Jean-Jacques Birgé

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jeudi 29 novembre 2018

La petite fille au bout du chemin


Je n'avais aucune idée préconçue avant de lancer le film The Little Girl Who Lives Down the Lane (La petite fille au bout du chemin) que les Éditions Montparnasse viennent de publier en DVD. Je savais seulement que c'était le premier rôle principal pour la jeune Jodie Foster qui, cette même année de 1976, avait joué entre autres dans Taxi Driver et Bugsy Malone. Dès les premières images je suis intrigué par cette petite fille qui semble vivre seule dans une grande maison louée par son père. Le film de Nicolas Gessner, tourné au Québec avec un petit budget, est pour les uns un thriller, pour d'autres une romance entre deux adolescents, voire un film d'épouvante, ce qui m'épate un peu au vu de ce qui se pratique aujourd'hui. Il est certain que les énigmes sont nombreuses et le suspense sévèrement entretenu. J'y ai lu une bonne dose d'humour noir qui tranche avec le politiquement correct de tant de films actuels.


Martin Sheen incarne un pédophile agressif, le chanteur Mort Schuman a l'exquise bonhommie du flic de service et tous les autres acteurs jouent parfaitement leur rôle, du jeune prestidigitateur boiteux à l'odieuse propriétaire, tous dessinant un portrait terrible d'une petite ville de province où un couvercle est sévèrement vissé sur les agissements hypocrites de cette bourgeoisie mesquine. Le personnage joué par Jodie Foster, 13 ans dans le film, a suscité maints débats sur les droits de l'enfant, soulevant la question de la maturité, variable selon les individus. Suspense, érotisme, humour et tendresse font de ce film un objet unique que beaucoup ont considéré immoral à sa sortie. Mais qui de la gamine ou de la société qu'elle réfute est la plus immorale ?

→ Nicolas Gessner, La petite fille au bout du chemin, DVD Éditions Montparnasse, 15€

mercredi 21 novembre 2018

Le coffret au trésor du cinéaste Charles Matton


Admirateur des maisons de poupée du Rijksmuseum d'Amsterdam et des dioramas en général, j'étais déjà totalement fasciné par les Boîtes de Charles Matton sans en connaître l'origine exacte. Au départ l'artiste avait construit ces décors miniatures pour les photographier, parce que c'était plus simple que grandeur nature ! Il les module en fonction de la lumière du jour désirée, transforme tel ou tel accessoire, etc. Or Charles Matton est d'abord un peintre, un maître de l'illusion. Le film réalisé sur lui par son épouse et collaboratrice, Sylvie Matton, montre l'étonnante maîtrise de cet homme capable de saisir la réalité en préservant le recul nécessaire à tout artiste digne de ce nom. La démonstration est époustouflante, qu'il dessine (illustrateur pour le magazine Esquire sous le pseudonyme Gabriel Pasqualini pour raison alimentaire), et surtout qu'il peigne, sculpte, photographie ou qu'il filme !


Le magnifique livre publié sous la direction de Sylvie Matton se focalise sur les réalisations cinématographiques de Charles Matton, d'autant qu'il est accompagné de 4 DVD avec la quasi intégralité de ses films, soit quatre longs métrages et trois courts. S'ils sont extrêmement différents les uns des autres, ils obéissent tous au regard aiguisé d'un homme en quête de la beauté, d'une exigence absolue lorsqu'il s'agit de son art. La pomme ou l'histoire d'une histoire est un court métrage sur son travail pictural et sur sa vie, comme l'on sait qu'une œuvre est presque toujours un autoportrait, fut-il bien maquillé. Matton est d'ailleurs un figuratif, comme Francis Bacon avec qui il y a un certain cousinage.
En 1973, son premier long, L'Italien des Roses, rencontre un succès d'estime colossal. Tourné en noir et blanc, il pointe l'absurdité de notre société du spectacle en filmant les réactions schizophrènes de la foule devant le jeune Richard Bohringer sur le point de sauter d'un toit pour se suicider. Point de flashbacks, mais un mille-feuilles temporel où les scènes s'expliquent d'elles-mêmes en sons et en images. Matton veut exploiter chaque médium pour ses qualités propres. Il ne fait pas de films de peintre, il détourne les outils pour inventer son récit. En 1976, il rate Spermula qui aurait dû s'appeler L'amour n'est qu'un fleuve en Russie. Trop d'argent, pas assez, trop de compromis et de pressions certainement pour un film qui apparaît aujourd'hui comme un érotique rose sous emballage fantastique, la grande mode de l'époque (Le dernier Tango à Paris, Les valseuses, Emmanuelle, etc.) pour braver la loi du classement X dont Godard dit que dorénavant il y aura les films au-dessus et ceux en-dessous de la ceinture. Les décors et les costumes de ce film quasiment féministe sont incroyables. Comme toujours Matton joue des ombres et de la lumière. Il fustige la brutalité machiste, interroge l'amour et les rapports de pouvoir. En 1994 sort un second chef d'œuvre, La lumière des étoiles mortes, inspiré par l'histoire de sa famille au début de l'Occupation allemande. Cette fois l'autobiographie est explicite. Son fils joue le rôle du cinéaste lorsqu'il était enfant, Jean-François Balmer son père persuadé de découvrir une martingale à la roulette, Caroline Sihol sa mère rêvant les événements à venir. C'est un film sur l'innocence de l'enfance, sur les souvenirs qui s'effacent avec le temps, sur la mort comme moment poétique de la vie... Chez Matton les miroirs ne réfléchissent pas toujours, grâce aux illusions des doubles chambres et des glaces sans tain ils prennent leurs aises. Si la réalité existe, elle se tord, elle fond, dégouline et se perd dans la nuit. En 1998 son dernier long est l'histoire de Rembrandt, de son arrivée à Amsterdam à sa mort, comme un miroir aux interrogations du cinéaste, que ce soit dans sa peinture ou dans ses difficultés professionnelles pour être reconnu à sa juste valeur. Le monde de l'art et des collectionneurs ne semble pas avoir beaucoup changé depuis le XVIIe siècle. Ajouter les courts métrages Mai 68 ou les violences policières et Activités vinicoles dans le Vouvray pour compléter ce portrait quasi exhaustif de l'artiste en cinéaste avec, en plus, l'indispensable Charles Matton, visiblement de son épouse et collaboratrice Sylvie Matton qui fait le tour de son œuvre protéiforme.
Le livre qui recueille les quatre galettes argentées est le petit trésor qu'elle a confectionné avec passion, magnifiquement illustré de documents, photographies, croquis, trucages, témoignages dont celui de son acteur fétiche qu'il aura révélé, Richard Bohringer (avec qui nous enregistrâmes Le K de Buzzati en 1992, nous valant une nomination aux Victoires de la Musique !). C'est le genre d'objet que j'adore, où il y a à boire et à manger dans le meilleur sens des termes, comme les films qui donnent aussi à entendre, car Matton comprenait chaque fois ce que les supports qu'il choisissait lui offraient.

coffret Charles Matton cinéaste, livre de 300 pages + 4 DVD, ed. Carlotta, 60€

mercredi 7 novembre 2018

Une femme est une femme


En 1961 Jean-Luc Godard enregistre un disque 33 tours pour promouvoir son nouveau film, Une femme est une femme, une comédie musicale pétillante. C'est un mixage de la bande-son avec les dialogues et la musique de Michel Legrand, plus les commentaires toujours aussi subtils du cinéaste, ce qui en fait le principal intérêt, et l'ensemble, sorte de création radiophonique, se tient remarquablement bien, presqu'un manifeste du cinéma de Godard de l'époque. De 1960 à 1968, Legrand compose justement ses meilleures partitions, entre sa collaboration avec Jacques Demy et L'affaire Thomas Crown.



J'avais eu la bonne idée de faire une copie de l'un des cent exemplaires que possédait Jean-André Fieschi. Dans son édition DVD le label de référence Criterion livre ce petit bijou, mais sa copie du disque est vraiment pourrie : le disque est rayé, bourré de scratches, faisant sauter certains bouts de phrases de Godard, et le son est nasillard. C'est étonnant pour une édition aussi luxueuse, mais j'imagine qu'ils n'avaient pas trouvé mieux. Ainsi aujourd'hui je vous livre cet enchantement auquel participaient Anna Karina, Jean-Claude Brialy et Jean-Paul Belmondo... J'en ai profité pour nettoyer le fichier et améliorer le son. Durée : 34'05.

Si vous avez du mal à l'écouter sur cette page, vous pouvez cliquer ICI.

lundi 5 novembre 2018

Signer se décline en toutes les langues


J'ai toujours regretté d'avoir la flemme d'apprendre le langage des signes qu'utilise les sourds. D'un côté je pensais y trouver une sorte d'espéranto me permettant de converser dans le monde entier (comme la musique pour les entendants !), de l'autre je n'ai presque jamais été confronté à mon handicap. Or Signer, le documentaire de Nurith Aviv, m'apprend qu'il existe autant de langages des signes qu'il existe de langues. Chaque culture a sa manière de signer. Le bonus développe la séquence d'introduction avec Emmanuelle Laborit qui montre les différences d'une quinzaine de langues des signes du monde entier sur des mots attractifs comme "faire l'amour", "homosexuel" ou plus simplement "bleu". Le reste du film compare trois langues pratiquées en Israël, l'ISL, langue officielle rattachée à l'hébreu, et deux autres nées à la campagne. J'ai mis un peu de temps à comprendre qu'elles pouvaient être d'origine palestinienne et que leur interdiction avait été forcément politique. Il est passionnant de comprendre comment naît une langue, comment elle acquiert grammaire et syntaxe au fur et à mesure qu'elle est transmise de génération en génération. On apprend que signer ne se fait pas seulement avec les mains, mais aussi en s'aidant des yeux et du corps. Le film d'une heure fut largement salué par la critique à sa sortie en salles. Je n'ai pas compris pourquoi presser 2 DVD pour livrer des sous-titres français, anglais et hébreu au film annoncé en français (alors que c'est seulement le commentaire de la réalisatrice). Ces sous-titres sont intelligemment répartis sur la surface de l'écran en fonction des intervenants parmi lesquels des entendants. Nurit Aviv continue ainsi sa recherche "sur la langue maternelle, la traduction et la transmission."



→ Nurith Aviv, Signer, DVD ed. Montparnasse, 20€