Jean-Jacques Birgé

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mercredi 28 septembre 2016

Hergé au Grand Palais


Il y avait ceux qui étaient abonnés à Spirou, les autres à Tintin. Moi, c'était Tintin. Chaque mercredi, si je me souviens bien, l'hebdo tombait dans la boîte aux lettres. Les aventures de Tintin paraissent encore dans le journal à raison de deux pages par numéro qui structurent le feuilleton en terminant chaque fois par un point d'orgue. Fin des années 50, c'est la période Coke en stock, mais mon premier album sera une réédition de L'oreille cassée. Trente ans plus tard j'acquerrai progressivement l'intégralité des 24 albums pour les jours de pluie en Bretagne. Quant à ma volumineuse collection de journaux, j'en ferai cadeau à un ami qui disparut avec. Aujourd'hui j'ai acheté le catalogue de l'exposition Hergé au Grand Palais et un porte-clef pour celle de ma bagnole, histoire de remplacer la tête de mort qui y pendait. C'est par Tintin que je suis venu à la bande dessinée. Mon scoutisme, entre 8 et 11 ans, y a trouvé ensuite quelques échos ! Georges Rémi, dit Hergé (1907-1983), a su populariser un style que Joost Swarte appela la ligne claire : contour systématique des éléments du dessin ; couleurs en aplats, ni ombres ni dégradés ni hachures ; phylactères rectangulaires dont textes en bas-de-casse ; scénario rigoureux ayant recours aux ellipses, etc. Mais l'exposition montre que le père du petit reporter avait d'autres talents...


Évidemment ses toiles peintes dans les années 60 ne peuvent rivaliser ni avec le reste de son œuvre, ni avec les peintres qui l'inspirent. Sa collection compend Dubuffet, Fontana, Alechinsky, Raynaud, Lichtenstein, alors que lui-même ne sait que singer Miró, Modigliani ou Klee. Hergé, sensible aux avant-gardes picturales de son temps, fascine nombreux artistes plasticiens, comme Andy Warhol qui en réalise quatre portraits dont deux sont exposés ici. D'autres vitrines montrent les objets qui ont inspiré certains albums, comme le fétiche à l'oreille cassée ou les échanges avec le vrai Tchang, rencontré en 1934 à Bruxelles.


N'étant pas passionné par la technique, je suis tout de même surpris, comme avec de nombreux dessinateurs, par les planches crayonnées montrant le travail laborieux, d'"horloger bénédictin", pour aboutir à l'image définitive. Je suis plus sensible à la scénographie qui invite le visiteur à se projeter dans l'univers de Tintin. Les murs l'agrandissent à taille humaine, comme si nous habitions les cases. Certaines salles sont discrètement sonorisées, nouvelle tendance de la muséographie qui ne peut que me séduire. Du travail en perspective pour les designers sonores ! Les scènes miniatures prolongent le marketing où Tintin, le Capitaine Haddock, le professeur Tournesol, les Dupont sont déclinés depuis longtemps en matière plastique...


À la librairie du Grand Palais pullulent les ouvrages consacrés à Hergé et ses personnages, et le catalogue de l'exposition est une mine d'or. On est vite attiré par les objets dérivés qui nous font revivre notre enfance où nous nous identifiions au petit reporter, rêvant que nos animaux de compagnie prennent la parole comme Milou. La force d'Hergé est d'avoir su nous faire entrer dans un monde imaginaire qui a un pied dans le réel. Il n'y a qu'un pas à faire la démarche inverse pour que notre quotidien bascule dans la bande dessinée. Les tentatives d'adaptation cinématographique ont toujours été vouées à l'échec, car ces films, en portant Tintin à l'écran, se substituent à notre propre système d'identification, ils nous volent la part de rêve que nous avons intégrée et assimilée dans notre enfance et dont nous ne voulons pas nous défaire, ce qui est plutôt sain si l'on y réfléchit bien. Les films sont plats alors que notre imaginaire est à trois, voire quatre dimensions. Le champ couvert par les aventures de Tintin est immense, que nous voyagions dans un pays étranger ou prenions l'avion, buvions un verre de trop ou fumions un joint, pensions à la Lune ou rêvions d'un trésor, n'arrivant pas à nous débarrasser d'un collant ou jurant mille sabords contre l'adversité... Mais surtout Hergé a déjà intégré les ressources du cinéma à ses découpages, avec plus de malice que ceux qui font le mouvement inverse.


L'exposition du Grand Palais révèle l'incroyable talent du dessinateur lorsqu'il travaille pour la publicité. Dans les années 30 il réalise quantité de magnifiques affiches de "réclame", faisant encore une fois revivre une autre époque. Car Tintin, comme Quick & Flupke, ou Jo, Zette & Jocko, se réfère à un passé où l'on pouvait encore rêver d'île déserte et de trésor caché, ses derniers albums glissant progressivement vers un monde trop proche du réel pour autant nous éblouir. Il y eut par contre de nombreuses polémiques sur les premiers où le racisme, le colonialisme et l'anticommunisme étaient risibles tant ils étaient pitoyables. La grande période se situe entre les deux, quand le dessinateur multiplie les personnages comiques. Il nous permet aussi de prendre une distance critique sans affaiblir son récit. C'est la magie de Hergé, que chacun (je ne dis pas chacune, car c'est un monde tout de même très masculin où la seule femme est une cantatrice ridicule) puisse s'approprier ses histoires à sa manière. L'exposition s'évertue à prouver que l'art mineur de la bande dessinée est chez Hergé à la hauteur des autres arts, or les seuls mineurs de cette histoire sont les lecteurs qui ont su garder leur part d'enfance.

Exposition Hergé, Grand Palais, organisée par la Réunion des Musées Nationaux et le Grand Palais en collaboration avec Le Musée Hergé, 9 et 13€, jusqu'au 15 janvier 2017
Catalogue Hergé, Éditions Moulinsart & Les éditions Rmn-Grand Palais, 304 pages, 600 illustrations, 21 x 24.8 cm, relié, 35€

lundi 19 septembre 2016

Le rêve à Marseille

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Tandis que la pleine lune éclaire Marseille et que les surréalistes nous encerclent, devons-nous craindre le fil du rasoir ? Nos yeux grands ouverts sur l'exposition Le rêve qui démarre au Musée Cantini, nous n'éviterons pas les lèvres de Man Ray que l'on retrouve sur l'affiche ni Un chien andalou réalisé par Buñuel et Dali. À vouloir rassembler des œuvres d'art sur la thématique du rêve, les commissaires Christine Poullain et Guillaume Theulière ne pouvaient que convoquer les peintres qui épousèrent un temps le surréalisme, soit Magritte, Ernst, Man Ray, Miró, Picasso, Bellmer, Brauner, Chagall, Domínguez, Tanguy, Breton, etc.


Et, si l'on remonte à la fin du XIXe siècle quand éclot la psychanalyse, Rodin faisait déjà résonner sa Voix intérieure, Félix Valloton laissait rêver sa Femme nue assise dans un fauteuil, Odilon Redon dessinait le profil de la lumière, William Degouve de Nuncques pénétrait une Forêt lépreuse, tandis que les cauchemars de Goya, Victor Hugo, Valère Bernard avaient déjà hanté nos nuits. On voit ci-dessus ceux de Constant Nieuwenhuys et Dado et ci-dessous ceux de Pierre-Amédée Marcel-Berronneau et Victor Brauner, rassemblés avec L'araignée de Germaine Richier (celle de Louise Bourgeois est sur le mur d'un autre étage), L'horreur d'Alfred Kubin, La femmoiselle de Jacques Hérold.


La centaine d'œuvres, classées selon une thématique où le rêve révèle l'imaginaire transgressif des artistes, où il interprète l'inconscient et permet toutes les outrances, sont autant de passages à l'acte qui leur échappent. Sommeil, nocturne, rêve, fantasme, cauchemar, hallucination, réveil se succèdent selon les salles du magnifique Musée Cantini ! Certains font vibrer nos cordes sensibles lorsque nous y retrouvons l'un des nôtres. Cette sympathie onirique est le propre de l'art.

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Le rêve ne s'exprime pas toujours dans le sommeil. Les fantasmes, le plus souvent érotiques chez les peintres et les sculpteurs, sollicitent les voyeurs : Félix Labisse, Wilhelm Freddie, Jindrich Styrsky, André Raffray, Bellmer, Domínguez, Picasso s'y retrouvent. À remarquer que très peu de femmes figurent parmi les artistes exposés. Le rêve n'est pourtant pas un apanage masculin. Il peut être aussi provoqué par quelque substance, comme en expérimenta Henri Michaux. Les photographies de Raymond Hains ou certaines peintures aborigènes participent à ces Hallucinations. Ci-dessus le Portrait visionnaire de Hans Richter sous-titré Extase menacée par le désespoir. Je retrouve une réplique de la Dream Machine de Brion Gysin entrevue il y a quelques semaines au Centre Pompidou pour l'exposition sur la Beat Genration. Serait-ce un signe des temps ? Le besoin d'évasion dans une société en coupe réglée, formatée, sécuritaire, une société où le rêve est un luxe qu'osent seulement celles et ceux qui ne croient pas que la réalité soit immuable... Les artistes entendent diffuser leurs révoltes, ici oniriques, ailleurs revendicatives, indispensablement révolutionnaires !

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Au dernier étage sonne le Réveil. Bernard Plossu, Philippe Ramette, Sandy Skoglund, Darren Almond s'y frottent. Le voyage se termine. J'aurais aimé y retrouver Cocteau, je l'ai peut-être manqué, ou voir réhabiliter Jean Bruller, dit Vercors, dont la Nouvelle clé des songes figure parmi mes bréviaires, mais une exposition thématique comme celle-ci a toujours ses limites, elle permet néanmoins de sortir des limbes des entrepôts de nos musées un patrimoine inestimable que nous interprétons et qui nous fait rêver. C'est le propre de l'art !

Le rêve, Musée Cantini, Marseille, jusqu'au 22 janvier 2017