Jean-Jacques Birgé

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mercredi 18 juillet 2012

Five Car Stud d'Ed Kienholz


Propriété d'un collectionneur japonais, la scène traumatique réalisée par le "sculpteur" Edward Kienholz n'avait pas été exposée depuis quarante ans. Le Musée Louisiana, près de Copenhague, présente Five Car Stud jusqu'au 21 octobre, occasion inespérée de découvrir une œuvre clef du début des années 70, si critique qu'elle fut interdite dans les institutions culturelles américaines et qu'elle encouragea l'artiste à s'installer à Berlin et en Idaho. J'ai repris ci-dessus l'image déjà publiée le 16 juillet tant la suite des plans rappelle un découpage cinématographique. Je résumai : Un groupe de blancs lynchant un noir éclairés par les phares de cinq voitures, le castrant devant un jeune garçon et une femme restés à l'écart. Le public traînant ses chaussures dans le sable fait figure de témoin passif devant la scène abominable. J'en fais des cauchemars la nuit suivante. Comme pour Lucchino Visconti dans ses films, chez Kienholz le moindre détail est à sa place, même si la réalité est toujours tordue par le geste de l'artiste. Les masques des tortionnaires et la croix dorée autour du cou, une canette de bière écrasée, des photos de femme nue sur le pare-soleil, la tronçonneuse à l'arrière du pick-up, l'autoradio qui joue un blues nègre en sourdine, les plaques minéralogiques avec "fraternité" ou "America, love it or leave it", la bannière étoilée... Comme le corps démembré de la victime, son ventre est un réservoir d'essence dans lequel flottent les lettres mélangées du mot NIGGER... Une interview d'une heure est projetée à l'entrée de l'installation ; Kienholz a accepté à condition que le journaliste pose pour figurer l'un des personnages ; la discussion court pendant que l'artiste moule le corps du modèle.





Fan d'Edward Kienholz depuis sa rétrospective au CNAC rue Berryer en octobre 1970, je suis à l'affût de catalogues de son œuvre. Celui de Five Car Stud (1969-1972) en creuse l'analyse tout en évoquant le reste de son travail, même si les petites photos de Back Seat Dodge '38, The State Hospital, The Illegal Operation, The Wait, Roxys, The Caddy Court, The Ozymandias Parade, The Hoerengracht, etc. sont en noir et blanc. Les documents et les textes en anglais sont passionnants. Je ne manque jamais une visite à Amsterdam sans revoir The Beanery au Stedelijk Museum, en restauration jusqu'au 23 septembre. Les rétrospectives sont rares. Il faut aller au Musée Ludwig de Cologne pour admirer Night of Nights ou The Portable War Memorial...
En 1981, Edward Kienholz déclara que toutes les œuvres postérieures à 1972 étaient cosignées avec sa compagne Nancy Reddin Kienholz, démarche encore rare parmi les artistes mâles profitant souvent d'un apport discret et pourtant déterminant de leur conjointe, collaboration restée secrète dans l'Histoire de l'Art quand ce ne fut pas pure usurpation à une époque encore récente où les femmes ne pouvaient être acceptées autrement que dans leur rôle de mère !

samedi 7 juillet 2012

La nuit de l'année


Nous nous promenons le long du Rhône. Quinze écrans ponctuent la balade. Il y a un monde fou. C'est la plus populaire des nuits. Certains lieux impriment leur magie à l'installation éphémère : une cour d'école, le quai de Trinquetaille, une projection sauvage sur un pilier... Les étoiles qui entourent l'animal totem de cette nouvelle édition des Rencontres d'Arles réfléchissent celles qui tombent du ciel comme une humidité étincelante. Certains pensent que c'est un loup ; son créateur, l'affichiste Michel Bouvet, dit "le renard" ; probablement un renard bleu ; nous préférons y voir une louve, comme si son lait nous permettrait un jour de fonder la ville de nos rêves. Rien ne se construit seul. Aussi n'aurai-je de cesse de chercher mon frère jumeau ou ma sœur jumelle dans les rues, dans les maisons, dans les livres, sur les écrans... Comment reconnaître ces amis ? Un mot, un regard, ce que nous partageons, des idées, l'humour, l'engagement, les songes... La vie, résumera-t-on, à condition d'y entendre tout ce qui pousse et non ce qui l'étouffe. Assez de bitume, assez de couvercle, de non-dit, d'infos analgésiques, assez de répétitions, assez de certitudes, assez de rien !
Les images projetées en plein air vomissent trop de souvenirs, pas assez de visions. On pensait s'être débarrassé de l'ancien président, il encombre les écrans. Et le nouveau n'inspire que platitude aux photographes. Leur regard politique réfléchit trop souvent le formatage de la société du spectacle. À se croire objectif le boîtier n'enregistre que des clichés. Le discours est démobilisé, il ressert les mêmes plats qu'à la télé. Il y a pourtant de belles photos. Les expositions fleurissent. On y fait son petit marché. On marche beaucoup.


Nous sommes séduits par les flous du Russe Igor Posner présenté par Prospekt. La Nuit de l'Année est confiée aux agences photos, orchestrée par Claudine Maugendre et Aurélien Valette. Si, comme le prétendait Orson Welles, il suffit d'enlever un paramètre à la réalité pour entrevoir la poésie, les flous de Posner joue du circonlocutoire, tournoyant autour d'un centre sans jamais le toucher. L'héliocentrisme des flashs, des lampes ou du jour ne suffit pas. Toute œuvre est une morale, écrivait Jean Cocteau. Le travelling est affaire de morale, surenchérissait Jean-Luc Godard. Parfois elle se révèle, parfois son absence se fait criante, quelle horreur ! Ce sont encore des mots de Cocteau, des Parents terribles d'abord, mais surtout au moment où le poète se fait transpercer par une lance dans Le testament d'Orphée. Et Godard de reprendre encore une fois l'extrait dans ses indispensables Histoire(s) du cinéma. Oui, certains s'amusent sans arrière-pensée (toujours Cocteau) ! Alors on attend avec impatience la quatrième et dernière leçon de photographie de Christian Milovanoff ce soir au Théâtre antique, intitulée Des mots pour elle.
Il faut beaucoup regarder, ailleurs écouter, pour trouver son bonheur. Il existe. C'est le vecteur qui nous entraîne et nous pousse. Il n'est jamais fini. C'est même cela, la beauté de l'infini.

vendredi 6 juillet 2012

Des milliers de pèlerins venus du XXIIe siècle


Presque tout le monde en Arles se promène avec un appareil-photo autour du cou. C'est hallucinant. Ceux qui n'en ont pas ressemblent à des gens vêtus dans un camp de nudistes. Dans les années 1970 Captain Beefheart et son Magic Band furent refoulés à Orly pour, faute de passeports, avoir impertinemment répondu qu'ils étaient des pèlerins arrivés du XXIe siècle. Comme les douaniers interrogaient l'un des musiciens sur l'appareil-photo autour de son cou, celui-ci répondit avec aplomb que c'était un membre du groupe. Il n'avait pas d'ailleurs non plus son passeport. Aucun humour ces pandores !
Mon Lumix est si petit qu'il a l'air ridicule à côté des objectifs phalliques et des angles grands ouverts sur le désir. Cherchant à illustrer mes articles, j'en viens à me faire photographier simplement avec les autres musiciens qui accompagnent les projections au Théâtre Antique soir après soir. La question des droits d'auteur n'arrangent rien à l'affaire. Il est interdit de photographier dans les expositions des Rencontres d'Arles, même si les touristes font des milliers de clichés de ceux qui sont déjà accrochés aux cimaises. Pour le coup je comprends mieux la protection que le mitraillage clonique. Entendre cet adjectif aussi bien dans sa déclinaison du clone que dans la définition du dictionnaire : "caractérisé par des convulsions saccadées, brèves et répétées à courts intervalles".
Le matin j'ai le temps d'aller voir les expos aux anciens ateliers de la SNCF. Beaucoup de choses intéressantes, mais rares celles qui m'emballent. Pourtant et pour une fois, une installation vidéo fait sens, Murs de Mehdi Meddaci dont l'approche, néanmoins différente, me rappelle Terres arbitraires de Nicolas Clauss, dans sa dimension socio-politique comme dans son exigence plastique, cinq grands écrans formant no man's land entre documentaire et fiction devant lesquels on reste fasciné.
Pour illustrer ma matinée je finis par me rabattre sur l'explosion des pianos de Nicolas Henry et les révoltés de la moumoutte, réalisée sur place avec photographies et mobilier de récupération, sur les affres de la guerre. J'entends "... des nerfs". À s'en boucher les oreilles, à en devenir sourds, le silence envahissant cette impasse au fin fond des hangars tout au bout de la visite. Face aux nouvelles académies ou aux expérimentations, leurs sculptures composées de bric et de broc construisent un îlot de fraîcheur, travail d'équipe qu'aucune introspection n'équivaudra jamais, même à produire des chefs d'œuvre. La jouissance de vivre à plusieurs est à mettre en balance avec la souffrance intime de ne pouvoir faire autrement que de créer. Les deux se complètent. L'une sans l'autre reste stérile à mon sens comme à mes sens. Partager.