Jean-Jacques Birgé

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lundi 19 octobre 2015

Après Eden à La Maison Rouge


La scénographie est un élément primordial de chaque exposition de La Maison Rouge. L'espace est chaque fois restructuré pour immerger le visiteur dans une fiction propre aux œuvres d'art. Pas plus qu'ailleurs le réel n'y a sa place, même lorsqu'il s'agit d'une exposition de photographies comme ici, Après Eden, accrochage de 800 œuvres d'une cinquantaine d'artistes de la fin du XIXe siècle à nos jours, issues de La Collection Walther. L'objet exposé adopte un nouveau statut sous le regard de chacun, libre interprète cadré par la vision du commissaire.


Le banquier d'affaires allemand Arthur Walther a confié à Simon Njami le soin de choisir et organiser les photographies qu'il a accumulées depuis vingt ans. S'il a commencé par son pays avec le couple Bernd et Hilla Becher et August Sander, il s'intéresse d'abord à la Chine, puis à l'Afrique, peu présents dans les collections contemporaines. Les Sud-Africains sont particulièrement nombreux dans Après Eden qui offre un panorama incroyable de ce pays sur plus d'un siècle... J'ai gardé en mémoire l'image de Mikhael Subotzky où un homme noir nettoie la plage tandis que sortent de l'eau de jeunes blancs, les 12 Projections from Windows, Ponte City qu'il a filmées avec Patrick Waterhouse, les musiques accompagnant certaines projections ou les plus anciennes photographies de Samuel Baylis Barnard.


L'exposition commence avec l'herbier de Karl Blossfeldt où la nature rivalise avec les plus grands sculpteurs et les architectes de l'art nouveau. Très vite on est saisi par la rigueur allemande des accumulations (les Becher) comme si le collectionneur avait cherché à dégager un ordre à la confrontation de l'humain face au paysage (portraits de divers photographes / panoramique de la Fruchtstrasse à Berlin le 27 mars 1952 de Arwed Messmer). Mais cet ordre est morcelé, décomposé, restructuré, réagencé, réfléchissant comme pour chaque collectionneur ses angoisses et sa vision d'un autre monde (Ci-dessus Jodi Bieber, Candice Breitz... Ci-dessous un ensemble de Luo Yongjin).


En creusant dans le passé, on découvre les interrogations des photographes ou de ceux qui les ont mandatés. Les mouvements de Muybridge, les fiches anthropométriques de Bertillon, les grimaces des possédés ou les clichés ethnographiques forment la base d'une étude du portrait photographique qui nous renvoie une image contemporaine de nous-même dans le miroir. Face à eux les étendues désertiques, les no man's lands ou les machines semblent nous échapper.


Le titre de l'exposition qui se réfère à la chute plutôt qu'au paradis m'a évidemment fait penser à Alain Robbe-Grillet. Dans les éclats d'un miroir brisé, son film L'Eden et après réfléchit l'immensité des paysages sous un soleil brûlant où la sensualité des corps renvoie à un désir inassouvi. Au sous-sol de La Maison Rouge sont encadrées 101 photographies de Nobuyoshi Araki et d'autres images sulfureuses pour terminer par une installation de Yang Fudong composée de six écrans vidéo de l'Est du village de Qué où le décharné et l'absence mettent en perspective l'autoportrait que les artistes s'escriment à répéter inlassablement depuis la nuit des temps.

Après Eden, la collection Walther à La Maison Rouge jusqu'au 17 janvier 2016 (9€, tarif réduit 6€ ; gratuit pour les moins de 13 ans, chômeurs, handicapés, etc.)

mercredi 7 octobre 2015

La manie Picasso au Grand Palais


On peut aimer un peu, beaucoup, passionnément, à la folie, et même pas du tout Picasso, l'exposition présentée au Grand Palais rappelle l'extraordinaire influence que l'artiste exerça sur son temps et sur les générations suivantes. Exposant quantité d'œuvres d'autres artistes que le maître, Picasso Mania a l'avantage d'offrir un large éventail de styles, miroirs déformants des diverses périodes du génie espagnol dont les thématiques épousent explicitement la chronologie. Après un mur d'interviews vidéo de Laura de Clermont-Tonnerre et Diane Widmaier Picasso où témoignent Adel Abdessemed, John Baldessari, Frank Gehry, Jeff Koons, Bertrand Lavier, Philippe Parreno, Richard Prince, Julian Schnabel, Frank Stella, Sara Sze, Agnès Varda, etc., Salut l'artiste ! accumule les portraits de Picasso réalisés par d'autres (en photo par Maurizio Cattelan et Pei-Ming Yan). Le cubisme, un espace polyfocal ne peut représenter que l'original, puis David Hockney est la première des salles monographiques avec des montages Polaroïd, des toiles inspirées du cubisme et l'installation de 18 films synchronisés The Jugglers...


Grand Palais oblige, Picasso Mania s'attache plus aux artistes plasticiens qu'aux signes du quotidien, mais le cinéma est bien présent grâce à une installation audiovisuelle très godardienne, Le Tricycle de Fabrice Aragno et Jean-Paul Battagggia. Sur trois écrans s'entrechoquent des plans de Basic Instinct, F For Fake, Children of Men, Été précoce, Guernica, Indiscreet, Jules et Jim, Midnight in Paris, La pointe courte, Les plages d'Agnès, Le Mystère Picasso, Les rendez-vous de Paris, Persepolis, Suspicion, Zazie dans le métro et une demi-douzaine de films de Jean-Luc Godard ! Des extraits vidéographiques (Averty, des pubs...) et chorégraphiques (Preiljocaj, Maguy Marin, Martha Graham, Kader Belarbi...) s'y mêlent dans un ballet aléatoire où se réfléchit l'influence kaléidoscopique de Pablo Picasso.


Les demoiselles d'ailleurs décline celles d'Avignon à toutes les sauces, prostituées du monde de l'art. Avec C'est du Picasso ! on reconnaît l'influence de l'art africain dans ses portraits qui, retour à l'envoyeur, inspirent les masques de Romuald Hazoumé. Ambiguïté du post-colonialisme incarné Faith Ringgold, Robert Colescott, Leonce Raphael Pettibone...


Plus loin, Picasso Goes Pop ouvre sur des salles consacrées à Lichtenstein, Oldenburg, Erro, Warhol et aux Quatre saisons de Jasper Johns. La banalisation de l'art moderne passe par Picasso. Son nom seul est devenu le symbole de la création contemporaine, fracas hirsute où les couleurs explosent et où les pointes angulaires crèvent la toile des a-priori. Une installation vidéo de Rineke Dijkstra interroge de jeunes enfants sur La femme qui pleure, contrechamp laissant seulement imaginer le tableau.


Guernica, icône politique est une salle sombre où trônent une projection d'un film de Kusturica, un agglomérat d'animaux naturalisés d'Abdessemed (Who's afraid of the big bad wolf ?) et une monumentale table ronde de Goshka Macuga, sous une photo de la tapisserie ornant les murs du Conseil de sécurité des Nations Unies, où l'on est invité à prendre place, à débattre avec ses voisins puis à envoyer sa photo ou son témoignage au site de La nature de la bête... Après une salle consacrée à un hommage impertinent de Martin Kippenberger et aux "gribouillages" d'Un jeune peintre en Avignon, la dernière s'intitule Bad Painting où sévissent Georg Baselitz, Malcolm Morley, Basquiat, Vincent Corpet, George Condo, Antonio Saura, Julian Scnabel, Thomas Houseago dans une nouvelle figuration, retour de la narration, provocation du réel qui convie le sexe et la mort.


Je plaque des mots, j'accumule des listes, mais franchement c'est à voir !

Picasso Mania, Grand Palais, jusqu'au 29 février 2016