Jean-Jacques Birgé

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vendredi 19 novembre 2010

L'accumulateur accumulé


Petite déception avec la rétrospective Arman au Centre Pompidou. J'apprécie pourtant son travail comme celui de nombre d'artistes abusivement regroupés sous le nom de "Nouveaux Réalistes".
Les étiquettes plaisent aux critiques plus qu'à celles et ceux qui en sont affublés. Le terme est toujours impropre, l'association réductrice. Chaque artiste a son monde et ses raisons. La communauté de style n'existe que dans la copie ou, soyons magnanime, l'inspiration, mais ce sont les conditions historiques, le plus souvent socio-économiques ou matérielles, qui dessinent les courants au delà des personnalités. Lorsque l'on évoque la mode ou l'air du temps une tendance superficielle est de les appliquer aux styles plutôt qu'aux méthodes. Si le tube en plomb permet aux peintres de sortir de leurs ateliers pour aller peindre sur nature, cela ne signifie pas forcément que tous les "Impressionnistes" se ressemblent. Les points communs existent certes, mais ce sont les différences, les indisciplines, qui font l'intérêt de chacun, individualistes forcenés en rupture de ban pour la plupart.
J'aime ainsi le côté enfant joueur que Tinguely hérita de Calder et son cirque, les déplacements tarabiscotés de Spoerri qui sentent la vieille terre, la mémoire lacérée de Raymond Hains et Jacques Villeglé, mais le monochrome Yves Klein me fait plutôt penser à certains Fluxus. Je risque de me faire taper sur les doigts par les gardiens du temple... De même, si Niki de Saint-Phalle me rappelle agréablement l'art brut d'Amérique Centrale, César m'a toujours barbé avant même que les honneurs ne le corrompent... Etcétéra. Revenons à notre mouton noir.
Au sixième étage du Centre, l'accrochage des œuvres d'Arman ne produit hélas aucune dialectique. Je n'y ai perçu aucune syntaxe qui éclaire son travail. Au contraire, l'accumulation d'accumulations devient redondante, atténuant le choc que l'on peut ressentir face à l'un de ses tableaux ou l'une de ses sculptures lorsqu'ils sont présentés in situ, comme Long Term Parking à Jouy-en-Josas ou Espoir de paix à Beyrouth, ou lors d'une exposition collective. C'est absurde, mais après avoir vu les œuvres originales mercredi dernier j'ai eu plus de plaisir à les retrouver dans l'épais catalogue où tourner les pages me permet des correspondances que le Musée interdit. J'étais tout de même heureux de découvrir des pièces que je ne connaissais pas comme ses colères incendiaires, intéressé de constater l'influence de Pollock et enchanté de revoir les instruments de musique explosés qui ne peuvent que réjouir ou bouleverser les musiciens dans la relation qu'ils entretiennent avec le leur(re). Malgré tout à force de plein, on fait le vide.

mardi 2 novembre 2010

Il était une fois la fête foraine


Sans le courrier de Vincent Dujardin, forain de l'eau, qui cherchait désespérément le CD épuisé de Il était une fois la fête foraine (Auvidis Tempo A 6217 passé au pilon lors du rachat par Naïve), je n'aurais pas exhumé l'album que j'avais réalisé en complément du catalogue de l'exposition présentée en 1995-96 à la Grande Halle de La Villette et dont Raymond Sarti avait imaginé la scénographie. Cet énorme chantier nous occupa des mois avec une équipe dévouée, redoutablement efficace. Reconstituer une fête foraine dans la Grande Halle avec des objets patrimoniaux fut un pari réussi.
J'y participai comme concepteur de tout l'environnement sonore, soixante-dix sources différentes tournant en boucles sur plusieurs centaines de haut-parleurs, et en cosignai avec Bernard Vitet la composition musicale. Je fabriquai les ambiances et les effets ponctuels, commandai les dialogues cinglants à l'écrivain Alain Monvoisin, dirigeai les comédiens, rassemblai les chansons avec l'aide de Serge Hureau et Martin Pénet, élargissai la fête en créant des hors-champs chevalins au delà des palissades qui nous entouraient, etc. Comme aucune boucle n'avait la même durée la reconstitution sonore évoluait tout le temps, faisant vivre le lieu livré aux visiteurs qui oubliaient le côté compassé de l'espace muséographique à tel point que les enfants osaient hurler comme à la foire. Désacralisation qui ne manquerait pas d'en choquer certains, mais qui montrait que les musées pourraient peut-être se penser autrement. Le sujet s'y prêtait. Un badaud vomissait dans un coin sombre à la sortie du pousse-pousse, des gamins nous appelaient depuis le sommet de la plus petite grande roue du monde, plus loin à trente mètres de haut l'avancée dans le vide était accompagnée de remarques idiotes qui semaient l'effroi, et les manèges tournaient, ils tournaient, et les orgues se déclenchaient automatiquement, et les bonimenteurs nous étourdissaient... J'aurais été déçu si le public n'était pas ressorti de là avec une tête grosse comme ça !


Représenter l'expérience de la visite est impossible. En plus du labyrinthe imaginé par Raymond Sarti (son site est plein de croquis et de photos), il manque déjà les lumières de Marie-Christine Soma. Rien ne remplacera jamais l'aventure vécue, même Je l'ai perdue, sublime texte de Jean Cocteau dit par Jean Marais qui clôt le CD. J'ai filmé les préparatifs et j'ai filmé le dernier jour au terme des quatre mois de représentations, mais je n'ai encore jamais rien monté. De nombreuses émissions télévisées ont eu lieu depuis l'expo dont un Apostrophes. Pour le disque, j'ai mixé nos ambiances, textes et musiques en les alternant avec quelques sublimes documents d'archives. Sur la cinquantaine de chansons diffusées dehors, à l'entrée et tout autour de la Halle, j'avais d'abord choisi Encore un tour de chevaux de bois par Nane Cholet en 1935, nimbé d'ivresse et de fumée, où ce lieu de transgression renvoie l'image de notre monde à l'envers. La fille au manège par Renée Lebas en 1944 nous emporte sur des licornes et des Pégase, toujours plus vertigineux. Pour remplacer les monuments de l'exposition qui jouaient leur musique sur carton perforé, nous avions sélectionné trois orgues, un Gasparini, un Limonaire et un Ruth que nous étions allés enregistrer à Lyon et en Suisse avec Silvio Soave. Bernard et moi avions composé de faux ragtimes que faisait sonner le piano mécanique du cinéma forain, l'année de son centenaire !
Les musiques du pousse-pousse, sorte de boîte à musique géante, celles des manèges de petites voitures et de chevaux, se mêlaient aux crémaillères des attractions mécaniques, aux feulements des fauves et aux boniments des comédiens. J'avais réuni une sacrée distribution : Michael Lonsdale au Pavillon des Curiosités, dernière présentation intégrale des cires anatomiques du Cabinet Spitzner avant leur dispersion, Luis Rego pour la Parade des lutteurs, l'équilibriste verbal Jean-Marie Maddedu et l'authentique foraine Menica Brunet-Fabulet aux jeux de massacre, le gourmand Laurent Jouin jouant le confiseur Dédé, le duo chamailleur de Michel Berto et Daniel Laloux, l'incisive Dominique Fonfrède, et toute l'équipe avait prêté sa voix. Benoît Weber était le zélé régisseur de cet incroyable échafaudage sonore. J'avais illustré le livret avec les esquisses de Raymond Sarti qui a toujours su nous faire rêver avant que les maquettes ne se déploient magiquement sous leur taille réelle.

Ce projet était tombé à point nommé comme je rentrai du siège de Sarajevo. J'avais besoin de me changer les idées avec un train fantôme qui ne soit que d'illusion. L'enthousiasme du commissaire Zeev Gourarier nous entraîna pendant l'année que je passai à construire cet incroyable univers "Cagien" à partir d'éléments populaires. Suite au succès remporté, Pierre Lavoie me commanda la musique du CD-Rom Au cirque avec Seurat (notez l'association d'idées forain-cirque, elle est parfois bénéfique !) qui allait inaugurer une séquence de ma vie qui durera dix ans au service du multimédia. Plus tard, toute l'équipe de Il était une fois la fête foraine partit au Japon réitérer ses facéties pour The Extraordinary Museum à Kumamoto et Euro Fantasia au Nagoya Dome. La dernière collaboration qui rassembla Zeev, Raymond et moi fut l'exposition Jours de cirque en 2003 au Grimaldi Forum à Monaco, mais ça c'est une autre histoire.

lundi 1 novembre 2010

Hugo, Ella & Pitr


Petite promenade dominicale, histoire de prendre l'air dans le Marais piétonnarisé, direction l'Espace des Blancs-Manteaux où Ella et Pitr participent à l'exposition collective des 3 ans du M.U.R., ce pignon du Café Charbon, rue Oberkampf près de la rue Saint-Maur, qui accueille un artiste différent tous les quinze jours. Chaque panneau de 8 mètres sur 3 recouvre le précédent. Je suis peu sensible à l'art mural lorsqu'il obéit à une esthétique convenue, que ce soit graffes ou pochoirs, mais Miss'Tic échappe à la banalité en agrémentant les siens de phrases spirituelles et je me souviens d'Ernest Pignon-Ernest, au nom prédestiné, qui dès les années 70 recouvrait les murs d'affiches comme aujourd'hui Ella et Pitr qui me ravissent. Pour ces artistes de contrebande exposant généralement dans la rue, il ne suffit pas d'avoir une bonne patte, il faut savoir parfois prendre ses jambes à son cou. L'un colle pendant que l'autre fait le guet. La photographie immortalisera l'éphémère.
Sur le chemin du retour nous nous arrêtons à la Maison de Victor Hugo, place des Vosges, dont l'entrée est devenue gratuite en 2002. Heureux zazar que cette visite non programmée, car en évoquant notre prochaine station avec Ella je lui trouve des affinités avec le génial visionnaire aux multiples talents. Le graphisme de la jeune stéphanoise, faussement brut et narrativement ouvert, me rappelle paradoxalement les encres de celui qui, après avoir fixé son encrier avec du fil de fer, grava au couteau cette phrase qui me laisse toujours songeur : "Sur cette table j'ai écrit La légende des siècles".


Ayant produit un effet de fausse perspective avec la première photo du petit pavé d'Ella et Pitr devant un grand format, j'en publie une seconde qui rend plus fidèlement leurs échelles respectives, même si je n'arrive pas à cadrer, au-dessus de nous, hors-champ, leur grand mur surplombant la verrière. Sur le pavé on peut reconnaître les deux colleurs à l'œuvre, joyeux papierspeintres.