Jean-Jacques Birgé

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mercredi 21 juin 2017

Vers un destin insolite, sur les flots bleus de l'été


Vers un destin insolite, sur les flots bleus de l'été est une petite merveille d'humour corrosif, un film éminemment politique qui prend tout son sel avec la distance qui nous sépare de 1974 lorsque la réalisatrice italienne Lina Wertmüller, première femme à avoir été nominée aux Oscars, le réalisa. Les récentes élections en France le plongent dans une actualité brûlante, tant l'écart entre riches et pauvres y est montré avec une acuité exceptionnelle, et les premiers échanges dialogués de la jet-set arrogante lui confèrent même un statut visionnaire. Cette comédie dramatique ressort aujourd'hui sur les écrans dans une version superbement remasterisée.
Raffaella, une bourgeoise riche et insupportable, invite des amis à passer quelques jours sur son voilier en Méditerranée. Gennarino, un matelot hirsute aux idéaux communistes, est excédé par ses hôtes. Un soir, il accepte d’emmener Raffaella faire un tour en bateau, mais le moteur tombe en panne et les deux échouent sur une île déserte. Leur relation va s’en trouver bousculée…
La nature nous renvoie à nos contradictions tandis que la société formate nos rapports. Lina Wertmüller ne réussit pas seulement à dessiner un portrait virulent de la morgue des riches, elle met en scène le machisme avec maestria dans l'acceptation qu'ont les dominés face à leurs exploiteurs. Les deux personnages interprétés par Giancarlo Giannini et Mariangela Melato sont pris à leurs propres pièges, renversant les rôles que la société leur a attribués, mais ne faisant que bouger la frontière qui les sépare. Vers un destin insolite, sur les flots bleus de l'été (Travolti da un insolito destino nell'azzurro mare d'agosto) est aussi un film sur le désir où la sexualité, façonnée par la lutte des classes, est abordée avec la liberté des années 70.
J'ai hâte de revoir ou découvrir ce que je trouverai de la trentaine des autres films de Lina Wertmüller, parmi lesquels Mimi métallo blessé dans son honneur (Mimì metallurgico ferito nell'onore), Film d'amour et d'anarchie (Film d'amore e d'anarchia, ovvero 'stamattina alle 10 in via dei Fiori nella nota casa di tolleranza...'), Pasqualino (Pasqualino Settebellezze), Notte d'estate con profilo greco, occhi a mandorla e odore di basilico, Scherzo del destino in agguato dietro l'angolo come un brigante di strada, etc. Ces titres longs comme le bras (d'origine suisse, son vrai nom est Arcangela Felice Assunta Wertmüller von Elgg Spanol von Braueich !) ne font qu'exciter ma curiosité...

vendredi 9 juin 2017

Sense8, fin d'une série moderne


La série télévisée Sense8 est un objet difficile à ramasser, comme Jean Cocteau aimait décrire ce genre d'OVNI. Les sœurs Lana et Lilly Wachowski, anciennement frères lorsqu'elles s'appelaient encore Larry et Andy du temps de la réalisation de la trilogie Matrix, ont créé cette épopée moderne, troublante et provocante. On y retrouve la problématique du genre, des interrogations sur la sexualité et le pouvoir, mais également une translation philosophique de l'univers interconnecté des machines incarné par des êtres humains, ou "comment la technologie nous unit et nous divise simultanément" ! On a souvent besoin de s'accrocher pour suivre les jeux de miroir où l'ubiquité multipliée par huit rappelle le Palais des Glaces de La Dame de Shangaï d'Orson Welles. Si la science-fiction est une quête anticipatrice des futurs possibles et impossibles, Sense8 est une réussite, car ses énigmes nous forcent à réfléchir. Huit personnes, aux qualités variées mais nécessaires dans la cadre du cinéma hollywoodien héroïque, réparties à travers le monde, connectées sur les plans intellectuel, émotionnel et sensoriel, s'entraident face à l'adversité du monde. La guerre est déclarée entre les Sapiens, corrompus, injustes, violents ou simplement inconscients, et les "sensoriels". Mais les choses se corsent au fil des épisodes.


Les scènes ying et yang alternent étonnamment. Du romantisme fleur bleue tous genres confondus à des scènes d'action trépidantes, des gros plans aux effets spéciaux époustouflants, Sense8 insiste d'un côté sur l'amour seul capable de sauver le monde et sur la résistance indispensable aux forces du mal. Les huit ne sont pas pour autant manichéens, vivant sans cesse dans le doute et l'ambiguïté de leurs dons qu'il leur faut parfois bloquer pour ne pas compromettre le groupe. Les saisons espacées d'une année requièrent parfois que l'on fasse machine arrière pour se souvenir des antécédents !


Pour réaliser cette fresque grandiose les sœurs Wachowski ne sont pas plus seules que leurs personnages en qui on peut supposer qu'elles se projettent, tentées elles-mêmes par les ressources du réel lorsqu'elles offrent d'y faire exister la fiction. Ainsi la série est cosignée par le scénariste Joseph Michael Straczynski (Babylon 5) et Tom Tykwer (Run, Lola, Run), James McTeigue (V for Vendetta, Cloud Atlas) et Dan Glass (effets spéciaux sur The Tree of Life, Batman Begins, Speed Racer, V for Vendetta) réalisent une partie des épisodes. C'est une sorte de famille, les uns et les autres ayant travaillé souvent ensemble, un cluster comme celui des huit dans le film, en français groupe, pôle ou cellule.


Le montage rapide du générique laisse entrevoir quantité de détails, autant de pistes révélant les motivations des auteurs, fragile équilibre probablement plus dérangeant que la reprise de Twin Peaks. Si les raisons d'arrêter une série en cours de route ne sont pas toujours claires, on peut supposer que les motifs économiques sont déterminants. Il en fut ainsi de Rome ou Utopia qui ne dépassèrent hélas pas non plus la seconde saison. Il n'y a pas que le budget dispendieux ou le succès d'audience qui soient toujours en cause. Les motifs politiques et idéologiques peuvent jouer aussi (Braindead). Sense8 était peut-être trop intello pour le public adulte américain ? Tournée dans neuf villes (Chicago, San Francisco, Londres, Berlin, Séoul, Reykjavik, Mexico, Nairobi et Bombay) pour la première saison et une quinzaine dans la seconde (ajoutez Amsterdam, Argyll, Chippenham, Redwoods, Malte, Positano, São Paulo), dans les langues de chaque personnage pour la première (la seconde s'est affranchie des sous-titres en uniformisant tout en anglais), ne lésinant pas sur les moyens (une séquence de course-poursuite tournée à Nairobi a nécessité 700 figurants, 200 voitures et un hélicoptère, etc.), Sense8 n'a pas que des émules. Les Wachowski avaient annoncé avoir écrit cinq saisons, signé les acteurs, Netflix a décidé de mettre un terme à l'aventure.

mercredi 7 juin 2017

Séries en série


La troisième saison du Bureau des légendes entérine le titre de meilleure série TV française. Créée par Éric Rochant qui avait déjà réalisé les longs métrages Les patriotes et Möbius sur le milieu de l'espionnage, la série est tenue par les réalisateurs Hélier Cisterne, Laïla Marrakchi, Mathieu Demy, Jean-Marc Moutout, Samuel Collardey, Elie Wajeman et Rochant lui-même qui ont tous déjà travaillé pour le grand écran. Après avoir longtemps boudé la télévision, de plus en plus de cinéastes comprennent l'intérêt que représente un très-long-métrage à défaut de jouer sur la loi du feuilleton.
En plus de signer la lumière et le montage sous des pseudos, Steven Soderbergh réalise l'intégralité des deux saisons de The Knick, évocation très réussie de la chirurgie du début du XXe siècle et des catastrophes induites par l'usage de la cocaïne et de l'héroïne, même si je dois fermer les yeux pendant les opérations très réalistes ! Le jeune Sigmund Freud, qui avait coutume de prendre de la coke pour se donner du courage et briller chez les Charcot, raconte d'ailleurs dans L'interprétation des rêves qu'il en a prescrit à l'un de ses amis qui en est mort. Quant à la troisième saison du Bureau des légendes qui avait offert le rôle principal à Matthieu Kassovitz, elle fait la part belle aux comédiennes Florence Loiret-Caille, Sara Giraudeau, Zineb Triki dans une évocation réaliste de La Piscine, soit les services d'espionnage et contrespionnage situés à deux pas de chez nous, Porte des Lilas ! La diplomatie et le travail sur le terrain, ici l'Irak et la Syrie, nous tiennent en haleine jusqu'au bout avec un Jean-Pierre Darroussin fidèle à lui-même.


Jean-Marc Vallée (C.R.A.Z.Y., Dallas Buyers Club, Wild) signe la remarquable mini-série Big Little Lies comme plus tôt Jane Campion (Sweetie, The Piano) avait réussi Top of the Lake ou Todd Haynes (Superstar: The Karen Carpenter Story, Safe, Far from Heaven, Carol) sa version de Mildred Pierce. Vallée dresse un portrait terrible du machisme, violent ou insidieux, soutenu par des comédiennes exceptionnelles, Nicole Kidman, Reese Witherspoon, Laura Dern, Shailene Woodley...


Grand défricheur de ces séries new look, David Lynch reprend vingt ans plus tard Twin Peaks dont la nouvelle saison ne me convainc guère pour l'instant, comme American Gods écrite par Neil Gaiman (Mirrormask), picorage décousu du roman et démonstration appuyée sur la manière dont les Américains ont abandonné leurs racines originelles au profit de nouveaux dieux. Je suis également déçu par celle qui est en cours de Fargo, le développement de Legion ou la dernière de The Americans, essoufflement des scénaristes ou tentative ratée de pousser le bouchon toujours plus loin dans le délire. J'ai préféré Sneaky Pete où Giovanni Ribisi tient le rôle d'un arnaqueur digne des meilleurs films de David Mamet, d'autant que l'intrigue prend corps avec le temps. J'en ai testé quelques autres qui ne m'ont pas accroché, et si vous sentez qu'il en manque, c'est peut-être aussi que j'en ai déjà parlé dans de précédents articles ;-)
J'ai commencé la seconde saison de l'étonnante Sense8 créée par Lana et Lilly Wachowski (Matrix, Cloud Atlas) et Joseph Michael Straczynski, réalisée également par Tom Tykwer (Run, Lola, Run), James McTeigue (V for Vendetta, Cloud Atlas) et Dan Glass (maître des effets spéciaux). On en reparle bientôt...