Jean-Jacques Birgé

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mardi 12 juillet 2011

JR la malice


Le clou des Soirées des Rencontres d'Arles de la Photographie fut sans conteste la prestation de JR contant son ascension fulgurante tandis qu'il faisait défiler ses images sur un claquement de doigts. Son show est remarquablement mené, avec humour et précision, tant que l'on peut se demander si son naturel n'est pas le fruit d'une mise en scène parfaitement rodée, storytelling à l'américaine où chaque mot est pesé pour plaire au plus grand nombre. Du genre, "tu peux coller des affiches ou les déchirer, c'est ça la démocratie." Même le talentueux directeur des Rencontres, François Hébel, le présente comme artiste politique "mais qui n'aime pas qu'on le dise", histoire de satisfaire ceux qui le souhaitent comme ceux qui le craignent ! Le coach en communication surveille du coin de l'œil la prestation de son poulain. JR joue les mecs cools, présentant Patrice, complice de son équipe de colleurs d'affiches qui gratte un peu de la guitare et qu'il a découvert, alors que c'est un chanteur reconnu depuis une dizaine d'années. S'il préserve son anonymat sous son petit chapeau et ses lunettes noires et que ses initiales ne permettent pas d'imaginer ses origines, sa proximité avec le collectif Kourtrajmé où officient Kim Chapiron (fils de Kiki Picasso), Romain Gavras (fils de Costa-Gavras), Vincent Cassel (fils de Jean-Pierre Cassel), Mathieu Kassovitz (fils de Peter Kassovitz), suggère celles du clan. Il n'empêche que son numéro est parfaitement au point, sympathique, efficace et malin, et que ses projets plutôt enthousiasmants. Même si je pense à la scène de l'avocat cynique dans Jésus de Montréal proposant au héros ses services pour amplifier son rayonnement, quitte à en faire profiter des organismes humanitaires si l'enrichissement personnel ne lui convient pas. Générosité et business. Expansionniste. Inside Out, la plus récente manifestation de JR devenu imprimeur, consiste à lui envoyer une photo pour recevoir gracieusement par retour du courrier une affiche à coller dans la rue en fonction de son propre projet...
Cette belle soirée clôturait la semaine où l'équipe de Coïncidence assura les projections au Théâtre Antique et aux Arènes en plus de quelques expositions comme celles de Dulce Pinzon ou Maya Goded. Olivier Koechlin, Valéry Faidherbe et François Girard en réalisèrent les montages grâce au logiciel iSlide conçu et programmé depuis dix ans par Koechlin pour l'occasion. Manuel Braun et Céline Le Guyader complètent merveilleusement cette équipe à l'œuvre depuis 2002. Suivant les indications des photographes ou leur proposant nos propres idées les montages sont sonorisés par des compositions originales ou des illustrations musicales préenregistrées, lorsque les musiciens ne sont pas en direct. La prestation de JR remporta tous les suffrages, car elle tranchait avec les remises de prix, hommages et commentaires de photographes peu familiers de la scène, trop compassés dans une optique spectaculaire. Au bout de dix ans on souhaiterait pour l'avenir plus de mise en scène ou de spontanéité, plus de spectacle en somme. Ce n'est évidemment pas facile avec une profession de solitaires peu habitués à se produire en public. Tout reste à inventer, ce qui fait le charme de nos métiers.

vendredi 8 juillet 2011

Chris Marker, moires et mémoires


Grande exposition Chris Marker en Arles pour les Rencontres de la Photographie. L'ensemble est à la fois disparate et homogène. À l'entrée, offert à la manipulation des visiteurs sur deux ordinateurs, le monde du cinéaste sur Second Life est aussi profond que le CD-Rom Immemory, mais il souffre des mêmes travers, une interface minimale et rébarbative. À la place de cet espace virtuel, à l'esthétique informatique vieillotte et malhabile, on rêverait d'une scénographie foraine en dur qui nous entraînerait dans les méandres de la pensée, en décors bien réels, avec des chausse-trappes et des miroirs déformants, de fausses perspectives et des passages secrets.
Si le malin faussaire froisse et déplie les visages des femmes, est-ce un ménage de printemps ou un échappatoire à l'inexorable oubli ? Ses clins d'œil aux vieux maîtres sont ceux d'un merveilleux conteur. Les affiches de cinéma jouent des heurts de la mémoire, les photographies des passagères du métro, son travail le plus récent, sont retouchées comme dans un journal de mode ou comparées à des tableaux historiques. Les fantômes prennent la pose à l'insu des modèles. Sommes-nous les enfants du passé ou du futur ? La conjugaison de Chris Marker confond l'un et l'autre. Les visiteurs peuvent se demander s'ils sont bien là ou ailleurs. Quelle heure est-elle ? interroge-t-il. La Jetée avait dressé les ponts. Le totem de postes de télévision est une incantation aux mythes cinématographiques, ces femmes qui hantent les souvenirs d'un homme qui s'est toujours voulu sans visage, du moins pour les autres. Invisible passe-muraille, le cinéaste traverse le temps sans même plus se déplacer, car Chris Marker ne viendra pas. Tout cela est derrière lui. Fatigué par les années des vrais calendriers, l'arpenteur rebelle avance toujours et encore, appâts contés.