Jean-Jacques Birgé

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mercredi 17 septembre 2014

Niki de Saint Phalle au Grand Palais (des Merveilles)


Niki de Saint Phalle représente tout ce qui manque à notre société : la révolte, la fantaisie, l'art, le rêve, la couleur, le pouvoir des femmes... En revendiquant le matriarcat, se battant pour les droits civiques, s'engageant dans la lutte contre le sida, l'artiste autodidacte inscrit son œuvre dans les combats féministes et politiques de son époque. Elle utilise les médias pour toucher le grand public, finançant elle-même son extraordinaire Jardin des Tarots à Capalbio en Toscane avec les produits dérivés (parfum, mobilier, bijoux, estampes, etc.). Sous la houlette de la conservatrice Camille Morineau l'exposition du Grand Palais (jusqu'au 2 février 2015, reprise ensuite au Gugenheim de Bilbao) présente de nombreuses facettes de cette Nana hors du commun, ici près de 200 œuvres : peintures, assemblages, sculptures, films, maquettes, performances, etc. dans une agréable mise en espace dûe à l'Atelier Maciej Fiszer avec un effort particulier sur les diffusions audiovisuelles, voire purement sonores !


Catherine Marie-Agnès Fal de Saint Phalle avait un nom prédisposé. De la faille au phallus ils sont bien présents dans nombreuses de ses sculptures monumentales. L'inceste n'est pas une prérogative des pauvres. Celui que son père, un banquier de 35 ans, lui fera subir à onze ans et son éducation catholique auront raison de la sienne. Niki qui fait tôt le choix de devenir une héroïne réglera son compte à la brutalité machiste et à la complicité de sa mère. Elle peint la violence en broyant les objets du quotidien et en les intégrant à ses tableaux, leur tire dessus à la carabine en faisant exploser les couleurs, décide de tomber amoureuse du point d'interrogation, de conquérir le monde. Niki veut rendre leur pouvoir aux femmes, qu'elles soient mariées, accouchant, mères dévorantes, sorcières ou putains. La Nana Power revendique le pouvoir des hommes en préservant la féminité. Certaines féministes orthodoxes y perdent leur latin. Paraphrasant Engels (la femme est le prolétaire de l'homme) elle clame que "une femme dans la civilisation des hommes c'est comme un nègre dans la civilisation des blancs. Elle a droit au refus, à la révolte. L'étendard sanglant est levé." Si elle brandit Lysistrata autant le faire en dansant, sexy, séduisante...


Rêves et cauchemars hantent l'artiste. Elle s'en repaît comme dans Le rêve de Diane. Son film expérimental Daddy, psychodrame à moitié autobiographique coréalisé avec Peter Whitehead, qui dénonce la domination des mâles et s'attaque à la figure du père est étrangement absent de la boutique où s'étalent pourtant quantité d'objets dérivés enchantant les visiteurs de l'expo (aucune édition DVD en perspective, mais visible sur le Net contrairement à son second long métrage, Un rêve plus long que la nuit, encore plus difficile à trouver !). Le catalogue est d'ailleurs somptueux avec accès à 22 films d'archives et interviews si l'on est muni d'un smartphone ou d'une tablette et que ça marche mieux que lorsque j'ai essayé.


Au fil de la visite, si l'on connaît la productive association avec son second mari Jean Tinguely et le Nouveau Réalisme, se révèlent les artistes qui ont influencé Niki de Saint Phalle, de l'architecte catalan Gaudi et son Parc Güell à Dubuffet et Pollock. Le Pop Art est son cousin. Mais rien ne vaudra jamais à ses yeux autant que les œuvres monumentales et immersives, grottes, fontaines et jardins qui font référence à l'enfance, période magique où règne l'amour du jeu.


Dès 1968, Niki de Saint Phalle souffre de problèmes pulmonaires avec des difficultés respiratoires liées à l'inhalation des vapeurs et poussières du polyester constituant ses sculptures. Elle en mourra en 2002, espérant que la mort soit une transformation, un prolongement de la vie. Son œuvre est pour l'instant la seule preuve de cette éternité.

lundi 15 septembre 2014

Pop Arles de Michel Bouvet


Pour Pop Arles Azadeh Yousefi a rassemblé l'aventure des 12 ans d'affiches des Rencontres d'Arles Photographie imaginées et réalisées par le graphiste Michel Bouvet. Légumes et animaux ont beau se succéder, le petit livre aux coins ronds et à la couverture dorée n'a rien de répétitif. Après une mosaïque de photos in situ et l'entretien avec Bouvet et François Hébel, qui fut directeur des Rencontres de 2002 à cette année, des à-plat de couleur répondent aux affiches pleine page. L'apparente simplicité tranche avec les interprétations multiples qu'elles suscitent. Les pages qui suivent offrent une mise en espace et une analyse chronologique du processus de création : recherches iconographiques, esquisses avec crayons de couleur et feutres, dessins à la gouache noire (entre 30 et 50 essais différents après le choix définitif du motif avec les Rencontres), mise en couleur et composition typographique sur l'ordinateur du dessin retenu. On découvre ainsi toutes celles auxquelles on a échappé ! Et l'artiste chinois Liu Bolin de se fondre dans le chat rose de 2007. Après les évènements comme les Nuits de l'Année le livre se referme sur l'Arlésienne, police de caractère aubergine d'Odile Chambaut, avec un jeu de mots tel que les apprécie Bouvet et qui souvent lui donnent le fil à suivre dans le labyrinthe des possibles. Quelques objets dérivés plus loin on se laisse flotter au gré de cette fantaisie graphique qui douze ans durant avec le plus grand succès annonça paradoxalement ce festival incontournable de la photographie. (Ed. du Limonaire)

jeudi 4 septembre 2014

De la nécessité de repenser les musées


Attention, L'Art au large est un voyage au long cours. C'est de la dynamite, une porte vers la poésie pure, l'intelligence des synapses pour le plaisir de l'art.
Plus nous avançons dans la lecture du recueil de textes de Jean-Hubert Martin plus sa position se radicalise.
En 1989 avec l'exposition Magiciens de la terre le conservateur, mettant à égalité les artistes de tous les continents, donne un coup de pied dans la fourmilière. Le colonialisme qui règne dans les beaux-arts a fait long feu. Les termes d'art brut, primitif ou premier ne lui plaisent guère. Les artistes contemporains d'Afrique ou d'Océanie n'ont pas besoin d'avoir suivi les cours des écoles occidentales pour trouver leur voie. S'ils puisent leur inspiration dans leurs racines ancestrales ils ne devraient pas avoir besoin de patiner leurs œuvres pour les vendre. Leurs signatures apparaissent donc puisque c'est ce qui importe au marché de l'art : Chéri Samba, Esther Mahlangu, Liautaud, Bien Aimé, Kabakov, Boulatov, John Fundi, Cyprien Tokoudagba répondent à Byars, Abramovic, Paik, Oldenburg, Cragg, etc. Nombreux artistes du début du XXe siècle s'étaient inspirés de l'art nègre comme si c'était du passé. Erreur, grossière erreur emprunte d'un colonialisme persistant. Les savoureux Journaux de Voyage de Jean-Hubert Martin en Chine, en Afrique, au Népal ou en Papouasie-Nouvelle Guinée sont ceux d'un explorateur, il arpente la planète à la recherche des meilleurs, de ceux qui ont quelque chose de plus que la reproduction. N'est-ce pas en ces termes que l'on reconnaît les grands artistes ? Et voilà notre Philéas Fogg devenu expert en art kanak, se passionnant pour les mantras ou les peintures sur sable des Indiens d'Amérique... Il les ramènera même avec lui pour qu'ils s'exécutent en public.
Jean-Hubert Martin comprend que les a priori sur la religion n'ont pas leur place dans les domaines artistiques. Les voies du sacré sont impénétrables, mais leur poésie nous touche quelle que soit notre foi ou son absence. Pour exposer des objets il n'a pas besoin qu'ils soient d'art s'ils sont beaux et s'ils font sens, car le conservateur est un révolutionnaire qui cherche partout l'adéquation de la forme et du fond. Ces frottements sont la source de nos rêves. Ayant déjà fait exploser le regard d'Apollinaire, il s'inspire de l'Atelier d'André Breton pour développer l'idée d'un cabinet de curiosités où le temps et l'espace n'ont plus de frontières. Son travail au château d'Oiron lui servira de modèle. Malgré quelques déconvenues face aux gardiens du temple, suivront de nombreuses expositions : Autels, l'art de s'agenouiller à Düsseldorf en 2001, Africa Remix au Centre Pompidou en 2004, Une image peut en cacher une autre au Grand Palais en 2009, Dali à Pompidou en 2012 et Le Théâtre du Monde que nous avons pu admirer à La Maison Rouge l'an passé.
C'est à cette occasion que son discours se précise. Pourquoi la musique ou le théâtre s'adressent-ils au sensible quand les musées persistent à honorer la chronologie et, pire, la pédagogie ! Face au musée docile Jean-Hubert Martin prône le musée des charmes. Nous devons aller voir les œuvres d'art par pur plaisir sans forcément nous demander quelle connaissance y acquérir. Et chacun peut y trouver son bonheur, sans la hiérarchie imbécile des supposés savants et des visiteurs ignares à qui il faut tout expliquer. Chacun devient libre de son interprétation, avec ses propres repères. "Pour prendre du plaisir. C'est la tâche des conservateurs de présenter les œuvres de manière à provoquer des correspondances signifiantes et des associations qui mènent des œuvres à la pensée et aux idées (...) La spécialisation et la division des tâches ont été un atout majeur de notre civilisation, mais elles comportent leur revers. Elles risquent d'oblitérer le caractère éminemment humain de la culture matérielle et par conséquent son rôle de vecteur de communication entre les hommes. Certains professionnels des musées sont à ce point imprégnés de positivisme et du caractère scientifique de leur discipline qu'ils restent fixés sur la vérité intrinsèque et exclusive de l'œuvre telle qu'elle surgit dans le contexte de sa création. Et pourtant notre compréhension du passé est totalement limitée par l'interprétation que nous en faisons aujourd'hui."
Au diable les spécialistes, la chronologie, les expositions thématiques tirées par les cheveux du matérialisme mécaniste, au diable les cartels qui rompent la magie du spectacle... Le cabinet de curiosité porte bien son nom, ouvert à tous les possibles, et pour le mettre en valeur, Jean-Hubert Martin joue des effets de lumière, des associations et des contraires, des rimes poétiques qui renvoient au réel comme à l'imaginaire. (L'Art au large, ed. Flammarion)

Il y a vingt ans j'eus la chance de participer à plusieurs expositions-spectacles à commencer par Il était une fois la fête foraine à la Grande Halle de La Villette. Nous avions désacralisé la muséographie en immergeant les visiteurs dans un univers ludique. Avec le conservateur Zeev Gourarier et le scénographe Raymond Sarti nous avions réitéré l'exploit au Japon pour The Extraordinary Museum et à Monaco pour Jours de cirque. Ils m'avaient offert la liberté d'imaginer le son de ces gigantesques espaces où les œuvres reprenaient soudain vie, libérées du poids d'une pédagogie hautaine et de la poussière des cimaises formateuses pour donner à chacun le loisir de se les approprier en les interprétant à sa guise, seulement guidés par l'à propos des choix poétiques et plastiques.