Jean-Jacques Birgé

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lundi 13 août 2007

La scandaleuse généalogie de Kara Walker


Inspirée par les films muets de Lotte Reininger, l'artiste afro-américaine Kara Walker découpe des silhouettes dans du papier noir et réalise des films d'ombres chinoises où elle évoque l'esclavage aux États Unis et l'ambiguïté des rapports sexuels qu'il engendra entre les communautés. Si ses grands panoramas et ses théâtres de marionnettes apparaissent anecdotiques, malgré leur charge sulfureuse où le sexe et la violence sont omniprésents, ses écrits sont bouleversants, autrement plus provocants que l'érotisme bon marché de ses fresques monochromes. Quelques tentatives de colorisation et de très beaux collages ne changent rien à l'affaire. Pourtant, analyser son œuvre sans se référer au racisme toujours aussi vivace aux USA risque d'atténuer le sens de sa démarche, résolument contemporaine parce que fortement enracinée dans une histoire terriblement douloureuse qui n'est pas prête de s'éteindre. Le passé du peuple noir a été soigneusement enfoui, refoulé. Les blancs ne souhaitent pas plus exhumer les scandales intimes subis par les corps, leurs gènes se propageant allègrement dans la communauté afro-américaine. Les fantasmes de Kara Walker réveillent les fantômes pour que celles et ceux qui le vivent encore dans leur chair clament leur nom sans vergogne.
Photo : Françoise à l'exposition du Musée d'Art Moderne de la Ville de Paris, Mon Ennemi, Mon Frère, Mon Bourreau, Mon amour, jusqu'au 9 septembre.

mardi 7 août 2007

An(nu)al Pass


On se fait une joie de sortir de sa tanière et c'est la déception. L'exposition Les Messagers au Centre Pompidou est tristement anecdotique. J'avais pourtant de merveilleux souvenirs d'Annette Messager. La promiscuité avec son compagnon Christian Boltanski joue des vases communicants, à double sens, mais aucune émotion ni réflexion ne se dégagent de cet empilement de traces. Les lignes de la main restent aussi plates que des affiches pour touristes. Si, comme le dit J-L G, l'important ce n'est pas le message mais le regard, comment comprendre mes paupières qui se ferment doucement devant tant de baudruches ? La grenouille qui voulait se faire plus grosse que le bœuf se dégonfle comme autant de petites morts avortées. Le voile rouge qui enfle ressemble à la mer en plastique du Casanova de Fellini. Seules trouvent grâce à mes yeux Les Piques, et quelques crayons de couleur. Ailleurs, l'amas noie le poison. Je ne voudrais pas faire porter à Annette Messager l'amertume suscitée par tant de vacuité exposée dans ce lieu de culture où l'art reste aux abonnés absents. Je lui en veux de n'être point différente, là où Godard sut faire exploser les conventions.
Annette Messager a conçu le laissez-passer 2007 du Centre. La carte lenticulaire qu'elle a imaginée donne à voir alternativement, selon le mouvement que l'on imprime à son poignet, les mots "Laissez passer" ou "Laisser pisser". En auto-justification laborieuse le programme offre son explication de texte. Comme à la télé on nous dit bien quoi penser. Loin d'être une simple boutade, ce jeu de mots - qui habite toute l'œuvre - souligne le lien entre le bâtiment et les fonctions corporelles, le flux et les fluides. Il condense dans un registre minuscule des préoccupations fondamentales dans le travail de l'artiste, centré sur la question du corps. J'aurais certainement dû laisser pisser le Mérinos, mais, en sortant, Françoise, qui a bien compris la leçon, relève ce qu'Annette a raté : en lettres de néon qui brûlent la lentille de mon petit appareil-photo, sous "Laisser-passer" est inscrit "Annual Pass". Françoise roque, permute au lieu de remplacer des lettres, soulignant le statut difficile du visiteur condamné à l'An(nu)al Pass !
P.S. : je suis peut-être passé à côté, mais les fantasmes de l'enfance qu'évoque Jonathan ne suffisent pas à palier la trop courte distance entre l'objet et son sujet. Quelques pièces sympas, aucune vue sur la mer. La salle d'à côté n'arrange pas les choses, Philippe Mayaux ne prend pas. Le Prix Marcel Duchamp 2006 sous-dalise comme on en voit plein les galeries de Soho, c'est déprimant.