Jean-Jacques Birgé

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lundi 18 juin 2018

L'envol ou le rêve de voler


Comme beaucoup d'enfants j'ai rêvé que je volais, à tel point que longtemps je me suis demandé si je ne l'avais pas fait en crise somnambulique. Je me souviens en effet parfaitement de la technique employée. Comme beaucoup de choses que l'on maîtrise à force d'efforts et de concentration, j'arrivais à léviter et à m'envoler à la verticale comme si j'avais des fusées à réaction sur le dos. C'est une sensation troublante. Était-ce préjuger de mes forces comme de croire que je pourrais nager jusqu'aux îles des Glénans ? Il m'a fallu essayer plus d'une fois de reproduire cet envol pour me convaincre que j'avais rêvé. Mais la nuit suivante le doute se réinstallait ! De Freud à Jung les interprétations varient, bien qu'il s'agisse toujours d'évasion. Dès mon premier voyage en avion en 1963, les plus lourds que l'air m'ont fait réfléchir et il aura fallu un baptême en deltaplane avec départ à skis pour que je réalise le fantasme partagé par tant d'entre nous, et dont certains sont exposés à La Maison Rouge jusqu'au 28 octobre. Ainsi, devant le vélo-hélicoptère de Gustav Mesmer, j'ai demandé à Antoine de Galbert, qui fermera définitivement son lieu à cette date, de mimer lui-même son rêve d'envol...


Avec les trois autres commissaires, Barbara Safarova, Aline Vidal et Bruno Decharme, il a rassemblé plus de 150 œuvres du XXe siècle jusqu'à nos jours, art moderne et contemporain, brut et ethnographique, pour illustrer le thème de cette ultime exposition à La Maison Rouge, histoire peut-être de prendre son envol vers de nouvelles aventures. On croisera ainsi aussi bien une aile et un Nijinski de Rodin que des masques africains, Bird of Quevada de Peter Witkin et Der Friedens Habich de Friedrich Schröder Sonnensterne (photo ci-dessus), des extraits cinématographiques de La Dolce Vita de Fellini, du Voyage dans la lune de Méliès et de la danse serpentine de Loïe Fuller, des planches de Windsor McKay et Moebius, l'Opus incertum de Didier Faustino qui invite le visiteur à retrouver la position exacte du Saut dans le vide d'Yves Klein, un Spoutnik russe CCCP 2800 km à l'heure d'André Robillard et plusieurs Rebecca Horn, etc.


On peut admirer au plafond les chorégraphies de Heli Meklin, Angelin Preljocaj, Julie Nioche ou la compagnie Non Nova, allongés sur un matelas incliné, ou déambuler dans la scénographie de Zette Cazalas qui a évité autant que possible de cloisonner l'espace. Il y a des transparences, des miroirs et des trous dans les murs. Si le catalogue classe les œuvres selon les thématiques Utopies, Ascensions, Machines, Esprits, Chimères, Extases, Danses, Exploits, Science-Fiction, O.V.N.I., Topographies, Accidents, Élévations, Animisme, tout est habilement mélangé dans l'exposition...


Derrière les récents Hometown Sky Ladder de Cai Guo-Qiang, poudre à canon sur papier, et la capsule en bois Walden to Space - Chapter 11 / The Hut de Stéphane Thidet se cache Luna de Fabio Mauri où nos pieds s'enfoncent dans les billes de polystyrène comme si nous marchions sur la Lune...


Le son est présent, avec, par exemple aussi, un extrait d'Envol de Pierre Henry diffusé par deux casques en haut de quelques marches où est posé un coussin noir. J'ai évidemment pensé à notre spectacle Jeune fille qui tombe... tombe d'après Dino Buzzati qu'Un Drame Musical instantané enregistra pour le label in situ avec Daniel Laloux, ainsi qu'à la pochette du CD Sous les mers ! J'ai un petit faible pour celles et ceux qui se jettent dans le vide. Là encore je me souviens de mes sauts du haut d'un plongeoir de 11 mètres en Allemagne ou d'un peu moins haut dans le Lake Powell. Il m'a toujours fallu du temps pour me lancer. La chute, pourtant très courte, semble assez longue pour lire deux pages du Monde.


J'adore les mélanges de styles et d'origines dont La Maison Rouge s'était faite pratiquement une règle, à l'instar des exploits de Jean-Hubert Martin, où Henry Darger et Prophet Royal Robertson croisent la route de Jules-Étienne Marey et Philippe Ramette. Mon goût pour le cinéma me pousse également vers les installations qui ont sur moi un pouvoir dramatique immersif comme les délires extraterrestres de Chucho ou How To Make Yourself Better d'Ilya et Emilia Kabakov. Mais j'ai raté la vidéo instantané#partitura-sparizione de Fantazio qui, de plus, est exceptionnellement absente du catalogue publié par Flammarion dans lequel Jérôme Alexandre, Marie Darrieussecq, Bruno Decharme, Anaïd Demir, Bertrand Méheust, Philippe Morel, Antoine Perpère, Corinne Rondeau, Barbara Safarova, Olivier Schefer, Didier Semin, Béatrice Steiner, Aline Vidal étalent leurs plumes.


Il fallait bien une chute. Si le vol d'Icare est devenu une réalité banale avec les débuts de l'aviation, beaucoup continuent de s'y casser le nez. Comme nos jeunes filles qui tombent, comme les 56 Klein Helikopter de Roman Signer dont le crash me rappelle un de nos projets de l'année prochaine, La sorcière de Pierre Joseph s'est écrasée tout au fond de La Maison Rouge, l'encre noire se transmuant en sang. L'histoire se termine ainsi. Pour qu'une autre puisse commencer.

L'envol ou le rêve de voler, exposition, La Maison Rouge, jusqu'au 28 octobre 2018

vendredi 15 juin 2018

La Pop Music en images


Lorsque le graphiste et affichiste Michel Bouvet, commissaire de l'exposition Pop Music 1967-2017 à la Cité Internationale des Arts avec Blanche Alméras, était adolescent, en France nous appelions pop music ce que l'on nomme aujourd'hui le rock. Étymologiquement, pop signifie populaire, et pour un Américain, la pop music c'est plutôt les variétés. Les traductions sont souvent des trahisons, mais c'est ainsi. Ici nous étions pop.
Comme le jazz après la Première Guerre Mondiale, le rock'n roll allait envahir le monde après la seconde, et la pop s'installerait définitivement comme le courant populaire majeur du XXe siècle avec l'engouement pour les britanniques Beatles et Rolling Stones, puis outre-Atlantique avec le Summer of Love de 1967 sur la côte ouest des États Unis, le long du Pacifique. Peace and Love allaient devenir nos nouveaux mots d'ordre après ceux, plus mordants, du mois de mai à Paris. L'été ensoleillé était donc au Flower Power, et les graines que j'avais rapportées de San Francisco donnèrent naissance sur mon balcon à des plantes qui font rire. J'ai raconté ce voyage initiatique dans mon roman augmenté USA 1968 deux enfants. J'avais 15 ans et ma petite sœur 13, et pendant trois mois nous avons fait seuls le tour des États Unis, une aventure incroyable. J'avais ainsi assisté aux concerts du Grateful Dead, Kaleidoscope et It's A Beautiful Day au Fillmore West, et les affiches collectées sur place avaient longtemps orné les murs de ma chambre, éclairées la nuit à la lumière noire.


Mon cousin Michel (nos grand-pères étaient frères) a gardé ses cheveux longs alors que j'ai coupé les miens en 1981. Jusqu'à cette année-là je n'avais rencontré pratiquement personne à Paris qui portait comme moi le catogan touffu. Je suis passé par les mocassins indiens, les bottes de cow-boy, les sabots et les sandales, les pattes d'ef et les tuniques à fleurs, les colliers avec signe de la paix ou le A d'anarchie, des pantalons de clown et des sarouels, et parfumé au santal mystique (santal+citron). Mes experiences suivaient l'adage de Henri Michaux "Nous ne sommes pas un siècle à paradis, mais un siècle à savoir" et je n'ai jamais renié mes idées libertaires et collectivistes. Michel est passé de la musique au graphisme et moi du cinéma à la musique. Je me suis toujours intéressé au rôle de la musique face aux images tandis que mon cousin s'interrogeait sans cesse sur le pouvoir des images sur la musique. Destin croisé de deux outsiders dans une famille de littéraires qui se retrouvèrent aux Rencontres d'Arles de la Photographie, lui en charge de toute l'identité visuelle et moi comme directeur musical des Soirées ! Je suis allé à son exposition, produite par le Centre du graphisme d'Échirolles, vêtu de mille couleurs ; il était tout en blanc, tranchant avec le noir de rigueur des graphistes et des architectes. Autour de lui étaient accrochées 1300 pochettes de disques, quantité de photographies et d'affiches plus pop les unes que les autres.


Chacun, chacune ne peut s'empêcher de reconnaître sa discothèque, et découvrir les disques qui nous avaient échappé. J'admire celles du Dead de Gary Houston et au dernier étage j'écoute la version inédite de vingt minutes de Light My Fire par les Doors qu'Elliott Landy a accompagnée d'improvisations vidéo filées sur les toiles du Musée d'Orsay. Son portrait de Bob Dylan orne la couverture du célèbre album Nashville Skyline de 1969. Dans le catalogue de l'exposition publié par les Éditions du Limonaire on retrouve les textes des cartels qui rappellent l'historique de chaque artiste, comme un petit dictionnaire de 50 ans de musique plutôt électrique. Petit dictionnaire de tout de même 400 pages, un pavé où sont reproduites également les photographies de Renaud Montfourny et Mathieu Foucher ainsi que les travaux graphiques de Form Studio, Jean-Paul Goude, LSD STU DI O Laurence Stevens, Malcolm Garrett, StormStudios, Stylorouge, Vaughan Oliver, Big Active, INTRO Julian House, Laurent Fétis, M/M (Paris), Andersen M Studio, Matthew Cooper, The DESIGNERS REPUBLIC, Hingston Studio, Zip Design... N'allez pas croire non plus que la pop s'est arrêtée aux USA, à la Grande-Bretagne et à la France ; l'Afrique du Sud, l'Allemagne, l'Australie, la Belgique, le Canada, la Colombie, le Danemark, la Grèce, l'Irlande, l'Islande, la Suède, la Turquie sont représentés. Rien d'étonnant dans cette Cité Internationale des Arts qui rassemble une centaine de nationalités parmi ses 288 résidents... L'exposition se termine d'ailleurs en s'ouvrant aux travaux des étudiants de Penninghen où Michel Bouvet enseigne, variations sur le titre "Pop Music".


Il est évident que certaines des pochettes exposées sont de véritables œuvres d'art, fussent-elles devenues objets manufacturés par la magie de la reproduction mécanique. Les artistes n'ont pas toujours conscience de l'importance de l'image qui accompagne leur musique, mais nombreux ont cherché l'adéquation ou du moins l'accroche graphique qui donne envie d'écouter ce que l'on ne connaît pas encore. Je me souviens avoir acheté à leur sortie le premier Silver Apples, In-A-Gadda-Da-Vida d'Iron Butterfly, Strictly Personal de Captain Beefheart, Electric Storm de White Noise, le Moondog chez CBS, The Academy In Peril de John Cale, uniquement sur leur pochette. Comme souvent lorsque les expositions sont très denses j'y replonge par le biais du catalogue, confortablement allongé sur mon divan...

Pop Music, 1967-2017, Graphisme et musique, exposition à la Cité Internationale des Arts, 18 rue de l'Hôtel-de-Ville, 75004 Paris, du mardi au dimanche (14h-19h) jusqu'au 13 juillet 2018, entrée gratuite
→ catalogue de l'exposition, Ed. du Limonaire, 29€