Jean-Jacques Birgé

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samedi 24 octobre 2009

elles, Soulages et le manteau musical


Dès que je suis sorti du métro, Franck Vigroux m'a demandé qu'est-ce que c'était que ce bruit. J'étais heureux de constater que mon camarade avait l'ouïe fine et la curiosité en éveil. Le reste de la journée, j'ai bien senti quelques regards interrogateurs, mais personne ne comprenait d'où le son de grillon métallique provenait, d'autant que l'oscillation qui épousait mes pas était relativement discrète. L'élégance de mon vêtement faisait en outre de l'ombre à la partition sonore. Dans la semaine, plusieurs Africains m'avaient arrêté dans la rue pour complimenter le chic de mon ensemble, ce qui me comblait d'aise venant des princes de la sape. Toute la journée je me suis donc promené avec un drôle d'instrument, une bille d'acier enfermée dans un ressort bouclé. Je l'avais mis dans ma poche de manteau pour le rendre au luthier Sylvain Ravasse avec qui je travaille sur le projet de poème symphonique pour 100 vélos de Wolf Ka.
La petite percussion résonnait dans les salles du Centre Pompidou où j'avais choisi de visiter l'exposition Soulages. Noir c'est noir, mais il y a toujours de l'espoir. Les tableaux de Pierre Soulages sont incroyablement actuels et devraient ravir les amateurs de minimalisme et d'exigence absolue, j'avais envie d'écrire de musique techno tant les rythmes qui habitent les toiles sonnent modernes. La plupart des toiles ont d'ailleurs été peintes assez récemment. La scénographie épouse la pensée de l'artiste, variation autour d'un thème aussi simple que profond.
Deux étages plus bas, elles@centrepompidou m'enchante par la variété et la richesse de la sélection. À noter tout de même que l'exposition consacrée aux artistes femmes issues de la collection du Centre a au moins eu le mérite de pousser celui-ci à acquérir quelques œuvres lorsque les responsables se sont aperçu(e)s que le fonds en manquait redoutablement ! Parmi l'immense éventail présenté, je me rends compte que les pièces qui m'intéressent sont parmi les plus revendicatrices, entendre par là pas seulement féminines, mais aussi féministes. Comme chez leurs confrères mâles, beaucoup trop d'artistes se contentent d'attraper le train en marche et clonent les stars de l'époque, ou des précédentes... La révolte contre leur condition pousse les plus inventives à créer des œuvres qui ne peuvent fondamentalement ressembler à celles de leurs compagnons de voyage. La Mariée de Nikki de Saint-Phalle pour laquelle le Centre m'avait commandé une musique il y a quelques années et sa Crucifixion nous accueillent à l'entrée dans toute leur férocité. Je suis moins sensible aux Portraits Grandeur Nature d'Agnès Thurnauer que je préférai en petits modèles aux revers de Jean-Philippe Renoult et DinahBird affichant joyeusement leurs badges "La Corbusier", "Marcelle Duchamp" ou "Jacqueline Pollock". Si mes affinités me portent vers Eva Aeppli, Jana Sterbak, Kiki Smith, Dorothea Tanning, Annette Messager, je suis ravi de découvrir des dizaines d'artistes dont j'ignorais l'existence. L'exposition est si importante que je n'ai pas eu le temps de tout voir et encore moins de m'y appesantir, aussi y retournerai-je prochainement, puisqu'à mon avis toute exposition devrait se déguster en minimum deux étapes, la première pour un tour d'horizon, la seconde en prenant le temps nécessaire aux œuvres qui nous passionnent ou nous interrogent intimement.
En rejoignant Wolf et Sylvain, je m'aperçois que la musique que je produis en marchant n'est pas la même si je laisse les pans de mon manteau ouverts ou si je ferme un bouton. Nous discutons ensuite des mille manières de faire sonner un vélo et d'en accorder ensemble une centaine !

mardi 13 octobre 2009

Tourner chèvre autour du Centre Pompidou


Ou comment j'ai été obligé de faire deux fois le tour du Centre Pompidou pour avoir le droit de voir la charmante petite exposition Un folioscope, des flip books présentée par la Bibliothèque Publique d'Information autour de la collection de Pascal Fouché. J'avais bêtement commencé par faire la queue aux caisses pour obtenir un laisser-passer alors que l'expo sur les flip books est gratuite et ne nécessite aucun billet. Remontant au premier étage, je tombe face au signal de sens interdit à l'entrée de la BPI avec une flèche indiquant l'entrée à l'autre bout du monument en haut des escalators. Évidemment, la préposée au contrôle des cartes m'indique qu'il faut que je retourne sur mes pas, à l'endroit où j'avais cru comprendre qu'il était interdit de passer. Et pour cause ! L'agent de sécurité, la contredisant, m'explique qu'il n'y a là aucune entrée, bien qu'un simple ruban m'empêche d'accéder à mon but, et qu'il faut que je fasse le tour par la grande Place et me présente à l'entrée face à la rue Rambuteau, soit à deux mètres de là où je me trouve. Obéissant, je redescends, galope, remonte, contourne et me retrouve à devoir vider mes poches pour avoir l'autorisation de passer sous le portique anti-métaux. Le procédé m'étonne, car le reste du bâtiment n'impose qu'une fouille approximative des sacs. La BPI doit recéler quelque trésor dont j'ignore tout, à moins que les attaques terroristes y soient plus à craindre qu'au Musée ? Après avoir récupérer mes clefs, sous, téléphone, etc. j'ai le droit de jouer avec quelques flip books et regarder les vitrines. Tandis que je choisis de m'en aller, on m'indique que la sortie ne peut se faire que par la grande Place, les deux mètres qui me sépare de la rue Beaubourg l'exigeant formellement. Je refais donc le même chemin que dix minutes auparavant pour rejoindre la bouche de métro Rambuteau. J'aimerais bien connaître la figure de l'imbécile qui a conçu ce périple que je rigole un bon coup. J'ai beau savoir que la BPI est indépendante du Centre, que celui-ci est réputé pour l'incommunicabilité entre ses différents services, que toute administration cache en son sein et à tous les niveaux quelques pervers rendant la vie impossible à leurs subalternes et aux usagers, je me suis tout de même fait avoir. Bravo, bien joué !
Pour me remonter le moral et me remettre en jambes après cet épisode kafkaïen, je suis passé au Pain de sucre déguster un gâteau au chocolat, puisque c'était l'heure du sucre de mon chrono-régime...

vendredi 9 octobre 2009

La subversion des images


En sortant de chez mon magicien préféré, celui qui me remet d'aplomb sans y toucher, nous sommes allés voir l'exposition du cinquième étage du Centre Pompidou consacré aux photos des surréalistes. Si La subversion des images est sous-titrée "Surréalisme, photos, film", c'est surtout par ses images fixes qu'elle surprend, par leur profusion et leur richesse, et par l'écho qui rebondit sur notre époque. Les collages et autres cadavres exquis sont les grands-pères des mix et remix, samples et détournements. L'iconographie photographique s'est déplacée dans le camp du son (!). Pourtant l'amusement que prend toute cette bande de chenapans à jouer leurs tours pendables à la société ne ressemble pas à la superficialité de la plupart des artistes contemporains. Les surréalistes voulaient "changer la vie" et leurs facéties de garnements débordant d'imagination ressemblent plus à la période des années 60/70 qu'à notre morosité frileuse. En sous-pesant le somptueux catalogue de 480 pages, je me demande tout de même s'il n'est pas plus confortable d'apprécier les reproductions photographiques dans son salon que d'arpenter les neuf salles pour en savourer tout le jus. La scénographie est simple, le blanc s'imposant encore une fois avec quelques effets de miroir sur tranches, mais nombreuses œuvres basses sont encore destinées aux nains et la fatigue m'assaille avant que j'arrive au bout du petit marathon. Préférant mon sofa aux banquettes rondes sans dossier, je survole et butine l'expo pour me goinfrer, rentré à la maison.
Les neuf films (Buñuel, Dali, Richter, Cornell, Man Ray, Germaine Dulac et Artaud, Roger Livet, etc.) sont extraordinaires, mais tout cinéphile en aura déjà fait ses choux gras. Reprenons donc la visite en tournant les pages. 1. "L'action collective" ne peut que m'enchanter tant elle excite l'esprit communautaire qui m'est cher. Portraits de groupes avec femmes (rares...) 2. (et souvent reléguées à leur nudité plastique)... "Le théâtre sans raison" pointe la folie comme mot d(e dés)ordre. Jamais n'abolira le hasard. 3. "Le réel, le fortuit, le merveilleux" nous replonge dans le Paris de jadis que probablement aucun de nous n'a connu et qui porte déjà à nos yeux les habits surréalistes. Au tranchant parfait. Mannequins et statues. 4. "La table de montage" héritée de Lautréamont engendre toutes sortes de rimes impossibles qui vont chercher leur non-sens dans la psychanalyse, hélas ici quasi absente. Ça colle pourtant. 5. "Pulsion scopique" renverse les échelles et suggère un autre monde qui est pourtant du nôtre. L'œil de verre du voyeur se rince au cabinet noir interdit aux enfants et pour cause. Ce ne sont pas les seules images qui nous surprennent, car partout on voit bien qu'on ne s'embêtait pas. Le réel plus surréaliste que nature. 6. "Le modèle intérieur" esquisse donc ce qui fait défaut, à savoir les arrière-pensées de ce groupe d'empêcheurs de tourner en rond, son inconscient esquivé. Fermez les yeux une fois pour toutes. Tout est à voir. 7. "Écritures automatiques" donne son sens à la future indétermination qu'on qualifie trop souvent aujourd'hui d'aléatoire. Miracles de l'instant. Le mouvement arrêté. 8. "Anatomie de l'image" convoque les recettes alchimiques d'alors, on brûle, on gratte, on frotte, on renverse... Mais le corps reste obsession, l'éros caché enfin révélé par la plaque photosensible. 9. "Du bon usage du surréalisme" montre que toutes les avant-gardes comme tous les révolutionnaires sont récupérés et permettent au système qu'ils attaquent de perdurer. Les poils de Dora Maar, les hippocampes de Painlevé, la forêt de brosse à dents du jeune Robert Bresson, les larmes de Man Ray font réclame.
Avant, on se sera délecté de Breton, Éluard, Desnos, Prévert, Bataille, Char, Léo Malet, Ernst, Bellmer, Brauner, Magritte, Ubac, Brassaï, Atget, Cartier-Bresson, Kertész, Eli Lotar, Jacques André Boiffard, Paul Nougé, Maurice Tabard, Jakob Tuggener, Vane Bor, Roger Parry, Wols, Manuel Alvarez Bravo, Jindřich Štyrský, Georges Hugnet, Yamanaka Tiroux, Wilhelm Freddie, Miroslav Hak, Artür Harfaux, Benjamin Fondane, Claude Cahun et Moore (Suzanne Malherbe), Valentine Hugo, Suzanne Muzard pour terminer cette liste par quelques filles perdues puisque les femmes ont tant inspiré cette bande de joyeux drilles qui ont révolutionné l'histoire de l'art et par là-même la vie, notre vie.

Photo : Françoise Romand