce au travail des éditeurs DVD. Comme tout chef d'œuvre, leur modernité est inaltérable parce qu'ils bravent le temps.

vendredi 18 février 2011

Cinq films exceptionnels de Stéphane Breton


On a beau avoir des connaissances, des pressentiments, des a priori positifs, des antipathies profondes, des goûts éclectiques, sait-on jamais d'où viendra la surprise, l'émotion qui vous chamboule et remet les pendules à l'heure ?
Dans l'après-midi nous nous étions ennuyés ferme en regardant Nénette de Nicolas Philibert, soit les commentaires des visiteurs devant la vitrine du zoo du Jardin des Plantes derrière laquelle une vieille orang-outang de quarante ans fait la moue. Les compléments de programme (La nuit tombe sur la ménagerie et La projection du documentaire à Nénette) relèvent de la même absence de point de vue que le film. C'est tourné sans grâce, monté sans raison, relaté par la presse parce qu'il est convenu d'apprécier le travail du palmé, sélectionné par les festivals avec toujours la même paresse, absence de curiosité et perte de l'essentiel. On aurait pu imaginer que l'animal renverrait au regard des autres, que les visiteurs feraient les singes et que Nénette interrogerait notre humanité, que nenni ! Dans le documentaire les sujets cachent souvent le style, cette affaire de morale, ou son absence, alors qu'en fiction le public reconnaît très bien la différence entre une machine à faire des entrées et un film d'auteur.
Le soir tombé, comme j'attendais mes invitées, j'ai glissé dans le tiroir du lecteur un DVD qui ne me disait rien. Entendre que je n'avais aucun préjugé, qu'il aurait pu aller rejoindre la masse des usurpateurs sur mes étagères comme générer l'étonnement, recherché trop souvent en vain. L'accroche disait que cela se passait dans les plis et les ourlets du monde, dans ces endroits où l'on ne va jamais, et revendiquait l'absence quasi-totale de voix off, assez pour m'intriguer.


Et soudain, dès la première image, on sait que l'on est en face d'un grand film ! La vitre qui s'interposait entre le sujet et l'objet explose pour laisser la place au dialogue. Plus on avance dans les montagnes de Nouvelle-Guinée plus on est subjugué par le ton du commentateur, pas de voix off en effet, mais un cameraman hors-champ dont l'objectif ne triche jamais en faisant semblant de ne pas exister comme dans la plupart des films du genre, Jean Rouch compris. Stéphane Breton dirige la collection dont fait partie le coffret L'usage du monde vol. 2 réunissant cinq films qu'il a tournés, aussi exceptionnels les uns que les autres. Cet ethnologue, commissaire au musée du quai Branly, ne cherche pas la différence chez les peuples qu'il filme, mais où nous sommes et, par extension, qui nous sommes, lui le premier, retournant sur les lieux de ses crimes, année après année.
Eux et moi (2001) est aussi drôle qu'une comédie burlesque tant Stéphane Breton sait prendre le temps qu'il faut pour apprivoiser ses sujets. Sa complicité est telle que l'on se demande si tous les documentaires du genre que l'on a vus jusqu'ici n'étaient pas en fait chargés malgré eux d'une certaine forme de racisme ou de colonialisme, un ostracisme bienveillant. Sa caméra est un médium qui dresse un pont entre eux et nous, fuyant tout exotisme. Les sous-titres qui traduisent du papou ne cherchent pas arrondir les angles, ils piquent comme des flèches. Peinant à approcher ces hommes d'un autre monde, Breton tente d'éveiller leur curiosité en les attirant sur son terrain pour constater qu'ils sont du nôtre et réciproquement ! En renversant les rôles il ouvre une brèche qui va lui permettre de pointer ce qui tient de l'humain quelle que soit notre histoire, jusque dans la nuit des temps.
Son second film, Le ciel dans un jardin (2003), qu'il sait le dernier car le gouvernement indonésien ferme désormais ces territoires aux étrangers, est plus nostalgique, mais on rit tout autant avec les femmes et les hommes de cette tribu qui ont souvent le sourire aux lèvres. En 2007, à partir de ses nombreux voyages chez ses amis Wodani, Breton effectue un montage d'images fixes noir et blanc dont le grain produit un effet magique, Nuages apportant la nuit, composant une sorte de poème symphonique sur des musiques pré-existantes de Karol Beffa, un conte mystérieux et féérique où l'auteur se laisse aller à la rêverie comme une écriture automatique qui dicterait la succession des plans. Un tout petit bémol : pourquoi avoir ajouté de la musique classique, redondante et inutile, en deux courts endroits des autres films ?
Un été silencieux (2005) ne comporte aucun commentaire. Le conflit entre le patron et son employé tourne à la tragédie. Filmant l'estive des troupeaux kirghizes dans les Monts Tian Shan, près de la Chine, Breton suit les disputes des bergers où l'orgueil des mâles fait irrémédiablement monter le ton. On se fait tout petit.


Rentré chez lui et et filmant les rues de Paris comme Le Monde extérieur (2007), l'ethnologue-cinéaste montre à quel point son regard est précis et acéré. Les cadres sont justes, la partition sonore aussi riche que l'on puisse le souhaiter, d'ailleurs souvent post-synchronisée. Breton filme les gens et leurs traces en cherchant le trou par lequel s'écoule le trop-plein. Le monologue s'adresse à son ami des montagnes de Nouvelle Guinée, comme s'il regardait avec ses yeux. De film en film la comparaison est fatale.
Si vous aimez les documentaires, ne cherchez plus, commandez ce double DVD toutes affaires cessantes (Ed. Montparnasse). Ce sont les plus beaux, les plus drôles, les plus bouleversants que j'ai vus depuis longtemps. En filmant "ailleurs", dans des endroits où ne vont pas les touristes, avec un goût du détail invraisemblable, Stéphane Breton réfléchit mieux qu'un miroir. Il révèle que les choses ne sont pas comme elles sont, mais comme nous ne voulons pas les voir.


Pour plus d'information, savoureux entretien de Stéphane Breton par Stéphane Breton sur Arte TV et entretien radiophonique pour Télérama.

vendredi 11 février 2011

Le baiser de la femme araignée


Étonnant comme l'on peut être sensible ou pas à un film, un livre, une musique !
J'ai bien aimé l'énigme du polar Requins d'eau douce d'Heinrich Steinfest (Carnets Nord), ses ressorts inattendus, mais je suis resté en retrait de son style sec. Je me pose toujours des questions sur la littérature étrangère qui ne me préoccupent pas lorsque les auteurs sont francophones. Cette frustration vient-elle de l'original ou de sa traduction ? Sur ma table de nuit m'attendent les textes sur le cinéma d'Alain Badiou (Nova Éditions), les entretiens avec Werner Fassbinder (G3J) et David Lynch (Cahiers du Cinéma), plus des romans qui m'obligeront peut-être à me poser, Marina de Carlos Ruiz Zafon, Le quai de Ouistreham de Florence Aubenas que Françoise a adoré et Un mage en été d'Olivier Cadiot qu'elle a emprunté pour moi à l'excellente Médiathèque de Bagnolet. En général j'aime justement beaucoup le style de Cadiot, sa musique. Le style. L.F. Céline en parlait très bien. Le style est plus important à mes yeux et mes oreilles que les histoires racontées. Une excellente raison pour égratigner la majeure partie de la production cinématographique actuelle, empêtrée dans les conventions imposées par la narration ou reportages démonstratifs...
Pourtant je n'ai pas accroché à Oncle Boonmee du Thaïlandais Apichatpong Weerasethakul qui semble enchanter pas mal de monde. Les images sont belles, mais le rythme, très personnel, est malgré tout mollement bancal. Est-ce magiquement stylé ou simplement maniéré ? Peut-être est-ce ce fichu sens du sacré qui me fait défaut ? Ou aurais-je une façon tordue de l'appréhender ? Je le sens lorsque je discute de Pasolini ou Bergman avec les amis. Le mysticisme me barbe quand il se substitue à l'inconnu. Comme si la question sans réponse le resterait éternellement ! J'ai essayé de regarder les Enquêtes extraordinaires de Stéphane Allix (Ed. Montparnasse), mais l'accumulation de témoignages ne mène nulle part. J'espérais quelque polémique entre divers scientifiques et philosophes pour m'aider à terminer le feuilleton un peu science-fiction dont il ne me reste que sept épisodes sur cinquante à écrire...
Question du style toujours avec Edward II de Derek Jarman. Le punk baroque appliqué à Marlowe m'horripile rapidement. Surcharge, surjeu, surtout. Tout paraît ampoulé, crémeux, redondant. L'icono homo accouche parfois de ce genre de monstre misogyne.
Le baiser de la femme araignée d'Hector Babenco, réalisateur brésilien d'origine argentine, m'inspire l'inverse (les deux DVD sont publiés par Carlotta). L'homosexualité n'est pas le sujet, mais le machisme qui produit les pires horreurs sur Terre. L'écrivain Manuel Puig révèle le secret de l'origine de son roman dans l'un des bonus. Il n'a pu trouver une seule femme qui revendique son asservissement à l'homme. Seul un travesti pouvait tomber dans le panneau, hors la réalité, dans le fantasme sans hésiter. Le film de 1985 n'a pas pris une ride. Deux prisonniers partagent la même cellule sous un régime dictatorial. Le film dans le film, raconté à l'un par l'autre, souligne l'évasion impossible. À la caricature de militant joué par Raul Julia répond l'extraordinaire finesse du personnage interprété par William Hurt, catalyseur d'un miroir aux faces multiples qui creuse l'inconscient en explorant les abysses de la sexualité et du pouvoir pour révéler la dignité de l'être humain. La résistance se dévoile sous des visages inattendus...

jeudi 3 février 2011

Cochon qui s'en dédit


Cochon qui s'en dédit est un film gore si j'en juge par la définition qu'en donne le Petit Robert, « qui suscite l'épouvante par le sang abondamment versé ». Il ajoute « La drôlerie du gore vient de l'excès ». Le film est infesté de gorets à en vampiriser le jeune éleveur breton enfoncé dans un cauchemar de productivité dont les cadences infernales le mènent forcément à la catastrophe. L'allégorie porcine renvoie à l'aliénation de l'homme dans la société industrielle qui l'aspire dans une spirale où règne la confusion jusqu'à lui faire perdre ses repères. Il finit par faire corps avec la machine qui le broie, avec ses bêtes qu'il nourrit et saille dans un cycle pasolinien où le sexe et la merde finissent par tout submerger. En compléments de programme de ce remarquable DVD Jean-Louis Le Tacon filme L'homme-cochon, 20 ans plus tard dans les ruines de la porcherie avant que le cancer ne l'emporte. Un atelier pédagogique à l'EESI de Poitiers avec Patrick Leboutte lui permet de revenir sur sa démarche, empruntée à Jean Rouch, ici plus ethnographie partagée que cinéma-vérité au vu des libertés qu'il s'octroie en filmant en Super 8 l'éleveur qu'il aide activement pour le rembourser du temps qu'il lui vole avec son tournage. Cochon qui s'en dédit participe pleinement à la collection éditée par les Éditions Montparnasse qui ont déjà publié de passionnants coffrets sur le cinéma militant de mai 68, mais, par cette folie qu'il mit en scène en 1980, dépasse l'imaginable pour atteindre à la banalité cruelle de ce qu'est devenue notre époque. En comparaison, ses Bretonneries pour Kodachrome représentent une satire gentillette des us et coutumes folkloriques de la Bretagne. Le Tacon montre une forte compassion pour les sujets qu'il filme de la manière la plus critique. N'empêche que les images démentes, réelles ou fantasmées, resteront longtemps gravées dans notre mémoire comme autant de signes terribles de ce qu'a pu produire l'absurdité économique et sociale du capitalisme.

mardi 1 février 2011

L'invention du monde


Choses Vues publie le premier DVD d'une collection consacrée aux surréalistes et au cinéma. Il réunit trois films rares de Michel Zimbacca dont deux en collaboration avec Jean-Louis Bédouin, ainsi qu'un long entretien avec André Breton réalisé en 1960 à son domicile rue Fontaine. L'invention du monde et Quetzalcóatl, le serpent emplumé (1952) présentent une collection étonnante d'objets bruts qui inspirèrent les surréalistes accompagnée par un texte de Benjamin Péret dit par Roger Blin, Gaston Modot, François Valorbe, etc.
La puissance poétique de ces arts plastiques renvoie à quelque chose d'intime enfoui dans la nuit des temps, les mythes transmutant les grandes questions de l'homme en soulignant l'inconscient collectif qui provoquera les expressions sophistiquées des surréalistes. Les musiques ethniques renvoient aux arts premiers tandis que la variété des inspirations des peintures et des sculptures donne le vertige en regard de l'art moderne qui prend de ce fait une allure régressive, pâles copies de ces objets nécessaires.
Ni d'Ève ni d'Adam (1969) met en scène Maryse Sandoz, Claude Faraldo et Jean Benoît dans le rôle du Nécromancien pour un essai sur l'amour et la mort tandis que Zimbacca s'entretient longuement sur les surréalistes et le cinéma.
Pour compléter la publication de ces documents rares et précieux, signalons une exposition organisée par Francis Lecomte sur le sujet à la librairie Le Flâneur des deux rives (60, rue Monsieur le Prince 75006 Paris, du 2 au 26 février 2011) avec des documents sur Péret, Brunius, Painlevé, Breton, Svankmajer, Zimbacca, Gilles Ehrmann, Marcel Marien, Robert Benayoun et d'autres surprises...