Jean-Jacques Birgé

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mardi 26 juin 2012

Fulgurance d'Elio Petri


J'ai commencé ce marathon en découvrant L'Assassin (L'Assassino) que Carlotta vient de ressortir au cinéma. J'avais déjà chroniqué ici Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon, aussi L'assassin m'a-t-il donné envie d'approfondir ma connaissance d'Elio Petri, cinéaste majeur injustement oublié et mésestimé. Provocateur, jusquauboutiste, éminemment politique, communiste ayant quitté le Parti en 1956 après l'écrasement de l'Insurrection de Budapest, Petri ose transposer ses colères en art cinématographique avec une maîtrise de la direction d'acteurs, de l'image, du montage... En un mot, il cinema !

Les Jours comptés (I Giorni contati) sont ceux, hypothétiques, restant à vivre au personnage joué par Salvo Randone qui rappelle le père du réalisateur, ouvrier dont la conscience de classe marquera toute son œuvre. La mort qui hante ce film de 1962 n'a pas la force de l'aliénation qui règne en maître sur le monde des vivants. La révolte est déjà là, annonçant les mouvements de la fin des années 60. C'est néanmoins certainement le plus tendre de toute la filmographie et le plus documentaire. Au travers de multiples rencontres l'ouvrier plombier cherche un sens à sa vie, même s'il retourne finalement à son travail.

La science-fiction de La 10e victime (La Decima vittima) anticipe la télé-réalité avec un humour ravageur. Dans ce genre difficile, le film de 1965 avec Marcello Mastroianni et Ursula Andress n'a pas pris une ride. Étonnamment, contrairement à de nombreux films où le design des années 60 a laissé son empreinte, il n'est ni daté ni ringard. La beauté des cadrages et la virtuosité du montage y sont pour beaucoup.

À chacun son dû (A ciascuno il suo) est un portrait de la Sicile de 1967 sous la forme d'un thriller cynique. Un naïf professeur découvre le crime et la corruption qui tiennent toute la région sous leur coupe. En soignant les détails, Petri laisse entrevoir les mœurs implicites du pays.

Sa liberté d'invention explose dans Un coin tranquille à la campagne (Un Tranquillo posto di campagna), film expérimental de 1969. La paranoïa du peintre est accompagnée par un groupe de musique improvisée dirigé par Ennio Morricone qui collaborera ensuite à tous ses films. Le coach de Franco Nero, alors en couple sur l'écran comme à la ville avec Vanessa Redgrave, n'est autre qu'un jeune peintre du nom de Jim Dine ! C'est le monde de l'art qui est cette fois mis à l'index.

Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon est le seul film véritablement connu de cet auteur dont Tonino Guerra cosigna quelques films majeurs. Premier film italien à mettre en cause la police, il subit les attaques de la Démocratie Chrétienne au pouvoir.

La classe ouvrière va au paradis de 1971, également avec Gian Maria Volontè, mériterait d'être projeté à la télé aujourd'hui, histoire d'y mettre un peu de réalité, maintenant qu'elle ne transmet plus que des illusions. Comme le précédent qui a recueilli un Oscar à Holywood et le Prix spécial du Jury à Cannes, celui-ci reçoit la Palme d'or, mais le film ne plaît évidemment pas aux syndicats dont Petri montre la collusion avec le pouvoir, du moins leur frilosité à revendiquer efficacement la fin de l'aliénation. L'exploitation et la pression subies par les héros de Petri les pousse régulièrement à la folie ou à la mort.

Le suivant est un échec encore plus cuisant. On a du mal aujourd'hui à saisir comment la presse a pu passer à côté, mais le réalisateur dérange. L'Italie semble avoir souhaité effacer son œuvre de l'Histoire du cinéma. La haine de l'argent est remarquablement décrite dans La Propriété, c'est plus le vol (La Proprietà non è più un furto) de 1973. Jamais Elio Petri n'aura été si caustique. Il a l'humour de Mocky, la fantaisie de Fellini, la modernité d'Antonioni, la critique de Pasolini, la colère de Rosi, la folie de Ferreri… Ce mariage de la politique, de la beauté plastique et de l'humour se retrouve peut-être aujourd'hui chez Paolo Sorrentino, un autre cinéaste injustement méconnu.

Un cran encore au-dessus dans le délire, Todo modo, troisième adaptation de Petri d'un roman de Leonardo Sciascia, est une charge terrible contre la Démocratie Chrétienne qui s'entredéchirait en Italie. Aldo Moro en fera les frais l'année suivante, et l'on ne pardonnera pas à Petri de l'avoir annoncée, d'autant qu'aux côtés de Mastroianni le jeu hallucinant de Gian Maria Volontè rappelle explicitement Moro. Buñuelien et prophétique, ce film de 1977 qui tient de L'ange exterminateur et des Dix petits nègres prit le pays à rebrousse-poil et restera totalement incompris. Comme souvent dans ses films, Petri fait rimer le pouvoir avec les rites du sadomasochisme, qui n'est pas sans rappeler ceux du Christianisme !

Deux ans plus tard, son dernier film, Le Buone notizie (Les bonnes nouvelles), est une comédie grotesque dont les personnages jouent la libération sexuelle alors que la société, violente et archimédiatisée, les inhibent jusqu'à les rendre fous. Les mots ne veulent plus rien dire. Seule la mort a raison de l'absurde. La présence d'Angela Molina et les attentats à répétition rappellent irrémédiablement Cet obscur objet du désir, le dernier film... de Luis Buñuel.

Pour terminer ce rapide survol, il existe un documentaire réalisé en 2005 par Federico Bacci, Nicola Guarneri et Stefano Leone qui apporte quelques informations. Si la plupart des films comportent des sous-titres anglais, je n'ai hélas pas trouvé de copie sous-titrée de Il Maestro di Vigevano (Le professeur de Vigevano), ni pu voir d'autres courts métrages que Tre ipotesi sulla morte di Pinelli (Trois hypothèses sur la mort de Pinelli), ni son adaptation pour la télévision des Mains sales de Sartre, titre qui résume très bien la cible qu'a visée toute sa vie Elio Petri, mort à 53 ans d'un cancer, conséquence probable de son désespoir devant la schizophrénie contemporaine évoquée par Jean Antoine Gili, spécialiste du cinéma italien.

vendredi 15 juin 2012

L'assassin d'Elio Petri bientôt en salles


1961. On savait faire du cinéma. Entendre que les réalisateurs utilisaient encore les ressources de la lumière, du décor, du montage, autrement que pour rendre fluide la narration, sans la formater dans une pseudo réalité qui va du réalisme le plus plat aux effets spéciaux les plus bluffants. L'élégance des flashbacks contrastent avec les gros sabots employés aujourd'hui dans la majorité des productions. La musique n'appuyait pas forcément les émotions de façon redondante, des fois que l'on ne comprenne pas dans quelle ambiance on se trouve. Il existe encore de vieux dinosaures pour défendre ce cinéma de l'intelligence et quelques jeunots et jeunettes se battent heureusement pour que perdure le septième art laminé par l'industrie du divertissement.

Belle surprise donc avec ce premier long métrage d'Elio Petri que Carlotta ressort en salles le 20 juin dans une copie superbement restaurée. On connaissait Petri pour Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon et La classe ouvrière va au paradis, mais L'assassin donne envie de découvrir les méconnus Les Jours comptés (I Giorni contati), Il Maestro di Vigevano, La Dixième Victime (La Decima vittima), À chacun son dû (A ciascuno il suo), Un coin tranquille à la campagne (Un Tranquillo posto di campagna), La Propriété, c'est plus le vol (La Proprietà non è più un furto), Todo modo, Les mains sales (Le mani sporche), Buone notizie ovvero la personalità della vittima... Avec le temps qu'il fait et malgré la saison on dira tant mieux, encore des biscuits pour l'hiver !


L'assassin est un guet-apens psychologique dans lequel tombe un bel antiquaire cynique, attiré par le luxe et l'argent, à la fois coincé par la bureaucratie kafkaïenne et le pouvoir policier de l'époque, et par son propre sentiment de culpabilité. Le séducteur est accusé du meurtre de sa "vieille" maîtresse, remarquablement interprétés par Marcello Mastroianni et Micheline Presle. Mais c'est l'Italie d'alors qui est sur la sellette. L'humour n'exclue pas le travail documentaire ni la beauté plastique de l'architecture la critique politique. Le film se hisse facilement à la hauteur des chefs d'œuvre d'Antonioni et des meilleurs de la nouvelle vague, avec en plus un sens aigu de la lutte des classes.