Jean-Jacques Birgé

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lundi 29 avril 2013

Winshluss décape au Musée des Arts Décos


Donner le sous-titre d'Un monde merveilleux à l'exposition consacrée au dessinateur de bande dessinée Winshluss par le Musée des Arts Décoratifs à Paris est évidemment un euphémisme. En interprétant les contes pour enfants de la manière la plus critique l'artiste revisite ses classiques comme Spike Jones le faisait en musique. Rien de pervers dans cette cruauté sarcastique, car ces histoires terribles n'ont jamais eu d'autre objectif que de préparer les gosses au monde qui les attend, autrement plus violent que les élucubrations hilarantes de Winshluss. Celui-ci remet simplement les pendules à l'heure, déréglées par l'angélisme puritain américain dont Walt Disney est le dieu. Qu'il aime le monde dans lequel il a grandi ne l'empêche pas d'en souligner ses horreurs et son absurdité suicidaire. Winshluss le réalise avec un talent exceptionnel, variant ses interventions selon les projets, de la bédé Pinocchio (Fauve d'Or du meilleur album au Festival d'Angoulême 2008), déjà chroniqué dans cette colonne, à ses remarquables films d'animation, sculptures, installations, sans oublier les films Persepolis (Prix du Jury du Festival de Cannes, Césars du meilleur premier film et de la meilleure adaptation) et Poulet aux Prunes, tous deux réalisés avec Marjane Satrapi sous son véritable nom, Vincent Paronnaud !


Pour l'exposition Winshluss, un monde merveilleux, présentée dans la Galerie des Jouets du Musée des Arts Décoratifs jusqu'au 10 novembre 2013 par son audacieuse commissaire Dorothée Charles, l'artiste a imaginé quatre grandes vitrines dont les grands magasins feraient bien de s'inspirer pour le prochain Noël afin de rompre avec l'ennui qu'ils déversent désormais. Dans la première, Barbapatomique, une pieuvre rose proche de The Host s'attaque aux petits soldats de son enfance. Et de citer Umberto Eco : « Tu te libéreras de tes rages, de tout ce que tu réprimes en toi, et tu seras prêt à accueillir d’autres messages, qui n’ont pour objet ni mort, ni destruction. » Le jeu guerrier pourrait donc n’être que simulacre et exutoire nécessaires. La seconde passe à la moulinette sept contes de Perrault, Andersen et des frères Grimm, dioramas aux plans superposés et joliment éclairés révélant la cruauté à conjurer de ces histoires monstrueuses que l'on raconte aux enfants pour qu'ils s'endorment ! Après la salle des petits écrans où sont montrés de formidables films d'animation, Il y a 5000 ans disparaissaient les dinosaures est une allégorie amusante mettant en scène les exclus de toute société avec son Arche de Noé affichant complet. La dernière vitrine est la plus méchante avec ses poisons de consommation courante exposés en rayonnages, raviolis au cyanure (spécial crise), foie gras de chômeur (élevé en HLM, nourri à la bière et aux pâtes), Minou Minou (aliment pour chat difficile contenant une famille entière de souris), Subutex Mex, saucisse de hamster, etc.
Malgré cette vision éminemment corrosive et "politiquement incorrecte" le rêve ne perd pas une once de son pouvoir. Pour une fois, retomber en enfance ne trahit pas sa réalité complexe. Quiconque a joué un jour avec des allumettes reconnaîtra dans la propre effigie de Winshluss transpirant dans les flammes que jouer n'est pas souffler, mais brûler, brûler le carcan que la société impose pour être capable de grandir et penser par soi-même. Quel soulagement de découvrir une œuvre humoristique qui fait la part belle à l'intelligence et explose de couleurs et de formes. En sortant de l'expo, Françoise suggère que c'est à des gens comme Winshluss que le Front de Gauche devrait s'adresser pour renouveler les images de la résistance !

jeudi 11 avril 2013

Le monde enchanté de Jacques Demy + une question


En sortant de l'exposition Le monde enchanté de Jacques Demy je me suis posé une flopée de questions. Inconditionnel des Parapluies de Cherbourg, des Demoiselles de Rochefort, Peau d'âne, Une chambre en ville et de quelques autres de ses films qui m'accompagnent depuis si longtemps, je me demande à qui s'adresse ce genre de présentation. À connaître son œuvre par cœur on ne peut qu'être touché par les documents exposés, mais ce fétichisme laisse toujours sur sa faim. Si l'on est étranger à son univers mieux vaut voir les films que suivre les explications des guides ou lire les cartels sur les cimaises. Les extraits projetés et les casques audio ne remplacent pas l'immersion hypnotique du spectacle cinématographique, d'autant qu'il manque fondamentalement à cet hommage la musique, beaucoup trop discrète pour recréer le rêve auquel nous pourrions aspirer. Le coffret de l'intégrale DVD devient alors une acquisition indispensable. Idem avec le somptueux catalogue édité pour l'occasion par la Cinémathèque Française et Skira Flammarion, recelant, semble-t-il, plus de trésors qu'il n'en est donné à voir dans la scénographie, somme toute, modeste de ce monde en-chanté. Mais le catalogue vaut cinq fois l'entrée à l'expo (jusqu'au 4 août).

Avant de soulever les questions qui me tarabustent sur la nouvelle muséophilie, je souhaite dévoiler quelques pistes qui m'ont particulièrement ému : Jacques Demy restera physiquement le même jusqu'à sa mort, éternel rêveur adolescent ; comme Jean Cocteau il ne cessera de s'intéresser à la jeunesse, toujours attentif aux nouvelles formes de vie et de création ; le vague à l'âme de ses photographies et de ses tableaux rappellent Hopper ou Hockney ; Agnès Varda est évidemment très présente, mais les deux œuvres semblent indépendantes ; le rêve est plus sûr que la réalité...

Et puis j'ai rapproché cette visite de celle de Dynamo la veille. Aujourd'hui les expositions attirent le grand public, mais l'art a disparu. C'est devenu un phénomène culturel. Jean-Luc Godard rappelait : "La culture est la règle, l'art est l'exception." Dynamo est ludique, c'est chouette, pouvait-on attendre de sa thématique autre chose qu'un terrain de jeu ? Le monde enchanté de Jacques Demy respire une nostalgie mélancolique, c'est sympa, mais l'art a disparu avec son mystère. N'est-ce plus affaire que de marketing ? Le nombre d'entrées est devenu plus important que les conditions de monstration ! L'arsenal pédagogique se déploie aussi sûrement que le commerce des objets dérivés. Pourquoi faut-il que le plus grand nombre rime avec l'éradication des ombres ? À vouloir faire du chiffre, la démocratisation de l'art signe sa mort là où on aurait pu imaginer jouer des perspectives de la magie de l'invisible. Cela se réalisera ailleurs, là où le concept de rentabilité fait sourire, dans de nouveaux espaces à inventer, griffonné dans les marges des cahiers de compte, sur les murs, sur les ondes... La proximité des œuvres permettra néanmoins à certains de traverser le miroir, mais les rencontres ne se commandent pas, elles se travaillent, naissant de l'amour ou de son manque... À vouloir tout expliquer on en perd la raison. La question du pourquoi doit rester infinie.

mercredi 10 avril 2013

Dynamo, un siècle de lumière et de mouvement au Grand Palais


Dès l'entrée de l'exposition Dynamo sous titrée Un siècle de lumière et de mouvement dans l’art, 1913-2013 nous sommes pris en charge par un cadre d'Orange qui nous explique comment utiliser l'application pour smartphone iOS et Androïd développée avec la Réunion des Musées Nationaux et le Grand Palais. Il suffit de se connecter au réseau wi-fi, de télécharger l'appli pour photographier ce qui nous fait envie ou laisser des commentaires par ci par là, remportant avec nous une trace de notre visite ou déposant nos impressions pour les partager. À la sortie je vois ainsi nos photos s'afficher sur le mur d'images que l'on pourra également retrouver sur le site grandpalais.fr. Un tag NFC ou un code chiffré à rentrer pendant la visite et le tour est joué ! L'initiative a déjà le mérite de laisser photographier les œuvres des 150 artistes exposés sans que les gardiens s'en mêlent. Françoise pousse la fantaisie jusqu'à enregistrer discrètement leurs commentaires tandis que nous admirons un James Turrell, même si c'est loin d'être l'un de mes préférés de son auteur !


Si le thème de Dynamo me fascine je suis un peu déçu par la partie cinétique style Vasarely un peu ringarde. Les pièces de Nicolas Schöffer, Carlos Cruz-Diez, Dan Flavin, Jesùs-Rafael Soto, Anish Kapoor correspondent mieux à mon attente. L'une des pièces maîtresses est la réplique du Labyrinthe du GRAV (groupe de recherche d’art visuel) créé en 1963 pour la Biennale de Paris, œuvre collective de Horacio Garcia Rossi, Julio Le Parc, François Morellet, Francisco Sobrino, Joël Stein, Jean-Pierre Yvaral. Y pénétrer fait partie du jeu, terme qui colle immanquablement au thème de l'exposition. Le ludisme est l'un des moteurs de l'art optique, manière facétieuse de marier la lumière et le mouvement. Terminer avec les pionniers Duchamp, Calder, Delaunay, Eggeling, Richter, Kupka, Ruttmann, Moholy-Nagy, etc. est une excellente idée. Il vaut souvent mieux jouer sur le plaisir de la découverte pour sortir plus tard la carte pédagogique !
Dehors la sculpture de brume de Fujiko Nakaya qui a envahi le bassin est bien dans le bain de cette exposition qui devrait ravir petits et grands (jusqu'au 22 juillet).

Ann Veronica Janssens Bluette, 2006 / Nicolas Schöffer Le Prisme, 1965
Photos JJB © Adagp, Paris 2013