Jean-Jacques Birgé

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lundi 20 mars 2017

David Hockney à la Tate Britain


J'ai toujours aimé l'eau et plonger est un plaisir sans mélange. Olivier Degorce me surprend devant A Bigger Splash pendant notre visite de l'exposition David Hockney à la Tate Britain de Londres. Les billets sont à prendre à l'avance si l'on ne veut pas attendre 4 heures pour cause d'affluence.


Face aux monographies, et celle-ci représente 60 ans de travail du peintre anglais, nous sommes surpris par certaines époques que nous ignorions comme ces Love Painting phalliques de ses débuts en 1960 où le jeune Hockney voulait prouver qu'il était capable de différents styles.


À mon tour je retourne l'appareil vers Olivier, songeur. L'exposition croise la chronologie et certaines thématiques. Ainsi la première salle, Play Within A Play, présente des œuvres de 1963 à 2014 où le réel et les illusions se jouent les uns des autres, facéties sur les perspectives et la transparence, comme le Rubber Ring Floating in a Swimming Pool de 1971 ou Kerby (After Hogarth) Useful Knowledge de 1975. Devant la (re)composition impossible du récent 4 Blue Stools j'ai l'impression que les dames jouent à Où est Charlie ?


Dépassé les Demonstrations of Versality, Paintings With People In, Sunbather, Towards Naturalism, Close Looking, la septième salle s'appelle A Bigger Photography. En 1980 la visite de Hockney à l'expo Picasso du MOMA de New York l'aurait poussé à recomposer ses tableaux à partir d'une quantité de Polaroïd, les fragments multipliant les points de vue d'une même scène, que ce soit des portraits ou des paysages.


Ses Experiences of Space post-cubistes ne me convainquent pas du tout ! Chercher à plaire, ou à toujours plaire, comporte parfois des chausse-trappes qui peuvent attirer un temps les créateurs...


The Wolds et surtout The Four Seasons, quatre murs cinématographiques nous encerclant, montrent l'attirance de Hockney pour de nouveaux outils comme ceux de la vidéo. Assemblage de prises de vue reconstituant le même espace filmé en voiture à quatre stades de la nature sur la route de Woldgate près de Bridlington dans le Yorkshire, l'installation nous transporte à la fois sur place et dans une vision personnelle de l'artiste comme si nous pénétrions dans son cerveau contemplatif. Après les paysages du Yorkshire et de Hollywood, le travail sur iPads termine le tour. Comme dans le film Le mystère Picasso de Clouzot, David Hockney nous montre le processus créatif à l'œuvre pour nombre portraits et natures mortes. De grands écrans reproduisent les mouvements du peintre en agrandissements géants de ses tablettes numériques. Le verre des écrans rappellent évidemment la surface de l'eau, la transparence des vitres et la lumière qui se dégage de l'ensemble de son œuvre.


Comme Olivier est un fan de Turner, nous finissons de nous brûler les yeux devant les incroyables huiles où l'abstraction pointe son nez sous couvert de brume et de fumée, de soleil ou d'obscurité. La Tate mérite qu'on y revienne bientôt, mais ça c'est une autre histoire.

David Hockney, Tate Britain, Londres, jusqu'au 29 mai 2017 - et au Centre Pompidou du 21 juin au 23 octobre 2017 !

mercredi 15 mars 2017

Jardins au Grand Palais


Ciel bleu. Fraîcheur printanière. Matin idéal pour marcher jusqu'au Grand Palais où l'exposition Jardins fleurit, enfermée dans son incontournable muséographie. À quoi tient le paradoxe ? Les tableaux accrochés sont des fenêtres ouvertes sur un extérieur rêvé par les artistes. Les jardins sont eux-mêmes des espaces clos. En cultivant le sien, chacun se projette dans un espace plus ou moins maîtrisé. La scénographie tient plus du jardin à la française, coupe réglée, que du faux laisser aller des Anglais. Ce n'est pas étonnant puisque les commissaires se sont essentiellement penchés sur l'hexagone. Le terrain est si vaste, si varié d'un continent à l'autre. Gilles Clément fait figure de révolutionnaire dans ce paysage sous contrôle.


Une Allégorie du printemps de Brueghel le Jeune et Edward aux mains d'argent de Tim Burton posent sous une collection d'arrosoirs et de sécateurs. L'exposition me renvoie à mon propre espace de verdure. Comment mon jardin japonais initial est devenu une jungle. Retaillé en petit parc de confort avec sauna, musique et luminothérapie, il s'est adapté à mon corps au travers des âges. Les jardins sont des métaphores.


La scénographe Laurence Fontaine s'est inspirée du film de Peter Greenaway, Meurtre dans un jardin anglais (The Draughtsman's Contract). Les œuvres semblent désertées, sans autre présence humaine que celle des visiteurs. Passé le Seuil et l'Humus, l'Arboretum aligne ses herbiers. Paul Klee a sélectionné ses Cinq planches comme on trie le bon grain de l'ivraie. Face à la nature, même domestiquée, l'ancien et le nouveau n'ont pas d'âge. Les peintures murales de Pompéi, les dessins de Dürer, les huiles de Watteau ou Fragonard ne sont pas plus datés que les impressionnistes, Picasso ou Patrick Neu. La taille varie selon les budgets. La famille de Médicis ou le Roi Soleil voient grand. J'ai toujours adoré le Parc de Saint-Cloud pour sa diversité, même si je préférais les Jardins Albert Kahn sur l'autre rive, décors miniatures incitant au voyage. Or ici la fiction fait défaut, malgré la présence d'extraits de L'année dernière à Marienbad de Resnais, Shining de Kubrick, Le parrain de Coppola, Eaux d'artifice de Kenneth Anger... On aimerait s'allonger sur l'herbe et regarder le ciel, ou sur un tapis imaginer le paradis...


Les bancs manquent toujours dans les galeries des musées, probablement pour que les visiteurs ne s'attardent pas trop. C'est dommage quand c'est justement le temps qu'on y passe qui nous permet de nous imprégner des œuvres, a fortiori si l'on veut feindre d'y croire. Parce que l'on cherche le parfum des fleurs, la moisissure du sous-bois, la brise qui raccourcit les distances. Le son est timide, imperceptible. Qu'importe, Bonnard, Berthe Morisot, Ernest Quost, Monet, Caillebotte, Klimt, Nolde forment une ronde, comme les saisons...


Après l'Allée, les Bosquets, le Belvédère, la Promenade, on tombe forcément sur Dubuffet, les genoux écorchés. La matière est indissociable du jardin. Il aurait surtout fallu du soleil, du vent, des oiseaux et des abeilles. Le son, bien entendu. Le labyrinthe de Le Nôtre suffirait-il pour nous perdre si les commanditaires étaient un peu plus courageux ? Ils craignent encore et toujours l'école buissonnière.


Ne boudons pas notre plaisir ! J'étais toujours un peu frustré, engoncé dans mon costume du dimanche avec nœud papillon, quand mes grands parents m'emmenaient au Pré Catelan. Faire mon propre jardin m'aura réconcilié avec ce domptage de la nature. Regarder, au fur et à mesure du temps passé, la sauvagerie des espèces s'appropriant la lumière. C'est bien ici l'alliée des peintres, sculpteurs, graveurs, photographes, paysagistes. La nuit tout se replie sur soi-même, s'éteignant jusqu'au matin.

Jardins, Grand Palais, jusqu'au 24 juillet 2017, entrée 9€-13€

lundi 27 février 2017

Contre-cultures 1969-1989, l'esprit français


Il y aurait deux approches possibles de la nouvelle exposition de La Maison Rouge à Paris, Contre-cultures 1969-1989, l'esprit français. Soit s'ébahir devant tant d'œuvres provocantes et d'archives passionnantes, soit s'interroger sur l'absence de dialectique à présenter tous ces objets hors de leur contexte, hormis dans l'indispensable catalogue. Comment en effet se faire sa propre idée si l'on n'a pas vécu ce porte-à-faux éminemment politique ? Les deux jeunes commissaires, Guillaume Désanges et François Piron, fascinés par leur sujet, reproduisent donc ce qu'on leur a appris, à savoir les diverses modes, fussent-elles qualifiées de marginales par les branchés d'alors. S'il s'agit de rappeler ce qui enthousiasma l'underground parisien pendant ces vingt années post-soixanthuitardes, le pari est réussi. Mais les courants qui ne bénéficiaient déjà pas de la une de la presse spécialisée continueront de rester dans l'ombre. Car même dans la contre-culture les conventions perdurent !
Comme dans toute exposition aux vertus encyclopédiques les choix sont évidemment subjectifs, mais ils reflètent néanmoins ici les mêmes orientations qu'à leur émergence. Il faudra donc voir cette accumulation comme une image de la mode, ou faisceau de modes qui si elles ruèrent dans les brancards, n'en étaient pas moins un correct politiquement-incorrect. Ainsi l'accent est mis sur les soirées au Palace ou le punk, alors que le rap, le free jazz et les nouvelles musiques improvisées ensemençaient l'avenir dans des quartiers plus excentrés ! La libération sexuelle ne se limitait pas non plus à l'homosexualité, les espoirs révolutionnaires à des dîners de salon et les arts plastiques au groupe Bazooka. Passé cette forte réserve, l'effet madeleine de l'exposition ne pouvait que me ravir.
Pour commencer, on appréciera qu'elle voit le jour en ce début de siècle où la répression a retrouvé une nouvelle vigueur et où la peur du pire pousse à abandonner toute utopie idéologique au profit d'absurdes stratégies servant toujours les mêmes intérêts. On savourera donc à la fois l'ouverture vers de nouveaux horizons avant retour de bâton, le lâché "bête et méchant", le feu d'artifices créatif, en particulier au début de la période étudiée, la fin annonçant dans la débauche un retour au bercail des fils de la bourgeoisie. Quant aux filles elles sont relativement peu présentes. Peut-être leur faudra-t-il attendre quelques années avant de figurer autrement qu'en militantes de leur cause ? Enfin, critiquer n'est-il pas typique de l'esprit français ? Et à l'image des vingt années présentées, il aurait été logique d'être "critique" plutôt que célébratif, comme le revendiquent les commissaires dans la première étape, Feu à volonté !.


Jean-Luc Godard, dont le projet À bas le cinéma du groupe Dziga Vertov avec Jean-Pierre Gorin est exposé d'entrée, rappelait que "si la culture est la règle, l'art est l'exception". Ainsi Contre-cultures 1969-1989, l'esprit français est une exposition résolument culturelle, comme l'indique son titre. L'art s'y devine parfois néanmoins au détour du labyrinthe, souvent potache, rarement émotionnel. De cette époque où tout pouvait être considéré politique, où la culture était choyée même dans les instances du pouvoir, on s'exclamera, en comparaison de notre actualité grise mine, c'est extra ! comme chantait Léo Ferré, justement en 1969. Mais, à côté de Coluche, c'est Serge Gainsbourg qui entonne la Marseillaise en reggae, face au manuscrit original de l'hymne et au dépôt à l'Arc de Triomphe d'une gerbe "À la femme inconnue du soldat inconnu''. Retrouvant la Grande encyclopédie homosexuelle, trois milliards de pervers, je me souviens de Guy Hocquenghem et Jack Lang au Blue Bar en 1972 à Cannes pour parler du FHAR. Les couvertures de Hara-Kiri, Actuel et Le Torchon brûle me rappellent la communauté que j'avais initiée, où les Mirabelles passaient voir Luc, où les revendications féministes nous renvoyaient à notre machisme inconsciemment inculqué, la phallocratie. Par leurs enfants devenus musiciens de jazz, je ne connaîtrai que plus tard le collectif des Malassis (photo ci-dessous) que ma ville de Bagnolet semble avoir oublié et qui illustre le second chapitre, Interdit/Toléré.


Comment s'approprier ce qu'on a vécu ? Les projections des Maîtres fous de Jean Rouch et de A Movie de Bruce Conner que j'organisai chez Félix Guattari, les concerts à la clinique de La Borde interrompus pour "création d'une surface hystérique", les chasses à l'homme avec Brigitte Fontaine et Pierre Clémenti ne sont que dans ma mémoire. On a chacun notre histoire. C'était avant le formatage. J'étais parfois le seul spectateur dans le cinéma du XIIIe arrondissement où se déroulait un festival Paul Vecchiali. Troisième chapitre, Le bon sexe illustré. On rigolait avec Copi. Au nom du père (1977) de Raymonde Arcier se dresse au milieu de la salle (photo ci-dessous). Je ne connaissais pas les photos en travesti ou bondage de Michel Journiac, Pierre Molinier, Pierre Klossowski, avant que Jean-André m'emmène sur la tombe de Pierre Zucca au Père Lachaise.


Jean-Louis Costes ou Roland Topor provoquent-ils encore ou sommes-nous devenus blasés ? Plus loin, Danser sur les décombres présente un monde de la nuit qui m'apparaissait superficiel et cher, bourgeois en mal de famille, forcément apolitique. La mort en a emportés pas mal, drogue et Sida, d'autres sont devenus de vieux cons. La difficulté de vieillir me saute aux yeux, même si elle n'est pas évoquée. L'exposition d'une époque aussi récente renvoie ceux qui l'ont faite à leurs contradictions de classe, à la fin de certaines utopies. Il aura fallu en inventer de nouvelles, mais la nostalgie les en empêche. Les nombreuses publications de Parallèles Diagonales livre des pistes. Certains ont pris la poudre d'escampette, d'autres choisissent de militer. En face, le chapitre Buffet froid dénonce les conditions de vie exécrables dans les banlieues, les cités dortoirs, les prisons, Métro boulot dodo. Les couleurs de mai 68, rouge et noir, celles chatoyantes du mouvement hippie, étonnamment absentes de l'expo, ont laissé la place à la réaction, les années 80 sont déprimantes. Les couleurs vives ne viennent plus du réel, mais d'un monde de bande dessinée qui le fuit. La dernière partie, Violences intérieures, expose des commandes nouvelles à Kiki Picasso (20 tableaux intitulés Il n'y a aucune raison de laisser le bleu, le blanc et le rouge à ces cons de Français) et Claude Lévêque (Conte cruel de la jeunesse, installation en photo ci-dessous). Bérurier Noir fait la bande-son. Les couvertures alignées des éditions Champ Libre ressemblent à une bande dessinée elliptique, très différente du Pavillon des enfants où se retrouvent Nicole Claveloux, Pierre Desproges, Jean-Christophe Averty, Topor, Brétecher, Francis Masse, Reiser, Cabu, Willem, etc., mais je ne pense que cela soit une incitation à emmener vos mouflets !


En ce qui concerne mes réserves, le catalogue est le meilleur complément de l'exposition. Il ne peut reproduire la masse d'indices présentés à La Maison Rouge, mais y figurent de précieuses analyses. Après une chronologie subjective de l'esprit français due aux commissaires et à Colette Angeli, les textes de Philippe Artières, Thibaud Croisy, François Cusset, Alexandre Devaux, Fabienne Dumont, Julien Hage, Antoine Idier, Nathalie Quintane, Kantuta Quiros et Aliocha Imhoff, Elisabeth Lebovici, Olivier Marboeuf, Peggy Pierrot, Sarah Wilson abordent librement les chapitres de l'exposition sans en suivre la logique scénographique. Il mériterait à lui seul un autre article. Sa vision globale est juste, mais les exemples sont trop conformes à l'histoire officielle. La sacro-sainte adéquation théorie-pratique requerrait de fouiller plus largement l'ensemble des sujets pour vraiment sortir des clous.

Contre-cultures 1969-1989, l'esprit français, La Maison Rouge, jusqu'au 21 mai 2017
Catalogue de l'exposition, 320 pages, 18 x 25 cm, ed. La Découverte et La Maison Rouge, 35€
En haut de l'article, Jacques Monory, Antoine n°6, 1973 © Jacques Monory / ADAGP, Paris 2017. Courtesy de l'artiste. La pochette de notre disque de 1985, Carnage, que nous lui devons était prémonitoire, Explosion d'un avion de ligne sur un tarmac par un groupe de terroristes peinte également en 1973 !

mercredi 7 décembre 2016

Laurent Bolognini, sculpteur de lumière


Samedi, le sculpteur de lumière Laurent Bolognini présentait quelques uns de ses automates dans son atelier de la ville de Paris, à l'initiative de Florence Mourey. La baie vitrée de l'immeuble cubique construit il y a 25 ans par Christian de Portzamparc donne sur un ensemble rappelant le film Playtime de Jacques Tati. Au sixième étage, les bras articulés tournaient, les lampes japonaises tremblaient, les cercles se faisaient et se défaisaient. Programmant en direct l'une de ses pièces les plus grandes, Bolognini nous gratifia d'une improvisation cinétique envoûtante sur une très belle musique picturale de Fred Costa. Sa machine (une autre que celle de la photo !) me rappelait indubitablement celle de Michael Snow dans La région centrale qui y avait fixé sa caméra pour décrire un espace vierge en haut d'une montagne. Ici deux bras tournent chacun autour d'un axe fixés à un troisième, permettant de dessiner des figures courbes selon les vitesses de rotation. La rémanence n'intervient pas seulement sur le mouvement, mais aussi sur la couleur, les plus anciennes virant au bleu quand les plus récentes restent blanches ou jaunes. Nous étions hypnotisés par cette musique visuelle minimaliste tandis que les saxophone, guitare et violoncelle de Costa structuraient le moment partagé.

→ Une œuvre de Laurent Bolognini est visible à la Galerie Denise René, 22 Rue Charlot 75003 Paris, à partir de jeudi et pour plusieurs semaines, dans le cadre de l'exposition collective Lumière et Mouvement
→ La musique de Fred Costa diffusée samedi est celle de Kazarken, premier long métrage de Güldem Durmaz projeté ce soir à la Scam à 19h (réservation indispensable)...

jeudi 24 novembre 2016

Tino Sehgal, l'expérience humaine

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Comment évoquer l'exposition-performance de Tino Sehgal au Palais de Tokyo sans déflorer son travail ? Raconter de quoi il s'agit, c'est pratiquer ce qu'au cinéma on appelle un spoiler. Or j'adorerais convaincre tous ceux et toutes celles qui me lisent d'y courir séance tenante. Résistant souvent à l'art conceptuel qui me fait préférer le catalogue à son exposition, j'avoue y être allé à reculons. Je me trompais. J'en suis sorti avec une pêche d'enfer et quantité de questions sur la vie. Dehors, le ciel crépusculaire hésitait entre l'orange et le rose. C'était magique.
L'émotion n'y est donc pas esthétique, mais conceptuelle, entendre qu'elle joue avec nos concepts philosophiques en interrogeant l'énigme comme jadis le Sphynx ou le progrès comme on essaie de nous le vendre. L'œuvre représentée sur les 13000 m² du Palais de Tokyo joue sur le sensible, ce lien ténu entre les êtres qui se fortifie dans la durée. L'accrochage y est brechtien, la scénographie chorégraphique, le son envoûtant, l'œuvre fondamentalement humaine. Bouleversante.
Le travail en amont avec les 400 participants qui se relaient pour nous accueillir a été intelligemment mené par Tino Sehgal. On sent le plaisir partagé des hôtes avec les visiteurs. Différence notoire, les uns sont rémunérés, les autres paient pour entrer. Pour le reste, comme nous avons commencé par le sous-sol, j'ai d'abord eu l'impression d'un cousinage avec Westworld où il est impossible de reconnaître qui sont les uns ou les autres. Les acteurs de ce théâtre documentaire n'ont pourtant rien des robots humanoïdes de la série américaine. Ils sont faits de chair et de souvenirs sincères. Passionné par la marche du temps, je me suis retrouvé dans un présent plus persistant que jamais. J'espère pouvoir y retourner avant que l'exposition ferme ses portes le 18 décembre prochain.

→ Carte Blanche à Tino Sehgal, Palais de Tokyo, Paris, de midi à 20 h tous les jours sauf le mardi, 9,40€ et 12,50€

mercredi 28 septembre 2016

Hergé au Grand Palais


Il y avait ceux qui étaient abonnés à Spirou, les autres à Tintin. Moi, c'était Tintin. Chaque mercredi, si je me souviens bien, l'hebdo tombait dans la boîte aux lettres. Les aventures de Tintin paraissent encore dans le journal à raison de deux pages par numéro qui structurent le feuilleton en terminant chaque fois par un point d'orgue. Fin des années 50, c'est la période Coke en stock, mais mon premier album sera une réédition de L'oreille cassée. Trente ans plus tard j'acquerrai progressivement l'intégralité des 24 albums pour les jours de pluie en Bretagne. Quant à ma volumineuse collection de journaux, j'en ferai cadeau à un ami qui disparut avec. Aujourd'hui j'ai acheté le catalogue de l'exposition Hergé au Grand Palais et un porte-clef pour celle de ma bagnole, histoire de remplacer la tête de mort qui y pendait. C'est par Tintin que je suis venu à la bande dessinée. Mon scoutisme, entre 8 et 11 ans, y a trouvé ensuite quelques échos ! Georges Rémi, dit Hergé (1907-1983), a su populariser un style que Joost Swarte appela la ligne claire : contour systématique des éléments du dessin ; couleurs en aplats, ni ombres ni dégradés ni hachures ; phylactères rectangulaires dont textes en bas-de-casse ; scénario rigoureux ayant recours aux ellipses, etc. Mais l'exposition montre que le père du petit reporter avait d'autres talents...


Évidemment ses toiles peintes dans les années 60 ne peuvent rivaliser ni avec le reste de son œuvre, ni avec les peintres qui l'inspirent. Sa collection compend Dubuffet, Fontana, Alechinsky, Raynaud, Lichtenstein, alors que lui-même ne sait que singer Miró, Modigliani ou Klee. Hergé, sensible aux avant-gardes picturales de son temps, fascine nombreux artistes plasticiens, comme Andy Warhol qui en réalise quatre portraits dont deux sont exposés ici. D'autres vitrines montrent les objets qui ont inspiré certains albums, comme le fétiche à l'oreille cassée ou les échanges avec le vrai Tchang, rencontré en 1934 à Bruxelles.


N'étant pas passionné par la technique, je suis tout de même surpris, comme avec de nombreux dessinateurs, par les planches crayonnées montrant le travail laborieux, d'"horloger bénédictin", pour aboutir à l'image définitive. Je suis plus sensible à la scénographie qui invite le visiteur à se projeter dans l'univers de Tintin. Les murs l'agrandissent à taille humaine, comme si nous habitions les cases. Certaines salles sont discrètement sonorisées, nouvelle tendance de la muséographie qui ne peut que me séduire. Du travail en perspective pour les designers sonores ! Les scènes miniatures prolongent le marketing où Tintin, le Capitaine Haddock, le professeur Tournesol, les Dupont sont déclinés depuis longtemps en matière plastique...


À la librairie du Grand Palais pullulent les ouvrages consacrés à Hergé et ses personnages, et le catalogue de l'exposition est une mine d'or. On est vite attiré par les objets dérivés qui nous font revivre notre enfance où nous nous identifiions au petit reporter, rêvant que nos animaux de compagnie prennent la parole comme Milou. La force d'Hergé est d'avoir su nous faire entrer dans un monde imaginaire qui a un pied dans le réel. Il n'y a qu'un pas à faire la démarche inverse pour que notre quotidien bascule dans la bande dessinée. Les tentatives d'adaptation cinématographique ont toujours été vouées à l'échec, car ces films, en portant Tintin à l'écran, se substituent à notre propre système d'identification, ils nous volent la part de rêve que nous avons intégrée et assimilée dans notre enfance et dont nous ne voulons pas nous défaire, ce qui est plutôt sain si l'on y réfléchit bien. Les films sont plats alors que notre imaginaire est à trois, voire quatre dimensions. Le champ couvert par les aventures de Tintin est immense, que nous voyagions dans un pays étranger ou prenions l'avion, buvions un verre de trop ou fumions un joint, pensions à la Lune ou rêvions d'un trésor, n'arrivant pas à nous débarrasser d'un collant ou jurant mille sabords contre l'adversité... Mais surtout Hergé a déjà intégré les ressources du cinéma à ses découpages, avec plus de malice que ceux qui font le mouvement inverse.


L'exposition du Grand Palais révèle l'incroyable talent du dessinateur lorsqu'il travaille pour la publicité. Dans les années 30 il réalise quantité de magnifiques affiches de "réclame", faisant encore une fois revivre une autre époque. Car Tintin, comme Quick & Flupke, ou Jo, Zette & Jocko, se réfère à un passé où l'on pouvait encore rêver d'île déserte et de trésor caché, ses derniers albums glissant progressivement vers un monde trop proche du réel pour autant nous éblouir. Il y eut par contre de nombreuses polémiques sur les premiers où le racisme, le colonialisme et l'anticommunisme étaient risibles tant ils étaient pitoyables. La grande période se situe entre les deux, quand le dessinateur multiplie les personnages comiques. Il nous permet aussi de prendre une distance critique sans affaiblir son récit. C'est la magie de Hergé, que chacun (je ne dis pas chacune, car c'est un monde tout de même très masculin où la seule femme est une cantatrice ridicule) puisse s'approprier ses histoires à sa manière. L'exposition s'évertue à prouver que l'art mineur de la bande dessinée est chez Hergé à la hauteur des autres arts, or les seuls mineurs de cette histoire sont les lecteurs qui ont su garder leur part d'enfance.

Exposition Hergé, Grand Palais, organisée par la Réunion des Musées Nationaux et le Grand Palais en collaboration avec Le Musée Hergé, 9 et 13€, jusqu'au 15 janvier 2017
Catalogue Hergé, Éditions Moulinsart & Les éditions Rmn-Grand Palais, 304 pages, 600 illustrations, 21 x 24.8 cm, relié, 35€

lundi 19 septembre 2016

Le rêve à Marseille

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Tandis que la pleine lune éclaire Marseille et que les surréalistes nous encerclent, devons-nous craindre le fil du rasoir ? Nos yeux grands ouverts sur l'exposition Le rêve qui démarre au Musée Cantini, nous n'éviterons pas les lèvres de Man Ray que l'on retrouve sur l'affiche ni Un chien andalou réalisé par Buñuel et Dali. À vouloir rassembler des œuvres d'art sur la thématique du rêve, les commissaires Christine Poullain et Guillaume Theulière ne pouvaient que convoquer les peintres qui épousèrent un temps le surréalisme, soit Magritte, Ernst, Man Ray, Miró, Picasso, Bellmer, Brauner, Chagall, Domínguez, Tanguy, Breton, etc.


Et, si l'on remonte à la fin du XIXe siècle quand éclot la psychanalyse, Rodin faisait déjà résonner sa Voix intérieure, Félix Valloton laissait rêver sa Femme nue assise dans un fauteuil, Odilon Redon dessinait le profil de la lumière, William Degouve de Nuncques pénétrait une Forêt lépreuse, tandis que les cauchemars de Goya, Victor Hugo, Valère Bernard avaient déjà hanté nos nuits. On voit ci-dessus ceux de Constant Nieuwenhuys et Dado et ci-dessous ceux de Pierre-Amédée Marcel-Berronneau et Victor Brauner, rassemblés avec L'araignée de Germaine Richier (celle de Louise Bourgeois est sur le mur d'un autre étage), L'horreur d'Alfred Kubin, La femmoiselle de Jacques Hérold.


La centaine d'œuvres, classées selon une thématique où le rêve révèle l'imaginaire transgressif des artistes, où il interprète l'inconscient et permet toutes les outrances, sont autant de passages à l'acte qui leur échappent. Sommeil, nocturne, rêve, fantasme, cauchemar, hallucination, réveil se succèdent selon les salles du magnifique Musée Cantini ! Certains font vibrer nos cordes sensibles lorsque nous y retrouvons l'un des nôtres. Cette sympathie onirique est le propre de l'art.

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Le rêve ne s'exprime pas toujours dans le sommeil. Les fantasmes, le plus souvent érotiques chez les peintres et les sculpteurs, sollicitent les voyeurs : Félix Labisse, Wilhelm Freddie, Jindrich Styrsky, André Raffray, Bellmer, Domínguez, Picasso s'y retrouvent. À remarquer que très peu de femmes figurent parmi les artistes exposés. Le rêve n'est pourtant pas un apanage masculin. Il peut être aussi provoqué par quelque substance, comme en expérimenta Henri Michaux. Les photographies de Raymond Hains ou certaines peintures aborigènes participent à ces Hallucinations. Ci-dessus le Portrait visionnaire de Hans Richter sous-titré Extase menacée par le désespoir. Je retrouve une réplique de la Dream Machine de Brion Gysin entrevue il y a quelques semaines au Centre Pompidou pour l'exposition sur la Beat Genration. Serait-ce un signe des temps ? Le besoin d'évasion dans une société en coupe réglée, formatée, sécuritaire, une société où le rêve est un luxe qu'osent seulement celles et ceux qui ne croient pas que la réalité soit immuable... Les artistes entendent diffuser leurs révoltes, ici oniriques, ailleurs revendicatives, indispensablement révolutionnaires !

...
Au dernier étage sonne le Réveil. Bernard Plossu, Philippe Ramette, Sandy Skoglund, Darren Almond s'y frottent. Le voyage se termine. J'aurais aimé y retrouver Cocteau, je l'ai peut-être manqué, ou voir réhabiliter Jean Bruller, dit Vercors, dont la Nouvelle clé des songes figure parmi mes bréviaires, mais une exposition thématique comme celle-ci a toujours ses limites, elle permet néanmoins de sortir des limbes des entrepôts de nos musées un patrimoine inestimable que nous interprétons et qui nous fait rêver. C'est le propre de l'art !

Le rêve, Musée Cantini, Marseille, jusqu'au 22 janvier 2017

jeudi 21 juillet 2016

La Dream Machine de Brion Gysin


La Dreammachine de Brion Gysin ressemble à un bricolage cheap et pop un peu ringard. C'est un cylindre rotatif pourvu de fentes et d'une ampoule en son centre. La rotation du cylindre fait que la lumière émise par l'ampoule traverse les fentes à une fréquence particulière ayant la propriété de plonger le cerveau dans un état de détente et de procurer des visions à l'utilisateur, lorsque celui-ci regarde la Dreamachine les yeux fermés, à travers ses paupières (Wikipédia). Le scientifique Ian Sommerville avait répondu au délire de l'artiste qui avait vécu une expérience hallucinatoire en fermant les yeux sur la route de Marseille, les arbres stroboscopant la lumière du soleil. J'imagine qu'Amandine Casadamont pourrait poser une lampe comme celle-ci sur l'une de ses platines et en la faisant tourner à 45 tours par minute on obtiendrait l'effet visuel d'une composition psychédélique par exemple. Cette image me fournit des idées pour le concert que nous donnerons à Arles le 1er août prochain avec Amandine lors de la Nuit de l'Année organisée par Phonurgia Nova. La Dreammachine m'avait déjà inspiré le titre de La machine à rêves de Leonardo da Vinci, œuvre artistique interactive réalisée pour iPad avec le plasticien Nicolas Clauss et l'équipe des Inéditeurs.


L'objet est mis en situation à l'exposition sur la Beat Generation au Centre Pompidou (jusqu'au 3 octobre 2016). Je regrette que le son n'y soit pas assez mis en valeur. Il y manque le chaos du cut-up. À quoi rime de projeter A Movie de Bruce Conner avec les Pins de Rome en sourdine ou le clip de D.A. Pennebaker avec Bob Dylan tout jeune et Allen Ginsberg en bord cadre sur grand écran, mais sans la puissance sonore ? Un peu frustré par cet open space trop propre je repense au concert en duo de Gysin avec Steve Lacy un soir à Montparnasse et je rentre à la maison écouter les deux sublimes disques que Hal Willner produisit avec William Burroughs accompagné par Sonic Youth, Frank Denning, John Cale, Buryl Red, Donald Fagen, Lenny Pickett pour Dead City Radio, et mon préféré, Spare Ass Annie, avec Michael Franti et Rono Tse of The Disposable Heroes of Hiphoprisy. Le lendemain j'enchaînai avec The Lion For Real où les compagnons de Ginsberg sont Mark Bingham, Michael Blair, Ralph Carney, Bill Frisell, Beaver Harris, Arto Lindsay, Prairie Prince, Marc Ribot, G.E. Smith, Steve Swallow, Rob Wasserman, Gary Windo, Garo Yellin, Pickett et d'autres. Qui dit mieux ?

lundi 18 juillet 2016

Paul Klee, l'ironie à l'œuvre


Tous les amis avaient insisté pour que nous allions visiter l'exposition Paul Klee au centre Pompidou. Tous répétaient que la variété des œuvres était époustouflante, et ils avaient raison. Nous avions beau penser connaître son œuvre, nous n'imaginions pas qu'elle fut aussi riche et variée. Nous sommes revenus comme eux avec les yeux comme deux ronds de flan.
Klee est d'abord étonnant parce qu'il évolue avec le temps. Il n'est jamais figé, parce qu'il précise son art à chaque étape de sa vie. De ses débuts satiriques à ses dernières années critiques où il est très malade et où le nazisme l'obsède, il affine sa peinture, la rendant toujours plus personnelle. Il prend chaque fois de la distance. Sa seconde qualité est l'écoute de son temps. Il n'a pas besoin de se protéger dans quelque tour d'ivoire, car il sait ce qu'il veut, mais il écoute. Il écoute les cubistes, les dadaïstes, les constructivistes, les surréalistes, Picasso, mais il s'imprègne aussi de l'Égypte ancienne, des peintures rupestres et des dessins d'enfants, sans qu'aucune période de son travail soit clairement identifiable. La musique, qu'il aime passionnément, n'est pas seulement celle qu'il écoute, sa curiosité s'exerçant de mille manières.


Il faut au moins deux temps pour découvrir un tableau de Klee, d'abord de loin, puis en se rapprochant. Les détails racontent une autre histoire. Ce sont des tableaux-pièges. Cette dialectique se retrouve partout dans son œuvre, loin/près, abstraction/figuration, maîtrise/abandon, tendresse/ironie, etc. Comme chez tous les transgressifs son humour est sévère. Il découpe ses toiles pour en faire plusieurs. Se moque des machines et des marionnettes qui les anime. Il les aime tout autant. C'est un romantique désillusionné qui se joue de société. La scénographie de l'exposition rappelle ce labyrinthe où il nous enferme pour nous apprendre à en sortir.

→ Exposition Paul Klee, l'ironie à l'œuvre au centre Pompidou jusqu'au 1er août 2016 (attention c'est bientôt fini !)

P.S.:


Promenade dans l'expo par Peter Gabor !

vendredi 8 juillet 2016

Nicolas Darrot et Eugen Gabritschevsky à La Maison Rouge


L'art et la science m'ont toujours semblé connectés. Les mathématiques recèlent une poésie insoupçonnable pour ceux qui ne parlent pas leurs langues et l'art fut toujours tributaire des inventions technologiques de son temps. Nombreux créateurs pensent éviter d'enjamber le ruisseau qui les sépare, d'autres échappent à ce à quoi on les destinait en allant piocher leur inspiration sur l'autre rive. En grossissant, le fleuve s'avère souvent porter le nom du Styx tant la souffrance est trop forte pour les plus imaginatifs. Rejetant le monde que la société veut leur imposer ils en inventent de nouveaux où certains d'entre eux se perdent pour parfois mieux se reconstruire.
En présentant deux artistes radicalement différents comme Eugen Gabritschevsky (1893-1979, à droite), abusivement associé à l'art brut, et le jeune Nicolas Darrot né en 1972 (à gauche) dont les œuvres puisent dans les ressources mécaniques de la robotique, La Maison Rouge réussit à interroger le mystère de la création, dans ce qu'il a de plus sacré et de plus trivial. Gabritschevsky, devenu schizophrénique, peint dans la solitude et le silence pour échapper à ses crises d'angoisse, Darrot raille les rites sectaires de la religion qu'il met en scène avec humour. L'un et l'autre puisent dans la science pour servir leur art.


Il est probable que les recherches du jeune biologiste Eugen Gabritschevsky sur les mutations d'insectes, qui lui permirent de jeter les bases des premières lois de l'hérédité, ont influencé sa peinture une fois qu'il a sombré dans la paranoïa schizophrénique, mais personne ne put sûrement identifier l'origine de son basculement soudain.
Insectes mutants, il y en a aussi à foison chez Darrot avec sa série Dronecast, armée d’insectes équipés pour des opérations d’assaut, rappelant furieusement les instruments des jumeaux gynécologues du film Dead Ringers (Faux-semblants) de David Cronenberg ou avec celle de ses Curiosae, scènes de domination bondage où une mante religieuse se fait sadiser par de gros coléoptères.
Les tourments douloureux se font sentir chez Gabritschevsky, ici comme dans toute son œuvre sombre hantée par les formes en transformation, tandis que Darrot développe une vision critique des forces qui veulent nous guider à notre perte, corps d'armée ou églises formatrices. Celui-ci utilise la transformation pour mettre en scène de petites fictions animées où ses automates sont agis par les fils du marionnettiste. Ailleurs Misty Lamb (ci-dessous) utilise la vapeur d'eau qui se nébulise grâce à des ultrasons pour jouer de la transsubstantiation chère au christianisme.


Le gigantesque drap métallique qui évente l'agneau brumeux rappelle le culte du veau d'or. S'il avait connu les installations animées de Darrot, Gabritschevsky aurait-il fini par rire de ses angoisses ? L'art offre de conjurer le sort. En sondant les profondeurs de la pensée, parmi leurs rêves et leurs cauchemars, les artistes créent de nouveaux paysages qui distordent les dimensions du réel. Face aux visages de Gabritschevsky, Darrot finirait-il par rire jaune ?
Ariel (ci-dessous), sorte de yéti en ghillie suit, est le génie qui guide les esprits dans La tempête de Shakespeare, ici deux fantômes en toile de parachute actionnés comme les autres pantins de Darrot par des vérins pneumatiques programmés informatiquement. La musique de Quentin Sirjacq accompagne élégamment les mouvements aériens des ectoplasmes et les génuflexions du shaman qui se tortille en faisant mine de se prosterner. Les œuvres de Nicolas Darrot sont fondamentalement politiques, cruelles et incisives, drôles et provocantes.


Pour ses séries Injonctions et Fuzzy Logic (Adam, Parrot, La Tequilera, No more hot dogs, Shaman), Darrot synchronise ses pantins avec des voix humaines transformées en personnages de dessin animé. Ces petits théâtres de marionnettes font dialoguer une souris mâle avec une paire de lèvres, un cervidé avec un sac d'avion, et un corbeau fait faire des pompes à des bouts de métal, apprentissage oblige. Si ce sont tous des androïdes ils n'ont pourtant jamais figure humaine. Le paganisme permet de mettre tout le monde dans le même sac. La science est si souvent au service des maîtres du monde. De quoi péter les plombs ! Darrot et Gabritschevsky sont des savants fous, la folie et l'art offrant de fantastiques échappatoires.


Mais pas question d'art brut pour Eugen Gabritschevsky qui vient d'une famille de Russes blancs fortunés, sa culture immense expliquant l'étonnante variété de ses tableaux. Il s'inspire de sa première vie de biologiste comme de ses souvenirs picturaux pour peindre le monde et ses habitants livrés à des rituels spectaculaires, ordonnés et chaotiques, paysages incroyables où gronde l'orage sous son crâne comme sous son ciel. Ses visages rappellent les marionnettes de Tim Burton ou les masques des Residents, un monde d'enfance broyé par la responsabilité des grandes personnes. Comme si ses expériences aux côtés de Pasteur à Paris, de Koch à Berlin ou à l'Université de Columbia l'avaient rendu fou. Il restera interné pendant cinquante ans, de 1929 à sa mort.


Quant à Nicolas Darrot, il semble sain d'esprit. L'artiste est un héritier direct de Jean Tinguely et Nicolas Schöffer, un metteur en scène brechtien biberonné à Claude Lévi-Strauss et Grandville, se servant des techniques de son temps pour déconstruire les arnaques mystiques qui ne cessent de se perpétuer. Il appelle sa rétrospective Règne analogue en hommage à René Daumal, ascension inachevée tant il lui reste de scènes à parcourir. Faune, une de ses dernières œuvres, cette fois plus conceptuelle que dramatique, scrute le ciel au travers d'une "valve à lumière" dans le coin d'une chambre noire. Les constellations sont passées au crible de son obturateur. Attention que le ciel ne lui tombe pas sur la tête ! Car en se moquant avec brio des apprentis-sorciers qui régissent la cité et exploitent la crédulité des peuples le risque est grand de céder aux chimères de la gloire inondant les artistes. Adulés par les foules, les nouveaux dieux se nomment technologie, science de la communication, entertainment, les sept boules de cristal touchant les plus inventifs quand leurs créatures leur échappent. Or Darrot comme Gabritschevsky sont de fabuleux Frankenstein qui nous entraînent avec eux...

Eugen Gabritschevsky (1893-1979) et Règne analogue de Nicolas Darrot, à La Maison Rouge, jusqu'au 18 septembre 2016
Catalogues respectivement chez Snoeck 30€, et chez Fage/La Maison Rouge 24€

jeudi 30 juin 2016

Plus que 5 jours de Carambolages


Il ne reste plus que cinq jours avant la fermeture de Carambolages, l'exposition du Grand Palais imaginée par Jean-Hubert Martin dont j'ai conçu l'intégralité du parcours sonore. La polémique y est allée bon train. Certains l'ont détesté, arguant qu'il n'y avait pas de cartels, ce qui est faux car des écrans indiquent le titre et l'auteur de chaque œuvre, mais il est vrai qu'on les découvre chaque fois après s'être fait sa propre idée, ou bien ils trouvent que l'enchaînement des œuvres ne rime à rien. D'autres ont adoré se laisser porter par leur sensibilité au fil du jeu des associations, chaque œuvre suggérant la suivante selon un enchaînement propre au conservateur. Conservateur n'est probablement pas le meilleur terme pour qualifier l'homme qui en 1989 avait chamboulé nombreux visiteurs du Centre Pompidou avec Les Magiciens de la Terre.


Histoire de mettre en appétit celles et ceux qui n'y sont pas encore allés j'ai choisi quelques clichés attrapés ici et là au long des 26 cimaises. Les autres reconnaîtront l'échiquier Good versus Evil de Maurizio Cattelan où un seul personnage est représenté de part et d'autre (Sigmund Freud à deux âges de sa vie!), un trompe-l'œil de Louis Léopold Boilly représentant le dos d'un tableau, Le chat d'Alberto Giacometti précédant un sarcophage de musaraigne, antiquité égyptienne de vingt-cinq siècles plus tôt... Jean-Hubert Martin a choisi de montrer des pièces rarement exposées. Pour des raisons de budget, nombreuses viennent de musées d'Île-de-France. Le somptueux catalogue en accordéon de 19 mètres de long expose évidemment les raisons de ses choix, qu'ils soient esthétiques ou sémantiques. Sinon pourquoi présenter Painting as a Pastime où Gloria Friedmann reproduit trois paysages peints par Winston Churchill, Dwight Eisenhower et Adolf Hitler, accompagnés d'une sculpture constituée de deux jambes vêtues d'un pantalon de la Wehrmacht en forme de croix gammée ?


Si elle permet à chacun et chacune de s'approprier les œuvres quelle que soit sa culture en laissant agir son imagination, l'exposition Carambolages est éminemment brechtienne. Elle interroge sans arrêt l'espace et le temps. Les sauts spatiaux-temporels sont légion. Qu'est-ce qui a changé au travers des siècles ? En composant le parcours musical j'ai cherché à jouer des mêmes effets de distanciation, ou plus exactement de distance, me rapprochant ou m'éloignant du sujet comme les visiteurs le font pour admirer de près ou de loin un tableau. Ce mouvement est toujours révélateur. Carambolages offre de changer d'angle. Comme ces trous dans la toile, de l'autoportrait de Nicola Van Houbraken vers 1720 au Concept spatial, attentes de Lucio Fontana en 1958. De même tout mon travail sonore est axé sur tension-détente, consonances et dissonances, déplacement d'un élément sur la Toile, etc.


Si vous souhaitez vous immerger totalement dans ce long métrage où l'imagination est reine, pensez à télécharger l'application avant d'y aller et emportez un casque audio avec votre smartphone...

Articles précédents sur Carambolages : 1. Le regard / 2. Synchronisme et mp3 / 3. Suivez le guide / 4. Le parcours sonore / 5. Trois angles / 6. L'origine / 6. N'oubliez pas vos écouteurs

vendredi 24 juin 2016

Houellebecq au Palais de Tokyo


L'imposante exposition Rester vivant conçue par Michel Houellebecq au Palais de Tokyo rend remarquablement sa perception acérée et cynique de la banalité. Au delà des photographies et des films qui y sont montrés la scénographie parfaitement adaptée à l'œuvre de l'écrivain tient lieu d'installation, immersion complète dans les images et les sons diffusés de pièce en pièce, gigantesque appartement labyrinthique où ses obsessions se renvoient les unes aux autres et s'imbriquent. J'ai évidemment un petit faible pour le fumoir où un juke-box poétique diffuse les poèmes que nous avons enregistrés ensemble, Le sens du combat édité par Radio France et surtout Établissement d'un ciel d'alternance que j'avais produit chez GRRR et que l'on retrouvera en vente à la librairie du musée.



Comme on peut y recracher sa fumée on imagine que très vite les visiteurs auront l'impression d'avoir la tête dans le cendrier. Politiquement incorrect, comme les chromos ringardes de bimbos probablement troussées par le photographe, mais aucune provocation puisque ses invectives lui furent chaque fois dictées par les questions imbéciles de quelques journalistes. Ainsi Houellebecq peut exposer son cœur de midinet que l'on retrouve dans ses paysages de nature ou la salle consacrée à Clément, son chien aujourd'hui disparu et qui partagea longtemps sa fausse solitude. Pour comprendre cet univers où nous errons comme si nous visitions un appartement meublé en vue de le louer, il faut se rappeler que Houellebecq est un écrivain comique, entendre que sa poésie kafkaïenne est avant tout emprunte d'humour.


Non, Michel t'es pas tout seul... L'accompagnent Raphaël Sohier, Renaud Marchand, Maurice Renoma, et Robert Combas à qui une grande salle est consacrée, tableaux mais aussi son espace de travail recréé où des musiciens en direct succèdent à l'immense discothèque du peintre... La beauté des choses préoccupent le poète comme la musique pop le fascine. Le son immersif ou in situ, très présent dans l'exposition, ouvre également une porte à ce médium très souvent absent des musées. Je ne peux que m'en réjouir, d'autant qu'à l'heure actuelle j'occupe pas mal le terrain : parcours musical de Carambolages au Grand Palais, environnement sonore des Monuments aux morts au Panthéon, design sonore des stations interactives de Darwin, l'original à la Cité des Sciences, et donc juke-box ici-même puisque Michel Houellebecq m'a demandé de découper une trentaine de poèmes enregistrés ensemble et qui figurent aux côtés de Jean-Louis Aubert et Iggy Pop.


L'évocation du tourisme de masse piétinée par la horde des visiteurs respire son humour camouflant soigneusement ses angoisses Dix-huit salles, dix-huit stations d'une passion qui reste la même depuis ses débuts. Non, tu n'as pas changé ! Mais la mort rôde pourtant en filigranes, tant il est besoin d'affirmer son existence. Aucun portrait de l'artiste certes, son œuvre affirmant la rémanence du corps tant qu'il est encore temps.


Parallèlement à Rester vivant, les autres jeunes artistes exposés m'apparaissent d'une vacuité déprimante, sauf le travail de Mika Rottenberg dont les installations où évoluent des personnages vivants prolongent ses films drôles et corrosifs. L'artiste argentine creuse le monde du travail et de l'aliénation en poussant sa logique dans une mise en scène qui ne pourra jamais être aussi cruelle que la réalité. À partir de situations dramatiques entrevues sur la planète, Rottenberg construit d'incroyables ateliers où l'exploitation de l'homme par l'homme et sa soumission aux machines frise l'absurde, celle d'un monde dont nous sommes les complices.

mardi 22 mars 2016

Iconoclash, toujours !


Il est intéressant de revoir treize ans plus tard le petit film que Françoise Romand avait réalisé sur l'exposition Iconoclash organisée au ZKM en 2002 par Bruno Latour et Peter Weibel. Les interrogations sur l'importance des images au travers des siècles n'ont pas changé. La réalité est d'autant plus difficile à cerner que les nouvelles technologies rendent les manipulations de plus en plus invisibles. La critique des images s'exerce au milieu d'un capharnaüm qui brouille les cartes en s'accompagnant d'un storytelling toujours aussi persistant. La simplification tend à faire croire à une complexité camouflant la simplicité des intérêts du pouvoir sur la crédulité des masses. La spirale où nous entraîne notre désir d'apprendre trouve dans l'art une résolution certes plus satisfaisante qu'en politique, mais aussi troublante que dans les sciences. Le point de vue passionnant de Latour se réfère à des siècles de christianisme où les hommes se sont entredéchirés sur ces questions d'images et sur leur destruction. L'effacement est intimement lié au dessin comme la déchirure au dessein.


Iconoclash renvoyait dos à dos les iconophiles et les iconoclastes, sans que les uns se distinguent radicalement des autres, les deux mouvements procédant généralement de la même intention. Si l'inconscient ignore les contraires, la question de l'image ou pas renvoie non à son affirmation ou à sa négation, mais à son sujet, l'image, toujours aussi puissante depuis que les êtres humains s'en sont emparés. La religion, la politique, l'art et les sciences exploitent la crise de la représentation pour fédérer les communautés dans le progrès et la régression. Les artistes exposés, de Rembrandt à Boltanski, sont forcément dans le blasphème ; c'est le rôle de l'art de bousculer les idoles, quitte à les remplacer périodiquement. Les meneurs d'opinion cherchent au contraire à entériner des concepts, à installer des certitudes. Si la fonction des uns est d'interroger ce que l'on voit, celle des autres est d'apporter les réponses avant que l'on ait le temps d'y réfléchir. L'art est bien le dernier rempart contre la barbarie.

dimanche 13 mars 2016

Carambolages : 8. Visite immersive

Si vous avez l'excellente idée d'aller visiter l'expo controversée CARAMBOLAGES au Grand Palais, pensez à télécharger l'appli gratuite avant d'y aller (c'est plus pratique qu'en arrivant dans l'entrée !), lancez le parcours sonore pour charger les 27 séquences que j'ai composées et qui accompagnent les œuvres.
Et n'oubliez pas vos écouteurs !
Visite immersive garantie.


L'appli iOS et Android est également synchronisable avec le catalogue (c'est un accordéon de 19 mètres de long, augmenté de deux fascicules, dans un boîtier aimanté).

Musique composée avec la participation d'Antonin-Tri Hoang et Vincent Segal.

Articles précédents sur Carambolages : 1. Le regard / 2. Synchronisme et mp3 /
3. Suivez le guide / 4. Le parcours sonore / 5. Trois angles / 6. L'origine /
7. N'oubliez pas vos écouteurs

vendredi 11 mars 2016

Ceramix à la Maison Rouge et à Sèvres


On est rarement déçu par les expositions de la Maison Rouge si l'on est en quête de découvertes. Cette fois la Fondation s'associe à la Cité de la Céramique de Sèvres et au Bonnefanten Museum de Maastricht pour monter Ceramix, une gigantesque exposition à la gloire d'un médium trop souvent relégué au rang de bibelot ou de vaisselle. À cheval entre art et artisanat, cela explique évidemment le nombre de femmes artistes qui s'en sont emparées. L'exposition s'étend sur les deux lieux, à la Bastille et à Sèvres où sa présence fera découvrir à beaucoup l'incroyable trésor que recèle la Cité de la Céramique. Si nous avons pu y admirer quantité d'objets fabuleux à travers les âges et les continents, Ceramix se concentre sur l'art moderne et contemporain en commençant par Gauguin et Rodin, glissant vers Picasso, Miró, Dufy et Derain, s'étendant à Fontana et au groupe Cobra, aux Japonais de Sodeïsha, au Funk Art, etc., jusqu'à nombreux artistes toujours en activité.


On admirera ainsi des sculptures de Thomas Schütte, Elsa Sahal, Johan Creten, Klara Kristalova, Ai Weiwei, Ni Haifeng, Bita Fayyazi qui se sont entichés de la terre cuite, du grès, du biscuit, de la faïence, de la porcelaine, de la céramique, éventuellement vernissant ou émaillant, pour des œuvres souvent impertinentes en regard de la tradition et des usages. Les avant-gardes se sont engouffrées dans ce matériau aux possibilités inattendues, explosant de couleurs, brutes ou sophistiquées, miniatures ou imposantes. (en photo : Antoni Tàpies et Louise Bourgeois)


Figuratives, abstraites, informelles, mais aussi politiques, érotiques, monstrueuses, les œuvres sont surprenantes. En en exposant 250 de 100 artistes issus de 25 nationalités, Ceramix (9 mars à début juin) révèle un pan méconnu de l'art moderne et contemporain où l'invention est d'autant plus libre qu'elle est restée longtemps et abusivement reléguée à un art mineur.

mercredi 9 mars 2016

Le bestiaire tropical de Xavier Roux


Entrer dans les serres tropicales du Jardin des Plantes nous propulse illico sur un autre continent. Portés par une douce chaleur nous admirons les arbres, fougères, palmiers qui y poussent régulièrement, mais aujourd'hui nous sommes venus voir Mille et une orchidées. En réalité c'était le dernier jour et nous voulions absolument entendre la musique que Xavier Roux avait composée pour cette exposition magnifique hébergée comme chaque année dans ce lieu magique. Les fleurs embaument et se pâment tandis que, après avoir déambulé enveloppés par les six haut-parleurs soigneusement dissimulés dans la verdure, nous grimpons tout en haut de la grotte pour jouir du meilleur point d'écoute. Je me souviens qu'il y a quarante ans Bernard Vitet avait réussi à avoir les clefs pour y jouer de la trompette le matin avant que la serre s'ouvre au public. Le verre envahi par les plantes produit une acoustique étonnante où les instruments forment un bestiaire incroyable, ou plus exactement parfaitement crédible bien qu'ils ne cherchent jamais la fidélité, mais créent une évocation poétique sensationnelle.


Pour composer Belles exotiques Xavier Roux a utilisé le synchronisme accidentel de trois systèmes stéréophoniques décentrés. Les trois boucles de différentes durées se décalent au fur et à mesure de la journée, renouvelant sans cesse la partition. Les glissés de sa lap steel guitar se mêlent aux sons électroniques pour une symphonie animale dont le silence est l'élément fondamental. Les effets de surprise rivalisent avec ceux de perspective. C'est évidemment très différent de l'album Court-circuit que nous avions enregistré ensemble il y a quatre ans, ou des autres exploits de celui qui se fait souvent appeler Ravi Shardja !

vendredi 4 mars 2016

Carambolages : 7. N'oubliez pas vos écouteurs


Le parcours musical de l’exposition Carambolages s’appuie sur la mise en espace des œuvres, chaque cimaise bénéficiant d’une ambiance sonore qui lui est propre. 27 ont ainsi été dénombrées avec Jean-Hubert Martin, incluant « le mur des réinterprétations » entre les deux étages.
Chacune de ces ambiances met en situation la série d’œuvres de la cimaise, offrant à chaque visiteur muni de son smartphone et d’un casque audio de vivre une expérience immersive axée sur la sensibilité. Les choix musicaux et sonores sont complémentaires plutôt qu’illustratifs, laissant à l’imagination de chaque visiteur la liberté de vagabonder.
La continuité sonore joue de l’alternance dramatique tension/détente en encourageant les surprises. Certaines évocations peuvent paraître évidentes, d’autres, plus énigmatiques, sollicitent l’imagination de chaque visiteur. L’effet Marabout, Bout de ficelle… se niche dans des détails renvoyant les séquences les unes aux autres.
Ces ambiances sonores peuvent être purement musicales (j'en ai enregistré quelques unes en compagnie du violoncelliste Vincent Segal et du saxophoniste-clarinettiste Antonin-Tri Hoang), bruitistes (reconstitutions en studio), paysagères ou documentaires (field recording avec traitement électroacoustique).
Techniquement elles sont constituées de boucles stéréophoniques d’environ 1 minute 30 chacune.
Le résultat final est une suite musicale tels les tableaux d’une exposition dont la seule logique est celle de l’imaginaire.


Dans le cadre de ce discours de la méthode que j'ai toujours pratiqué, j'aurais aimé justifier mes choix artistiques, mais cela risquerait de désamorcer les effets de surprise et d'interprétation de chaque visiteur. De même que les titres des œuvres défilent sur des écrans après que l'on ait pu les admirer, donc sans influencer son approche, je reviendrai probablement sur la mienne lorsque l'exposition sera terminée, dan,s quatre mois !
L’application gratuite pour smartphone (iOS et Android), téléchargeable sur le site du Grand Palais et à l'entrée de l'exposition, offre de naviguer par clavier, liste ou plan de l’exposition. La suite des 27 étapes du parcours musical peut ensuite être réécoutée à la lecture du catalogue en suivant les références indiquées sous chaque séquence musicale de l'application. Si vous ne possédez pas de smartphone vous pouvez tout de même en écouter l'enchaînement sur le site de la RMN ou sur drame.org. Mais pour en profiter au Grand Palais pour lequel elle a été conçue, n'oubliez surtout pas vos écouteurs !

Articles précédents sur Carambolages : 1. Le regard / 2. Synchronisme et mp3 / 3. Suivez le guide / 4. Le parcours sonore / 5. Trois angles / 6. L'origine

mercredi 2 mars 2016

Carambolages : 6. L'origine


Dans la plupart des expositions qu'il conçoit, la démarche de Jean-Hubert Martin est foncièrement politique. En mettant en avant le plaisir plutôt que la leçon dogmatique, il permet généreusement aux visiteurs de s'approprier les œuvres, sans distinction de classe, de connaissances culturelles ou d'âge. Ce mouvement s'applique d'abord aux œuvres, puisqu'elles sont issues de tous les coins du monde, de tous les temps, mêlant inconnus et célébrités, autodidactes et érudits... Il a choisi de nous faire découvrir des objets rares, surprenants, qui d'abord nous interrogent. Car Carambolages pose plus de questions qu'elle n'apporte de réponses. Je me suis longtemps demandé pourquoi les enfants perdaient leur inventivité initiale : c'est simplement lorsqu'à l'entrée au cours préparatoire on leur donne les réponses avant qu'ils aient le temps de poser les questions ! L'exposition du Grand Palais est un retour en enfance avec les attributs de la sagesse.


Conséquence formidable de la fin des années 60 et du début des années 70, Carambolages ramène l'imagination au pouvoir, initiative salutaire en ces temps sombres où la liberté a perdu ses lettres de noblesse. Les jeunes y sentiront le souffle de la révolte qui gronde, celle de l'impossible qu'on oppose au réel et qui pourtant l'incarne mieux que la léthargie de l'orthodoxie. Godard disait que la culture est la règle et que l'art est l'exception. Tout ce qui est montré au Grand Palais et la manière de le présenter est exceptionnel. L'intimité retrouvée face aux œuvres offre de voir l'invisible. Contrairement aux sciences dites exactes, la poésie est éternelle, du moins tant qu'il y aura des hommes et des femmes. L'art est aussi le dernier rempart contre la barbarie.


Journal de bord, discours de la méthode, c'est le sixième billet que j'écris sur l'exposition, mais je n'ai pour ainsi dire évoqué aucune œuvre. En vue de l'illustrer j'ai photographié Annette Messager, Joseph Heinz le Jeune, Damiano Cappelli (regardez l'ombre ! Dans cette expo il faut chercher les détails...), un reliquaire du XVIIe, et puis Bertrand Lavier, Hergé, Joachim-Raphaël Boronali, dit «l’Âne Lolo», Clovis Trouille, Pierre-Alexandre Aveline, Matthieu Dubus, ou les quatre écrans de Jean-Jacques Lebel... Dire que je préfère telle ou telle œuvre serait absurde. C'est l'ensemble qui fait sens, chacune renforçant l'autre par des effets de montage dignes du cinématographe. Passé les successions, se dessinent des rimes, associations d'idées et de formes que le roman graphique de Jean-Hubert Martin fait naître en chacun de nous, selon nos propres références, renvoyant l'émotion à notre vécu pour la projeter dans le futur. Le patrimoine de l'humanité est un vivier inépuisable que nous réinventons sans cesse, par notre regard. Le néon de Maurizio Nannucci est explicite : Listen to Your Eyes. Pour croire ce que l'on voit, il faut d'abord apprendre à voir, l'interpréter. Si tout se passe comme espéré, il y aura autant de versions que de visiteurs...


Le Do It Yourself du grand escalier s'intitule Le mur des réinterprétations. Chacun peut réorganiser l'exposition en agençant à sa guise les 180 magnets au lieu de suivre la continuité imaginée par Jean-Hubert Martin. C'est une pirouette, cacahuète. Une exposition est comme une œuvre : terminée elle appartient au public. À vous de vous en saisir ! Carambolages est une partie de plaisir, aussi drôle que profonde, aussi grave que légère, aussi provocante qu'apaisante, aussi surprenante que passionnante... C'est un nouveau théâtre du monde, bouillonnant évènement annonciateur d'un autre temps !

Articles précédents sur Carambolages : 1. Le regard / 2. Synchronisme et mp3 / 3. Suivez le guide / 4. Le parcours sonore / 5. Trois angles

lundi 29 février 2016

Carambolages 5 : Trois angles


« Laisse ce panneau fermé, sinon tu seras fâché contre moi.»
« Ce ne sera pas de ma faute car je t’avais prévenu.»
« Et plus nous voudrons te mettre en garde, plus tu auras envie de sauter par la fenêtre.»
C'est ce qui est écrit sur le diptyque flamand. Lorsque Jean-Hubert Martin m'a montré ce qui allait devenir l'affiche de son exposition au Grand Palais organisée par la Réunion des Musées Nationaux (2 mars au 4 juillet), je n'ai pu m'empêcher d'interpréter ce pied de nez à nombreux "professionnels de la profession". Il s'est toujours battu pour que les artistes reprennent possession des musées tombés majoritairement aux mains des historiens de l'art, mettant en avant le plaisir de la découverte plutôt que la pédagogie cadrée par une chronologie factice et qui fait abstraction de la diversité du monde avec ses cinq continents et ses mystères ; il met ainsi sur un pied d'égalité des artistes inconnus avec des célébrités, et refusant ici les cartels traditionnels (ils sont présentés sur de petits écrans, mais toujours après qu'on ait admiré les œuvres, et plus grands que d'habitude !), les commentaires et les audioguides, il offre à chaque visiteur la liberté de réagir selon sa propre sensibilité.
27 ans après que Jean-Hubert Martin ait imaginé Magiciens de la terre, j'ai composé 27 séquences sonores pour accompagner Carambolages... 27, c'est 3x3x3, soit 3³... Le diptyque ouvert dans la vitrine du Grand Palais n'est pas un multiple comme l'affiche reproduite sur les murs de la ville.


Il est seul. Pas vraiment. Cette grimace succède à Ce qu’elle voit en songe de Jean-Jacques Lequeu et précède La jupe relevée de François Boucher. La bille du XVIe siècle vient en frapper deux autres du XVIIIe. Se laisser porter d'œuvre en œuvre, c'est du billard ! Une longue suite de carambolages. Les synapses enchaînent les bandes par des effets de forme ou de sens. L'éclatement est garanti. Si l'on coiffe un casque audio pour suivre le parcours musical sur son smartphone l'immersion est totale (application gratuite iOS et Android). On oublie tout le reste. Il n'y a plus que soi avançant lentement sur un chemin d'une rare poésie. C'est bien la première fois que j'accepte un casque dans une exposition ! J'ai sauté sur la proposition, parfaitement adaptée à cette intimité retrouvée face aux œuvres. Le scénographe a même intégré des bancs aux cimaises pour que l'on puisse s'asseoir et profiter du spectacle.


Rentré à la maison, je me suis allongé sur le divan avec le catalogue. J'ai d'abord lu tous les essais qui accompagnent l'accordéon de 19 mètres à raison d'une œuvre par page, sans pouvoir ensuite résister à compulser les commentaires de celles qui m'avaient le plus intrigué. La couverture aimantée cache ainsi trois fascicules. Alors j'ai recommencé la visite en suivant les références du catalogue inscrites sur le smartphone sous chaque séquence musicale. C'est une proposition. Dans les galeries du Grand Palais on a toujours le choix de se boucher les oreilles, de ne rien vouloir entendre que le bruit du musée, les commentaires des autres visiteurs... C'est dans le même esprit que le Mur des réinterprétations, ensemble de magnets situé dans l'escalier qui grimpe au premier étage vers Les avatars de Vénus et qui permet à chacun de réorganiser l'ordre des œuvres, des fois que l'on ne soit pas d'accord avec celui de Jean-Hubert Martin ! Il faut aimer jouer. Comme les musiciens.

Articles précédents : 1. Le regard / 2. Synchronisme et mp3 / 3. Suivez le guide / 4. Le parcours sonore
Illustration : anonyme flamand, Diptyque satirique, 1520-1530, huile sur bois ; 58,8 x 44,2 x 6 cm, Université de Liège - Collections artistiques (galerie Wittert), © Collections artistiques de l’Université de Liège

mardi 23 février 2016

Carambolages au Grand Palais : 4. Le parcours sonore


C'est seulement quand j'ai tout fini que je découvre véritablement ce que j'ai composé. À moins que je comprenne que j'ai terminé lorsque tout se met en place et se répond sans que j'ai l'impression d'avoir contrôlé toutes les occurrences ? La partition de l'exposition Carambolages au Grand Palais révèle d'autant mieux son étonnant équilibre qu'elle est constituée de 27 saynètes de durées à peu près identiques. Les miniatures de 1 minute 30 secondes ne seront néanmoins pas égales puisqu'elles sont diffusées en boucle et que donc chaque visiteur décide du temps qu'il passe devant chaque cimaise où sont accrochées plusieurs œuvres.
C'est d'ailleurs là qu'a résidé la difficulté : il eut été plus simple et plus juste d'imaginer une pièce sonore pour chaque œuvre ; composer une séquence qui colle à une demi-douzaine est compliqué pour éviter le pléonasme illustratif et trouver la complémentarité sonore recherchée face aux images. Jean-Hubert Martin a choisi 185 œuvres en tout pour son chapelet Marabout, bout de ficelle... Il a donc fallu extraire de chaque ensemble une sorte de résultante des forces, un paysage sonore qui les encadre comme un écrin de velours, tout doux ou très rêche, selon ce que le commissaire de l'exposition a voulu exprimer.
En réécoutant les séquences enchaînées les unes derrière les autres je découvre les charnières qui les assemblent. L'humain d'abord. L'ordre qui sort du chaos et y replonge (la boucle !). S'accorder. Le musée est une tautologie, on la boucle. La foule du carnaval glisse vers l'animalité. Les bestioles se répondent. On les parque. Le concerto pour une porte et un soupir est un chœur qui commence à battre. La comédie est-elle une répétition du drame qui la précède ? Le minéral est aussi sensuel que l'animal. Ce n'est qu'une question de distance, une question du temps passé, un goutte à goutte vers la concrétion. Ajouter du contraste. Faire jouer l'orchestre, tout l'orchestre avant que les éléments se déchaînent. Inévitable. Régression du mur des réinterprétations. Bascule. Nouveau niveau. Le jeu de construction devient un jeu d'enfants terribles. Le trou. Vertige cosmogonique. J'enfonce le clou pour prévenir l'horreur. Vivace pour l'oublier. Une autre régression. Les mouches autour. Il n'y a pas deux voix identiques. La nature est prise en étau entre la loi et ses conséquences désastreuses. Nous la rêvons et y mettons les doigts, tous les doigts. Si cela ne suffit pas, un pied dans la porte. Ouverture.
Cela ne m'appartient plus. Chaque visiteur, le casque sur les oreilles, y entendra autre chose. L'accompagnement musical crée des effets de sens différents selon l'œuvre que l'on regarde à tel moment, imprévisible. Sans compter ceux qui appuient sur un numéro qui ne correspond pas ou qui oublient de changer de musique parce qu'ils s'y sentent bien. Je ne parle pas de ceux que l'utilisation d'un smartphone irrite, ils peuvent arpenter les galeries dans le faux silence des musées, peuplé, plutôt qu'entrer en immersion, se fondre dans les œuvres, je n'ai encore rien dit des œuvres, étonnantes, bouleversantes, drôles, provocantes, apaisantes, menaçantes... À suivre !

Illustration : Nicola Van Houbraken, Autoportrait, vers 1720, huile sur toile ; 136 x 99 cm, Florence, galerie des Offices, © Gabinetto Fotografico della Ex Soprinten

Déjà parus : 1. Le regard / 2. Synchronisme et mp3 / 3. Suivez le guide