Jean-Jacques Birgé

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

jeudi 16 août 2018

Tout ou Rien


Tout le mois d'août le compositeur, clarinettiste-saxophoniste, Antonin-Tri Hoang est en résidence à L'Office, Croix de Chavaux à Montreuil. Il en profite pour organiser des évènements impromptus comme un concert pour synthétiseurs auquel il m'a convié pour un duo improvisé le vendredi 24 à 18h. Il sera aux commandes d'un système modulaire qu'il a assemblé. Je viendrai avec un Lyra-8 russe, un Tenori-on japonais et l'unique exemplaire du JJB64 qu'Éric Vernhes avait inventé pour moi à l'occasion de mon anniversaire et qui fonctionne sur une machine dont les pièces et le montage viennent probablement de Chine. Notre échange aura-t-il pour autant des saveurs exotiques ? Il y aura une autre partie à ce concert-surprise décidé hier, mais nous n'en savons encore rien à l'heure actuelle...
On peut néanmoins annoncer que le lendemain à 20h Antonin-Tri Hoang sera en duo avec la pianiste Ève Risser qui exposera aussi ses dessins, à partir du 26 le quatuor de clarinettes Watt sera en résidence avec la compositrice Elsa Biston débouchant sur un concert le 28, le 31 à 18h FakeBooks (A-T. Hoang, Th. Cellier, S. Darrifourcq et leurs invités) jouera à l'occasion du dévernissage de l'installation de Marie-Christine Gayffier, parce qu'il n'y pas qu'à entendre, il y a aussi à voir ! Mais quantité d'autres évènements sont à prévoir d'ici là... Par exemple, vendredi 17 à 21h30, le concert de Richard Comte, A-T. Hoang, Linda Olah, Kenny Ruby, Jakob Warmenbol sera accompagné par un diaporama...


Dans le programme publié au début de l'été Hoang écrivait : "Depuis quelques temps, je m’aperçois qu’il se passe quelque chose a Paris au mois d’août. Ou
 plutôt il ne s'y passe rien. Donc il s'y passe tout : croiser des connus ou inconnus qui ne regardent
 pas l’heure, donner des rendez-vous pour dans 15 minutes, marcher au milieu des rues, faire de 
la musique sans but avec des musiciens rencontrés la veille. Une dérive qui s'interrompt toujours
 trop tôt, vers la fin août. Fin de la grande vacance. Donner à cette dérive un point de chute : l’Office,
 un bâtiment fascinant, fermé et ouvert, caché et à nu, l'esprit de Croix de Chavaux y résonne au 
grand jour. J’aimerais le transformer en aquarium à axolotl, et qu'y défilent tous ceux qui n'ont rien
 à faire, des artistes Bartleby. Parce que le mois d'août est le seul moment dans l'année ou des gens
 sont disponibles, à Paris. Malheureusement, comme on ne peut empêcher complétement des
 projets de naître sitôt qu'on ouvre un espace, quelques collaborations se dessinent, mais je veux 
garder les possibilités ouvertes, donner la priorité à la dernière minute avec réservation impossible."


La résidence Tout/Rien est enveloppée par une très belle et malicieuse installation, Rien/Tout, de Marie-Christine Gayffier. La plasticienne y joue sur les mots de tout ou rien qui, dégoulinant sur les murs, dessinent des phrases, se transposent en peinture, en photos, en vidéo... Un drapeau rouge flotte sur ces revendications picturales, ombre d'une époque ancienne qui se projette enfin sur l'avenir. Derrière un rideau, rouge aussi évidemment, une pièce secrète abrite des boîtes lumineuses où là encore on peut choisir entre tout ou rien, sachant bien entendu que l'un ne va pas sans l'autre, question de temps si à défaut d'espace. De même que la plasticienne a récupéré des graffiti ici et là, les visiteurs peuvent accrocher leurs réflexions derrière les vitres de cet étrange local situé à un endroit névralgique d'une ville toujours en mutation.

Tout/Rien à L'Office (ancien Office du Tourisme), 1 rue Kléber, Croix de Chavaux, Montreuil (ligne 9 - sortie 4), tous les jours de 15h à 20h (programme mis à jour régulièrement ici)

lundi 18 juin 2018

L'envol ou le rêve de voler


Comme beaucoup d'enfants j'ai rêvé que je volais, à tel point que longtemps je me suis demandé si je ne l'avais pas fait en crise somnambulique. Je me souviens en effet parfaitement de la technique employée. Comme beaucoup de choses que l'on maîtrise à force d'efforts et de concentration, j'arrivais à léviter et à m'envoler à la verticale comme si j'avais des fusées à réaction sur le dos. C'est une sensation troublante. Était-ce préjuger de mes forces comme de croire que je pourrais nager jusqu'aux îles des Glénans ? Il m'a fallu essayer plus d'une fois de reproduire cet envol pour me convaincre que j'avais rêvé. Mais la nuit suivante le doute se réinstallait ! De Freud à Jung les interprétations varient, bien qu'il s'agisse toujours d'évasion. Dès mon premier voyage en avion en 1963, les plus lourds que l'air m'ont fait réfléchir et il aura fallu un baptême en deltaplane avec départ à skis pour que je réalise le fantasme partagé par tant d'entre nous, et dont certains sont exposés à La Maison Rouge jusqu'au 28 octobre. Ainsi, devant le vélo-hélicoptère de Gustav Mesmer, j'ai demandé à Antoine de Galbert, qui fermera définitivement son lieu à cette date, de mimer lui-même son rêve d'envol...


Avec les trois autres commissaires, Barbara Safarova, Aline Vidal et Bruno Decharme, il a rassemblé plus de 150 œuvres du XXe siècle jusqu'à nos jours, art moderne et contemporain, brut et ethnographique, pour illustrer le thème de cette ultime exposition à La Maison Rouge, histoire peut-être de prendre son envol vers de nouvelles aventures. On croisera ainsi aussi bien une aile et un Nijinski de Rodin que des masques africains, Bird of Quevada de Peter Witkin et Der Friedens Habich de Friedrich Schröder Sonnensterne (photo ci-dessus), des extraits cinématographiques de La Dolce Vita de Fellini, du Voyage dans la lune de Méliès et de la danse serpentine de Loïe Fuller, des planches de Windsor McKay et Moebius, l'Opus incertum de Didier Faustino qui invite le visiteur à retrouver la position exacte du Saut dans le vide d'Yves Klein, un Spoutnik russe CCCP 2800 km à l'heure d'André Robillard et plusieurs Rebecca Horn, etc.


On peut admirer au plafond les chorégraphies de Heli Meklin, Angelin Preljocaj, Julie Nioche ou la compagnie Non Nova, allongés sur un matelas incliné, ou déambuler dans la scénographie de Zette Cazalas qui a évité autant que possible de cloisonner l'espace. Il y a des transparences, des miroirs et des trous dans les murs. Si le catalogue classe les œuvres selon les thématiques Utopies, Ascensions, Machines, Esprits, Chimères, Extases, Danses, Exploits, Science-Fiction, O.V.N.I., Topographies, Accidents, Élévations, Animisme, tout est habilement mélangé dans l'exposition...


Derrière les récents Hometown Sky Ladder de Cai Guo-Qiang, poudre à canon sur papier, et la capsule en bois Walden to Space - Chapter 11 / The Hut de Stéphane Thidet se cache Luna de Fabio Mauri où nos pieds s'enfoncent dans les billes de polystyrène comme si nous marchions sur la Lune...


Le son est présent, avec, par exemple aussi, un extrait d'Envol de Pierre Henry diffusé par deux casques en haut de quelques marches où est posé un coussin noir. J'ai évidemment pensé à notre spectacle Jeune fille qui tombe... tombe d'après Dino Buzzati qu'Un Drame Musical instantané enregistra pour le label in situ avec Daniel Laloux, ainsi qu'à la pochette du CD Sous les mers ! J'ai un petit faible pour celles et ceux qui se jettent dans le vide. Là encore je me souviens de mes sauts du haut d'un plongeoir de 11 mètres en Allemagne ou d'un peu moins haut dans le Lake Powell. Il m'a toujours fallu du temps pour me lancer. La chute, pourtant très courte, semble assez longue pour lire deux pages du Monde.


J'adore les mélanges de styles et d'origines dont La Maison Rouge s'était faite pratiquement une règle, à l'instar des exploits de Jean-Hubert Martin, où Henry Darger et Prophet Royal Robertson croisent la route de Jules-Étienne Marey et Philippe Ramette. Mon goût pour le cinéma me pousse également vers les installations qui ont sur moi un pouvoir dramatique immersif comme les délires extraterrestres de Chucho ou How To Make Yourself Better d'Ilya et Emilia Kabakov. Mais j'ai raté la vidéo instantané#partitura-sparizione de Fantazio qui, de plus, est exceptionnellement absente du catalogue publié par Flammarion dans lequel Jérôme Alexandre, Marie Darrieussecq, Bruno Decharme, Anaïd Demir, Bertrand Méheust, Philippe Morel, Antoine Perpère, Corinne Rondeau, Barbara Safarova, Olivier Schefer, Didier Semin, Béatrice Steiner, Aline Vidal étalent leurs plumes.


Il fallait bien une chute. Si le vol d'Icare est devenu une réalité banale avec les débuts de l'aviation, beaucoup continuent de s'y casser le nez. Comme nos jeunes filles qui tombent, comme les 56 Klein Helikopter de Roman Signer dont le crash me rappelle un de nos projets de l'année prochaine, La sorcière de Pierre Joseph s'est écrasée tout au fond de La Maison Rouge, l'encre noire se transmuant en sang. L'histoire se termine ainsi. Pour qu'une autre puisse commencer.

L'envol ou le rêve de voler, exposition, La Maison Rouge, jusqu'au 28 octobre 2018

vendredi 15 juin 2018

La Pop Music en images


Lorsque le graphiste et affichiste Michel Bouvet, commissaire de l'exposition Pop Music 1967-2017 à la Cité Internationale des Arts avec Blanche Alméras, était adolescent, en France nous appelions pop music ce que l'on nomme aujourd'hui le rock. Étymologiquement, pop signifie populaire, et pour un Américain, la pop music c'est plutôt les variétés. Les traductions sont souvent des trahisons, mais c'est ainsi. Ici nous étions pop.
Comme le jazz après la Première Guerre Mondiale, le rock'n roll allait envahir le monde après la seconde, et la pop s'installerait définitivement comme le courant populaire majeur du XXe siècle avec l'engouement pour les britanniques Beatles et Rolling Stones, puis outre-Atlantique avec le Summer of Love de 1967 sur la côte ouest des États Unis, le long du Pacifique. Peace and Love allaient devenir nos nouveaux mots d'ordre après ceux, plus mordants, du mois de mai à Paris. L'été ensoleillé était donc au Flower Power, et les graines que j'avais rapportées de San Francisco donnèrent naissance sur mon balcon à des plantes qui font rire. J'ai raconté ce voyage initiatique dans mon roman augmenté USA 1968 deux enfants. J'avais 15 ans et ma petite sœur 13, et pendant trois mois nous avons fait seuls le tour des États Unis, une aventure incroyable. J'avais ainsi assisté aux concerts du Grateful Dead, Kaleidoscope et It's A Beautiful Day au Fillmore West, et les affiches collectées sur place avaient longtemps orné les murs de ma chambre, éclairées la nuit à la lumière noire.


Mon cousin Michel (nos grand-pères étaient frères) a gardé ses cheveux longs alors que j'ai coupé les miens en 1981. Jusqu'à cette année-là je n'avais rencontré pratiquement personne à Paris qui portait comme moi le catogan touffu. Je suis passé par les mocassins indiens, les bottes de cow-boy, les sabots et les sandales, les pattes d'ef et les tuniques à fleurs, les colliers avec signe de la paix ou le A d'anarchie, des pantalons de clown et des sarouels, et parfumé au santal mystique (santal+citron). Mes experiences suivaient l'adage de Henri Michaux "Nous ne sommes pas un siècle à paradis, mais un siècle à savoir" et je n'ai jamais renié mes idées libertaires et collectivistes. Michel est passé de la musique au graphisme et moi du cinéma à la musique. Je me suis toujours intéressé au rôle de la musique face aux images tandis que mon cousin s'interrogeait sans cesse sur le pouvoir des images sur la musique. Destin croisé de deux outsiders dans une famille de littéraires qui se retrouvèrent aux Rencontres d'Arles de la Photographie, lui en charge de toute l'identité visuelle et moi comme directeur musical des Soirées ! Je suis allé à son exposition, produite par le Centre du graphisme d'Échirolles, vêtu de mille couleurs ; il était tout en blanc, tranchant avec le noir de rigueur des graphistes et des architectes. Autour de lui étaient accrochées 1300 pochettes de disques, quantité de photographies et d'affiches plus pop les unes que les autres.


Chacun, chacune ne peut s'empêcher de reconnaître sa discothèque, et découvrir les disques qui nous avaient échappé. J'admire celles du Dead de Gary Houston et au dernier étage j'écoute la version inédite de vingt minutes de Light My Fire par les Doors qu'Elliott Landy a accompagnée d'improvisations vidéo filées sur les toiles du Musée d'Orsay. Son portrait de Bob Dylan orne la couverture du célèbre album Nashville Skyline de 1969. Dans le catalogue de l'exposition publié par les Éditions du Limonaire on retrouve les textes des cartels qui rappellent l'historique de chaque artiste, comme un petit dictionnaire de 50 ans de musique plutôt électrique. Petit dictionnaire de tout de même 400 pages, un pavé où sont reproduites également les photographies de Renaud Montfourny et Mathieu Foucher ainsi que les travaux graphiques de Form Studio, Jean-Paul Goude, LSD STU DI O Laurence Stevens, Malcolm Garrett, StormStudios, Stylorouge, Vaughan Oliver, Big Active, INTRO Julian House, Laurent Fétis, M/M (Paris), Andersen M Studio, Matthew Cooper, The DESIGNERS REPUBLIC, Hingston Studio, Zip Design... N'allez pas croire non plus que la pop s'est arrêtée aux USA, à la Grande-Bretagne et à la France ; l'Afrique du Sud, l'Allemagne, l'Australie, la Belgique, le Canada, la Colombie, le Danemark, la Grèce, l'Irlande, l'Islande, la Suède, la Turquie sont représentés. Rien d'étonnant dans cette Cité Internationale des Arts qui rassemble une centaine de nationalités parmi ses 288 résidents... L'exposition se termine d'ailleurs en s'ouvrant aux travaux des étudiants de Penninghen où Michel Bouvet enseigne, variations sur le titre "Pop Music".


Il est évident que certaines des pochettes exposées sont de véritables œuvres d'art, fussent-elles devenues objets manufacturés par la magie de la reproduction mécanique. Les artistes n'ont pas toujours conscience de l'importance de l'image qui accompagne leur musique, mais nombreux ont cherché l'adéquation ou du moins l'accroche graphique qui donne envie d'écouter ce que l'on ne connaît pas encore. Je me souviens avoir acheté à leur sortie le premier Silver Apples, In-A-Gadda-Da-Vida d'Iron Butterfly, Strictly Personal de Captain Beefheart, Electric Storm de White Noise, le Moondog chez CBS, The Academy In Peril de John Cale, uniquement sur leur pochette. Comme souvent lorsque les expositions sont très denses j'y replonge par le biais du catalogue, confortablement allongé sur mon divan...

Pop Music, 1967-2017, Graphisme et musique, exposition à la Cité Internationale des Arts, 18 rue de l'Hôtel-de-Ville, 75004 Paris, du mardi au dimanche (14h-19h) jusqu'au 13 juillet 2018, entrée gratuite
→ catalogue de l'exposition, Ed. du Limonaire, 29€

vendredi 27 avril 2018

Les catacombes avec les yeux de l'enfance


Hier jeudi je suis retourné visiter les catacombes Place Denfert-Rochereau, mais cette fois avec une petite fille de 10 ans qui a le nez dans Harry Potter chaque instant qu'elle peut y consacrer. La semaine dernière avec ses grands-parents elle avait vu le London Dungeon à Londres, sorte de musée de l'horreur appartenant au même groupe que Madame Tussauds. Mais cette fois-ci les squelettes sont réels ! Pensez-vous que cela fasse la moindre différence lorsque le monde est encore onirique et que l'on se souvient de ses rêves avec une précision de scénariste ? L. a donc vécu l'expérience en aventurière, comme si le royaume des morts s'appelaient ici catacombes... J'ai emprunté ses mots pour raconter notre visite.
La cascade des 130 marches qui mènent 20 mètres sous l'avenue Montsouris donne le tournis. Dans le tunnel étroit le sol est parfois boueux, suite aux ruissellements de la surface, mais plus loin un puits indique que l'on est probablement proches d'une nappe phréatique. Ailleurs il est sec avec de petits cailloux. Une trace de peinture noire servant jadis à se repérer dans le labyrinthe suit le plafond martelé comme des vagues. Des portes grillagées empêchent de s'évader du parcours et de se perdre comme cela est arrivé dans le passé. Les galeries où sont enterrés les restes des parisiens exhumés des cimetières de la capitale, détruits pour insalubrité, mais aussi pour faire place à la spéculation immobilière et aux travaux du Baron Haussmann, sont souvent tortueuses. Des briques écartées semblent s'ouvrir sur quelque endroit secret. Dans une salle où sont accrochés des panneaux explicatifs, L. scrute la maquette d'un ancien cimetière avec des petits squelettes empilés. Au-dessus de la porte qui mène à l'ossuaire est inscrit : "Arrête, c'est ici l'empire de la mort." Des extraits de textes et de poèmes en français ou en latin ponctuent le chemin qui mène à la lumière après ce voyage au royaume des ombres. L., n'appréciant guère que des visiteurs écrivent des tags au feutre noir sur certains crânes, trouve que c'est aussi déplacé que si on le faisait sur mon propre front ! Dieu est souvent évoqué. Les nombreuses victimes des combats de la Révolution Française sont regroupées. Les dates gravées dans la pierre indiquent l'année où l'ossuaire de tel ou tel cimetière a été déménagé dans ces anciennes carrières, de la fin du XVIIIe jusqu'au milieu du XIXe siècle. Les milliers d'os et de crânes agencés les uns sur les autres forment des dessins, cœurs et croix. Les crânes semblent avoir les joues qui tombent. C'est très mystérieux, un grand cimetière artistique, dit-elle, qui lui donne l'envie d'aller fouiller...
Après quelques pauses pour souffler pendant la remontée, nous débouchons sur une boutique qui n'existait pas avant la nouvelle sortie avenue René Coty. Les marchands du temple ne ratent pas une occasion, d'autant que le choix de livres et de gadgets est plutôt sympathique. Les crânes mexicains peints ou recouverts de perles rappellent à L. Coco, l'excellent film d'animation sorti récemment et dont le sujet est justement la mort, mais du point de vue mexicain. Aucune morbidité, mais une fête aux couleurs explosives, sentiment qu'elle perçoit dans les catacombes comme un acte plus artistique que social. L'immersion tient donc ici plus de l'aventure que du recueillement. Cela explique la fréquentation touristique délirante, en augmentation constante, occasionnant souvent des attentes de trois heures avant de pouvoir s'enfoncer. De mon côté je pense au Trou de Jacques Becker, récit d'une évasion de la prison de la Santé qui est à deux pas, un film d'une modernité incroyable, et j'ai envie de me replonger dans l'Atlas du Paris souterrain et dans le catalogue de l'exposition de Jean-Hubert Martin, La mort n'en saura rien, sur les reliquaires d'Europe et d'Océanie. Une certaine euphorie se dégage du temps qui passe. L. se projette des milliers d'années dans le futur, imaginant que des touristes passent un jour devant ses restes sans connaître son nom, ni son histoire. Nous ne faisons que passer.

mercredi 4 avril 2018

L'outil robot au Grand Palais


J'espérais découvrir des mises en scène de robots par des artistes visionnaires, mais l'exposition du Grand Palais promeut essentiellement des artistes se servant de la robotisation comme outil. Cette inversion capitale fournit des réponses cruelles aux questions qu'expose d'emblée la commissaire Laurence Bertrand Dorléac : "Qu'est-ce qu'un artiste ? Qu'est-ce qu'une œuvre ? Que peut bien faire un robot que ne peut pas faire un artiste ? S'il est doté d'intelligence artificielle, un robot a-t-il de l'imagination ? Qui décide : l'artiste, l'ingénieur, le robot, la regardeuse, le regardeur, tous ensemble ? Peut-on parler d'une œuvre collective ?" Ces interrogations nous renvoient hélas des années en arrière, sentiment que procurent les œuvres choisies, pour la plupart datées dans une préhistoire de l'art numérique alors que l'on aurait pu espérer un peu plus d'audace face à cette confusion mêlant l'art cinétique de Nicolas Schöffer, l'art vidéo de Nam June Paik, les machines de Jean Tinguely, l'UPIC de Iannis Xenakis, les œuvres interactives initiées par les CD-Roms avant de s'étendre aux installations tel Les Pissenlits d'Edmond Couchot et Michel Bret ou les fleurs exotiques de Miguel Chevalier par ailleurs conseiller artistique de l'exposition, la récupération et la transposition des données Internet par Ryoji Ikeda ou Pascal Dombis, les simulations de paysages 3D de Joan Fontcuberta, etc. Or chacune de ses voies s'est depuis largement développée grâce à des nouvelles générations d'artistes qui mériteraient d'être mis en lumière plutôt que les sempiternels artistes que la presse paresseuse rabâche depuis des lustres.


Reprenons. Je livre ici quelques réponses personnelles qui mériteraient évidemment développement et débat. Ainsi "Qu'est- ce qu'un artiste ?" Si c'est refuser le monde en en proposant de nouveaux, trop nombreux suivent la mode au lieu de la créer. De nos jours on confond donc souvent les installateurs de vitrines de grands magasins (Koons, Murakami et ici Peter Kogler ou les colonnes de Michael Hansmeyer qui rappellent surtout le Palais des Glaces du Musée Grévin...) aux artistes habités. Qu'est-ce qu'une œuvre ? Une vision, changement d'angle, point de vue personnel... Le processus ne peut se substituer à l'émotion qu'elle procure, que ce soit dans la beauté des choses ou la provocation qui nous oblige à repenser nos repères. Human Study #2 La grande vanité au corbeau et au renard de Patrick Tresset se moque bien des gribouillages des robots traceurs de Leonel Moura. Que peut bien faire un robot que ne peut pas faire un artiste ? Est-ce bien raisonnable de mythifier l'outil comme s'il se substituait à l'urgence de l'artiste ? S'il est doté d'intelligence artificielle, un robot a-t-il de l'imagination ? Comme face à toute machine, oublie-t-on qu'un homme ou une femme a programmé la machine selon des règles humaines dont il a hérité et qu'il ou elle perpétue ? Qu'est-ce que l'imagination, si ce n'est un acte de révolte ? Aucune des machines présentes ne répondait pourtant à un quelconque refus du contrôle, s'affranchissant de ses programmeurs... Qui décide : l'artiste, l'ingénieur, le robot, la regardeuse, le regardeur, tous ensemble ? Cette question épineuse révèle la hiérarchie sociale qui guide le monde des arts depuis toujours. L'artiste conçoit et réalise souvent. L'ingénieur prête son concours. Le regardeur ou la regardeuse s'approprie l'œuvre. Le robot n'est là rien d'autre qu'un outil, comme le pinceau, l'ordinateur ou l'imprimante 3D. Trop d'œuvres contemporaines ne sont que des démonstrations techniques superficielles auxquelles il manque la nécessité. Cocteau disait d'ailleurs que certains s'amusent sans arrière-pensée. Peut-on parler d'une œuvre collective ? La réponse n'existe que dans le partage de l'imaginaire. Encore une fois, il ne faut pas confondre l'art et la technique qu'il emploie.


Les choix de l'exposition Artistes et robots, répartis en trois sections, La machine à créer, L'œuvre programmée, Le robot s'émancipe, m'ont donc paru très arbitraires, coïncidant avec la sélection convenue de toujours les mêmes artistes au détriment de quantité d'autres exclus par le manque de curiosité des curateurs. Tout est terriblement daté. On aurait pu aussi bien montrer des automates des siècles passés. Tant d'artistes multimédia, de compositeurs de musique assistée par ordinateur, de bricoleurs de formes auraient mérité d'être présents. Quel lien réunit la trentaine qui ont été choisis au détriment de tant de créateurs actuels attirés par les nouveaux médias ? L'arbitraire est plus tolérable lorsqu'il est explicite. Mes réserves ne m'empêchent pas d'apprécier l'humour critique de Nicolas Darrot ou les effets spéciaux du cinéma hollywoodien. Mais je suis sorti frustré, avec un sentiment d'usurpation que seul procure le marketing qui gangrène gravement le monde des arts.

Artistes et robots, exposition au Grand Palais, Galeries Nationales Clémenceau, jusqu'au 9 juillet 2018

mardi 3 avril 2018

Freeing Architecture par Jun'ya Ishigami


À mon arrivée à la Fondation Cartier pour l'art contemporain, apercevant les grandes maquettes blanches, je me suis un peu inquiété sur le contenu de l'exposition du jeune architecte japonais Jun'ya Ishigami. Il fallait simplement que je m'enfonce au sous-sol jusqu'à la salle de projection pour comprendre le fond de la question. Quarante et une minutes plus tard, j'étais à même d'apprécier le travail utopiste de l'architecte. Serait-ce encore une utopie si les projets se trouvaient concrétisés ? La plupart sont pourtant à l'état d'ébauche ou en cours de réalisation, d'où la profusion de maquettes et si peu de photographies.


Né en 1974, Jun'ya Ishigami est le digne héritier d'une école japonaise que l'on reconnaît dans les jardins zen, maquettant la nature et la recopiant par un jeu de changement d'échelle qui la rend accessible à notre taille humaine. En jouant sur l'appropriation de l'espace par les usagers potentiels, il réfute tout geste purement plastique pour imaginer des dramaturgies immersives des espaces sociaux, qu'ils soient privés ou publics. Il s'inspire du paysage pour le magnifier ou le transposer. La voûte étoilée dessine ainsi le diamètre et l'implantation des colonnes soutenant une feuille géante d'une blancheur immaculée. Ailleurs il crée un autre désordre de colonnes pour retrouver la forêt. Il coince une chapelle géante dans un canyon, avec une entrée de 1,30m de large pour une hauteur de 45m avec des murs en béton armé dont l'épaisseur varie de 22 à 180 cm. Une longue langue étroite sillonne au milieu de l'eau qui pénètre sous les parois de verre, promenade de 3000 m² ouverte à ses deux extrémités. Que les lignes soient courbes ou une accumulation d'angles droits, la symétrie n'existe pratiquement jamais. Un toit gigantesque devient une vague d'un seul tenant ou bien la chappe est soutenue exclusivement par des murs de verre sans aucune colonne. Il fait creuser des galeries sous une chape de ciment ou des bâtiments existants.


Mais la simplicité des formes cache une nécessité technologique hors du commun, ce qui explique probablement que peu des projets exposés sont terminés. On se demande aussi comment se vivent au quotidien ces espaces utopiques. Dépassent-ils le stade de parc d'attraction où l'on vient se détendre un moment ? Comment évacue-t-on la pluie qui tombe des ouvertures du toit par exemple ? Quel mobilier peut convenir à ce chaos artificiellement naturel ? Une chose est certaine : Jun'ya Ishigami nous fait réfléchir en bousculant les us et coutumes de l'architecture. Il interroge le rapport que l'urbanisme entretient avec la nature dont il fait ressortir les formes pour que nous nous les approprions...

→ Jun'ya Ishigami, exposition Freeing Architecture de Jun'ya Ishigami, Fondation Cartier pour l'art contemporain, jusqu'au 10 juin 2018

lundi 26 février 2018

Ceija Stojka, artiste Rom rescapée des camps


Le jour-même où je publiais la lettre de dénonciation qui envoya mon grand-père à Auschwitz, je découvrais l'œuvre bouleversante de Ceija Stojka à La Maison Rouge. Née en Autriche en 1933, déportée à l’âge de dix ans avec sa sa famille en tant que tsiganes, la jeune Rom survit à trois camps de concentration. Quarante ans plus tard elle commence à écrire ses souvenirs alors qu'elle est considérée analphabète, et en 1988 elle se met à la peinture. Étalant souvent la pâte avec ses doigts, elle réalise plus d'un millier d'œuvres jusqu'à sa mort en 2013. La coïncidence avec l'arrestation de mon grand-père est d'autant plus troublante que son délateur, Roland Vaudeschamps, sévit aussi à Montreuil-Bellay dans le Maine-et-Loire, avec un certain Bron-slak Dorna, là où fut implanté un camp de concentration destiné exclusivement aux Roms.


L'exposition à La Maison Rouge ne suit pas la chronologie des œuvres, mais le parcours de vie débutant Quand on roulait, suivi de La traque, Auschwitz 31 mars 1943-juin 1944, Ravensbrück juin-décembre 1944, Bergen-Belsen janvier-15 avril 1945 pour terminer avec un Retour à la vie hanté par les images imprimées dans la mémoire de la petite Rom. Les tableaux sont poignants de véracité. Parfois une botte, un berger allemand sortent du cadre parce que les pires horreurs s'exposent hors champ. Le réalisme cède parfois au symbolisme d'un détail, créant quelque métonymie. Partout la couleur explose, empruntant à la tradition tzigane l'or et l'argent, comme une revanche. Même dans les scènes les plus terribles, Ceija Stojka intègre des paillettes à sa pâte. Pas question de faire pitié ! Les Tsiganes sont des gens fiers.


Rentré chez moi, je lis dans le catalogue que les citations des entrées de chapitres sont extraites du recueil Je rêve que je vis ? de Ceija Stojka dont la traduction est due à l'écrivaine Sabine Macher. C'est une amie qui a souvent interprété les voix allemandes dans mes propres travaux. Les textes, servant d'ailleurs de cartels aux toiles et dessins, me font chavirer. Ils sont à la fois simples, directs, sortes de petites narrations au premier degré nous replongeant dans l'enfer quotidien que vécurent les déportéé/e/s. Mais les tableaux le transcendent. Ils deviennent l'emblème d'une résistance. D'avoir survécu malgré les efforts du monstre. Un monstre qui s'exprime aujourd'hui sous d'autres figures. Les figures absurdes du racisme, voir le sort des immigrés et des Roms dans notre propre pays, à deux pas de chez moi. Qu'apprend-on de l'Histoire ?


L'exposition a le mérite de rappeler que l'anéantissement total de 11 millions d'individus ne peut être confisqué par ce que certains ont pris l'habitude d'appeler la Shoah, terme officiel défini par l’État d’Israël que je n'avais jamais entendu prononcé dans ma famille avant la sortie du film de Claude Lanzmann. Aux cinq ou six millions de juifs s'ajoutent 500 000 Tsiganes en plus des homosexuels, communistes, résistants, francs-maçons, Témoins de Jéhovah, handicapés... Leur faisant porter un triangle noir, les Nazis tatouaient aussi sur l'avant-bras des Tsiganes un numéro avec un Z comme Zigeuner, le terme allemand. Ceija porte le numéro Z 6399. Roms, Sinti et Lalleri furent systématiquement abattus, gazés ou stérilisés...
Au dos du tableau sans titre où l'on voit des yeux cachés derrière les broussailles, Ceija Stojka a écrit : « La roulotte était notre berceau. Nous sommes des Roms. Les nôtres, mes parents, Sidi, Wackar, et leurs six enfants, Mitzi, Kathi, Hansi, Karli, Ceija et Petit-Ossi. À l'époque, en 1942 et avant, maman se glissait avec nous, ses six enfants, dans le beau parc, tous les buissons lui convenaient, de même que les tas de feuilles mortes. Notre père, lui, à ce moment, était déjà mort à Dachau. Oui, il ne savait rien de sa petite famille. Sinon il serait mort deux fois. Nous étions arrachés les uns aux autres, oui pourquoi, pourquoi ? Ils nous poursuivent jusqu'à ce qu'ils nous attrapent. À cette époque, un jour de mars 1943. Le lourd chemin d'Auschwitz pour notre maman. Les trois sœurs, ils nous ont arrachées les unes aux autres lors de la liquidation finale d'Auschwitz. Nous avons perdu Kathi à Ravensbrück. Maman et moi avons atterri à Bergen-Belsen jusqu'à ce que les Alliés nous libèrent. Ils nous ont fait cadeau de la lumière, que Dieu les protège. Ils n'ont pas abandonné. »


L'exposition Black Dolls répond par une métaphore au martyr des Tsiganes, la collection de poupées noires de Deborah Neff. Ces poupées destinées à leurs enfants ou à ceux qu'elles gardaient ont été crées par des Afro-Américaines anonymes de 1840 à 1940. Elles aussi sont belles, et fières aujourd'hui comme James Brown chantant « Say It Loud – I'm Black and I'm Proud » dans les années 60. Il aura fallu attendre tout ce temps. C'est la première fois que ces poupées sont montrées en Europe. Like Dolls, I'll Rise, un film de Nora Philippe intelligemment filmé et sonorisé, est projeté au sous-sol rappelant le contexte de ces femmes noires américaines, esclaves violées, pas seulement par leurs maîtres. Celles d'aujourd'hui clament leur indignation et leur révolte pour que leurs enfants ne continuent pas à penser que les poupées blanches sont plus gentilles que les noires.
À tous ces rituels de vie et de mort s'ajoute la sculpture de Lionel Sabatté dans la patio, faite de ciment et de hautes tiges de fer. J'ai évidemment pensé au ciment armé. Une manière de se relever, de s'élever. Une demeure sera pourtant détruite à l'issue de l'exposition.

→ Expositions Ceija Stojka, une artiste Rom dans le siècle et Black Dolls, La Maison Rouge, entrée 7 et 10€, jusqu'au 20 mai 2018



Dans le catalogue de l'exposition (Ed. Fage, 30€), Gerhard Baumgartner et Philippe Cyroulnik donnent par ailleurs énormément d'informations sur le Samudaripen, le génocide tsigane, Patrick Willams évoque la parole libérée et Xavier Marchand fait un parallèle avec Germaine Tillion à qui je dédiai mes paroles de la Valse macabre mise en musique par Tony Hymas et chantée par ma fille Elsa Birgé dans le remarquable disque Chroniques de résistance (nato, 15,99€) .

lundi 22 janvier 2018

Ella & Pitr persistent et signent


Samedi à la Galerie Le Feuvre qui avait organisé un nouvel accrochage (jusqu'au 17 février), Ella & Pitr signaient les derniers exemplaires de leur monographie Comme des fourmis parue chez Alternatives, en soignant chaque dessin en fonction de l'acquéreur. La patience des amateurs qui font la queue est largement récompensée.


Si on connaît leurs Hamlet, de celles qu'on "ne peut faire sans casser des œufs", dans le couloir on peut admirer leurs personnages épinglés "comme des papillons".


Au sous-sol sont exposées de très grandes affiches de cinéma X détournées...


Il ne manque que le DVD Baiser d'encre que Françoise Romand leur a consacré, un conte moral de long métrage réalisé sur plusieurs années à suivre cette famille Fenouillard avec leurs deux enfants qui sillonnent la planète en peignant d'immenses fresques sur des toits d'immeubles ou de hangars, sur des barrages hydrauliques ou des pistes d'aéroport.


On peut encore commander le magnifique DVD sur Alibi Prod ou Big Cartel...

lundi 11 décembre 2017

Nalini Malani, la rebellion des morts au Centre Pompidou


Tout devient transparent. La place des femmes en Inde. Le poids des siècles. Le fanatisme religieux. L'exploitation des humains. Leur transcendance dans l'art. La poésie du regard. La rémanence du son. Nalini Malani est née un an avant la partition de son pays, à Karachi en 1946. Elle a fui avec sa famille à Calcutta, puis à Bombay où elle étudie les arts plastiques. Ses voyages, au Louvre en particulier, la sensibilisent à la culture japonaise et à l'histoire égyptienne. Ils forment la jeunesse. Leurs traces persistent dans ses œuvres. Elle obtiendra plus tard une bourse pour l'École des Beaux-Arts. À 70 ans, elle revient à Paris pour la rétrospective que lui consacre le Centre Pompidou. 1969-2018. Un demi-siècle. Combien de femmes ont été empêchées de s'exprimer ou de montrer leur travail depuis la nuit des temps ?


L'installation monumentale Remembering Mad Meg (2007-2017) nous accueille dès l'entrée (photo 1 /vidéo). L'ensemble de cylindres transparents en rotation, peints au revers et suspendus, projette ses images sur les murs. Nous étions passés devant Traces sans les voir, œuvre éphémère peinte sur d'autres murs blancs, que les employés de Beaubourg sont censés effacer au fur et à mesure, laissant apparaître d'autres phrases et dessins, et avant qu'elles ne disparaissent totalement à la fin de l'exposition. Hurlements. Le théâtre d'ombres annonce les quatre salles adjacentes. All We Imagine as Light (photo 3). Nalini Malani mélange les médias pour évoquer ce qui la tracasse sur cette planète. Ses œuvres racontent des histoires où les personnages revêtissent des apparences mythiques, intemporelles, alors qu'elles se situent toutes dans l'Inde d'aujourd'hui. Mais Margot la folle de Bruegel l'Ancien, The Job de Bertolt Brecht ou Hamletmachine de Heiner Müller (photo 2) sont aussi des partitions qu'elle interprète à sa façon. Quatre vidéos dont une projetée au sol sur le sel rappelant la marche de Gandhi en 1930 contre l'impôt, le corps démantelé les castes indiennes... Tout s'accélère, des coups de feu, le cri d'une musulmane... Malani mêle le film, la photographie, l'écrit, la peinture, la performance. À Bombay elle fait figure de pionnière. À Paris et en Italie où se tiendra la seconde partie de sa rétrospective, elle met en scène la fragilité de l'existence et la violence que produit l'intolérance.


Partout des sons, des voix flottent en état d'apesanteur. Derrière chaque corps se cache une tragédie. Les époques s'entremêlent, le présent ne faisant figure de progrès que dans les outils qu'il développe. Le cynisme de l'Occident est mis à l'index dans Mutant B. Jeune étudiante à Paris, elle assistait aux conférences de Lévi-Strauss, Chomsky, Bettelheim. À la Cinémathèque elle rencontre Godard et Marker. Ses travaux photographiques Mushroom Clouds, Damaged Survivors, Intestines of the Machine Age datent de 1970. Son féminisme s'exprime dans ses premières vidéos, Still Life, Onanism, Taboo. Partout elle construit une dialectique. Oppositions et contrastes. Le regard et l'écoute d'une femme. Nalini Malani dresse un portrait critique de la violence sociale et politique de notre société qui est aussi la sienne, là où les divisions de caste et de genre s'ajoutent à celles de classe. La beauté plastique renforce la mise en scène de cette imbécile cruauté. La résistance s'impose.

→ Nalini Malani, La rebellion des morts, rétrospective 1969-2018, exposition au Centre Pompidou, 5e étage, jusqu'au 8 janvier 2018
→ Conférence de Nalini Malani au Centre Pompidou le 22 mai 2013, vidéo de 1h35

mardi 7 novembre 2017

Les affiches de 1917


Comme j'ai raté l'exposition d'affiches Sur les murs du fil rouge d'octobre, conçue et réalisée par Alain Gesgon et le CIRIP (Centre international de recherche sur l'imagerie politique), il me reste le beau catalogue édité à l'occasion du centenaire de la Révolution d'Octobre 1917. L'exposition se tenait Place du Colonel Fabien sous le dôme construit par Oscar Niemeyer, à l'initiative du PCF. Y était évidemment projeté Octobre de S.M. Eisenstein (1928), mais aussi Ménage à trois de Abram Room (1927), et les récents Lénine-Gorki, la révolution à contretemps de Stan Neuman et 1917, il était une fois la révolution de Bernard George. Ces "10 jours qui ébranlèrent le monde" donnèrent lieu à maintes tables rondes tout le mois d'octobre 2017. Un concert où Athaya Monkonzi lut Ma découverte de l'Amérique de Vladimir Maïakovski clôturait ce mois dense, dense aussi pour moi qui d'un pied sur l'autre n'arrêta pas de travailler, m'empêchant d'admirer les affiches dans leurs véritables dimensions. J'avais justement acquis ce mois-ci le récit croustillant de Maïakovski après l'avoir entendu joué par Guillaume Fafiotte avec l'humour mordant qu'il mérite lors de cet anniversaire organisé cette fois par Lucas de Geyter en Retour vers le futur au Cirque Électrique, parquet de bal où je me commis moi-même avec Bureau de tabac de Pessoa. Ce soir-là, l'un des commissaires de l'exposition (comme on disait commissaire du peuple !) Alain Siciliano, me remit le catalogue que j'ai entre les mains.
Les textes qui accompagnent les reproductions sont passionnants. Avant 1917, nous savons qu'il y eut bien des révoltes et des révolutions, et il est évident que la prochaine est plus que nécessaire. Cela commence ici avec le cri de ralliement des laboureurs lors de la Grande Jacquerie de 1358, un placard contre le Cardinal Mazarin affiché dans Paris lors de la Fronde le 15 juillet 1650, L'égalité imprimée chez Basset en 1793, une proclamation du Général Du Bourg lors des Trois Glorieuses de 1830, d'autres de 1848 et 1871 évidemment, et après Vitov en 1896 et Grandjouan en 1905 on arrive à des photographies retouchées et des affiches de Lénine annonçant les évènements de l'année qui vit naître mon père deux jours avant la prise du Palais d'Hiver. L'Histoire s'y lit alors le long de ces images époustouflantes tant par les anecdotes qui y mènent que par leur qualités graphiques. La révolution se poursuit ainsi de page en page jusqu'en 1924, même si alors la dérive a déjà terni l'enthousiasme des premiers jours. Je fais évidemment référence au massacre des marins de Kronstadt et au pouvoir considérable acquis par Staline...

Sur les murs du fil rouge d'octobre 1917-2017, catalogue de l'exposition, 20€

mardi 17 octobre 2017

Effets spéciaux, crevez l'écran !


L'exposition Effets spéciaux, crevez l'écran ! s'ouvre enfin aujourd'hui à la Cité des Sciences et de l'Industrie et ce jusqu'au 19 août 2018 ! J'écris "enfin" parce que voilà des mois qu'avec Sacha Gattino nous avions commencé à composer musiques et design sonore pour toutes les applications interactives conçues par Yassine Slami. J'ai raconté dans un précédent article comment nous avons joué sur les références en ce qui concerne la musique alors que les sons d'interface accompagnant les actions des visiteurs étaient plutôt d'ordre mécanique et bruitiste avec une coloration électronique liée à la technologie des dispositifs utilisés par les développeurs.
Foule d'effets consiste à construire une séquence en ajoutant progressivement les éléments de l'image après avoir choisi son univers. Le résultat mixant bruitages afférents et musique ne se découvre qu'à la fin, évocations futuriste, 1001 nuits ou médiévale. Les ambiances sont différentes si c'est le jour ou la nuit ou bien s'il pleut, si des évènements sélectionnés sont sonores, et il y a chaque fois trois musiques au choix que l'on peut tester avant de valider.


Pour Truquez comme Méliès on enregistre deux plans successifs en changeant de costumes entre les deux et la musique d'accompagnement est un ragtime pour piano mécanique, tandis que des musiques de cirque dynamisent les participants à Faites les acrobates. Roulements de tambour et coup de cymbale ! Des figures au sol projetées sur écran vertical donnent l'illusion d'apesanteur à la manière des Kiriki.


Les musiques évoquant la joie, la colère, la peur ou un combat de kung-fu sont d'ordre symphonique pour les deux attractions utilisant la motion capture. Un monstre répète ainsi nos propres paroles, un autre reproduit nos gestes.


Nous battons des ailes pour Faire voler le dragon et nous ouvrons la bouche pour lui faire cracher le feu. La musique est atmosphérique et comme nous n'avons pu voler dans le ciel aux côtés de volatiles pour les enregistrer, nous avons fait claquer des serviettes éponge pour rendre l'effet désiré !


À côté de la dizaine des attractions que nous avons sonorisées il y a quantité d'autres choses à voir et admirer. J'ai par exemple bien aimé l'atelier maquillage et les mannequins derrière les vitrines. Le parcours de la visite est découpé en quatre temps : le bureau (coulisses de la préproduction), le plateau (secrets du tournage), le studio (laboratoire des trucages actuels), la salle de cinéma.


Nous nous sommes avancés sur la passerelle devant un fond vert. Sur l'écran accroché au dessus nous nous retrouvons instantanément incrustés dans le Jurassique où un énorme serpent vient nous menacer. Et pour Quels effets quels coûts nous pouvons constater le prix de toutes ces illusions, nous rappelant aussi que parfois les techniques les plus simples sont du meilleur effet ! Aujourd'hui le cinéma de divertissement comme il est produit à Hollywood a recours à des mécaniques très lourdes qui rendent les budgets colossaux, soi-disant pour faire des économies. Il n'y a pas que des films de science-fiction qui les utilisent. Tout semble possible à condition d'y mettre le prix et d'avoir les ingénieurs compétents. Ces spectacles épatants rappellent les origines du cinématographe, un art forain. Mais il existe aussi un cinéma d'art et essai qui utilise ses ressources les plus basiques comme la lumière, le cadre, le jeu des acteurs, le son, le montage et le mixage pour accoucher des chefs d'œuvre.


L'étonnante Danse des particules reproduit nos pas de danse en les traduisant en forme de cailloux, de feuilles, de flammes, d'insectes, etc., poésie graphique qu'offre l'incontournable motion capture. Les musiques sont générationnelles, mais les sons des mouvements sont de notre cru, intégrés comme chaque fois par les ingénieurs développeurs qui font marcher tout cela. À la sortie de l'exposition on peut récupérer sa propre Bande-annonce avec des extraits de soi-même filmé lors des différentes étapes, à condition d'avoir validé son bracelet sur les bornes placées à la fin de chacune. Rentré chez soi, on peut même la revoir sur Viméo ! Nous avons composé quatre musiques spectaculaires, s’appropriant avec quelques malices les codes symphoniques. Ces musiques sont placées aléatoirement sur le montage de chaque visiteur avec chaque fois l'une des vingt-deux voix de comédiens et comédiennes, français, anglais et italiens, histoire de rendre tout cela toujours plus vivant...

Effets spéciaux, crevez l'écran !, Cité des Sciences et de l'Industrie, du 17 octobre 2017 au 19 août 2018, fermé le lundi, à partir de 8 ans, 8 ou 12€

vendredi 14 juillet 2017

Les Baras par Sun Sun Yip


Les relations de bon voisinage créent des liens, ici entre un peintre chinois et des travailleurs africains sans papiers français. Chinois de Hong Kong, Sun Sun Yip a récemment acquis la nationalité française après 25 ans de résidence parisienne. Travailleurs africains chassés de Libye par la guerre que notre pays y déchaîna, les Baras squattaient un bâtiment inoccupé de la rue René Alazard à Bagnolet avant d'être scandaleusement expulsés par le Préfet de Seine-Saint-Denis, ancien du cabinet d'Estrosi, à la demande des frères Fuchs qui ont racheté l'ancien local de l'ANPE à Natixis. Révolté par cette expulsion du 29 juin dernier, l'artiste chinois choisit de faire tirer trois grandes affiches à partir des portraits à l'huile qu'il a réalisés. Les tableaux présentent le même visage rayonnant et déterminé avec une dominante successivement bleu, blanc, rouge ! Trois affiches de 80x120cm collées sur les parpaings obstruant l’entrée du 72 où vécurent les 200 Baras. Ils gardent un sourire incroyable malgré les misères qui les accablent, réfugiés pour l'instant sous le pont de l'échangeur de Gallieni avec l'interdiction absolue de monter une tente. Après deux semaines où la pluie diluvienne succéda à la canicule, la Mairie de Bagnolet désobéit en leur installant des toilettes et un point d'eau, mais une nouvelle expulsion est à craindre. Les Baras considèrent avec justesse la France responsable de leur situation impossible, conséquence de la colonisation et de la guerre à Khadafi. Ils ne souhaitent qu'une chose, être régularisés pour travailler enfin avec un salaire décent qui leur permette de payer un loyer comme tout un chacun. Le refus qui leur est opposé, alors qu'ils sont sur le territoire depuis plus de cinq ans, ne sert qu'aux employeurs sans scrupules qui les exploitent. Sun Sun Yip a payé de sa poche les grands tirages au risque qu'ils soient arrachés par les nervis qui ont muré le bâtiment évacué. En ce 14 juillet, ils sont pourtant l'étendard dont tous les riverains solidaires peuvent s'enorgueillir, afin que le drapeau français soit autre chose qu'un suaire sur l'autel de l'exploitation de l'homme par l'homme.

lundi 26 juin 2017

Enchevêtrements magiques à La Maison Rouge


La Maison Rouge inaugure deux expositions très différentes à l'orée de l'été. Si Inextricabilia rassemble des œuvres bien ficelées, enchevêtrements magiques de tissus et de cordelettes, d'époques et de lieux variés, Hélène Delprat, qui a conçu sur mesures pour la galerie I Did It My Way, mélange toutes sortes de techniques pour créer un monde fantasmagorique dont elle est l'héroïne. Avant de découvrir les gris-gris torturés de toutes tailles qui aident probablement leurs créatrices à supporter les pressions sociales (les noueuses sont nettement plus nombreuses que les hommes), nous traversons les pièces de Delprat, d'un couloir de boîte de nuit à la grille de La Belle et la Bête de Cocteau, devant un miroir déformant, un mur de strass ou des toiles peintes comme usées par le temps, croisant un mannequin de cire à son effigie (effet troublant de rencontrer l'artiste à deux pas de sa reproduction, de dos en short sur la photo) ou reconnaissant parmi le bric-à-brac des réminiscences d'une Inde imaginaire, contes de fée menaçants, cinéphilie des maîtres du mystère, nouvelles technologies au service de la métamorphose...


Le passage secret vers l'art brut d'Inextricabilia est caché derrière une porte en fourrure rose où ses fausses confidences sont projetées devant la collection de coiffes ethniques d'Antoine de Galbert inaugurée en 2010 lors de Voyage dans ma tête. Hélène Delprat est une autre collectionneuse encyclopédique, mais de ses propres fantasmes.



Peu importe l'origine des œuvres d'Inextricabilia, enchevêtrements magiques, elles transcendent toutes une souffrance qu'on aurait tenté d'étouffer en les nouant solidement pour être certain/e qu'on n'y voit que du feu. Art brut, reliquaires, pièces contemporaines sont ligotés par des nœuds qui n'ont de savant que l'énigme qu'elles ne peuvent révéler. L'étude de ces nœuds en dirait certainement autant que les formes qu'elles laissent transparaître. Les débordements sont aussi terribles lorsqu'ils laissent passer une touffe de cheveux, quelques brins d'herbe, une boursouflure de tissu ou un fil d'or. Cinquante artistes, donc souvent des femmes, peut-être parce le fil et l'aiguille leur furent concédés, sont ainsi réunies dans la seconde partie de la galerie jusqu'au sous-sol. Les similitudes laissent entrevoir la manifestation d'une interrogation commune, indémêlable, du moins conçue pour n'être pas révélée, au mieux suggérée. Mais la forme pourrait cacher n'importe quoi sans que l'on puisse jamais en être certain. Un fétiche du Bénin est si proche d'une sculpture de Michel Nedjar. Pourtant celles de Judith Scott sont-elles du même acabit que les facéties de Man Ray ou Erik Dietman ? Les amas de Marc Moret recèlent-ils quelque reliquaire contemporain ? Les coutures de Louise Bourgeois ou Annette Messager sont-elles du même ordre que celles de Jeanne Tripier ou les compositions de Marie Lieb qui déchirait ses draps à l'Hôpital psychiatrique ? On peut juste regretter que l'accumulation des liens fasse collection sans sortir les fantômes de ces placards symboliques, histoires terribles justifiant ces œuvres. On met son mouchoir dessus, on jette un drap sur ce qu'il ne faut pas voir, l'enveloppe restera cachetée, le linceul sera enfoui à jamais. Personne ne tranchera le nœud gordien.


Hélène Delprat + Inextricabilia, enchevêtrements-magiques, La Maison Rouge, Paris, jusqu'au 17 septembre 2017

lundi 15 mai 2017

Au jour le jour pour toujours


Lors du vernissage de l'exposition Au jour le jour pour toujours à la Galerie Lefeuvre (jusqu'au 10 juin 2017), Ella & Pitr dédicacent leur très beau catalogue dont je reproduis ici le texte de présentation qu'ils m'ont commandé et qui se retrouvera également dans la monographie que publieront en septembre prochain les Éditions Gallimard dans la collection Alternatives...

La mélodie du bonheur

Les images d’Ella & Pitr ont quelque chose de cinématographique, saynètes muettes dont la partition sonore se déroule hors-champ, mixée avec les bruits de la rue ou les murmures d’une galerie d’art dont les commentaires sont souvent décalés. Insérés dans des décors qu’ils choisissent avec soin, leurs contrepoints figuratifs invitent à des interprétations variées que les amateurs de tableaux et de bandes dessinées peuvent retrouver dans l’Histoire de la peinture, depuis les Carpaccio de la Scuola di San Giorgio degli Schiavoni à Venise jusqu’aux monochromes de Jacques Monory. Ces instants saisis dans le feu de l’action ouvrent souvent vers un ailleurs simplement suggéré. La part du rêve est encore plus évidente chez leurs géants endormis, la ville entière glissant alors dans le monde des songes, encadrée par un immense phylactère virtuel tendant vers l’infini, car c’est bien de la Lune que l’effet est le plus réussi.

En voyant arriver le couple accompagné de leurs deux fils, Piel et Äki, je pense chaque fois à la famille Trapp dans le film de Robert Wise, The Sound of Music (La mélodie du bonheur). Si la chanson My Favorite Things, tirée de la comédie musicale originale sur Broadway, est devenue un des plus fameux standards du jazz grâce à John Coltrane, elle évoque les souvenirs délicieux que chacun collectionne comme autant de petites madeleines qui forgent le caractère et dessinent son autoportrait. Pourtant, dès que l’un des membres du quartet familial déploie l’humour incisif qui les caractérise, je devrais plutôt me référer à celui du japonais Takashi Miike, Katakuri-ke no kōfuku (The Happiness of the Katakuris ou La mélodie du malheur), pastiche d’épouvante hilarant, lui-même remake du film coréen Choyonghan kajok (The Quiet Family) ! Les associations d’idées et les jeux de mots font aussi partie de la panoplie du couple.

Raconte-moi une histoire !

Ella & Pitr sont des conteurs. Comme les caricaturistes de presse, ils croquent leurs personnages, ou plus exactement des situations. Elles nous interrogent, parce qu’il suffit d’un léger décalage par rapport au réel pour que nous soyons à même de nous faire notre propre cinéma. Orson Welles suggérait d’enlever ne serait-ce qu’un seul paramètre à la réalité, comme par exemple la couleur, pour qu’aussitôt naisse la poésie. Sans paroles, les œuvres d’Ella & Pitr laissent libre champ à l’interprétation de chacun. Or, dans notre monde saturé d’informations audiovisuelles, le son s’insinue partout sans que nous y prenions garde. De cet aller et retour entre leurs images et les sons involontaires qui les accompagnent, naissent de nouvelles histoires qui se renouvellent selon l’heure, le lieu et les spectateurs. Chez nombreux artistes, certains tableaux laissent songeurs les visiteurs, les laissant imaginer des scénarios inattendus que leurs auteurs n’auraient jamais supposés.

Or le son a toujours possédé un pouvoir évocateur bien supérieur à l’image, bénéficiant justement d’un hors-champ poussant les limites du cadre jusqu’à perte de vue. Découpant certaines de leurs affiches aux ciseaux et au cutter, détourant leurs personnages, Ella & Pitr suppriment le cadre en les insérant dans le décor. Ici et là ils suggèrent un élément sonore, dans le feu d’un mouvement ou l’immobilité d’un sommeil inéluctablement fragile. Mais leur meilleur allié est l’inconnu, l’impondérable, l’accident, l’éphémère, produisant chaque fois une nouvelle interprétation, autant d’histoires qui commencent par « Il était une fois… »

Ami, qu’entends-tu ?


J’ignore pourquoi j’entends, si ce n’est par (dé)formation professionnelle. Mon rôle de compositeur m’est dicté par ma sensibilité au contrechamp face à l’accumulation d’images que notre société empile jusqu’à l’étouffement. La simplicité de celles d’Ella & Pitr, version contemporaine d’une ligne claire réactualisée, ou leur taille démesurée sur le toit des immeubles, les extraient du brouhaha de la ville. Ainsi me font-elles tendre l’oreille ! Quel bruit fait l’affiche que l’on arrache du mur ? Que vous évoque le son de la brosse s’enfonçant dans la colle ? Ella & Pitr murmurent-ils lorsqu’ils arpentent la nuit pour placarder leurs histoires sans paroles ? Quelle fascination les images produisent-elles chez les musiciens ?

Je n’ai pas besoin d’imaginer ce que tout cela m’évoque puisque je me suis déjà plusieurs fois plié à l’exercice, en particulier pour Baiser d’encre, long métrage réalisé par Françoise Romand dont les héros sont Ella & Pitr ! Sa partition sonore que j’ai composée mélange des sons d’animaux, des ambiances urbaines ou météorologiques, des bruitages fantaisistes, des instrumentaux choisis pour leurs matières et des chansons dont les paroles révèlent les coulisses de l’exploit. Leurs animaux font carnaval comme celui de Camille Saint-Saëns qui y avait sarcastiquement inclus les pianistes ! Le cheval hennit, l’éléphant barrit, le corbeau croasse, les grenouilles coassent, les flamants roses cancanent, la pieuvre s’étale, le chien aboie, la caravane passe… L’usage des instruments, marimba, lithophone, harmonica, guimbarde et sons électroniques, est probablement hérité des facéties de Sergueï Prokofiev dans Pierre et le loup, écouté lorsque j’étais enfant. Quant à la chanson Mécaniques Cantiques, elle s’inspire de Jean Cocteau qui suggère qu’il n’existe rien de petit ni grand, mais seulement de loin ou de proche. S’y ajoute une métaphore polissonne incitant à la reproduction dont le drame surréaliste d’Apollinaire, Les mamelles de Tirésias, est probablement à l’origine, cousin de L’homme-tétons d’Ella & Pitr.

L’ensemble doit créer un univers à part, comme leurs créations, qu’elles soient miniatures ou démesurées. Elles empruntent au quotidien leur inspiration, fictions qui à leur tour s’immiscent dans leurs échanges familiaux pour vivre comme dans un rêve avec les contingences que la société impose. Françoise Romand a su capter cet aller et retour où les contradictions et les interrogations deviennent le moteur d’un conte moral. La mélodie du bonheur, vous disais-je !

Revenons à nos boutons…


Les machines d’Ella & Pitr ne sont nullement célibataires, mais conjugales, voire familiales. Ils ont commencé par mêler leurs pinceaux en un ballet érotique où chacun ne reconnaît plus ses membres. Devenus rapidement parents, ils exploitent parfois les dessins de leurs jeunes enfants en les mêlant aux leurs, avec une honnêteté dont il faut proscrire toute naïveté. Nous savons bien que les enfants développent une créativité incroyable jusqu’à l’entrée à l’école primaire. On leur impose alors hélas les réponses avant qu’ils n’aient le temps de formuler les questions. Piel et Äki ont des chances de plus tard conserver leur âme d’enfant comme leurs parents artistes. On le leur souhaite, passé les révoltes indispensables de l’adolescence ! C’est bien dans le refus de la norme que réside la créativité. Ne pouvant accepter le monde tel qu’il est, les artistes s’en inventent de nouveaux. Ceux d’Ella & Pitr peuvent être critiques, ils sont toujours joyeux, pleins d’un bonheur de vivre communicatif.

Pour se faire, tous les moyens sont bons. Entendre qu’ils utilisent tous les outils de leur temps, à commencer par les bombes de peinture qui valurent à Pitr quelques mésaventures avec la loi. Ils utilisent aussi bien le dessin dans leurs carnets de croquis que la peinture à l’huile sur les toiles vendues rue du Faubourg Saint-Honoré. Mais la photographie, la vidéo, l’ordinateur sont requis tout autant. Pour leurs hyper grands formats ils utilisent un drone qu’ils téléguident. Dans la rue ils ne peuvent faire un pas sans coller des stickers ici et là. Certains jours ils construisent le Cacatelec, un étron en résine téléguidé, ou décorent une plaquette de chocolat. Ils montent des spectacles incroyables avec leurs amis et construisent d’immenses anamorphoses… Leur fantaisie n’étant pas guidée par l’appât du gain, ils ont la liberté d’inventer sans penser au rendement. Ils collent généreusement dans l’espace public, sachant qu’aujourd’hui leurs œuvres se vendront ailleurs, dans des espaces réservés aux collectionneurs, effet mérité de l’éphémère initial.

La route à quatre voix

Depuis qu’Ella & Pitr se sont rencontrés il y a une dizaine d’années, ils n’ont pas cessé de bouger. Il est impossible de deviner ou leur imagination les mènera. Sur la Lune s’ils continuent à grandir ou gravant des grains de riz si l’envie les en prend ? S’ils passaient au cinéma, serait-il d’animation ou choisiraient-ils des acteurs ressemblant à leurs anges et autres clochards célestes ? Si c’était en musique Pitr s’affranchirait-il du rap ou inventeraient-ils le son de ce dont sont faits les rêves ? Il est possible qu’à trimbaler Piel et Äki sur tous les chemins de la planète, les deux mômes finiront par prendre le dessus et faire virer les vieux de bord. Chez eux la jeunesse semble pourtant éternelle, or le temps n’est qu’un mille-feuilles quantique auquel nous participons pour si peu. En attendant, Ella & Pitr nous font sourire en interrogeant l’univers dans lequel nous gravitons et en instillant un peu de poésie dans notre quotidien qui a bien besoin d’une révolution.

Tableaux : Ella & Pitr, Carnaval dans le miroir, L'effrontée et deux Fonds de tiroir

jeudi 11 mai 2017

Bientôt est déjà là


Montés de Saint-Étienne à Paris pour le vernissage de leur nouvelle exposition à la Galerie Lefeuvre, Ella et Pitr en ont profité pour régler leurs comptes à quelques contributeurs de leur monographie qui sortira en septembre chez Gallimard dans la collection Alternatives. Ils ont proposé de rétribuer chacun, chacune par un dessin ou une sérigraphie. Se sont pliés à l'exercice l'architecte-urbaniste Alexandre Chemetov, la chorégraphe Maguy Marin, les comédiens Denis Lavant et Rufus, les metteurs en scène François Rancillac et Joël Pommerat, la restauratrice d'art contemporain Claartje van Haften, l'artiste Pierre Meunier, la poétesse Babouillec, le circassien Yoann Bourgeois, l'avocat Gilles Hittinger, l'historien d'art Thomas Schlesser, entre autres ! Ayant moi-même écrit un texte intitulé La mélodie du bonheur, je leur ai demandé s'ils peindraient quelque chose sur le pignon de notre maison. Ella et Pitr ayant suggéré un ange qui s'envole, un ange sans ailes peut-être parce qu'il est athée, j'ai souhaité qu'il tienne un instrument de musique.


Voici donc "Bientôt", c'est le nom du personnage, avec un clairon à la main. Elsa dit qu'en aucune manière ce peut être moi, car sinon ils l'auraient appelé "Tout de suite"... Location de la grande échelle, encordage, tracé à la craie, remplissage du blanc, caleçon orange, trompette à la feuille d'or, vernis, surlignage noir et raies bleues, ombres et vernis des orteils, les pieds ne touchent plus terre, la tête dans les étoiles, tandis que tombe la nuit !

Ella & Pitr, exposition Au jour le jour pour toujours, Galerie Lefeuvre, 164 rue du Faubourg Saint-Honoré 75008 Paris, du 11 mai au 10 juin 2017

lundi 20 mars 2017

David Hockney à la Tate Britain


J'ai toujours aimé l'eau et plonger est un plaisir sans mélange. Olivier Degorce me surprend devant A Bigger Splash pendant notre visite de l'exposition David Hockney à la Tate Britain de Londres. Les billets sont à prendre à l'avance si l'on ne veut pas attendre 4 heures pour cause d'affluence.


Face aux monographies, et celle-ci représente 60 ans de travail du peintre anglais, nous sommes surpris par certaines époques que nous ignorions comme ces Love Painting phalliques de ses débuts en 1960 où le jeune Hockney voulait prouver qu'il était capable de différents styles.


À mon tour je retourne l'appareil vers Olivier, songeur. L'exposition croise la chronologie et certaines thématiques. Ainsi la première salle, Play Within A Play, présente des œuvres de 1963 à 2014 où le réel et les illusions se jouent les uns des autres, facéties sur les perspectives et la transparence, comme le Rubber Ring Floating in a Swimming Pool de 1971 ou Kerby (After Hogarth) Useful Knowledge de 1975. Devant la (re)composition impossible du récent 4 Blue Stools j'ai l'impression que les dames jouent à Où est Charlie ?


Dépassé les Demonstrations of Versality, Paintings With People In, Sunbather, Towards Naturalism, Close Looking, la septième salle s'appelle A Bigger Photography. En 1980 la visite de Hockney à l'expo Picasso du MOMA de New York l'aurait poussé à recomposer ses tableaux à partir d'une quantité de Polaroïd, les fragments multipliant les points de vue d'une même scène, que ce soit des portraits ou des paysages.


Ses Experiences of Space post-cubistes ne me convainquent pas du tout ! Chercher à plaire, ou à toujours plaire, comporte parfois des chausse-trappes qui peuvent attirer un temps les créateurs...


The Wolds et surtout The Four Seasons, quatre murs cinématographiques nous encerclant, montrent l'attirance de Hockney pour de nouveaux outils comme ceux de la vidéo. Assemblage de prises de vue reconstituant le même espace filmé en voiture à quatre stades de la nature sur la route de Woldgate près de Bridlington dans le Yorkshire, l'installation nous transporte à la fois sur place et dans une vision personnelle de l'artiste comme si nous pénétrions dans son cerveau contemplatif. Après les paysages du Yorkshire et de Hollywood, le travail sur iPads termine le tour. Comme dans le film Le mystère Picasso de Clouzot, David Hockney nous montre le processus créatif à l'œuvre pour nombre portraits et natures mortes. De grands écrans reproduisent les mouvements du peintre en agrandissements géants de ses tablettes numériques. Le verre des écrans rappellent évidemment la surface de l'eau, la transparence des vitres et la lumière qui se dégage de l'ensemble de son œuvre.


Comme Olivier est un fan de Turner, nous finissons de nous brûler les yeux devant les incroyables huiles où l'abstraction pointe son nez sous couvert de brume et de fumée, de soleil ou d'obscurité. La Tate mérite qu'on y revienne bientôt, mais ça c'est une autre histoire.

David Hockney, Tate Britain, Londres, jusqu'au 29 mai 2017 - et au Centre Pompidou du 21 juin au 23 octobre 2017 !

mercredi 15 mars 2017

Jardins au Grand Palais


Ciel bleu. Fraîcheur printanière. Matin idéal pour marcher jusqu'au Grand Palais où l'exposition Jardins fleurit, enfermée dans son incontournable muséographie. À quoi tient le paradoxe ? Les tableaux accrochés sont des fenêtres ouvertes sur un extérieur rêvé par les artistes. Les jardins sont eux-mêmes des espaces clos. En cultivant le sien, chacun se projette dans un espace plus ou moins maîtrisé. La scénographie tient plus du jardin à la française, coupe réglée, que du faux laisser aller des Anglais. Ce n'est pas étonnant puisque les commissaires se sont essentiellement penchés sur l'hexagone. Le terrain est si vaste, si varié d'un continent à l'autre. Gilles Clément fait figure de révolutionnaire dans ce paysage sous contrôle.


Une Allégorie du printemps de Brueghel le Jeune et Edward aux mains d'argent de Tim Burton posent sous une collection d'arrosoirs et de sécateurs. L'exposition me renvoie à mon propre espace de verdure. Comment mon jardin japonais initial est devenu une jungle. Retaillé en petit parc de confort avec sauna, musique et luminothérapie, il s'est adapté à mon corps au travers des âges. Les jardins sont des métaphores.


La scénographe Laurence Fontaine s'est inspirée du film de Peter Greenaway, Meurtre dans un jardin anglais (The Draughtsman's Contract). Les œuvres semblent désertées, sans autre présence humaine que celle des visiteurs. Passé le Seuil et l'Humus, l'Arboretum aligne ses herbiers. Paul Klee a sélectionné ses Cinq planches comme on trie le bon grain de l'ivraie. Face à la nature, même domestiquée, l'ancien et le nouveau n'ont pas d'âge. Les peintures murales de Pompéi, les dessins de Dürer, les huiles de Watteau ou Fragonard ne sont pas plus datés que les impressionnistes, Picasso ou Patrick Neu. La taille varie selon les budgets. La famille de Médicis ou le Roi Soleil voient grand. J'ai toujours adoré le Parc de Saint-Cloud pour sa diversité, même si je préférais les Jardins Albert Kahn sur l'autre rive, décors miniatures incitant au voyage. Or ici la fiction fait défaut, malgré la présence d'extraits de L'année dernière à Marienbad de Resnais, Shining de Kubrick, Le parrain de Coppola, Eaux d'artifice de Kenneth Anger... On aimerait s'allonger sur l'herbe et regarder le ciel, ou sur un tapis imaginer le paradis...


Les bancs manquent toujours dans les galeries des musées, probablement pour que les visiteurs ne s'attardent pas trop. C'est dommage quand c'est justement le temps qu'on y passe qui nous permet de nous imprégner des œuvres, a fortiori si l'on veut feindre d'y croire. Parce que l'on cherche le parfum des fleurs, la moisissure du sous-bois, la brise qui raccourcit les distances. Le son est timide, imperceptible. Qu'importe, Bonnard, Berthe Morisot, Ernest Quost, Monet, Caillebotte, Klimt, Nolde forment une ronde, comme les saisons...


Après l'Allée, les Bosquets, le Belvédère, la Promenade, on tombe forcément sur Dubuffet, les genoux écorchés. La matière est indissociable du jardin. Il aurait surtout fallu du soleil, du vent, des oiseaux et des abeilles. Le son, bien entendu. Le labyrinthe de Le Nôtre suffirait-il pour nous perdre si les commanditaires étaient un peu plus courageux ? Ils craignent encore et toujours l'école buissonnière.


Ne boudons pas notre plaisir ! J'étais toujours un peu frustré, engoncé dans mon costume du dimanche avec nœud papillon, quand mes grands parents m'emmenaient au Pré Catelan. Faire mon propre jardin m'aura réconcilié avec ce domptage de la nature. Regarder, au fur et à mesure du temps passé, la sauvagerie des espèces s'appropriant la lumière. C'est bien ici l'alliée des peintres, sculpteurs, graveurs, photographes, paysagistes. La nuit tout se replie sur soi-même, s'éteignant jusqu'au matin.

Jardins, Grand Palais, jusqu'au 24 juillet 2017, entrée 9€-13€

lundi 27 février 2017

Contre-cultures 1969-1989, l'esprit français


Il y aurait deux approches possibles de la nouvelle exposition de La Maison Rouge à Paris, Contre-cultures 1969-1989, l'esprit français. Soit s'ébahir devant tant d'œuvres provocantes et d'archives passionnantes, soit s'interroger sur l'absence de dialectique à présenter tous ces objets hors de leur contexte, hormis dans l'indispensable catalogue. Comment en effet se faire sa propre idée si l'on n'a pas vécu ce porte-à-faux éminemment politique ? Les deux jeunes commissaires, Guillaume Désanges et François Piron, fascinés par leur sujet, reproduisent donc ce qu'on leur a appris, à savoir les diverses modes, fussent-elles qualifiées de marginales par les branchés d'alors. S'il s'agit de rappeler ce qui enthousiasma l'underground parisien pendant ces vingt années post-soixanthuitardes, le pari est réussi. Mais les courants qui ne bénéficiaient déjà pas de la une de la presse spécialisée continueront de rester dans l'ombre. Car même dans la contre-culture les conventions perdurent !
Comme dans toute exposition aux vertus encyclopédiques les choix sont évidemment subjectifs, mais ils reflètent néanmoins ici les mêmes orientations qu'à leur émergence. Il faudra donc voir cette accumulation comme une image de la mode, ou faisceau de modes qui si elles ruèrent dans les brancards, n'en étaient pas moins un correct politiquement-incorrect. Ainsi l'accent est mis sur les soirées au Palace ou le punk, alors que le rap, le free jazz et les nouvelles musiques improvisées ensemençaient l'avenir dans des quartiers plus excentrés ! La libération sexuelle ne se limitait pas non plus à l'homosexualité, les espoirs révolutionnaires à des dîners de salon et les arts plastiques au groupe Bazooka. Passé cette forte réserve, l'effet madeleine de l'exposition ne pouvait que me ravir.
Pour commencer, on appréciera qu'elle voit le jour en ce début de siècle où la répression a retrouvé une nouvelle vigueur et où la peur du pire pousse à abandonner toute utopie idéologique au profit d'absurdes stratégies servant toujours les mêmes intérêts. On savourera donc à la fois l'ouverture vers de nouveaux horizons avant retour de bâton, le lâché "bête et méchant", le feu d'artifices créatif, en particulier au début de la période étudiée, la fin annonçant dans la débauche un retour au bercail des fils de la bourgeoisie. Quant aux filles elles sont relativement peu présentes. Peut-être leur faudra-t-il attendre quelques années avant de figurer autrement qu'en militantes de leur cause ? Enfin, critiquer n'est-il pas typique de l'esprit français ? Et à l'image des vingt années présentées, il aurait été logique d'être "critique" plutôt que célébratif, comme le revendiquent les commissaires dans la première étape, Feu à volonté !.


Jean-Luc Godard, dont le projet À bas le cinéma du groupe Dziga Vertov avec Jean-Pierre Gorin est exposé d'entrée, rappelait que "si la culture est la règle, l'art est l'exception". Ainsi Contre-cultures 1969-1989, l'esprit français est une exposition résolument culturelle, comme l'indique son titre. L'art s'y devine parfois néanmoins au détour du labyrinthe, souvent potache, rarement émotionnel. De cette époque où tout pouvait être considéré politique, où la culture était choyée même dans les instances du pouvoir, on s'exclamera, en comparaison de notre actualité grise mine, c'est extra ! comme chantait Léo Ferré, justement en 1969. Mais, à côté de Coluche, c'est Serge Gainsbourg qui entonne la Marseillaise en reggae, face au manuscrit original de l'hymne et au dépôt à l'Arc de Triomphe d'une gerbe "À la femme inconnue du soldat inconnu''. Retrouvant la Grande encyclopédie homosexuelle, trois milliards de pervers, je me souviens de Guy Hocquenghem et Jack Lang au Blue Bar en 1972 à Cannes pour parler du FHAR. Les couvertures de Hara-Kiri, Actuel et Le Torchon brûle me rappellent la communauté que j'avais initiée, où les Mirabelles passaient voir Luc, où les revendications féministes nous renvoyaient à notre machisme inconsciemment inculqué, la phallocratie. Par leurs enfants devenus musiciens de jazz, je ne connaîtrai que plus tard le collectif des Malassis (photo ci-dessous) que ma ville de Bagnolet semble avoir oublié et qui illustre le second chapitre, Interdit/Toléré.


Comment s'approprier ce qu'on a vécu ? Les projections des Maîtres fous de Jean Rouch et de A Movie de Bruce Conner que j'organisai chez Félix Guattari, les concerts à la clinique de La Borde interrompus pour "création d'une surface hystérique", les chasses à l'homme avec Brigitte Fontaine et Pierre Clémenti ne sont que dans ma mémoire. On a chacun notre histoire. C'était avant le formatage. J'étais parfois le seul spectateur dans le cinéma du XIIIe arrondissement où se déroulait un festival Paul Vecchiali. Troisième chapitre, Le bon sexe illustré. On rigolait avec Copi. Au nom du père (1977) de Raymonde Arcier se dresse au milieu de la salle (photo ci-dessous). Je ne connaissais pas les photos en travesti ou bondage de Michel Journiac, Pierre Molinier, Pierre Klossowski, avant que Jean-André m'emmène sur la tombe de Pierre Zucca au Père Lachaise.


Jean-Louis Costes ou Roland Topor provoquent-ils encore ou sommes-nous devenus blasés ? Plus loin, Danser sur les décombres présente un monde de la nuit qui m'apparaissait superficiel et cher, bourgeois en mal de famille, forcément apolitique. La mort en a emportés pas mal, drogue et Sida, d'autres sont devenus de vieux cons. La difficulté de vieillir me saute aux yeux, même si elle n'est pas évoquée. L'exposition d'une époque aussi récente renvoie ceux qui l'ont faite à leurs contradictions de classe, à la fin de certaines utopies. Il aura fallu en inventer de nouvelles, mais la nostalgie les en empêche. Les nombreuses publications de Parallèles Diagonales livre des pistes. Certains ont pris la poudre d'escampette, d'autres choisissent de militer. En face, le chapitre Buffet froid dénonce les conditions de vie exécrables dans les banlieues, les cités dortoirs, les prisons, Métro boulot dodo. Les couleurs de mai 68, rouge et noir, celles chatoyantes du mouvement hippie, étonnamment absentes de l'expo, ont laissé la place à la réaction, les années 80 sont déprimantes. Les couleurs vives ne viennent plus du réel, mais d'un monde de bande dessinée qui le fuit. La dernière partie, Violences intérieures, expose des commandes nouvelles à Kiki Picasso (20 tableaux intitulés Il n'y a aucune raison de laisser le bleu, le blanc et le rouge à ces cons de Français) et Claude Lévêque (Conte cruel de la jeunesse, installation en photo ci-dessous). Bérurier Noir fait la bande-son. Les couvertures alignées des éditions Champ Libre ressemblent à une bande dessinée elliptique, très différente du Pavillon des enfants où se retrouvent Nicole Claveloux, Pierre Desproges, Jean-Christophe Averty, Topor, Brétecher, Francis Masse, Reiser, Cabu, Willem, etc., mais je ne pense que cela soit une incitation à emmener vos mouflets !


En ce qui concerne mes réserves, le catalogue est le meilleur complément de l'exposition. Il ne peut reproduire la masse d'indices présentés à La Maison Rouge, mais y figurent de précieuses analyses. Après une chronologie subjective de l'esprit français due aux commissaires et à Colette Angeli, les textes de Philippe Artières, Thibaud Croisy, François Cusset, Alexandre Devaux, Fabienne Dumont, Julien Hage, Antoine Idier, Nathalie Quintane, Kantuta Quiros et Aliocha Imhoff, Elisabeth Lebovici, Olivier Marboeuf, Peggy Pierrot, Sarah Wilson abordent librement les chapitres de l'exposition sans en suivre la logique scénographique. Il mériterait à lui seul un autre article. Sa vision globale est juste, mais les exemples sont trop conformes à l'histoire officielle. La sacro-sainte adéquation théorie-pratique requerrait de fouiller plus largement l'ensemble des sujets pour vraiment sortir des clous.

Contre-cultures 1969-1989, l'esprit français, La Maison Rouge, jusqu'au 21 mai 2017
Catalogue de l'exposition, 320 pages, 18 x 25 cm, ed. La Découverte et La Maison Rouge, 35€
En haut de l'article, Jacques Monory, Antoine n°6, 1973 © Jacques Monory / ADAGP, Paris 2017. Courtesy de l'artiste. La pochette de notre disque de 1985, Carnage, que nous lui devons était prémonitoire, Explosion d'un avion de ligne sur un tarmac par un groupe de terroristes peinte également en 1973 !

mercredi 7 décembre 2016

Laurent Bolognini, sculpteur de lumière


Samedi, le sculpteur de lumière Laurent Bolognini présentait quelques uns de ses automates dans son atelier de la ville de Paris, à l'initiative de Florence Mourey. La baie vitrée de l'immeuble cubique construit il y a 25 ans par Christian de Portzamparc donne sur un ensemble rappelant le film Playtime de Jacques Tati. Au sixième étage, les bras articulés tournaient, les lampes japonaises tremblaient, les cercles se faisaient et se défaisaient. Programmant en direct l'une de ses pièces les plus grandes, Bolognini nous gratifia d'une improvisation cinétique envoûtante sur une très belle musique picturale de Fred Costa. Sa machine (une autre que celle de la photo !) me rappelait indubitablement celle de Michael Snow dans La région centrale qui y avait fixé sa caméra pour décrire un espace vierge en haut d'une montagne. Ici deux bras tournent chacun autour d'un axe fixés à un troisième, permettant de dessiner des figures courbes selon les vitesses de rotation. La rémanence n'intervient pas seulement sur le mouvement, mais aussi sur la couleur, les plus anciennes virant au bleu quand les plus récentes restent blanches ou jaunes. Nous étions hypnotisés par cette musique visuelle minimaliste tandis que les saxophone, guitare et violoncelle de Costa structuraient le moment partagé.

→ Une œuvre de Laurent Bolognini est visible à la Galerie Denise René, 22 Rue Charlot 75003 Paris, à partir de jeudi et pour plusieurs semaines, dans le cadre de l'exposition collective Lumière et Mouvement
→ La musique de Fred Costa diffusée samedi est celle de Kazarken, premier long métrage de Güldem Durmaz projeté ce soir à la Scam à 19h (réservation indispensable)...

jeudi 24 novembre 2016

Tino Sehgal, l'expérience humaine

...
Comment évoquer l'exposition-performance de Tino Sehgal au Palais de Tokyo sans déflorer son travail ? Raconter de quoi il s'agit, c'est pratiquer ce qu'au cinéma on appelle un spoiler. Or j'adorerais convaincre tous ceux et toutes celles qui me lisent d'y courir séance tenante. Résistant souvent à l'art conceptuel qui me fait préférer le catalogue à son exposition, j'avoue y être allé à reculons. Je me trompais. J'en suis sorti avec une pêche d'enfer et quantité de questions sur la vie. Dehors, le ciel crépusculaire hésitait entre l'orange et le rose. C'était magique.
L'émotion n'y est donc pas esthétique, mais conceptuelle, entendre qu'elle joue avec nos concepts philosophiques en interrogeant l'énigme comme jadis le Sphynx ou le progrès comme on essaie de nous le vendre. L'œuvre représentée sur les 13000 m² du Palais de Tokyo joue sur le sensible, ce lien ténu entre les êtres qui se fortifie dans la durée. L'accrochage y est brechtien, la scénographie chorégraphique, le son envoûtant, l'œuvre fondamentalement humaine. Bouleversante.
Le travail en amont avec les 400 participants qui se relaient pour nous accueillir a été intelligemment mené par Tino Sehgal. On sent le plaisir partagé des hôtes avec les visiteurs. Différence notoire, les uns sont rémunérés, les autres paient pour entrer. Pour le reste, comme nous avons commencé par le sous-sol, j'ai d'abord eu l'impression d'un cousinage avec Westworld où il est impossible de reconnaître qui sont les uns ou les autres. Les acteurs de ce théâtre documentaire n'ont pourtant rien des robots humanoïdes de la série américaine. Ils sont faits de chair et de souvenirs sincères. Passionné par la marche du temps, je me suis retrouvé dans un présent plus persistant que jamais. J'espère pouvoir y retourner avant que l'exposition ferme ses portes le 18 décembre prochain.

→ Carte Blanche à Tino Sehgal, Palais de Tokyo, Paris, de midi à 20 h tous les jours sauf le mardi, 9,40€ et 12,50€