Jean-Jacques Birgé

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lundi 20 octobre 2014

Art brut et pattes de mouche à la Maison Rouge


Les pattes de mouche ne sont pas celles du chien de Jimmy Lee Sudduth, mais le nombre incroyable de miniatures qui m'interroge. L'exceptionnelle collection d'art brut de Bruno Decharme exposée jusqu'18 janvier 2015 à La maison rouge m'évoque une série de questions que je ne me suis pas posées devant deux autres évènements merveilleux de l'automne, à savoir Niki de Saint Phalle au Grand Palais et Le Maroc contemporain à l'Institut du Monde Arabe. Des petits dessins minutieux aux calligraphies minuscules, est-ce le manque de supports de grande surface qui pousse ces amateurs à se crever les yeux pour percer le secret de leur âme ou les conditions de leur enfermement, intime ou institutionnel ? Les assemblages et sculptures composés de centaines d'éléments est-il le reflet du temps passé, libre de toute pression commerciale, ou la quête obsessionnelle de tout artiste enfermé dans son propre univers ? Ainsi les dates obnubilent Kunizo Matsumoto comme George Widener...


Lors de précédentes expositions d'art brut j'avais déjà été fasciné par les assemblages d'A.C.M. (Alfred et Corinne Marié) composés d'éléments électroniques, de fils et de pièces de machines à écrire, par les gouaches d'Henry Darger où de petites filles candides sont les proies de terribles monstres humains, ceux métalliques d'Emery Blagdon, les fusils d'André Robillard, les symétries de Fleury-Joseph Crépin ou Janko Domsic, les plans d'Adolf Wölfi, les architectures d'Achilles G. Rizzoli, les références à d'autres civilisations d'Augustin Lesage, les surcouches finement calligraphiées de Zdenĕk Košek, les écorchés de Luboš Plný, les carnets d'Ilse Helmkamp, les portées de Harald Stoffers, les fonds symboliques des portraits d'Alexandre Pavlovitch Lobanov, les cadres de Charles August Albert Dellschau, les broderies de Jeanne Tripier, les bois sculptés d'Auguste Forestier ou Émile Ratier, les coquillages collés de Pascal-Désir Maisonneuve, les bouts de laine de Judith Scott, etc. Mais chaque collection a sa propre logique et le fait qu'elle soit privée nous incite à ne rater aucune occasion pour les admirer lorsqu'elles sont livrées au public, d'autant que c'est le but de l'association abcd qui a d'ailleurs ouvert une galerie à Montreuil il y a déjà dix ans et vers laquelle pointent la plupart de mes liens biographiques, récits souvent dramatiques de vies hors-normes.


L'accent mis sur l'aéroflotte en carton de Hans-Jörg Georgi ne me convainc pas autant que l'imagination débordante, et souvent débridée, des quelques deux cents artistes présentés à La maison rouge qui a une fois de plus recomposé le labyrinthe de sa galerie (passionnant catalogue aux Ed. Fage). Les quatre cents œuvres sont réparties selon douze thèmes illustrant les préoccupations majeures des créateurs. Aux tourments enchevêtrés d'À l'origine le chaos répondent les Hétérotopies scientifiques, aux laisser-aller de Ricochet solaire et des mots qui s'emballent des Jeux avec le langage les Cartographies mentales et les Anarchitectures, à la conjuration des Objets magiques, des Épopées célestes et de Sauver le monde les monstres d'Au royaume des chimères, la violence de Sang et fureur et les fantasmatiques Vertiges de la chair... Au centre, la salle de projection où sont diffusés des films de Bruno Decharme est entourée de vitrines remplies de fabuleuses coiffes et parures des quatre coins du monde.


En fin de parcours est installée La chambre des fantasmes d'Isabelle Roy, artiste contemporaine soutenue par le centre Hospitalier de Sainte-Anne et le Centre d'Étude de l'Expression. Ne pouvant pénétrer dans cette pièce dont les murs sont des miroirs rococo on colle l'œil à des trous en forme de fleurs pour surprendre des scènes énigmatiques composées de performances, sculptures, multimédia, taxidermie, couture, marqueterie...

Toute la visite nous renvoie à notre propre fragilité, au non-dit, aux zones sombres de notre inconscient. Poussés dans leurs contradictions, révoltés contre une société policée, incapables de s'y conformer, certains ont eu la chance d'embrasser une carrière artistique quand d'autres, incarcérés ou s'étant refermés sur eux-mêmes, ont tenté d'expulser leurs démons intérieurs en s'inventant des mondes incroyables ou travestissant leur environnement. Quelle différence entre les professionnels reconnus comme tels et ces amateurs expansifs ? Aucune, sauf à avoir suivi un cursus universitaire indépendamment du besoin insatiable de créer. La folie guette partout. L'art brut renvoie à l'essence-même de la création, dégagé des nécessités commerciales, libre de donner forme à l'imagination la plus fertile. Il fait fi du formatage des maîtres que les écoles distillent. Seuls les plus grands artistes atteignent cette urgence incontournable qui définit l'art en général.

jeudi 16 octobre 2014

Le Maroc contemporain affiche sa vivacité et son autodérision à l'Institut du Monde Arabe


On commence par un thé à la menthe sous la tente sahraouie en laine de chameau plantée devant l'Institut du Monde Arabe et l'on enchaîne avec la table dressée pour les invités, mais dans les assiettes blanches de Driss Rahhaoui ne sont servis que des morceaux de charbon sous le titre Matricule 38555 ou Les mots et les choses. L'exposition Le Maroc contemporain offre un panorama exceptionnel et inattendu des artistes de tout le pays, du nord évidemment, mais aussi du sud, de l'est et de l'ouest. Si certains ont suivi les cursus officiels, d'autres sont autodidactes, l'ensemble étant à l'image de cette nation aux paysages riches et variés, mer et montagne, désert et verdure, architecture et nature. On ne pouvait en attendre moins du conservateur Jean-Hubert Martin, secondé entre autres par Moulim El Aroussi et Mohamed Métalsi, rassemblant des œuvres qui, fidèle à son credo, jouent sur le sensible plutôt que de nous imposer une leçon d'histoire, de l'art ou de l'affranchissement du passé colonial. On sera en effet surpris de constater à quel point les artistes marocains assument leur terroir tout en s'en moquant, avec un à propos radicalement contemporain. L'autodérision locale remplace l'asservissement aux canons universels. Ils dévoient souvent avec humour les ressources et les poncifs attachés à leur pays, leurs ressources devenant le matériau qu'ils pétrissent.


Si, par exemple, l'art de la tapisserie perpétue un passé incontournable il échappe au classicisme qu'exigerait le touriste lambda, celui que les préjugés fabriquent avec l'appui des agences de voyage. Plutôt qu'imiter l'Occident les artistes du royaume chérifain où la moitié de la population a moins de 30 ans assument leur patrimoine en se l'appropriant à la lumière du XXIe siècle. Peinture, dessin, sculpture, vidéo, photographie, installations, etc. reflètent la marche vers la libération, là plus morale que politique, plus coquine que révolutionnaire. Le Maroc n'est pas l'Algérie. Longtemps muselés, ses ressortissants ne peuvent s'affranchir d'un phénomène dont ils ont été tenus à l'écart. La violence a été (relativement) contenue, en comparaison des autres pays du Maghreb. Le Préambule de la nouvelle Constitution du 29 juillet 2011 affirme que "son unité forgée par la convergence de ses composantes arabo-islamique, amazighe et saharo-hassanie, s'est nourrie et enrichie de ses affluents africain, andalou, hébraïque et méditerranéen". Sur les cimaises cohabitent ainsi le français, l'arabe et le berbère ou tamazight.


Cette fantaisie où tous les mouvements artistiques ont leur place, et toutes les formes d'expression comme la musique et la danse, le théâtre et le cinéma, le design et l'architecture, rappelle les fantasias pleines de cris et de désordre joyeux, cavalcade où les coups de pinceaux ont remplacé les coups de feu. La contemporanéité du projet se vérifie par la radicalité des choix comme, par exemple, la présence des musiques actuelles (rock, rap et hip hop) et de celle dite contemporaine (idem pour les autres arts ; voir le programme des réjouissances). Soixante artistes plasticiens, une quinzaine de designers et stylistes, occupent les 2500 mètres carrés de l'IMA, une première. Des petits salons permettent de se reposer devant des œuvres réclamant votre patience. Si j'ai souvent pris la visite à l'envers, est-ce d'avoir oublié que l'arabe s'écrit de droite à gauche ? Les salles se déploient d'étage en étage, fil d'Ariane cousu avec la complicité de la scénographe Clémence Farrell.


Prenez la peine de retirer vos souliers à l'entrée de Zahra Zoujaj de Younès Rahmoun pour reprendre votre souffle. Farid Belkahia suggère quelques grivoiseries sur peau d'agneau. Abdelkebir Rabi' révèle des petites tâches de couleur émergeant de sa calligraphie noire. Une quarantaine d'artisans de Marrakech travaillant le bois, la corne, le métal se sont réunis pour fabriquer les 465 pièces du moteur Mercedes 12 cylindres en V de Eric van Hove. El Ghrib El Khalil refuse de vendre ses œuvres qui se désagrègent. Les derviches numériques de Najia Mehadji donnent le tournis. J'aurais bien prélevé un des Oreillers déchirés de Safaa Erruas pour me laisser aller à la contemplation, comme lorsque, jeunes gens, épuisés, nous nous étendions sur des nattes avec des pâtisseries, au sortir du hammam de la Mosquée. Mais ici les théières de Hicham El Madi découpées en tranches n'autorisent probablement pas qu'on les ébouillante ! La gigantesque exposition de l'IMA qui court jusqu'au 25 janvier 2015 permet de découvrir un monde, un monde où les artistes jouent avec le réel et lui tordent le cou pour pouvoir y vivre et grandir. Cela donne envie de retourner au Maroc pour découvrir comme il a changé.

mercredi 8 octobre 2014

Un livre de 20 mètres de long


Pour l'exposition Le Mur, où Antoine de Galbert exposait plus de 1000 œuvres de sa collection sur 278 mètres linéaires de cimaises, La Maison Rouge a eu l'idée d'un catalogue de 250 pages qui se déploie en accordéon sur 20 mètres de papier. Le choix des œuvres étant dicté par la possibilité de les accrocher au mur, le leporello respecte plus ou moins leur format et leur organisation aléatoire. En effet leur répartition optimale fut calculée par un algorithme mathématique dit "méthode de Monte-Carlo". Préoccupation majeure des collectionneurs boulimiques ou même des artistes, comment montrer ses tableaux lorsqu'on en possède des centaines ou des milliers. L'empilement ou le chevauchement empêchent matériellement de les voir.
Ma tante, artiste peintre qui vivait dans un petit appartement rue Rosa Bonheur, stockait une partie de ses tableaux sur les murs de mes parents. Ce fut mon premier contact avec la peinture abstraite. Et en 1968 je suis entré pour la première de fois de ma vie chez des gens très riches qui possédaient des Renoir, Monet, Toulouse-Lautrec, Picasso et tant d'autres. Il y en avait sur les quatre murs du petit salon du sol au plafond. Chez moi ce sont plutôt les livres, les disques et les films qui occupent l'intégralité des étagères. J'ai décidé de ne plus de construire de rangement. Je dois en donner ou vendre un chaque fois que j'en acquiers un nouveau.


Comme lors de l'exposition de La Maison Rouge les photographies du catalogue (Ed. Fage) offrent autant de fenêtres sur l'art, ouvertures inattendues tant le collectionneur a l'esprit ouvert sur le monde. Depuis Les magiciens de la terre en 1989, le conservateur Jean-Hubert Martin a fait des émules qui se moquent aujourd'hui des frontières géographiques et jouent à saute-mouton avec les époques. La modernité de l'art contemporain est une vue de l'esprit. On peut toujours retrouver un ancien qui avait en son temps imaginer le futur. Les images s'affranchissent des cartels en offrant un parcours sensible où chacun dessine son chemin, attiré par les œuvres comme par un aimant. Puisque la peinture ne se fait pas avec les mains, mais avec les yeux, le visiteur à son tour compose et interprète selon des critères personnels que la scénographie libère avec élégance. Le Mur rappelle les Histoire(s) du cinéma de Jean-Luc Godard : de l'accumulation émergent des objets connus qui font pour soi référence, alors le fil d'Ariane se déroule comme dans un rêve où nous plongeons vers l'inconnu. Dans ce jeu de l'oie chaque œuvre est une case qui vous mène à une autre.
En jouant avec le leporello du Mur, rapidement devenu un collector, je me demande pourquoi les catalogues obéissent pour la plupart à la même logique pédagogique, aussi poussive et élitiste, que les expositions ? Les plus beaux livres d'art ne sont-ils pas eux-mêmes des créations ? Existe-t-il plus belle porte que celle de la sensibilité, mélange de culture et de subjectivité, interprétation psychanalytique propre à chaque individu, loin des poncifs du discours sur l'art ? Si les catalogues devraient être à l'image des plus belles expositions, les applications pour smartphones, aujourd'hui incontournables, ne devraient-elles pas aussi jouer sur le sensible ? Ludiques, elles n'auraient que plus de force pour nous faire entrer dans ces mondes incroyables que les hommes et les femmes de l'art ont créés à force de réfléchir les leur(re)s, apprivoisant, repoussant, adorant, traduisant, détruisant, recréant, répétant, et ce tant bien que mal, avec souvent la gaucherie propre aux chefs d'œuvre...