Jean-Jacques Birgé

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mercredi 27 juillet 2022

Ernest Pignon Ernest à Landerneau


Comme j'étais en Bretagne j'en profitai pour faire un saut à Landerneau où le Fonds pour la culture Hélène & Édouard Leclerc expose Ernest Pignon Ernest jusqu'au 15 janvier 2023. On avait pique-niqué le long de l'Élorn près du pont habité de Rohan. Aucune cabine téléphonique dans la ville pour expliquer aux enfants comment on faisait avant les portables. Je ne me souviens plus si c'était ces miséreux ou Rimbaud sur un mur qui la première fois me fit découvrir une affiche de l'artiste, mais c'était à la fin des années 70 lorsque je travaillais avec Michel Séméniako et Marie-Jésus Diaz pour UniCité. Ernest Pignon Ernest reste pour moi la référence la plus ancienne du street art en France, l'art urbain, même s'il a collé un peu partout sur la planète. Son œuvre est intimement liée à son engagement politique. À l'époque j'étais compagnon du route du PCF, même si je n'adhérais pas au révisionnisme proto-stalinien ni au Programme Commun. Lorsqu'on dit que E.P.E. fait des œuvres en situation, il préfère répondre qu'il fait œuvre des situations. À l'instar des Jean-Luc Godard il aime retourner les phrases comme une chaussette pour s'approprier l'espace public où il colle...


Le conservateur Jean de Loisy a sélectionné trois cents œuvres, dessins, photographies, installations, montrant son engagement critique et la virtuosité de ses traits. E.P.E. commence par des pochoirs, passe aux dessins à la pierre noire et aux sérigraphies qu'il place toujours dans des lieux en rapport avec le sujet. L'ombre portée de l'homme foudroyé par l'éclair nucléaire de Hiroshima ne le quittera jamais. Ses Pasolini portant sa propre dépouille sont symptomatiques de la souffrance subie par les plus fragiles, de l'injustice que la société impose à ceux qui ruent dans les brancards en refusant de se taire. Il colle donc Pasolini assassiné à Rome, Matera, Naples, dans des lieux qui riment avec la vie et la mort du cinéaste-poète...


Chaque salle porte un titre. Ecce Homo, Soulèvements, Naples (Anabases et catabases), Derrière la vitre, Dans l'atelier, Pasolini (Si je reviens), Le poète fait son pays, Mystiques, Droit au cœur, Victor Segalen. Les esquisses montrent le travail minutieux de l'artiste, ses recherches du moindre détail, pour qu'il exprime ce que visent les poètes. Il en fait leurs portraits. Artaud. Desnos. Genet. Maïakovski. Neruda. Mahmoud Darwich. Jacques Stephen Alexis. Des anonymes. Il installe les grandes mystiques qui ont laissé des écrits, Marie Madeleine, Hildegarde de Bingen, Angèle de Foligno, Catherine de Sienne, Thérèse d'Avila, Marie de l'Incarnation, Louise du Néant, Madame Guyon. Le corps est sanctifié. Le visage creusé. Il marche sur les traces de Leonardo da Vinci, déterrant les cadavres, mais de manière métaphorique. Il exhume les victimes, morts vivants d'une société inique qui les dépouille. À Calais, Soweto, Ostie...


E.P.E. lutte contre l'oubli. Je reconnais Maurice Audin, jeune mathématicien communiste assassiné en Algérie par les militaires français. Sa femme, qui a passé sa vie à se battre pour que la vérité sur sa mort éclate, habitait à deux pas et le parc du Château de l'étang où je marche quotidiennement a été rebaptisé Parc Josette-et-Maurice-Audin. Je pense souvent à lui, comme aux autres figures dessinées par Ernest Pignon Ernest. Nous partageons ces images pieuses, fondamentalement laïques et révolutionnaires.

mardi 14 juin 2022

James Turrell, le magicien de la lumière


[Il y a 24 ans] je composai l'habillage de Europrix avec Étienne Mineur alors directeur artistique de l'agence autrichienne NoFrontiere. Nous réalisions ensemble les clips télé, la scénographie du Musée de l'Industrie où la manifestation se déroulait, et tout ce qui tourne autour, soirée télé en direct, etc. Comme j'avais terminé les enregistrements et la mise en espace et qu'Étienne était comme d'habitude au four et au moulin j'allai visiter, avec Claire Mineur, sa compagne, la Sécession, le Musée Hundertwasser, la pâtisserie Demel, les baraques de saucisse au fromage et tout ce qui fait le charme de Vienne.
Claire m'entraîna au Musée des Arts Appliqués où était exposée une rétrospective James Turrell. Le choc fut inexprimable. J'en garde encore aujourd'hui un souvenir hallucinant. Nous pénétrons dans des couloirs totalement obscurs pour être soudain confrontés à des rectangles monochromes de couleur vive dont on ne comprend absolument pas d'où vient la lumière. Un trait d'une autre couleur souligne parfois le cadre, mais sommes-nous proches ou loin de la source, quelle est sa véritable taille ? Tout fait énigme. Nous flottons dans un nulle part qui n'a de rapport avec aucun ailleurs. La stupeur est à son comble dans Wide Out, large espace bleu où les visiteurs laissent leur ombre en rémanence sur leur propre pupille. Déchaussés, nous ne planons pas, nous volons. Aucune installation lumineuse n'égala jamais l'expérience vécue ce jour-là. Depuis je cherche désespérément les manifestations de Turrell dans l'espoir de partager cette inexplicable émotion avec celles et ceux à qui je la raconte en vain.


Regardez la vidéo tournée à Wolfsburg en suivant les sous-titres. Elle permet de comprendre un peu mieux la dimension de cette œuvre à vivre exclusivement en s'y immergeant corps et âme...

Article original publié le 17 décembre 2009
Photo : James Turrell Milk Run II

mercredi 18 mai 2022

Allemagne années 1920 au Centre Pompidou

...
En visitant l'exposition Allemagne / Années 1920 / Nouvelle Objectivité / August Sander au Centre Pompidou, deux images me sont apparues. La première est celle de la récente série allemande Babylon Berlin, thriller sur fond social particulièrement réussi, d'autant que certains éléments de la réalisation telle que la musique font référence à notre époque sans souci de réalisme. Le pont entre les années 1920 qui firent le lit du nazisme et aujourd'hui où la question réside dans la date de la catastrophe annoncée est à double sens. La seconde est la froideur qui se dégage des œuvres, qu'elles tentent de rationaliser la crise ou de faire grincer la machine broyeuse des individus (les Douze Maisons du temps de Gerd Arntz, deux d'entre elles reproduites ci-dessous, sont explicites de l'exploitation de l'homme par l'homme et de l'emprisonnement des prolétaires). Là encore ces deux extrêmes sont poreux. Nul n'échappe à l'air du temps. Le photographe August Sander classifie ses portraits en fonction de leurs métiers ou de leur appartenance de classe. Les peintres et les cinéastes mettent en scène la décadence d'un monde dans le déni, les Années folles camouflant l'arrivée de la Grande Dépression. Quelques films jalonnent l'exposition qui reflète bien la République de Weimar : Berlin, symphonie d'une grande ville de Walther Ruttmann, Jeunes filles en uniforme de Leontine Sagan, Les hommes le dimanche de Robert Siodmak et Edgard George Ulmer, L'opéra de quat' sous de G.W. Pabst d'après Bertolt Brecht...


Les tableaux d'Otto Dix sont fascinants, miroirs sans complaisance d'une société en pleine déliquescence. Celui que j'ai photographié (en haut de l'article) est cyniquement intitulé À la beauté. Le grand carton pour Le triptyque d'une grande ville ou ses portraits sont du même acabit. Réaction à la rigueur économique, la sexualité se débride. L'homosexualité et l'avortement revendiquent leur dépénalisation. Mais ces combats de mœurs cachent les véritables problèmes. Un peu comme de nos jours sous toutes nos latitudes. Les progressistes se contentent de mesurettes sympathiques alors que le climat est sur le point de bouleverser l'équilibre planétaire. Dans les médias, une une chasse l'autre, en évitant soigneusement d'analyser l'origine du mal. Il y a deux poids deux mesures dans les crimes contre l'humanité selon les intérêts économiques des pays concernés et de leurs industriels. Quant aux autres espèces vivantes, on se contente de chiffrer leurs disparitions.
Je retournerai voir cette exposition maintenant que je regarde autour de moi avec les yeux d'il y a un siècle. On dit que l'Histoire est un éternel recommencement. La loi des cycles s'est imposée jusqu'ici, mais le rapport du GIEC est clair. Nous jouons avec le feu en rendant impossible tout retour "en arrière". Il va falloir faire rapidement preuve d'imagination et de solidarité si nous voulons éviter le pire.

→ Exposition Allemagne / Années 1920 / Nouvelle Objectivité / August Sander au Centre Pompidou jusqu'au 5 septembre 2022

mardi 26 avril 2022

Exposés à la Biennale de Venise avec Roger Ballen


Comment nous sommes-nous retrouvés exposés cette année à la Biennale de Venise, dans le Pavillon de l'Afrique du Sud ?
Les rebondissements sont bien l'apanage de notre métier. Tout d'abord rien n'eut été possible sans les rencontres d'improvisateurs que j'initie depuis dix ans au Studio GRRR. Je devrais remonter encore plus haut, lorsque ma passion tardive pour la musique, j'avais quinze ans, me fit opter inconsciemment pour le faire plutôt que pour l'écrit, contrebalançant mes incompétences par une pratique vivante inédite, privilégiée par un instrumentarium émergent et la syntaxe cinématographique qui deviendra mon terreau. Cette phrase est tout de même moins longue que mon histoire ! En 2020, le double CD Pique-nique au labo relate cette aventure "récente" où pas moins de 28 invités me firent l'honneur et la joie de répondre à mon invitation. Parmi les 22 séances, le 18 décembre 2019, le clarinettiste-cassettophoniste Jean-Brice Godet et le contrebassiste Nicholas Christenson participent à l'album Duck Soup. J'avais rencontré le premier à l'occasion de l'hommage à mon camarade Bernard Vitet fin 2013 et le second sur les conseils de Jean Rochard qui me suggéra vivement d'enregistrer avec le jeune Minesottien de passage à Paris sans que je l'aie jamais entendu.
Lors de ces sessions d'improvisation, nous tirons au sort le thème de chaque pièce au fur et à mesure. Comme j'avais été emballé par le travail de Roger Ballen à la Halle Saint-Pierre, je proposais à mes deux acolytes de choisir à tour de rôle une photo parmi les deux livres que je venais d'acheter, Le monde selon Roger Ballen et Asylum of the Birds. Celles-ci devenaient aussitôt nos partitions. On peut les admirer sur la page consacrée à l'album, lui-même en écoute et téléchargement gratuits. Nous n'avions demandé aucune autorisation à l'auteur, mais Olga Caldas nous suggéra de lui écrire à Johannesburg. Notre travail lui plut tant qu'il nous demanda à son tour l'autorisation d'utiliser certaines de nos musiques pour une prochaine exposition. Suit la triste période de crise virale où chacun se retrouve replié sur lui-même. Et puis voilà qu'il y a quelques semaines Roger Ballen nous annonce qu'il aimerait accompagner ses light boxes par trois de nos pièces pour le pavillon sud-africain à la Biennale de Venise !


Sur son Théâtre des Apparitions exposé à l'Arsenale et que nous n'avons pu admirer pour l'instant, intitulé pour l'occasion Into The Light, Roberta Reali (Art in Italy) écrit "Les photos imprimées sur toile rétro-éclairée dépeignent dans un splendide noir et blanc des silhouettes obtenues par un procédé « dada-chalcographique » à partir de la poussière déposée sur les vitres d'un ancien asile de femmes (2010-2013). Ballen est le metteur en scène et témoin de scènes surréalistes pleines d'humour noir, où le jeu des pulsions ancestrales est représenté par une métaphore d'une réalité contemporaine en pleine décadence dystopique. [...] Les fantômes des guerres, mutilations et tortures dont a été témoin l'Afrique du Sud, patrie d'élection du New-Yorkais, trouvent une pleine liberté d'expression. [...] Une armée d'homoncules, d'hominidés, d'humanoïdes, de post-humains, de demi-dieux, d'animaux, de golems, de gargouilles, de Lilith, de lémuriens, de cauchemars, de succubes - et d'autres êtres monstrueux, primordiaux, qui se réfèrent de temps à autre à la poétique de Bosch, Dubuffet, Füssli, Goya, Schärer, Schiele, Erwin, Arbus etc. - est transposée au moyen d'une expérimentation technico-formelle hautement maîtrisée, dans le cadre d'une danse macabre et sauvage régie par les lois de la nature au rythme vital d'une puissante sexualité, déviée et chthonienne, marquant l'alternance dionysiaque et brutale d'Éros et Thanatos..."
Roger Ballen nous raconte qu'il a évidemment choisi les musiques que nous avions composées pour Shadows and Strangers, The Back of the Mind and You can't come back, toutes trois inspirées par The Theatre of Apparitions. Là, Nicholas est à la contrebasse, Jean-Brice joue de la clarinette, de la clarinette basse et des cassettes enregistrées, quant à moi je me sers d'une flûte et de la trompette à anche, de mon clavier et du synthétiseur Lyra-8, et je trafique les sons avec le H3000.
Alors si vous passez par Venise, racontez-nous ce qu'à votre tour vous aurez vu et entendu !

samedi 1 janvier 2022

L'année dernière à Pompombad


Que s'est-il vraiment passé l'année dernière ? Si je remonte le temps il y a à boire et à manger, à craindre et espérer, à vivre et à mourir, à hue et à dia. Comme s'il fallait forcément se coincer les doigts dans la charnière du réveillon ! Le passage rime avec cotillons et Amphitryon, mais aussi avec postillons, ganglion, trublion, tourbillon et nous en oublions volontairement. Porter le masque pour ne pas cracher la mort, retourner à l'hosto pour s'avaler une gélule radioactive, ça sent le sapin et pourtant on aura convaincu les coupeurs de bois de passer leur chemin. Chacun aura vu minuit à sa porte. Malgré l'année maussade j'ai eu la chance d'accueillir le soleil dans ma maison. Comme une nouvelle naissance, puisqu'elle en porte le nom. Et si l'on vous affirme que je n'ai jamais été à Marienbad, ne les croyez pas, et si l'envie m'en reprenait, je n'irai plus en avion, mais à pied, à cheval ou en voiture à bras. Hier c'était Pompom, pas la girl, cheerliedder ou Betty Boop, ni le prof larbin des banques, mais l'escalier roulant qui monte, qui monte, qui monte et vous chatouille les neurones.


Alors Baselitz, je l'ai préféré à la fin, parce que je suis resté sur la mienne. Ce n'est pas le bouleversant Basquiat dont j'avais justement regardé le film de Sara Driver quand il était bébé. Pas ému, juste intéressé. Faut bien le dire, au risque qu'on ne me croit plus, mon pire cauchemar. C'est la seule chose qui conte, la crédibilité. Quoi qu'on en pense. La tête en bas, les pieds en l'air, j'ai raconté récemment comme je pratiquais pubère, pour réfléchir. Cela me plaisait. Penser à l'envers. Avec mon truc de poche qui prend des photos j'ai cherché des angles qui me laisseraient un souvenir, pas sur ma faim que j'ai assouvie plus tard chez Shodai Matcha rue Volta...


Entre temps nous avions fait un saut dans un autre. Il y a quelques années j'avais vu des meubles d'Ettore Sottsass à vendre chez XXO. Au-dessus de mes moyens. Couleurs franches, formes évidentes, utiles. Je m'use les yeux avec la mienne qui m'accompagnera tout l'après-midi de ce dernier jour de l'année où le ciel est bleu et la température printanière. Faut-il s'en inquiéter ? Probablement. Du climat. Pas de l'amour, ah ça non ! Comme il faisait beau nous sommes remontés à pied, avec une petite visite à Méliès, Modigliani, Salvador, Piaf, Bernard et Wilde. Le corbeau sortait de Six Feet Under. Plus loin, des petits oiseaux gazouillaient. J'ai programmé The Lost Daughter de Maggie Gyllenhaal, un film très déstabilisant, mais est-ce la fonction du cinéma de nous rassurer ? Don't Look Up. Si nous n'attendons rien, qu'est-ce qui nous attend ?


Pour bien commencer la matinée, j'écoute Diga Diga Do par l'orchestre de Duke Ellington pour la revue Lew Leslie's Blackbirds Of 1928, juste avant que ça explose ! Mes jambes et tout mon corps sont incapables de résister. C'est mon truc. Le vinyle n'a jamais été publié en CD, alors j'ai ressorti ma vieille cassette...
Quelle qu'elle ait été je vous souhaite une année meilleure que la précédente...

mardi 5 octobre 2021

C'était le Grand Bazar


J'ai raté Grand Bazar au Château d'Oiron. Le dernier jour de l'exposition était dimanche. Je ne savais pas que Jean-Hubert Martin, mon commissaire de prédilection, avait choisi les œuvres dans la collection Antoine de Galbert. J'avais eu la joie de composer la musique de Carambolages au Grand Palais à sa demande. Quant au collectionneur et mécène Antoine de Galbert, c'est un grand vide à Paris depuis qu'il a fermé La Maison Rouge pour retourner à Grenoble. Oiron est une ancienne commune du centre-ouest de la France située dans le département des Deux-Sèvres en région Nouvelle-Aquitaine. J'aurais dû l'inscrire dans mon périple estival, mais j'ignorais que cela avait commencé fin juin, et c'est déjà fini. Jean-Hubert Martin avait d'ailleurs marqué le lieu en réalisant Curios & Mirabilia en 1993, la collection permanente d'œuvres contemporaines dialoguant avec le style XVIe siècle du château en s'inspirant des cabinets de curiosités. Celle-ci, on pourra toujours la voir. J'ai commandé le catalogue du Grand Bazar, il ne me restait plus que cela à faire. J'avais évidemment celui du Château d'Oiron et de son cabinet de curiosités publié en 2000. C'est allongé sur mon divan que je fais ou refais les visites. Chacun peut ainsi se faire son cinéma. Je repense aussi à la clôture de La Maison Rouge à laquelle nous avions participé avec le violoncelliste Vincent Segal et le saxophoniste-clarinettiste Antonin-Tri Hoang sur des images de l'artiste mexicaine Daniela Franco pour Face B, ou à la visite en musique de Vinyl, disques et pochettes d'artistes avec Vincent... Grand Bazar, c'est Istambul, mais c'est aussi le duo d'Antonin avec Ève Risser que j'avais filmé en 2012 !


Le catalogue de ce Grand Bazar présente donc plus de 170 œuvres de la collection Antoine de Galbert installées pour dialoguer avec la collection permanente d'art contemporain Curios & Mirabilia rassemblée en 1993 par Jean-Hubert Martin qui elle-même dialoguait avec la fabuleuse collection de Claude Gouffier, grand écuyer d’Henri II, et la galerie de peintures murales Renaissance dans le style de l’École de Fontainebleau, boiseries peintes et sculptées du XVIIe siècle. L'histoire n'est jamais terminée. Jean-Hubert Martin adore plus que tout faire du montage, confronter les œuvres les unes aux autres, parce qu'elles se parlent à travers les siècles et les continents. La notion de plaisir dans les expositions muséographiques est trop souvent négligée au profit de la pédagogie et de la chronologie. J.-H. Martin est un homme de spectacle, un provocateur facétieux, un chercheur sensible, une sorte de nouveau baroque. Ainsi La petite danseuse de Gilles Barbier ne quitte pas des yeux Le Solitaire de Théo Mercier. Des reliquaires du XVIIe et XVIIIe siècles côtoient Dr Faustus Table and Chair de Bob Wilson dans la salle des Faïences tandis qu'ailleurs Teddy II de Bertrand Lavier et Le nounours crucifié d'Annette Messager ont l'impertinence de Hammer & Sickle with Fur de Léonid Sokov ou Triptychos Post Historicus ou La Dernière Bataille de Paolo Ucello de Braco Dimitrijevic dans la salle des Jacqueries. Kruis, le crucifix d'insectes de Jan Fabre, n'a rien à envier à celui en os du début du XXe siècle, à celui en têtes de mort d'Asie du Sud-est du XIXe ou au calvaire du marinier de la fin du XVIIe. Quelle chance eurent les visiteurs de découvrir ou revoir les petits diamants mandarins de Céleste Boursier-Mougenot dans From here to ear jouer de la guitare électrique ou des cymbales lorsqu'ils picorent leur grain ! Sur la photo (les deux pages en haut de l'article) on aperçoit également Silhouette et Si/No de Markus Raetz. Dans la salle or et bleue du Roi (photo ci-dessus) un pavé écrase un lingot d'or (Rencontre de Stéphane Thidet) et une liasse de billets traverse en boucle un sac Vuitton (Pickpocket's Trainer de Javier Téllez). Des trophées de Christophe Touzot (Crash Test), Benoit Huot (Tête de taureau, Shaman à tête de cerf, Nativité) et Nicolas Darrot (C3P0, un de mes artistes favoris dont étaient également exposés Méduses, Faim de tigre, Injonction 1) ornent la salle d'Armes parmi les Corps en morceaux de Daniel Spoerri. Ce ne sont que quelques exemples.


Jean-Hubert Martin aime les listes dont il joue comme des rimes. Il a choisi de regrouper certaines œuvres par thèmes : L'œil, Le visage théâtre d'expression, Monstres, Victimes et blessures, Les petits monstres, Lilliput, Nature morte. Les images sont souvent brutales, parfois comiques, toujours évocatrices de notre monde, de ses lumières, de ses ombres, de ses illusions. L'art lève la peau, exhume les squelettes, dévoile les secrets. Dans l'escalier Father Ape Squatting d'Enrique Marty rit sournoisement de celles et ceux qui grimpent vers l'inconnu. Au fur et à mesure que je feuillète, revenant en arrière, comparant moi-même certaines reproductions au fil des pages, je perds la tête. J'aime le vertige que procurent ces vues de l'esprit matérialisées par la geste humaine.

samedi 5 juin 2021

Souvent il arrive que... broder !


Si broder c'est aussi enrichir une histoire de détails imaginaires, les ouvrages des dix brodeuses invitées à exposer chez elle, à Montreuil, par la réalisatrice Dominique Cabrera invitent à rêver. Rêver au temps qu'il faut pour construire chaque pièce, minuscule ou gigantesque. Rêver à ce que ces femmes nous racontent parce qu'elles ont pris le temps d'y penser. Dominique Cabrera a imaginé cette très belle exposition comme l'esquisse d'un film à venir. Faire un film exige encore plus de patience, entre le moment où on l'invente et celui où on le montre, l'attente est interminable. Les brodeuses, Marine Ballestra, Nadja Berruyer, Isabel Bisson Mauduit, Monique Cabrera, Aude Cotelli, Fabienne Couderc, Anouk Grinberg, Valérie Ménec, Lili Rojas, Valérie Rouzaud, Sophie Wahnich ont développé des œuvres d'une grande beauté, d'une profondeur parfois abyssale, d'une variété inattendue.


Pour pénétrer dans la grange, il faut traverser une cour, une chambre, un couloir, un jardin. Là règne l'obscurité. Le fil est fragile. Il ne supporte pas la lumière du jour qui altère ses couleurs. Suivre le fil d'Ariane nous fait rebondir de brodeuse en brodeuse. La scénographie de Raymond Sarti et les lumières de Lorenzo Marcolini transforment la grotte en palais des mille et une nuits. Les œuvres brillent dans le noir. On peut être certain que cette initiative fera des émules...

→ Exposition de broderies contemporaines Souvent il arrive que... broder !, 9 rue du 18 août à Montreuil (métro Mairie de Montreuil), 4/5/6 et 11/12/13 juin 2021, vendredi 15h-19h /week-end 10h-19h + PROLONGATION 18-19-20 juin !!!
contact : souventilarrivequebroder@gmail.com
→ Dominique Cabrera vient également de publier avec Julie Savelli le livre Dominique Cabrera, l'intime et le politique (De L'incidence Editeur). À ses débuts, en un autre temps, j'eus la joie de composer la musique de ses films Chronique d'une banlieue ordinaire et Traverser le jardin...

mercredi 2 juin 2021

L'opéra cassé


Ces temps derniers, je chronique beaucoup de musique, celles des autres, la mienne aussi. Trois albums en mai, la reprise est plus qu'excitante, stimulante. S'il en était aussi de mon cœur, serait-ce indécent ? La chance m'a toujours souri. J'ignore les regrets et les reproches, ne préférant conserver en mémoire que les meilleurs souvenirs. Le passé n'a que peu d'intérêt en regard de l'avenir. Pas question de piétiner, je vectorise. Ces derniers mois j'ai appris à apprécier le présent. C'est plus ambigu lorsque je joue avec mes camarades. Le travail du somnambule est dangereux. Je risque à tout moment de trébucher au bord du toit. C'est seulement à la réécoute que le plaisir s'épanouit, exactement comme n'importe quel auditeur. Par contre, rencontrer les amis est ce qui me motive le plus. On rit, on mange, on boit, on partage, on s'engueule parfois, avec la bienveillance de l'amitié.

Hier matin j'ai terminé le mixage d'une pièce de 13 minutes commandée par Romina Shama pour le Musée Transitoire dont la seconde édition se tiendra à Genève du 10 juin au 10 juillet. Romina avait enregistré un texte qu'elle lisait, mais cela se sentait. Elle avait aussi tenté de l'improviser, mais seule on se parle à soi-même et cela s'entend aussi. Alors je lui ai proposé d'oublier ce qu'elle avait écrit et de simplement me le raconter. La magie a opéré. De courtes respirations ponctuaient ses phrases qu'elle prononçait parfois hésitante de sa voix voilée, distillant une sensualité sans rapport avec le texte lui-même, sorte de discours de la méthode pour cette commissaire d'exposition. Comme elle l'avait intitulé L'opéra cassé je lui ai proposé de déstructurer le texte avec des algorithmes bègue ou renversé, mais j'ai tout étouffé dans un maximalisme qui me réussit souvent très bien. C'était devenu L'oreille cassée avec trois Doliprane. Le flow des enchaînements se perdait. Je devais retrouver celui de sa pensée. J'avais pourtant allégé la composition avec des parties instrumentales. L'orgue de cristal, les cloches de verre et une structure Baschet rappelaient les serres où seront présentées les œuvres plastiques. Cela ne suffisait pas. À chaque nouvelle version je dégraissais le mixage. Jusqu'à retrouver l'os.

Discutant de mon travail avec Amandine Casadamont qui tient le rôle de commissaire sonore, je lui expliquai que ces modifications ne me contrariaient pas tant qu'elles étaient justifiées par le propos. Je privilégie toujours le id à l'ego. Dans Le Journal d'un inconnu, Jean Cocteau met en exergue du chapitre D'une histoire féline : "Ne pas être admiré. être cru." Le sujet m'importe peu, c'est l'objet qui nous guide. Sans objet le sujet n'a aucun intérêt. Il pérore. À quoi bon ? Pour que l'œuvre s'épanouisse, la syntaxe exige que le verbe s'immisce entre les deux. C'est cela aussi le montage.

Romina et Amandine m'encourageant avec la plus grande bienveillance, j'ai réussi à transformer l'essai. Les fruits trop mûrs sont tombés. Comme tout le monde y trouvait son "conte", j'ai éteint le studio et j'en ai profité pour envoyer ma newsletter de juin, assemblé le nouveau tabouret de piano, accroché le tableau de Sun Sun Yip intitulé La première pierre au mur du salon (est-ce un rôti ou un cerveau ?... que les végétariens nous pardonnent !), répondu à quelques amis et à 18h30 je suis finalement allé boire un coup. Voilà exactement douze heures que j'étais debout ! Un verre d'eau fraîche. Ce n'est pas une plaisanterie, à peine une provocation, du moins lorsque je dis que j'aime l'eau autant que l'alcool. Là-dessus Christophe Charpenel m'envoie une magnifique série de photos qu'il a prises ici pendant la séance avec Lionel Martin le 11 mai. J'ai laissé mes index faire le reste. En somnambule, là aussi, encore une fois, mais assis. Je sais de quoi je parle. Lorsque j'étais petit, il m'arrivait de courir la nuit autour de la table les yeux fermés. Sans rien casser.

vendredi 21 mai 2021

Sun Sun Yip expose La cime à Paris


Si Sun Sun Yip surprend à chaque nouvelle exposition parce qu'il change de matériau tout en en creusant les possibilités, sa maîtrise et son exigence sont toujours guidées par une vision philosophique de l'art qui lui confère une unité dans la diversité. Cette fois encore je suis étonné que la variété des modèles, quartiers de viande ou sous-bois, poulpe ou dentelle, montre une homogénéité inattendue. C'est la peinture, la pâte qui les réunit forcément, technique certes héritée de la Renaissance, mais la main, le bras imprime sa marque. Sun Sun Yip n'utilise aucun produit du commerce, il fait venir ses pigments d'Allemagne, les broie avec de l'huile et des résines. Ses natures mortes prennent vie sur la toile.


Que dans le passé il s'initie à la gravure, produise des installations ou qu'il programme son ordinateur comme récemment exposé à la Biennale de Bangkok quitte à attendre des mois le résultat de ses calculs, qu'il sculpte le bois de chêne teinté à la mûre écrasée comme pour ses Flowers of Memory ou qu'il colle des affiches dans le quartier en soutien aux Baras expulsés de leur squat, ses œuvres recèlent un secret dont il faut chercher la clef en Chine d'où il est originaire. Les titres des tableaux exposés à l'Espace Culturel Bertin Poirée éclairent les œuvres d'un humour souvent noir et critique pour notre civilisation qui a perdu ses raisons d'être. Parmi la trentaine accrochée, les deux premiers que j'ai photographiés sont Jeu et Il était une fois à Hong-Kong. L'artiste porte à deux mains un crâne retourné comme un lourd fardeau de pierre ou il respire les fleurs du bauhinia qui figurent au centre du drapeau de Hong-Kong, deux sensations que la peinture ne saurait a priori délivrer. Leurs titres offrent un recul supplémentaire en transformant ludiquement l'effort ou en rappelant la violence derrière une apparente quiétude, telle celle des films de Sergio Leone. Quelle place l'homme accorde-t-il encore à la nature ? Les deux suivantes font partie de sa série carnassière. Des personnages de chair semblent émerger de la viande, elle-même coupée de son origine par un sac en plastique qui la banalise. Civilisation souligne bien la brutalité humaine et Dance Dance Dance son incapacité à se mouvoir élégamment au milieu de ses contradictions.


Les deux dernières, Empreinte de l’illusion et Errance nocturne reproduites ici, ironisent l'hyer-réalisme et interrogent notre intelligence. Le poulpe finira sur notre table, le plasticien hong-kongais étant aussi un fin cuisinier. Les peintures portant des numéros qui indiquent le sens de la visite, l'accrochage rappelle le montage cinématographique où ce qu'il y a entre les œuvres est aussi important qu'elles-mêmes. Dans le sous-sol où sont exposées la plupart, promenez-vous avec la liste tarifée pour profiter des titres indiqués seulement à cet endroit. La précédente exposition de Sun Sun Yip à Paris remonte à 2014. N'attendez pas la prochaine pour aller vous balader vers le Châtelet !

→ Sun Sun Yip, La cime, Espace Culturel Bertin Poirée, Association Culturelle Franco-Japonaise de TENRI, 8-12 Rue Bertin Poirée 75001 Paris, exposition jusqu'au 29 mai 2021 (lundi au vendredi 12h-19h, samedi 22 mai 12h-18h30, fermée lundi 24, samedi 29 12h-16h)

jeudi 14 janvier 2021

Un train en cache-t-il encore un autre ?


Ce n'est pas le genre d'article à publier ces temps-ci alors que les musées sont fermés. Pourtant, si l'on ne veut pas recommencer la même mascarade quand ils rouvriront, il faudra bien réfléchir à l'absurdité de notre monde, absurdité qui n'est pas née avec la gestion pernicieuse de nos gouvernements... Depuis que j'ai écrit ces phrases, la création numérique n'a fait que s'enfoncer dans la médiocrité, privilégiant le tape-à-l'œil façon Atelier des Lumières, au cinéma seuls quelques vieux briscards osent encore inventer, au Palais de Tokyo les bonnes surprises se comptent sur les doigts de la main, on fait du sur place quand on ne vit pas dans le passé, et la crise dite sanitaire n'offre aucune perspective. Il ne reste plus qu'à espérer un sursaut vital à son issue. On en aura cruellement besoin...

L'ÉCŒUREMENT
Article du 30 novembre 2007

Pas de quoi se jeter sous un train, mais tout de même ! Je suis affligé par l'inanité de la création contemporaine, en particulier celle qui m'a accaparé depuis 1995, la création numérique. Je me suis déjà plaint de l'art vidéo pour les mêmes raisons. Du savoir-faire il y en a, plein les écoles, mais du contenu comme ils disent, que dalle ! Si les artistes qui s'exposent dans les galeries d'art avaient quelque chose à raconter, est-ce que cela se saurait ?
Là, je frôle des interfaces revêches qui remuent des images éculées. Ailleurs des photos voudraient justifier leur laideur par leur taille imposante. On se gargarise sur le programme imprimé, mais sur l'écran le vide s'installe. Sans inspiration, pas d'expiration. C'est mort avant même d'avoir vécu. À croire que les décideurs, les collectionneurs et le public qui les suit pêchent par ignorance. L'inculture est le terreau de l'arrogance. Je reviens chaque fois avec une grosse déprime, parce que j'ai espéré que j'allais tout de même découvrir quelque chose de nouveau, ou bien du sens, un regard, une morale. Cette fois encore, je fais chou blanc, cela me met en colère d'avoir perdu mon temps à rêver non pas d'avant, non, mais "avant" pour après.
Le spectacle de la rue était autrement plus représentatif de ce qui se trame pour l'avenir. Il y avait des gestes étonnants. Les lumières dans les flaques d'eau réfléchissaient mieux que la critique d'art qui ne sait plus où donner de la tête. Le prix des œuvres est tout ce qui reste des rites que les marchands voudraient perpétuer. Cet assassinat est la seule règle qui se répète à chaque vernissage. Une illusion comique, si j'avais assez d'humour pour m'en foutre. Les artistes complaisants ne sont même plus des petits maîtres. Ce ne sont que de mauvais élèves. Ils n'ont pas suivi en classe, trop intéressés par les pauses, s'éradiquant le regard avec des poinçons œdipiens.
Ah, comme j'aurais voulu ne pas écrire cela ! Si les tenants du pouvoir avaient eu plus de lettres, plus de culture cinématographique, plus de culture généraliste surtout, s'ils avaient eu faim, de savoir ou de pain, peut-être les choses auraient-elles été différentes. Mais que voit-on, qu'entend-on ? Un plan mal filmé, mal photographié, figé, mis en boucle, dans un cadre scénographié grossièrement, une interactivité maladroite, régressive, un prétendu concept qui n'est qu'une auto-justification littéraire, et encore, sans le style... Alors que le moindre plan d'un film du temps des auteurs explose sur l'écran en nous laissant la liberté de l'interpréter de mille manières !
Évidemment quelques artistes échappent à la tuerie. Ils se reconnaîtront. J'en parle heureusement de temps en temps dans cette colonne. Ils me sauvent de l'amertume et me redonnent foi en la lumière. En exprimant ma rogne et ma déception, je n'ai pas souhaité donner de noms, ni d'individus, ni de lieux. Je vais déjà suffisamment me faire haïr d'avoir écrit ici ce que maint camarade confesse en coulisses, et surtout pas question de faire de la pub, en les citant, à qui ne mérite que l'oubli. Dans les meilleurs cas, c'est pirouette cacahouète, c'est bon pour l'apéro, mais cela ne nourrit pas son homme avide d'émotion ou amateur d'énigme.
Ce n'est la faute que de l'époque. Ceux qui ont les moyens de s'exprimer sont des privilégiés, des fils de, des filles de, des petits princes et princesses qui n'ont besoin de rien d'autre que d'un supplément d'âme, une légère vibration pour se faire peur et croire qu'on les en aimera mieux. Mais non ! L'art ne peut se nourrir de l'opulence. Comme les révolutions, il naît de la colère. L'art n'est pas un choix, c'est une pulsion, la réponse à une souffrance, une révolte. Ces dernières années, dans les musées, les expositions ou les galeries, je n'ai vu que confort et beaux quartiers. Dans la journée comme le soir, c'est mort. Galeristes, cherchez plutôt du côté des flammes que des spotlights !

jeudi 29 octobre 2020

Ed & Nancy Kienholz chez Templon


Il était temps d'aller à la Galerie Templon à Paris. L'exposition Edward & Nancy Kienholz se terminait samedi prochain, mais vous n'avez plus évidemment qu'aujourd'hui jeudi ! La culture est en berne. On comptera les morts sociaux plus tard.
Pour commencer, j'ai donc choisi de photographier Useful Art No.1 (chest of drawers & tv) en référence à la prestation télévisée de notre petit timonier hier soir (ci-dessus, 1992 !) ! J'avais découvert Kienholz en 1970 lors d'une rétrospective au CNAC rue Berryer, et le choc avait été pour moi déterminant, comme pour celle de Tinguely l'année suivante. Les œuvres présentées sur les deux niveaux de la galerie rue du Grenier Saint-Lazare ont l'avantage d'être tardives, voire posthumes, Nancy cosignant enfin de leurs deux noms, en particulier depuis la mort de son mari en 1994. Je n'en connaissais donc aucune. En mai dernier, j'avais publié l'ensemble des articles que je leur avais consacrés depuis 2006...


Les installations des Kienholz sont toujours figuratives et métaphoriques, politiques et sensibles. Chargées de références et de sens, elles méritent qu'on leur tourne autour, à l'affût du moindre détail. Lorsqu'on aperçoit The Grey Window Becoming (1983-84), une femme nue de dos tient un banjo à tête de porc devant un miroir. En s'approchant par la droite, apparaissent un Beretta posé sur la coiffeuse, un cahier, un rapace, une photo encadrée, etc., autant de signes qui, ensemble, suggèrent une histoire. Le socle est éclairé par une guirlande de petites ampoules rouge et les deux miroirs de côté de ce drôle de triptyque sont retournés face au mur.


La narration des Kienholz est à la fois cinématographique, conceptuelle et psychanalytique. Associées au pop art, leurs évocations critiques rappellent aussi la Figuration narrative de Jacques Monory ou leurs assemblages certains Nouveaux réalistes comme Daniel Spoerri. Cette manière d'associer des objets banals font aussi d'eux des héritiers de Kurt Schwitters ou Joseph Cornell. Les points de vue d'Edward Kienholz, tels The illegal operation (1962) ou Back Seat Dodge ‘38 (1964), ne plurent pas du tout à l'Amérique, le poussant à s'exiler en Europe en 1973 ou à s'installer en Idaho.


L'exposition présente, parfois pour la première fois en Europe, une vingtaine d’œuvres créées entre 1978 et 1994. Provocantes, elles fustigent "l'outrance consumériste, le racisme ordinaire, le sexisme, la violence institutionnelle, l'hypocrisie religieuse." The Pool Hall (1993) est explicite. D'autres œuvres sont plus énigmatiques.


Cherchant sans cesse à évoquer plutôt qu'à imposer une lecture de mes propres créations, laissant au spectateur ou au visiteur le soin de se faire son propre cinéma tout en orientant son regard critique sur une société en pleine décomposition, j'imagine que les installations d'Edward Kienholz furent pour moi fondatrices alors que je venais d'avoir 18 ans. Pendant les cinquante années qui suivirent, leur aspect cinématographique influença ma musique tout comme le Meccano de Tinguely me poussa à rendre mobile la matière brute dans un geste instrumental précieusement entretenu. De l'un j'héritais la fiction du réel, de l'autre une façon de m'approprier les machines.

mardi 20 octobre 2020

Sun Sun Yip exposé à la Biennale de Bangkok


Mon ami Sun Sun Yip nous invite à l'exposition du cloud 9 pavillon, qui fait partie d'un événement de la Bangkok Biennale 2020. C'est une occasion de revoir quelques œuvres de ses années digitales et aussi de découvrir les œuvres des autre artistes. Pour y aller, pas besoin de prendre l'avion, il suffit de cliquer sur le lien suivant : https://cloud9pavilion.weebly.com/.
Pour plus d'information concernant cet événement, voir la communication presse.
Sun Sun Yip y présente, entre autres autres, G10 dont, il y a 10 ans, j'avais composé la musique pour frein, un instrument original conçu et fabriqué au début des années 70 par Bernard Vitet dont la présence me manque cruellement ; c'est une contrebasse électrique à tension variable.


Il avait fallu à Sun Sun Yip un an de calcul avec trois ordinateurs à raison de trente minutes par image pour en venir à bout. Jusque là, je n'en connaissais qu'un agrandissement photographique d'un mètre cinquante de haut. J'ai composé une pièce de 18 minutes pour cordes transformées électro-acoustiquement qui rappelle les flux liquides qui s'échappent de l'objet impossible comme si c'était une fontaine, mais ce n'est pas de l'eau. L'œuvre rouge vif, G10 pour graine 2010, se réfère à la vie, à l'énergie, mais n'a rien à voir avec un cœur. Le choix des cordes a également pour mission d'empêcher toute interprétation hâtive de l'objet. J'ai enregistré cinq prises, les trois premières avec le frein, les deux dernières avec un hou-k'in, violon vietnamien cousin du erhu chinois dont l'archet est inséré entre deux cordes, et mon violon niçois, un Albert Blanqui de 1921. J'ai transformé chaque instrument en temps réel grâce à mon Eventide H3000 programmé par un algorithme d'échos en escalier déphasés et renversés qui rallonge chaque note sur une vingtaine de secondes. Le mixage des cinq pistes produit des ambiances variées alors que l'objet se transforme en pivotant dans l'espace et que la musique s'échappe en sources jaillissantes.
Sun Sun Yip maîtrise de nombreuses techniques (photographie, gravure, sculpture, etc.). Depuis quelques années il se consacre à la peinture à l'huile.

lundi 21 septembre 2020

PRISMES, Goethe, réflexions contemporaines


Difficile de résister à jouer avec les réflexions que renvoient les miroirs devant l'œuvre que Anne-Sarah Le Meur présente à l'exposition du CEAAC de Strasbourg (jusqu'au 22 novembre) ! Comme le soleil vu de face au travers de nos paupières, sa première œuvre générative datant de 2007, Œil-Océan, projetée sur grand écran, laisse apparaître des trous noirs parmi les constellations de faux à-plat de couleurs. Le décor préservé de l'ancienne fabrique de céramique et de verre réfléchit la relativité de notre perception du temps qui n'est autre que distances. La lumière prend le sien, et les couleurs s'y plient.
L'exposition collective PRISMES, Goethe, réflexions contemporaines s'inspire des recherches de Johann Wolfgang Goethe, le « Traité des couleurs » publié en 1810. Au rez de chaussée, le bol rouge RAL 3002 d'Ann Veronica Janssens se joue des apparences dès lors qu'on l'appréhende de face : globe ou demi-sphère ? Convexe ou concave ? Le cerveau redresse les images renversées que notre œil perçoit. Dans une pièce obscure est projetée une version de La mer d'Ange Leccia (1991) habituellement présentée au Musée d'Art Moderne et Contemporain de Strasbourg ; j'y vois d'autres couleurs que celle de 17 mètres de long découverte à l'entrée du MEG à Genève, la rendant plus abstraite. L'atelier d'aquarelle dans l'eau de Sarkis prendra réellement forme lorsque les enfants viendront y tremper leurs pinceaux pour diluer le rouge, le jaune et le bleu.
Au fond, Anne-Sarah laisse son œuvre évoluer seule au gré d'une générativité programmée qu'elle approfondira plus tard avec l'installation Outre-Ronde qui lui prendra quinze ans ou, plus récemment, Omni-Vermille que j'eus le privilège de sonoriser récemment au ZKM. Sous le titre Lumière Limite, vingt-sept tirages et un triptyque vidéo sont actuellement exposés à Nice à la Galerie Depardieu, et à Paris pour le dixième anniversaire de la Galerie Charlot, qui la représente, Œil-océan et le tirage Rosebing_07. Enfin, nous présenterons ensemble le spectacle audiovisuel Melting Rust, créé l'an passé à Victoria en Transylvanie, le 17 octobre prochain à 18h à Paris au Grand Action lors du Festival des Cinémas Différents.
Au premier étage du CEAAC, le cube de verre Untitled (Pink Coco Lopez) d'Ann Veronica Janssens crée de nouvelles illusions, projetant une plaque rouge à l'endroit où elle n'est pas. J'ai toujours adoré les aventures prismatiques. Il faut bouger pour l'apprécier vraiment, comme devant la sculpture Hi Robert! de Capucine Vandebrouck qui rend hommage à Robert Morris, le PVC diffractant la lumière. Untitled (Gravitational Waves), Rock and Sand et Untitled (Landslide Laboratory) de Marina Gadonneix nous propulsent dans l'espace à la manière de la science-fiction, expériences variées de la perception. Aurais-je imaginé que la résine cristal et le film iridescent d'Aube 1 de Gaëlle Cressent soient fixés sur un panneau de signalisation ? Toutes ces œuvres interrogent, comme encore les photographies de Marie Quéau... On en redemande, à l'instar de Goethe dont les derniers mots furent Mehr Licht !. Toujours plus de lumière !

samedi 16 mai 2020

Kienholz(s) [archives]


Articles des 8 et 5 juin 2006, plus le 18 juillet 2012

Il est rassurant de constater l'emballement des camarades à qui je montre les reproductions des œuvres d'Edward Kienholz (1927-1994). Depuis l'exposition Les femmes de Kienholz où était présenté In the Infield of Patty Peccavi (ci-dessus), il signe avec sa femme Nancy. Juste reconnaissance du travail de collaboration d'un couple où la femme est restée longtemps dans l'ombre, comme Christo signant dorénavant avec Jeanne-Claude (P.S.: décédée en 2009). La rue Robert Delaunay a été rebaptisée Robert et Sonia Delaunay, comme en son temps celle de Pierre et Marie Curie. À son tour, Nancy Reddin Kienholz signe aujourd'hui des pièces récentes de leurs deux noms, douze ans après la disparition de Ed.


Dans les mises en scène des Kienholz la transposition critique ne néglige pas la précision historique. Je me souviens avoir ouvert un tiroir du bordel de Roxy's et y avoir trouvé une lettre d'une prostituée à sa mère. On pouvait aussi se servir un Coca au distributeur intégré au Portable War Memorial (ci-dessus). Dans l'article suivant (datant de 3 jours plus tôt !), j'ai raconté comment l'exposition de 1970 avait été pour moi fondatrice. J'y reconnais tout ce qui m'a animé pour construire le Drame, le pamphlet social, la dimension théâtrale, la poésie circonlocutoire, la crédibilisation d'un instant impossible...

LE SECRET DERRIÈRE LA PORTE : McMILLEN ET KIENHOLZ


Défonces d'un immeuble en construction, ton sur ton, faux seuils attendant leurs briques, passages secrets qui ne connaîtront ni le jour ni la pénombre, fantasmes de l'enfance, un sac de pièces d'or, de fil en aiguille (le trou de serrure dans El de Buñuel ?) je pense à nos Portes sans murs, créées avec Nicolas Clauss, en opposition à ces murs sans portes, chacun chez soi, crever l'écran, je n'aime pas les portes, je les préfère ouvertes ou les démonte, plein air, grands espaces, association d'idées, je repense à l'œilleton du Mike's Pool Hall de Michael Mc Millen (Naissance d'une capitale artistique 1955-1985, Centre Pompidou, une des rares pièces qui méritent le détour, avec une autre à sa droite, entrebâillement qui laisse apercevoir des dizaines de bottes à condition de se pencher, je ne me souviens plus bien, les secrets s'oublient, un temps), illusion d'optique, miniature où frémissent les boules du billard... Quelques jours après ce billet un peu hermétique, je dois préciser que la salle de billard est bien une maquette qui semble à taille réelle lorsqu'on la regarde par le judas...


Je regrette encore la rétrospective Kienholz en octobre-novembre 1970 au CNAC rue Berryer, rien vu d'aussi magique à part au même endroit celle de Tinguely (mai-juillet 1971, pour moi fondatrice, mais aussi en 1988 à Beaubourg, dans le Cyclop forêt de Milly, et récemment dans son musée à Bâle) et celle de James Turrell à Vienne en Autiche en 1999, dans un genre très différent, lumière, aveuglement, impression rétinienne, rémanence. Pour toutes, envoûtement cinématographique, voyeurisme et projection, vertige de l'espace, attractions foraines. À Beaubourg, de Kienholz, artiste mésestimé, est exposé While Visions of Sugar Plums Danced in their Heads...


Je préfère The State Hospital qui est à Stockholm : au travers des barreaux de la cellule on aperçoit les deux prisonniers allongés, leur tête est un bocal dans lequel nage un poisson rouge. À Amsterdam, je ne manque jamais de faire un saut au Stedelijk Museum pour me faufiler dans The Beanery et en respirer l'odeur, là les crânes sont des horloges. Qu'est-ce qu'on a dans la tête ?

FIVE CAR STUD D'ED KIENHOLZ


Propriété d'un collectionneur japonais, la scène traumatique réalisée par le "sculpteur" Edward Kienholz n'avait pas été exposée depuis quarante ans. Le Musée Louisiana, près de Copenhague, présente Five Car Stud, occasion inespérée de découvrir une œuvre clef du début des années 70, si critique qu'elle fut interdite dans les institutions culturelles américaines et qu'elle encouragea l'artiste à s'installer à Berlin et en Idaho.
La suite des plans rappelle un découpage cinématographique. Je résume. Un groupe de blancs lynchant un noir éclairés par les phares de cinq voitures, le castrant devant un jeune garçon et une femme restés à l'écart. Le public traînant ses chaussures dans le sable fait figure de témoin passif devant la scène abominable. J'en fais des cauchemars la nuit suivante. Comme pour Lucchino Visconti dans ses films, chez Kienholz le moindre détail est à sa place, même si la réalité est toujours tordue par le geste de l'artiste. Les masques des tortionnaires et la croix dorée autour du cou, une canette de bière écrasée, des photos de femme nue sur le pare-soleil, la tronçonneuse à l'arrière du pick-up, l'autoradio qui joue un blues nègre en sourdine, les plaques minéralogiques avec "fraternité" ou "America, love it or leave it", la bannière étoilée... Comme le corps démembré de la victime, son ventre est un réservoir d'essence dans lequel flottent les lettres mélangées du mot NIGGER... Une interview d'une heure est projetée à l'entrée de l'installation ; Kienholz a accepté à condition que le journaliste pose pour figurer l'un des personnages ; la discussion court pendant que l'artiste moule le corps du modèle.





Fan d'Edward Kienholz depuis sa rétrospective au CNAC rue Berryer en octobre 1970, je suis à l'affût de catalogues de son œuvre. Celui de Five Car Stud (1969-1972) en creuse l'analyse tout en évoquant le reste de son travail, même si les petites photos de Back Seat Dodge '38, The State Hospital, The Illegal Operation, The Wait, Roxys, The Caddy Court, The Ozymandias Parade, The Hoerengracht, etc. sont en noir et blanc. Les documents et les textes en anglais sont passionnants. Je ne manque jamais une visite à Amsterdam sans revoir The Beanery au Stedelijk Museum, en restauration jusqu'au 23 septembre. Les rétrospectives sont rares. Il faut aller au Musée Ludwig de Cologne pour admirer Night of Nights ou The Portable War Memorial...
En 1981, Edward Kienholz déclara que toutes les œuvres postérieures à 1972 étaient cosignées avec sa compagne Nancy Reddin Kienholz, démarche encore rare parmi les artistes mâles profitant souvent d'un apport discret et pourtant déterminant de leur conjointe, collaboration restée secrète dans l'Histoire de l'Art quand ce ne fut pas pure usurpation à une époque encore récente où les femmes ne pouvaient être acceptées autrement que dans leur rôle de mère !

vendredi 13 mars 2020

Écrire l’Histoire du Futur


Comme nous présentions avec Anne-Sarah Le Meur notre installation audiovisuelle Omni-Vermille au ZKM (Centre d'art et de technologie des médias de Karlsruhe), j’en ai profité pour visiter l’exposition Writing the History of the Future. J’étais venu il y a plus de vingt ans lors d'un Master européen de la Femis et je suis surpris qu’il n’existe aucun équivalent en France à ce musée des nouveaux médias. Les écrans, installations interactives, captations vidéo pullulent dans cette gigantesque ancienne usine aux magnifiques structures métalliques. Lors de notre séjour, la rétrospective Peter Weibel venait de fermer, mais étaient encore ouvertes celles du Bauhaus en films et celle sur le Gameplay. Je me suis surtout attardé au musée proprement dit qui rassemble quantité de pièces historiques.


Pendant cette pérégrination, je remarque de grandes tendances comme les plantes réagissant au toucher des visiteurs. Ainsi les plantes musicales de Scénocosme rappellent l’Interactive Plant Growing (1992) de Christa Sommerer et Laurent Mignonneau dont les feuilles virtuelles poussent sur l’écran lorsqu’on caresse celles qui sont en pots. Frôlez le le cactus et tout s’efface comme des bulles qui éclatent. L’humour, souvent présent dans les œuvres exposées, a un parfum de fête foraine avec ses miroirs déformants et les déclencheurs robotiques. C'est tout de même à la foire qu'est né le cinématographe !



Le même duo dessine mon portrait avec un essaim de mouches (Portrait On The Fly, 2015) ou Ira Schneider me multiplie après que je sois passé devant un fonds vert (Echo, 1975, digital reconstruction) à la manière de Myron Krueger


De grands classiques comme Versailles Fountain (1992) de Nam June Paik ou Reliquaire (1990) de Christian Boltanski côtoient des œuvres récentes.


Une section présente des pièces musicales, la plupart minimalistes. Au delà de l’interactivité, déclenchée en appuyant sur une pédale ou en s’approchant simplement, les compositions musicales sont presque toujours décevantes. Ce sont des œuvres plastiques, mais pauvres à l’écoute. Un coup de gros caisse est tout de même un peu sommaire ! Le stylet vibrant sur une corde du Musical Hannover (1974) de Takis a le mérite de posséder un timbre intéressant et une indétermination, humaine en opposition à la foule robotique.


Pour créer du rêve ou de la pensée il faut plus que la mécanique des capteurs. Ainsi Beton-TV-Paris (1974) de Wolf Vostell ouvre une fenêtre future microscopique sur le passé…


En sortant de l’expo, un énième miroir déformant nous filme, Max Pinson et moi. Nous ne nous étions pas vus depuis 44 ans. Le passé resurgit au gré de nos mémoires défaillantes. Quant à écrire l’histoire du futur, le concept ne peut qu’enthousiasmer un compositeur qui a fêté son Centenaire en 2052 et dont le nouvel album s’appelle Perspectives du XXIIe siècle !

mercredi 27 novembre 2019

Marbre surréaliste du 1er siècle av. J-C


Le mois dernier, visitant l'exposition rétrospective sur Caravaggio et Bernini au Musée d'Histoire de l'Art de Vienne, je suis brutalement arrêté par un marbre attribué à Alessandro Algardi. En réalité l'Algarde a restauré en 1628 ce jeune satyre portant un masque de Silène datant environ du 1er siècle avant Jésus-Christ. Cet étrange assemblage (d'une seule pièce !) permet de voir la figure d'un enfant derrière la masque d'un vieux satyre, sa petite main ressortant de l'énorme bouche du barbu. Est-ce une farce puérile pour effrayer je-ne-sais-qui ou une interrogation cruelle sur les vicissitudes de la vie ? Je ne suis pas un spécialiste, mais cette sculpture me semble surtout préfigurer de vingt siècles les assemblages de Rodin, le surréalisme (Picasso, Dali...), le nouveau réalisme (Spoerri, Nikki de Saint-Phalle...) ou le pop-art (Combines de Rauschenberg) ? J'ai toujours aimé ces œuvres de montage, de celles qui allient la chèvre et le chou, le beurre et l'argent du beurre. Une petite enquête, telle qu'en permet Internet sans bouger de chez soi (un autre assemblage !), me guide jusqu'à Sotheby's où l'œuvre était aux enchères il y a six ans. Estimée entre 3 et 5 millions de dollars, elle est partie à 3,525,000 $, probablement acquise par l'Art Institute of Chicago ! Elle aurait été découverte entre 1620 et 16233 dans les ruines des jardins de Salluste à Rome, lorsque la villa fut rachetée par le pape Grégoire XV. Plus récemment ce qui pourrait être un faune fut récupéré après la défaite des Nazis qui l'avaient dérobé dans la maison d'un collectionneur juif ayant fui en 1938. Une petite queue, invisible sur ma photo, laisse penser que ce satyre accompagnait Dyonisos, dieu du vin et de l'extase, mais aussi père de la comédie et de la tragédie. Mon goût pour les flûtes et percussions n'y est pas étranger. Dans la Grèce Antique les flûtistes n'étaient pas considérés comme des musiciens, mais comme des bateleurs, car leur instrument leur déformait la bouche. Travaillant actuellement à un disque qui s'appuie sur de très vieux enregistrements historiques pour imaginer la musique d'après la catastrophe, une forme dyonisienne de l'utopie poste-collapse, je suis évidemment sensible à la variété de timbres des percussions. J'espère d'ailleurs bientôt intégrer d'anciens idiophones de bronze à mon projet... Cela peut expliquer mon intérêt actuel pour les "vieilles pierres" !

mardi 29 octobre 2019

Schiele, Schönberg, Klimt au Leopold


Au moment où les évêques réclament un assouplissement du célibat des prêtres, il est stimulant de voir accrochée cette caresse entre un cardinal et une nonne, peinte par le génial et torturé Egon Schiele, d'autant que je viens de terminer Sodoma de Frédéric Martel, pavé fastidieux et mal écrit, mais terriblement éloquent sur les mœurs dissolus du Vatican et son hypocrite homophobie.


Le Musée Leopold à Vienne possède la plus grande collection mondiale de tableaux d'Egon Schiele. Certains, comme le Herbstbaum in bewegter Luft (1912) tournent à l'abstraction.


Les toiles de ce jeune révolté sont autrement plus impressionnantes que celles montrées récemment à la Fondation Vuitton qui avait, par ses choix, censuré les plus provocantes. J'ai admiré bouche bée plutôt que pris des photos, mais voici la Mutter mit zwei Kinder II peinte en 1915 trois ans avant sa mort à 28 ans de la grippe espagnole.


Je passe sur les incontournables Klimt, plus intéressant dans ses paysages pointillistes (Seurat est son contemporain) que dans les tartes à la crème dorée déclinées en mugs, T-shirts, sacs, cravates, cahiers, etc. La bonne surprise est l'importance des salles consacrées aux peintures du compositeur Arnold Schönberg. Nombreux portraits, évidemment d'Oskar Kokoshka qui le présente jouant du violoncelle sans l'instrument (!), et auto-portraits, mais également certaines toiles de 1910 frisant l'abstraction et un coup de pinceau souvent impertinent. Ci-dessus, Bund que je ne sais traduire que par "fédération".


J'ai cherché en vain des ponts vers sa musique qui m'avait tant impressionné jeune homme au point de dévorer Le style et l'idée avant de caler un peu sur son Traité d'harmonie. J'ai fini par penser que Schönberg, c'était essentiellement Bach adapté au dodécaphonisme, et que trop de compositeurs occidentaux l'ont cru lorsqu'il a prétendu affirmer la suprématie de la musique allemande pour un siècle. La coupure des musiques dites savantes d'avec les musiques dites populaires remonte ainsi à l'École de Darmstadt, et en France il n'y eut plus de salut que pour les Bouléziens.


La scénographie du Musée Leopold est assez réussie, plongeant les œuvres dans un décor sobre, souvent du papier peint, une couleur ou une photographie agrandie, comme ici avec des éléments de mobilier de Josef Hoffmann. Si marcher des heures dans la ville est excellent pour la santé, piétiner dans les musées est exténuant. Je me serai bien reposé quelques minutes sur le lit. Alors j'installe mon tapis de fleurs, l'indispensable Shakti Mat, chaque soir avant de m'endormir en jouant les fakirs !

lundi 14 octobre 2019

Un garage abrite le Musée Transitoire


Le mois dernier j'ai cherché vainement où j'avais garé ma voiture dans le garage du Centre Pompidou. Nous avons arpenté je ne sais combien de fois les différents niveaux sans la trouver. Elle était simplement dans un autre garage, dit Beaubourg, si je me souviens bien, question de mémoire évidemment, pour ne pas avoir noté le chiffre peint, garage dont l'entrée est à quelques mètres de l'autre. Cela n'aurait pu m'arriver dans celui qui abrite aujourd'hui le Musée Transitoire, parce que celui de la Villa du Clos Malevart dans le 11e arrondissement de Paris est tout en hauteur. De toutes manières il est désaffecté en attendant de devenir un immeuble de bureaux. Le contraste de ces 4000 mètres carrés entre la vie passée et l'exposition d'œuvres plutôt minimalistes est saisissant, créant de temps en temps une ambiguïté entre le ready made architectural et les installations des artistes choisis par Romina Shama et Amandine Casadamont, d'autant que cette première exposition intitulée I would prefer not to est évolutive, se nourrissant d'elle-même jusqu'au 31 octobre. Ici peu de résistance passive face au rationalisme comme chez le Bartleby d'Herman Melville, mais le choix d'en faire peu au milieu du vide. Shama dont l'image feedback de la mise en abîme est le moteur et Casadamont dont les sons se veulent ici exogènes signent ensemble Le Bocal de l'entrée, recréation factice de l'ancienne réception du garage. Plus loin on peut suivre le fil de soie bien mince de David Miguel, se retrouver encerclé par le son des radars de Philip Samartzis, s'enfermer avec Les fantômes de l'autorité de Philippe Mayaux, s'interroger sur les chaises vides d'Olivier Bardin, partout le vide, sans que le syndrome Duchamp soit trop appuyé...


Je m'y retrouve plus facilement dans les sculptures de Reeve Schumacher (mes deux photos), œuvre matérielle qui n'exige pas qu'on lise un mode d'emploi pour la saisir, deux pièces dont la perception des ficelles sont dans mes cordes. J'aurais été curieux d'assister à sa performance Sonic Braille où il utilise des disques vinyles qu'il a lui-même incisés au cutter pour créer un son fait main à partir de boucles sans fin, mais, déjà engagé, je devais reprendre ma voiture garée dans la rue puisque j'avais eu la chance de trouver tout de suite une place dans un quartier qui en manquera forcément à l'avenir.

mercredi 9 octobre 2019

Les échos de Toulouse-Lautrec


L'exposition du Grand Palais consacrée à Toulouse-Lautrec est évidemment à ne pas manquer cet automne. Sous les deux grands panneaux de La Goulue au Moulin Rouge pour sa baraque de la Foire du Trône il y avait une fille rousse comme les aimait le peintre. Mes photos ne respectent probablement pas toujours les couleurs exactes, il paraît que c'est un élément difficilement mémorisable, mais j'essaie souvent de montrer les œuvres dans leur contexte scénographique. Cette fois les salles vastes et hautes de plafond s'y prêtaient difficilement, d'autant que les tableaux requièrent de s'en approcher pour en apprécier les détails...


Mes reproductions se retrouvent riquiquis alors que j'aurais aimé montrer les mouvements fabuleux et les cadrages avec souvent des personnages en amorce, coupés bord cadre. On peut le constater ici, Au Salon de la rue des Moulins ou sur Le Divan...


Les tableaux de Henri Marie Raymond de Toulouse-Lautrec-Monfa distillent une vie incroyable, comme s'ils étaient des reportages sur la vie de la rue, le monde du spectacle ou des maisons closes. Il va jusqu'à représenter des personnages de dos, comme Au nouveau cirque qu'il transformera en vitrail avec l'aide de Louis Comfort-Tiffany. Je repense à la description extraordinaire du Nouveau Cirque par Jean Cocteau dans Portraits souvenirs.


Si l'on connaît les affiches et les tableaux on ignore souvent les illustrations réalisées pour des programmes ou des livres de ses amis. Ici La loge au mascaron doré à côté du renversant tableau de La roue qui me rappelle l'enfance de ma fille à l'École du Cirque Annie Fratellini...


La grande photo d'Yvette Guilbert dans l'escalier me donne l'idée de livrer plutôt mes références intimes, laissant aux spécialistes le soin de décortiquer l'œuvre, car les articles ne manqueront pas de fleurir sur cette très belle exposition. Il y a 45 ans j'avais dégotté une édition de 1928 de L'art de chanter une chanson, rééditée depuis. Ses mimiques propres à chaque émotion y sont incroyables. Elle fascinera d'ailleurs Freud et jouera la comédie pour Murnau dans Faust et L'Herbier pour L'argent, film que j'ai eu la chance d'accompagner avec Un Drame Musical Instantané !


La mordante et caustique Yvette Guilbert fut la pionnière absolue du parlé chanté, ancêtre du sprechgesang et du slam. Ses paroles sont saignantes, son interprétation extrêmement savoureuse. Lautrec en fit l'un de ses modèles privilégiés.


Dans le premier numéro de La Revue Blanche, Foottit botte le derrière de Chocolat. Retour au texte lu par Cocteau sur le Nouveau Cirque. Lautrec fit de nombreux portraits des deux clowns. Ils étaient morts depuis longtemps, mais j'ai eu la chance de voir les Fratellini lorsque j'étais enfant. Les clowns, surtout s'ils sont muets, ont toujours été mon numéro favori.


L'ambiguïté du sexe des deux dormeurs Dans le lit résonne parfaitement avec l'air de notre temps où le genre s'exprime librement. Toute référence à l'homosexualité ramène mon camarade Bernard Mollerat sur le devant de la scène. Bernard s'est suicidé à 24 ans de peur de ne plus plaire. C'est évidemment plus complexe, mais je pense souvent à lui, d'autant que nous avons cosigné La nuit du phoque, notre film de fin d'études à l'Idhec.


La danse serpentine de Loïe Fuller filmée par les Frères Lumière fait écho à l'exposition Il était une fois la Fête Foraine dont j'avais composé la musique avec Bernard Vitet et à la partition sonore que j'avais créée pour 70 sources et 300 haut-parleurs qui habitaient la Grande Halle de La Villette. Si j'avais imaginé cinq pièces pour piano mécanique originales pour accompagner la danse serpentine, le choix de la sonoriser avec Bird's Lament de Moondog fonctionne ici merveilleusement.


L'exposition Toulouse-Lautrec laisse timidement entendre des chansons d'Yvette Guilbert, mais les visiteurs s'amassent devant les extraits de Moulin Rouge de John Huston et French Cancan de Jean Renoir. C'est évidemment le cancan qui est choisi. Pourtant le film de Renoir est marqué pour moi par la Complainte de la Butte, paroles du cinéaste sur une musique de Georges Van Parys. Les lithographies au pinceau et au crachis sont d'une modernité impressionnante qui donne son titre Résolument moderne à cette exposition.


Puisque j'en suis à admirer les couleurs de Lautrec, je fais une halte à une fenêtre du Grand Palais pour savourer les couleurs de l'automne sur l'Avenue des Champs Élysées. Sur ma photo les réverbères semblent s'effacer au fur et à mesure de leur éloignement, une voiture de police tourne vers la Concorde, les Gilets Jaunes ne sont pas là en semaine, mais je pense à elles et à eux, gens de la rue aussi vivants que ceux que peignait cet aristocrate fragile, fruit des amours consanguines de deux cousins, génial chroniqueur de son temps.

Toulouse-Lautrec, résolument moderne, exposition, Grand Palais, Galeries Nationales, jusqu'au 27 janvier 2020

Images : La danse au Moulin rouge et La danse mauresque (huile sur toile, 1893, Musée d'Orsay), Au salon de la rue des moulins (fusain et huile sur toile, 1894, Musée Toulouse-Lautrec à Albi) et Le divan (huile sur carton, vers 1893, Museu de Arte de Sāo Paulo), Au Nouveau Cirque, la clownesse aux cinq plastrons (fusain, gouache, aquarelle et huile sur papier, 1892, Philadelphia Museum of Art) et Au Nouveau Cirque, Papa Chrysanthème (vers 1894-95, vitrail en verres jaspés, imprimés, doublés, colonés, rehaussés de cabochons, plomb, Musée d'Orsay), La loge au mascaron doré (lithographie, 1893, Bibliothèque Nationale de France, département des Estampes et de la Photographie) et La ronde (huile et tempera sur carton, 1893, Museu de Arte de Sāo Paulo), photo d'Yvette Guilbert vers 1890, Yvette Guilbert chantant Linger, Longer, Loo (peinture à l'essence sur carton, 1894, musée d'État des Beaux-Arts Pouchkine à Moscou), NIB (La Revue Blanche, 1895), Dans le lit (huile sur carton marouflé sur bois parqueté, vers 1892, musée d'Orsay), Danse serpentine par Auguste et Louis Lumière (1899), Miss Loïe Fuller (lithographie au pinceau et au crachis, en cinq couleurs au moins, 1893, Bibliothèque Nationale de France, département des Estampes et de la Photographie), Paris photographié par JJB le 7 octobre 2019

vendredi 13 septembre 2019

Préhistoire, une énigme moderne


Vous n'avez plus que jusqu'à lundi pour voir l'exposition Préhistoire, une énigme moderne au Centre Pompidou. La confrontation d'œuvres contemporaines et de reliques des temps préhistoriques soulève en effet maintes questions sur le temps qui passe, tant les formes se conjuguent à tous les temps. Voilà près de deux siècles que les artistes ont régulièrement choisi de plonger dans ce lointain passé pour imaginer le futur. Ici la Vénus de Lespugue (-23000 ans !) trône devant Il trionfo della morte de Miquel Barceló (argile sur verrières, 2019) et les ombres des visiteurs dans la scénographie de Pascal Rodriguez...


À côté, je photographie deux bronzes de Louise Bourgeois (Femme inoffensive de 1969 et Déesse fragile de 1970) devant deux Paul Klee (1930/1939) et cinq Henri Michaux (1937/1974), mais bien d'autres chocs esthétiques se dressent entre ces époques si éloignées. Moins lointaines que les étoiles, mais cela c'est une autre histoire ! D'emblée j'ai été séduit par les peintures de Cézanne (Le rocher rouge ou Dans les carrières de Bibémus, 1895), qui n'est pas toujours ma tasse de thé, et les dessins d'Odilon Redon. Pour une fois, les commissaires Cécile Debray, Rémi Labrusse et Maria Stavrinaki ont choisi pas mal de pièces peu exposées. Le Carbonifère d'Otto Dix jouxte le film The Lost World. Etc.
Je ne peux m'empêcher de penser à Jean-Hubert Martin pour qui j'avais créé la musique de Carambolages au Grand Palais en 2016. Depuis Les Magiciens de la Terre, il a pris l'habitude de mélanger l'art brut et l'art moderne, ou des œuvres de tous les continents, sans privilégier les unes par rapport aux autres. Pour Carambolages, il révélait leur âge seulement après que nous les ayons admirées, de manière à ce que leur poésie nous touche sans aucun a priori...


Les strates archéologiques nous renvoient au bétonnage systématique de notre planète terre, la disparition des dinosaures à la collapsologie actuelle. On n'échappe pas à Dubuffet, Ernst, Picasso, Giacometti, Klein, Fontana, Beuys, Penone et les frères Chapman. Ici des croquis et une sculpture d'Henry Moore qui me rappellent mon séjour à New York en 1968 où ses stabiles répondaient aux Arp sur le bacon de l'appartement qu'on nous avait prêté...


Les trésors du sous-sol, les animaux, les premiers outils, le mythe de la caverne ont inspiré les artistes, comme si on avait retourné la science-fiction comme un gant. L'art devient aussi magique que les rites ancestraux, mais l'individu s'est substitué au groupe. Que deviendrons-nous ? L'Idole aux yeux (Uruk, Mésopotamie, 3300-3000 av. J.C.) conserve un mystère abyssal alors que le Snake-Circle de Richard Long (1991) peut paraître la parodie de quelque Stonehenge. Cette visite tombe à pic alors que j'entame mon projet de disque avec le Musée Ethnographique de Genève intitulé Perspectives du XXIIe siècle à partir de la Collection Brăiloiu !


Puisque j'avais les yeux qui me brûlaient, comme souvent dans les grandes expositions qui exigent de moi une très forte concentration, je suis passé en vitesse faire un petit footing à celle sur Francis Bacon, histoire de me faire une idée avant de revenir. Si je suis toujours content de revoir ses tableaux, je suis déçu de n'avoir aucune révélation. L'accompagnement de ses œuvres de la dernière période (1971-1992) par la lecture de textes qui l'auraient inspiré m'apparaît comme un artifice justificateur d'une présentation aux mobiles financiers profitables pour le Centre. Dans six alcôves de bons comédiens lisent Eschyle, Nietzsche, T.S. Eliot, Leiris, Conrad, Bataille, mais la scénographie n'est pas assez confortable pour que les visiteurs s'y attardent.


Ils préfèrent s'amasser devant le passionnant documentaire où Bacon s'explique devant la caméra de David Hinton. L'encombrement est tel que je n'arrive pas à voir le cartel du diorama où Charles Matton a reconstitué en miniature l'atelier du peintre britannique.