Jean-Jacques Birgé

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jeudi 25 mai 2006

Jean-Luc Godard soumet le musée à la question


La mise en scène de l'exposition du Centre Pompidou est une véritable désacralisation de l'espace muséal. Godard réussit ici comme ailleurs à interroger le dispositif en cassant les habitudes du visiteur. On s'attendait à voir un chantier, quelque chose de honteux, la représentation de l'échec des relations entre le cinéaste et Beaubourg. On découvre Voyage(s) en utopie, sous-titré JLG, 1946-2006 - À la recherche du théorème perdu, avec une certaine inquiétude, celle d'être déçu tant la presse s'est faite l'écho du supposé ratage. Pas de communication, quelques lignes dans les journaux, toujours pour dire la même chose : Godard n'a pu s'entendre avec le commissaire d'exposition, Dominique Païni, et a décidé de terminer seul. J'ai cherché vainement les crédits de l'exposition, pas de trace de la scénographe, Nathalie Crinière, ni d'aucun membre de l'équipe. On a pensé que J-L G était vraiment un chieur, toujours aussi caractériel. On connaissait ses hésitations, ses changements de cap, son mauvais caractère, son droit à l'erreur... On y est allé tout de même, histoire de voir, par soi-même. Il est écrit que "le Centre Pompidou a décidé de ne pas réaliser le projet d'exposition intitulé Collage(s) de France, archéologie du cinéma d'après JLG en raison des difficultés artistiques qu'il présentait (les mentions "techniques et financières" ont été barrées ; par qui ? Il y a des feutres sous la pancarte) et de le remplacer par un autre programme intitulé Voyage(s) en utopie ". Plus gros est affiché : Ce qui peut être montré ne peut être dit. On va tout de même essayer, même si l'exercice est inutile, puisqu'il faut mieux y aller voir.
Reprenons.
C'est la première fois depuis très longtemps que je me sens bien dans un musée. Rien de compassé, rien de trop (en)cadré, rien de sacré. Les musées sont le dernier même si le seul endroit où admirer des œuvres. On y est physiquement bousculé, il y a souvent une sensation d'écœurement devant l'accumulation, l'effort à déployer pour se concentrer y est considérable. À moins de fréquenter des collectionneurs, on n'a pas trop le choix, sauf à avoir la chance d'y errer après la fermeture et d'y croiser Belphégor. Voilà, c'est ça, c'est la sensation que le chantier de l'installation Godard procure, un sentiment de déjà vu, de déjà vécu ailleurs que dans le simulacre muséal, une familiarité avec le quotidien, une proximité permettant de se l'approprier, de parler à la première personne du singulier, l'utopie de pouvoir encore s'interroger sur le monde et sur notre relation à l'audiovisuel, et bien au-delà, sur la culture en général et sur la place de chacun dans le système social. Comment gérer son indiscipline ? On découvrira avec ravissement que l'installation est le miroir déformant de nos références intimes. Semblable aux Histoire(s) du cinéma qui sortent ces jours-ci en DVD.
Il y a deux axes principaux : le premier, c'est la mise en espace, comme un appartement en travaux, murs éventrés, palissades, grillages, mais aussi des pièces réduites au strict minimum ; pas une chambre, un lit ; pas une cuisine, un évier ; pas un bureau, une table ou un fauteuil ; pas un balcon, des plantes vertes rassemblées dans un coin, encore que de l'autre côté de la baie vitrée sont dressées cinq tentes de SDF. Ce ne sont pas des figurants, c'est déjà notre histoire. La désinvolture qui semble de mise nous met à l'aise, nous nous promenons comme si nous visitions un appartement que nous transformerons plus tard à notre guise. Nous piétinons les éléments du décor et nous laissons prendre. Des livres sont cloués au pilori un peu partout dans le décor, un pieu dans le cœur, comme le supplice de la croix. Croix de Malte ou de Lorraine... Les clous font mal, les meubles sont vissés grossièrement, les lettres collées ne peuvent être volées. On peut voir les maquettes successives de l'exposition qui n'a pas eu lieu, on rêve. Il n' y a pas de cartel explicatif, seulement des mots, des bribes de phrase que l'on foule. Nous sommes libres de penser, de réfléchir, d'interpréter.
Dans une des trois salles, sur de beaux et grands écrans plats, sont diffusés simultanément plusieurs films. Pas ceux du cinéaste. Pas seulement. La cacophonie ressemble aux Histoire(s) du cinéma, que je conseille de regarder et d'écouter en vaquant à ses occupations ménagères. Se laisser envahir. Pour que la magie prenne corps. On se laisse happé par une séquence et le tour est joué. Ça vous parle directement, miracle de l'identification, sympathie de la citation que l'on a fait sienne. Si l'accumulation est le propre des musées, surtout le Centre Pompidou habitué aux overdoses, apprécions l'une des rares fois où elle fonctionne. En voilà de l'information, sauf qu'ici les rapprochements font sens, produisant une sublime poésie, construite avec les ressources du montage cinématographique et les échos qui résonnent en chacun et chacune d'entre nous. En clair, ça fait sens et ça produit une très forte émotion. C'est notre histoire(s). Magie d'un poète (au même titre qu'un Cocteau, un Guitry ou un Freud), que les Godardiens pourront toujours tenter de copier, l'exercice risque de rester stérile. Il ne suffit pas de foutre le souk, de provoquer, de faire des collages ou de jouer avec les mots, il faut une vision. Le génie de Godard, c'est ce qui est montré, peu importe ce qui est dit. L'important ce n'est pas le message, c'est le regard. Celui de chacun, exhortation à penser par soi-même.
Oui, Godard a gagné ce nouveau pari comme il avait dans le passé réussi son passage à la télévision, ou ses mises en pages, ou ses disques, parce qu'il continue à s'interroger sur les outils, sur les circonstances, sur l'histoire, et qu'il nous propose un angle inédit, auquel on aurait pu penser. Godard réussit donc sa sortie dans l'espace. La machine est en route, pour qu'à notre tour nous fassions le voyage.
On peut toujours rêver !

P.S. : le Centre Pompidou édite un livre de Documents, accompagné d'un DVD avec la Lettre à Freddy Buache, Meeting Woody Allen, On s'est tous défilé et une vingtaine de spots de pub réalisés pour M+F Girbaud. Sa présentation graphique est un peu aride, mais le contenu est évidemment passionnant.

mercredi 10 mai 2006

Bâle : Vitra, Beyeler, Tinguely et Edgard Varèse, cerise sur le gâteau !


De Colmar où Françoise a dégotté une chambre d’hôtes formidable et bon marché (avec accès gratuit à Internet, euh, je m’étais pourtant juré…), nous descendons d’abord en Allemagne, à Weil Am Rhein, Vitra (photo ci-dessus du Musée du Design, dessiné par Frank O. Gherry, l’architecte du Gugenheim et de Bilbao, hallucinant, jugez par vous-même) où est actuellement exposé le designer italien Joe Colombo. Meubles et décor futuriste des années 60 digne de Barbarella et Orange Mécanique.

Quelques centaines de mètres plus loin, à Riehen en Suisse, se profile la Fondation Beyeler, dessinée cette fois par l’architecte Renzo Piano. Un plan d’eau prolonge la salle où sont exposés Les Nymphéas de Monet, le sol est au même niveau que l’étang. Une remarquable exposition temporaire Matisse occupe hélas les trois quarts de l’espace. J’écris hélas car j’ai toujours ressenti une impression claustrophobique devant ses œuvres. Je suis toujours resté un peu à l’écart de ce grand maître comme de Picasso que j’aime surtout pour ses sculptures. Mes goûts et mes couleurs me poussent plutôt vers Bacon, Klee (là je suis servi, la collection en abrite de merveilleux) ou Kandinsky. Même chose avec le bâtiment trop rigoureux pour moi, j’ai encore l’impression d’admirer le paysage au travers de barreaux.
Au restaurant de la Fondation, déjà énervé que la serveuse nous refuse une carafe d’eau, je suis sidéré qu’ils refusent les cartes bancaires (seule fois du voyage), mais ce n’est pas le plus beau : l’addition se montant à 26,43 euros (on n’est pas obligé de payer en francs suisses), je sors l’appoint ; la salariée zélée m’annonce qu’ils ne prennent pas les pièces, on croit rêver ; s’attend-elle à ce que je laisse 30 euros pour ce risotto trop cuit et ces courgettes fadasses ?

Quelques kilomètres plus loin, à Bâle même, nous arrivons au Musée Tinguely. J’en rêve depuis des années. J’adore aller visiter son Cyclop dans la forêt de Milly. J’en profite pour rendre visite à la Chapelle Sainte-Blaise-des-Simples où est enterré Cocteau, dont il a peint les murs en représentant des herbes médicinales et où il a gravé sur sa tombe « Je reste avec vous », et puis, le reste de la journée se passe à crapahuter sur les rochers des Trois Pignons. Mais je m’égare, et je me gare. Pas besoin de vous faire un dessin, Tinguely est si ludique, si sonore, c’est un enfant qui a continué à construire son Meccano…
Je suis enchanté, mais le plus extraordinaire, c’est une exposition à laquelle je ne pouvais m’attendre, celle consacrée à l’un de mes trois compositeurs favoris, Edgar Varèse (les deux autres sont Charles Ives et Frank Zappa). Manuscrits autographes, lettres de Debussy, Cage, Zappa (celle qu’il lui écrit à seize ans), partitions inachevées, images reconstituées des projections du Pavillon Philips dessiné par Le Corbusier pour lequel Varèse a composé le Poème Électronique, ombre du portrait en fil de fer tordu par Calder, catalogue merveilleux et copieux, dessins, peintures, témoignages, et voici le graphisme pour une improvisation jazz, cassette donnée à Robert Wyatt par Mark Kidel et qu’il me confia à son tour, la tête me tourne, j’y reviendrai…

De retour à Strasbourg, avant de reprendre le train pour Paris, nous nous promenons dans le Musée d’Art Moderne et Contemporain qui abrite actuellement les collages politiques de John Heartfield. Très bel édifice d’Adrien Fainsilber. Ce n’est pas tout ça, je dois rentrer travailler, on en parle demain.