Jean-Jacques Birgé

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lundi 26 décembre 2011

Danser sa vie sans hésiter


Déçus par Edvard Munch (jusqu'au 9 janvier), nous avons découvert par hasard la grande exposition Danser sa vie, au Centre Pompidou jusqu'au 2 avril, qu'il serait dommage de rater. Riche de 450 œuvres sur 2000 m², elle met en espace la relation entre la danse et les arts visuels du début du XXe siècle à nos jours, depuis Nijinsky, Isadora Duncan et Loïe Fuller jusqu'aux plus récentes créations. Articulée en trois actes, elle confronte la danse à la subjectivité, l'abstraction et la performance. Le titre de l'exposition renvoie aux liens que tissent le mouvement composé et celui du quotidien et de l'intime, tendance actuelle éclairée par la vidéo Movement Microscope du Danois Olafur Eliasson, des danseurs évoluant librement dans une bibliothèque où travaillent des salariés. Comme dans le magnifique Dialogue d'atelier vu cette semaine où le chorégraphe Didier Silhol et Dalila Zarama habitent la menuiserie de Pierre Sanz filmés par David Coignard et Jean-Louis Valliccioni.
Si la danse sait exprimer la vie comme bien d'autres médias elle incarne généralement la mort mieux qu'aucun autre, donnant chair à cette indestructible dualité, engageant les limites du corps face aux intempéries du temps, du rêve et du réel. La rétrospective de Beaubourg illustre ainsi et malgré elle la perte que les œuvres d'art rendent immortelle. L'enregistrement des émotions peut alors produire une tristesse aussi forte que l'euphorie des énergies déployées par les danseurs. Certains luttent avec l'espace, d'autres l'embrassent, mais tous et toutes le prennent à bras le corps.


En tableaux (Matisse, Nolde, Kirchner, Sonia Delaunay, Warhol, Rauschenberg, Klein, Pollock...), sculptures (Rodin, Calder, Schöffer...), costumes (le Ballet triadique d'Oskar Schlemmer que je cherchais à voir depuis longtemps), archives et créations vidéographiques sur petits et grands écrans (Entr'acte, Daria Martin...), installations avec parfois des performeurs vivants (solo de Tino Sehgal, go-go dancer de Felix Gonzalez-Torres), nous traversons tous les grands courants de la danse moderne et contemporaine, ballets russes, Rudolf von Laban et Mary Wigman, Martha Graham, William Forsythe, Alwin Nikolais, Merce Cunningham, Trisha Brown, Pina Bausch, Steve Paxton, Lucinda Childs, Anne Teresa de Keersmaeker, sans négliger les avant-gardes du XXe siècle (cubisme, futurisme, orphisme, De Stijl, Dada, Bauhaus, constructivisme russe, Fluxus...), la contorsion circassienne, ou la danse populaire (Josephine Baker, Ange Leccia, Jérôme Bel...) dont le vertige fait oublier les crises sociales.

Illustrations : Lavinia Schulz & Walter Holdt, Toboggan Frau, 1923 / Thierry de Mey filme Anne Teresa de Keersmaeker, In Silence et Water, 2000.

jeudi 8 décembre 2011

Aux Arts Décos, un éléphant, une locomotive, des tchadors, des meubles calcinés...


Invité à l'inauguration des Histoires de Babar au Musée des Arts Décoratifs, rue de Rivoli, j'ai enchaîné goulument cinq autres expositions avant d'atterrir à la galerie des jouets où les enfants, jeunes ou vieux et même très vieux, s'émerveillent devant les éléphants en costumes.
J'avais commencé par le graphiste Stefan Sagmeister dont Another exhibit about promotion and sales material est présenté jusqu'au 19 février ; connu pour ses pochettes de David Byrne, Lou Reed ou des Stones, et de nombreuses pubs, ce qu'il montre ici est très expérimental, mais ce sont toujours des commandes, parce qu'il n'y a qu'une manière d'aborder les choses.
Passionnant, mais évidemment moins spectaculaire que les Récits de mode de Hussein Chalayan (attention urgence : dernier jour dimanche), mises en scène de vêtements souvent provocants où la société est réfléchie sans concession, quand le tchador croise la haute-couture et qu'elle-même absorbe des objets, des meubles, ou des images du monde arabe. Les questions sont entières. Tout semble possible. Le britannico-turc ne laisse rien au hasard.


Le troisième choc est produit par Goudemalion, rétrospective éclatante de Jean-Paul Goude qui fourmille de malice et d'ingéniosité (jusqu'au 18 mars) ; découpages graphiques qui recomposent les corps, couleurs à la vivacité explosive, dramaturgies surprenantes de pubs tournées comme de très courts métrages, automates que l'on penserait sortis des vitrines de Noël, la gigantesque locomotive du 14 juillet, etc. Il ne manque que le raton-laveur, mais une fée ne parlant que le russe glisse magiquement comme une patineuse avant d'aller s'asseoir devant un miroir où des flammes jaillissent de ses paumes. "Mais c'est pas tout, mais c'est pas tout !" chantait Bourvil. La prochaine cuvée des Arts Décos ne sera peut-être pas aussi corrosive (Van Cleef & Arpels, Louis Vuitton Marc Jacobs, Ricard 80 ans de création, Graphisme et French Touch, Bijoux contemporains en céramique...), c'est le moins qu'on puisse dire.
Dans les galeries contemporaines, Maarten Baas, les curiosités d’un designer (jusqu'au 12 février 2012) propose un mobilier sombre, tordu, brûlé, surréaliste, là aussi dans une dramaturgie qui fait basculer l'exposition vers l'installation. C'est ainsi que je me rends compte que j'avais malencontreusement zappé tout le mobilier moderne la fois où j'avais visité cet extraordinaire théâtre qu'est le Musée des Arts Décoratifs. Des lucarnes du neuvième étage de cette aile du Louvre les vues sur Paris sont merveilleuses quand tombe le soir.
Collection permanente exceptionnelle ou expositions éphémères tout aussi fabuleuses, vous avez le choix, que vous connaissiez déjà l'endroit ou pas. Et la programmation actuelle mérite que l'on s'y précipite.