Jean-Jacques Birgé

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samedi 25 avril 2009

Le cirque Calder


Il est rare de pouvoir admirer les petits personnages du Cirque de Calder. Si le film de Jean Painlevé tourné en 1955 (ci-dessous) est projeté au 6ème (nocturnes de l'exposition "Les années parisiennes, 1926-1933" tous les jours jusqu'à 23h, sauf le mardi où les musées sont fermés) et au 4ème étage de l'exposition présentée au Centre Pompidou jusqu'au 20 juillet, on trouvait celui tourné en 1961 par Carlos Vilardebo (ci-dessus, moins complet mais peut-être plus enlevé) depuis quelques années en DVD aux Éditions du Paradoxe avec en prime Les mobiles de Calder et Les gouaches de Sandy. Comme j'avais déjà eu la chance d'admirer le Cirque, ce sont les portraits au fil de fer qui me surprennent le plus. Leurs ombres projetées sur le mur blanc révèlent un autre aspect de chaque personnalité. C'est la magie Calder, jeune artisan illusionniste qui fait ses premiers pas dans l'art, avant sa rencontre d'avec Miró, avant ses célèbres mobiles et stabiles qui feront sa renommée. On retrouvera ce goût de l'enfance et du jeu chez Tinguely, digne héritier de cet enchanteur. Petit détail, mais de taille et de bonne, saluons les cartels qui précisent titre, date, etc. bien au-dessus des œuvres, lisibles sans bousculade et sans qu'on ait besoin de chausser ses bésicles.
Plus loin, la rétrospective Kandinsky (jusqu'au 10 août, 11h-23h comme la précédente) montre la fraîcheur du jeune russe qui se laissera trop rapidement influencer par ses contemporains dès lors qu'il voyagera... Les premières salles éclatent de couleurs et de formes merveilleuses, des bleus électriques explosant parmi les couleurs chaudes de ses époustouflantes "improvisations"... Les dernières œuvres semblant cette fois empruntes des mimis aborigènes donnent envie de revenir au point de départ, celui de l'innocence...


Ah, c'est un bien autre cirque que celui de la veille ! Pour répondre à certains commentaires et suite aux confessions de quelques participants de cette prétendue Force de l'Art, je souhaite préciser qu'avec une telle présentation une œuvre de sens se serait glissée au milieu du fourre-tout que l'on n'y aurait vu que du feu, éblouis par tant de poudre aux yeux, du sable en l'occurrence, la vilaine affaire ! Si nos lapins s'étaient retrouvés dans cette galère, ils auraient certainement parus aussi crétins que les autres, à ramer contre vents et marées, engloutis par l'or que les marchands y briguent, courbettes et pompeux propos à l'appui. Toute la manœuvre est un mensonge, très peu d'œuvres ayant été conçues pour l'occasion (voyez les dates) contrairement à ce qui est annoncé, supercherie ostensible tant le le lieu magnifique s'en trouve inexploité. On aurait imaginé prendre de la hauteur ou se promener sur les coursives désespérément désertes. Le public crédule s'en retrouve berné et, non, je ne confonds pas Duchamp, Klein ou Beuys avec ces professeurs indignes de leurs chaires qui présentent en ces lieux toute leur fatuité à briguer naïvement les places de ceux qu'ils "ensaignent"...
Comme les cinéastes qui ont choisi de défendre la loi Hadopi, trop vieux pour comprendre ce qui se joue dans notre monde en pleine mutation, les artistes qui se prêtent à ce jeu d'écritures ratent l'avenir en collant à la demande marchande et se compromettent dans cette tricherie indigne de notre siècle naissant.

vendredi 24 avril 2009

La farce de l'or ou le salon de l'étalagiste


Commerçants, si vous désirez actualiser vos vitrines, dirigez-vous sans hésiter vers le Grand Palais où de jeunes artistes rivalisent d'astuce et proposent des idées amusantes pour animer la présentation de vos produits en attirant l'attention des passants !
L'ensemble, sans exception aucune, donne l'impression d'une exposition de jeunes étudiants des Beaux-Arts de seconde année travaillant sans aucune urgence sous l'égide de professeurs dépassés par les mutations du monde qui les entoure. Ces jeunes gens dorés semblent pourtant tous feindre de le réfléchir au travers d'idées spirituelles et de bons mots dignes de l'Almanach Vermot. L'art plastique disparaît au profit d'une sélection de manifestations monomaniaques censées les conduire au firmaaament de l'aaart alors qu'ils n'expriment que l'impuissance de ce monde à se renouveler et proposer de nouvelles utopies.
Le programme remis par une armée de gentils médiateurs formés à la même école, après un avant-propos roucoulant d'une ministre de la culture peu encline au monde contemporain, commence ainsi son mode d'emploi : La Force de l'Art 02 réunit dans l'actualité de la création les œuvres d'artistes de générations et de styles à peine comparables - comme le furent, en leur temps, Monet, Mondrian, Duchamp, dissemblables par l'âge ou les préoccupations, mais qui, dans une même période, créèrent en France des œuvres inoubliables..." Les bras m'en tombent. J'ai du mal à taper la suite tant ma stupeur devant tant de vacuité est à la taille de la majestueuse coupole du Grand Palais. Je n'arrive même pas à être en colère. Tout cela est désarmant, c'est le mot, désarmant. L'exposition, tragique, réfléchit bien l'État de l'art dans notre pays. Comment faut-il interpréter tant de signes s'accumulant dans le même sens ? Est-ce l'enseignement de l'art dans les écoles qui pousse à cette superficialité se camouflant derrière quelques concepts faciles et spirituels ? Certains sont même amusants, voire astucieux. Est-ce le reflet d'une société anesthésiée et corrompue ? Promouvoir ces artistes-là serait-il une manière de faire taire la colère qui gronde ailleurs ? À comparer avec les œuvres de Kréyol Factory présentée à la Grande Halle de La Villette par exemple, on saisira l'écueil qui sépare l'urgence du tout petit supplément d'âme visé ici et pour autant manqué. Dans le meilleur des cas, résident quelques idées amusantes pour égayer les vitrines des magasins, impression renforcée par une scénographie "blanche" qui a le mérite de ne pas écraser les zœuvres.
La Force de l'Art 02 ne se cantonne pas à ce salon de l'étalagiste. Décentralisée, elle présentera Daniel Buren au Grand Palais, Gérard Collin-Thiébaut au Louvre, Bertrand Lavier à la Tour Eiffel, Annette Messager au Palais de la Découverte, Orlan au Musée Grévin, Pierre et Gilles à l'Église Saint-Eustache. La messe est dite. Espérons que les performances programmées certains jours sauront embraser l'exposition anesthésiante d'une virulence ou d'une beauté qui lui font cruellement défaut ! Les mises en ligne d'artistes virtuels sauront-elles recaler notre nouveau monde au-delà de tant de torpeur et d'auto-suffisance ? Le premier mouvement de cette Force de l'Art est une farce de l'or où l'État sarkozien montre les dégâts considérables qui sont à l'œuvre et où l'on tente de pallier à l'absence de l'art par des coups médiatiques encadrés par un dispositif pédagogique plus nocif qu'inefficace. Ce qui est fondamentalement en question c'est l'orientation de l'art vers un processus marchand, directement et indirectement. Ainsi les Festivals de Cannes, d'Avignon ou des Vieilles Charrues, générateurs d'une manne qui se chiffre en millions d'euros pour les régions, sont progressivement phagocytés par un marketing viral qui les vide de leur sens, l'art, le dérangement.
L'agit-prop a de beaux jours devant elle si la colère vient à gronder. Et puis, la beauté sera convulsive ou ne sera pas.

lundi 13 avril 2009

Pass Pass


Complètement décalqués par nos allées et venues sur les autoroutes de la France pluvieuse, nous oublions le sac d'ordinateurs à la maison et nous en apercevons seulement après avoir franchi la frontière belge. Rien de grave, un simple PC fera l'affaire, nous avons heureusement une copie du programme avec nous ! C'est seulement dommage pour le NoteBook tout neuf que nous voulions tester avec Nabaz'mob... Antoine (Schmitt, en photo) a beau tenter de se réveiller avec une boisson américaine, il a du mal à garder les yeux ouverts. L'équipe du PASS nous donne un coup de main et nous retombons sur nos pattes. Premières représentations cet après-midi.
En me promenant dans le Parc d'Activités ScientifiqueS, je découvre l'exposition L'argent que j'avais sonorisée en 2003 pour Hyptique avec Sonia comme chef de projet. Dans un premier temps, je ne reconnais pas la musique que j'avais composée. Il me faudra un peu de temps. L'ensemble est diffusé à niveau assez bas, mais suffisamment pour être perçu. Tous les bruitages et les musiques se mêlent si délicatement que j'en ronronne de satisfaction. Je retrouve mes idées, je reconnais mes sons ! Nous nous amusons à conduire sur le jeu de simulation automobile que nous avions conçu et réalisé sans jamais pouvoir l'essayer en vrai. Avec la crise économique, l'expo prend tout son sens. La faillite du système peut se lire entre les attractions, clairement "exposée" par un savant mélange de haute technologie et d'objets bruts, de pédagogie et de rêve.


Par contre, Mots de Pass', l'installation de la Passerelle que nous avions créée en 2000 à l'entrée du PASS avec Antoine Denize (également concepteur des dispositifs multimédia de l'exposition L'argent), Étienne Mineur et Frédéric Durieu pour l'inauguration du bâtiment construit par Jean Nouvel, a depuis été démontée. Il s'agissait d'une symphonie de 26 iMacs en réseau où les visiteurs pouvaient jouer avec les mots en les accrochant sur un mobile virtuel.
Le soir, je dévore une côte de porc "à l'berdouille" (sauce à la bière avec cornichons et moutarde à l'ancienne) à L'Excelsior sur la Grand'Place de Mons, accompagnée de délicieuses frites belges, moelleuses à l'intérieur, croquantes à l'extérieur, et d'une St Feuillien au fût, l'excellente bière locale... Ensuite coucouche panier papattenrond !

mercredi 8 avril 2009

Kréyol Factory, black and proud


À l'entrée de Kréyol Factory qui se tiendra jusqu'au 5 juillet à la Grande Halle de la Villette, je suis saisi par une citation de Patrick Chamoiseau qui éclairera ma visite de l'exposition : Quand les colons européens parvinrent aux Antilles, ils trouvèrent des Caraïbes, des survivants arawaks. Débarquant, le premier geste de ces "Découvreurs" fut de reproduire l'esprit-village continental : planter drapeau et croix, prendre possession du sol, nommer, poser chapelle, dresser fortins, installer une souche de peuplement. Cette pratique s'opposera à celle des Caraïbes. Pour ces derniers, les îles n'étaient pas des isolats, mais les pôles d'un séjour archipélique au long duquel, de rivage en rivage, au gré des événements, des fêtes et des alliances, ils naviguaient sans cesse. Leur espace englobait l'archipel et touchait aux lèvres continentales. Pour eux, la mer liait, et reliait, précipitait en relations. Le colon européen, lui, se barricade dans l'île : rival des autres fauves colonialistes, il élève des remparts, dessine des frontières, des couleurs nationales, il divise, s'enracine, confère force religieuse à son enracinement : il crée un Territoire. Il scelle dans sa tête les barreaux de l'exil. Loin de sa source natale, il se vit à l'écart, et fonde l'acceptation dominante de l'insularité.
Une soixantaine d'artistes contemporains réfléchissent l'histoire de la créolisation, de la colonisation à l'exploitation. L'actualité la plus brûlante, avec, entre autres, la grève guadeloupéenne, renforce d'autant l'affirmation d'une culture forte, résistante et critique. C'est l'anti-Quai Branly. Les cris de rage s'opposent aux collections du musée colonial. Ici les œuvres jouent du sac et du ressac, les vagues ravivant les racines amérindiennes, l'esclavage et la misère. L'Océan indien aussi a fourni son lot de déracinés. Après ces traversées, l'exposition attaque directement au nœud freudien de la virilité en abordant le trouble des genres, comment se transmet une culture, puis comment elle se rêve... Passé l'évocation des tribus arawaks massacrées, l'Afrique s'exporte dans les mythes du vaudou haïtien et les rythmes du calypso et du gwo-ka. Le métissage et les mélanges marquent les "Nouveaux Mondes" de leur empreinte. Il n'y a pas que les Caraïbes, au-dessus des océans les étoiles dessinent d'étranges figures qui relient la Réunion, l'île Maurice, la Guyane et les grandes métropoles où les communautés ont parfois élu nouveau domicile, un "chez soi - de loin".


La plupart des œuvres sont magnifiques et nous permettent de découvrir des artistes majeurs trop peu exposés. Quelle claque si l'on compare avec les insipidités des récentes expositions contemporaines ou les galeries prétentieuses qui ne font que nous renvoyer à la vacuité d'un mondialisme stérilisant ! Nous sommes loin du Trocadéro et de la Maison Rouge... Sobre et élégante, la scénographie de Raymond Sarti fait ressortir les couleurs qui nous explosent à la figure. La déambulation est remarquable, nous laissant glisser d'île en île sur les rouleaux d'une vague de carton où flottent de gigantesques containers de tôle ondulée. Il me manque les sons que ce bouquet de fleurs paradisiaques ou vénéneuses suscite en moi et qui auraient permis que nous décollions littéralement. Les textes peints sur les murs remplissent ce besoin, et il faudra évidemment que j'y retourne pour voir les films projetés dans les tours de zinc, pour relire les voix de Aimé Césaire, Édouard Glissant, Stuart Hall, Daniel Maximin, Raphaël Confiant, Françoise Vergès, Frantz Fanon ou Chamoiseau, pour m'imprégner des pièces que j'ai négligées à ma première visite. Je garde en mémoire la forte émotion produite par les centaines de tongues ramassées sur la plage et serties de fil de fer barbelé de Tony Capellan, la beauté des tableaux de Marcel Pinas composés d'ustensiles de cuisine, la violence des 210 000 douilles qui transforment en ruche mortelle la carrosserie de Limber Vilorio, la tête contre les murs de Jorge Pineda, les photos transgenres de Lyle Ashton Harris, le bateau de Jean-François Boclé dans l'obscurité d'un fond de cale et les 33 figures de femmes accrochées de Belkis Ramirez... Toutes les œuvres, récentes, témoignent de la vivacité de ces cultures fortes qui assument leur passé tragique les yeux fixés sur un avenir entièrement à inventer. L'ensemble est une des expositions les plus politiques que j'ai eu l'occasion de voir depuis longtemps.