Jean-Jacques Birgé

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samedi 22 juillet 2017

TéléBocal filme les Baras à Gallieni


Super reportage de Télé Bocal sur les Baras à Gallieni... Expulsés par le Préfet de Seine-Saint-Denis qui leur refuse même de monter une tente entre 23h et 5h (nombreux travaillent, au noir évidemment, exploités par des entrepreneurs sans scrupules), ils campent sous le pont de l'échangeur. Ils témoignent, ainsi que plusieurs soutiens...

Une pétition circule que chacun/e peut signer...

vendredi 21 juillet 2017

Honte à La Poste


La boîte aux lettres est désespérément vide alors que nous attendons du courrier. Lorsque j'étais enfant il y avait deux distributions par jour à Paris. Dans les villages le facteur apportait les nouvelles. Jusqu'à la privatisation des PTT (Postes, Télégraphes et Téléphones), scindés en France Telecom en 1988 et La Poste en 1991, nous avions toujours le même facteur, qui nous connaissait et avec qui nous avions une relation humaine comme l'épicier du coin. Depuis, cela n'a fait que se détériorer. La Poste est devenue une banque, activité plus lucrative que le service public saccagé. À Bagnolet, nous ne recevons du courrier que les mardi, jeudi et vendredi, et pas avant 14h ! Il n'y a plus que des remplaçants qui font ce qu'ils peuvent compte tenu des tournées marathons qui leur sont imposées. Lorsqu'ils prennent leur jour de congé ils ne sont pas remplacés. Certains ne se donnent pas la peine de sonner pour déposer un paquet ou une lettre recommandée et font semblant qu'il n'y a personne. Mais à qui se plaindre ? Depuis le 1er mars 2010 la Poste est devenue une société anonyme à capitaux publics pour affronter la concurrence européenne ! Les transporteurs ne valent guère mieux côté conscience professionnelle. Il ne reste qu'Internet, le téléphone, les SMS qui gardent une relative fiabilité. Ou bien j'embarque tout sur mon vélo si l'expéditeur ou le destinataire sont sur mon trajet ! La Poste française jouissait d'une réputation exceptionnelle, un peu comme la SNCF. C'est partout pareil. Sous prétexte de rendement, le patronat licencie, réduit les services, pousse au bâclage, et du côté des salariés on se désinvestit, on déprime. Au bout du compte on disparaît.

Post(e) Scriptum :

Sur Mediapart, Guy Perbet nous suggère de regarder cet extrait, essentiellement à partir de 1'18". Démonstration implacable ;-)

Suite à mon article, j'ai reçu un coup de téléphone de la responsable de la distribution. J'ai bien précisé qu'il ne s'agissait pas d'un problème récent dont le facteur actuel serait responsable, mais que c'est récurrent depuis 5 ou 6 ans. Il n'y a d'après elle aucune raison pour que les lundi, mercredi ou samedi soient des jours sinistrés. Par contre que le courrier n'arrive qu'à 14h s'explique si nous sommes en fin de tournée. Pour que le courrier soit à l'heure, il y a bien un service, mais il est payant ! Pour toute réclamation, la responsable me suggère d'appeler le centre de réclamation au 3631 qui ouvre un dossier laissant une trace...

jeudi 20 juillet 2017

Big Google is watching you


Sur le site de L'avenir, Georges Lekeu publie un article passionnant sur la manière dont Google nous espionne. Il nous explique comment consulter simplement nos informations archivées par le moteur de recherche américain qui s'en servira entre autres pour cibler la publicité dont il nous inonde de plus en plus. Les vidéos YouTube regardées, les localisations de notre iPhone, notre navigation sur Chrome apparaissent soudain à notre plus grande surprise. Si la page Google Mon Activité répertorie nos tribulations sur Android, Chrome, Google Maps, Recherche, Recherche d’images, Recherche de vidéos, Trajets Google Maps, YouTube, elle permet néanmoins de désactiver ces mouchards, y compris l'historique de nos trajets, à condition de savoir qu'ils existent !
Lors de notre visite au siège de Google de New York en 2006, j'avais déjà titré mon article Le meilleur des mondes ! Nous avions été surpris par l'organisation ikéiste de la société fondée par Sergueï Brin et Larry Page qui en est l'actuel CEO (PDG). Plus tard, j'avais raconté à notre hôte, responsable du ranking sur Google, que mon webmestre avait préféré développer son propre moteur de statistiques pour ne pas utiliser le leur. Il avait éclaté de rire en répondant que si nous ne voulions pas connaître nos stats cela nous regardait, car de toute façon Google les avait ! Ainsi j'ignore si décocher les six interrupteurs espions les effacent ou nous les cachent seulement à nous ?

lundi 17 juillet 2017

Le firmament de Rocío Márquez


L'accompagnement inventif et lyrique du trio Proyecto Lorca fait glisser le flamenco de Rocío Márquez vers une contemporanéité à cheval entre la variété internationale et la liberté de l'expérimentation. La chanteuse y développe un éventail d'émotions servies par son engagement politique et social autant que par de sincères références musicales. Si la jeune andalouse signe toute la musique et la moitié des textes des onze premiers titres, elle affirme aussi son féminisme en chantant les poétesses actuelles Isabel Escudero, Christina Rosenvinge, María Salgado ou en adaptant Sainte Thérèse d'Avila. Les trois dernières suites enregistrées en public sont, paroles et musique, de Federico Garcia Lorca, poète assassiné en 1936 par des milices franquistes, grand défenseur du cante jondo au travers de ses Canciones populares antiguas. S'y immiscent quelques petites madeleines, début de la XIVe symphonie de Chostakovitch, Olé de Coltrane, chants de la guerre d'Espagne repris par le Liberation Music Orchestra de Charlie Haden, et des citations d'Albéniz, Juan Breva, Manuel Garcia, Lazaro Nunez Robres, qui tous s'inspirent des vers de Lorca, avec la complicité du Proyecto Lorca. Son percussionniste Antonio Moreno varie ses timbres selon les chansons, passant de la batterie au marimba, comme Juan M. Jimenez d'un saxophone à l'autre, et le pianiste Daniel Borrego Marente harmonise l'ensemble. Passé la variété de ses inspirations, des fandangos de sa région natale de Huelva aux chants de mineurs, des classiques bulleria, tango, seguiriya, alegria, caracoles aux sources de la seguidilla ou de la populaire bambera, Rocío Márquez réussit à innover, cosignant les arrangements avec le trio, épaulée par Raül Refree qui produit ce flamboyant album.

→ Rocío Márquez, Firmamento, CD/LP Viavox, livret avec traductions françaises, dist. L'autre distribution, sortie le 22 octobre 2017 - concert au Théâtre de la Ville, Paris, le 7 novembre 2017

jeudi 13 juillet 2017

La mobilisation porte ses fruits, mais rien n'est réglé


La mobilisation porte ses fruits. La mairie de Bagnolet a installé des toilettes et un point d'eau pour les 150 Baras, expulsés le 29 juin de la rue René Alazard à Bagnolet, qui ont trouvé un refuge provisoire sous le pont de l'échangeur à Gallieni. Il ne leur manque que des sanitaires nettoyés et surtout un toit et des papiers français pour qu'ils puissent travailler dans des conditions décentes. C'est le propos de la tribune adressée au premier ministre, en copie hier sur Libération et Mediapart, signée par une cinquantaine de personnalités. Depuis cinq ans les Baras sont exploités par des employeurs sans scrupules qui les paient au noir bien en dessous du SMIC alors qu'ils vivaient correctement en Libye avant que la France déclare la guerre à Khadafi. L'Italie leur fournit des papiers européens que notre pays ne reconnaît pas. L'Europe a les limites de ses intérêts économiques, c'est même le seul fondement sur lequel est bâtie sa constitution, constitution refusée par le peuple français, mais ratifiée de la plus anti-démocratique manière. Heureusement les riverains associés aux antennes des Lilas et Bagnolet de la Ligue des Droits de l'Homme et RESF, de Balipa et d'autres associations sur la brèche depuis cinq ans, leur apportent leur soutien, moral et pratique. Les supermarchés des environs ont donné leurs invendus, des voisins avaient aussi apporté des bonbonnes d'eau, des duvets, des vêtements, etc., mais ils manquent tout de même de nourriture, bouteilles d'eau, produits d'hygiène... Le point noir, c'est le Préfet de Seine-Saint-Denis qui interdit fermement la moindre tente qui les mettrait à l'abri des intempéries, les menaçant d'envoyer aussitôt les CRS... Même l'eau et les toilettes ont été installées contre ses ordres !


La menace d'une nouvelle expulsion musclée pèse sur leurs têtes. On a vu comment les 2000 migrants ont été virés de la Porte de la Chapelle après que les autorités aient laissé pourrir la situation. En leur refusant la moindre hygiène, elles peuvent arguer ensuite de l'insalubrité du campement sauvage... La régularisation des immigrés ne peut que profiter aux travailleurs français, évitant ainsi la concurrence que leur imposent les entreprises frauduleuses.

mardi 11 juillet 2017

Tentative d'expulsion des Baras à Gallieni


Alors que Libération (qui l'a finalement publiée une heure après ce blog) et Le Monde tergiversaient depuis cinq jours en exigeant l'un et l'autre l'exclusivité de cette tribune à contenu humanitaire, les Baras repoussaient une nouvelle expulsion à Gallieni. Les soutiens appelèrent un maximum de monde à s'y rendre, mais tout est craindre dans les heures qui viennent...

Redonnons sens à notre tradition d’asile, Monsieur le Premier ministre !
… à commencer par les deux cents Baras, Africains sans papiers, expulsés et à la rue dans le 93

Elle n’était pas jolie la tradition d’asile de la France, jeudi 29 juin, lors de l’expulsion par les CRS de deux cents Africains sans papiers, installés depuis plus de trois ans à Bagnolet (93) dans un bâtiment inoccupé. Pourtant, Monsieur le Premier ministre, n’est-ce pas à cette tradition que vous voulez redonner sens, ces prochains jours, par un ambitieux plan d’action ?
Ces Baras (travailleurs en bambara) vivaient et travaillaient en Libye, jusqu’à ce que la guerre les contraigne, en 2011, à fuir et à se réfugier en France. Depuis, ils n'ont connu pour toit que la rue, ou au mieux des bâtiments inoccupés, comme celui de la rue René Alazard à Bagnolet. Chaque fois, ils en ont été expulsés. Comme jeudi dernier !
Alors où est-elle, Monsieur le Premier ministre, cette tradition française d’asile que vous invoquez ? Certainement pas à Bagnolet, où ces hommes contribuaient au vivre ensemble du quartier de la Dhuys : ils surprenaient par leur dignité les riverains. Chaque matin, les Baras quittaient Bagnolet pour aller travailler « au noir », qui dans le nettoyage, qui dans le bâtiment, le gardiennage ou la restauration. Exploités, comme tant d'autres sans-papiers. Aujourd'hui expulsés, ces hommes se retrouvent sur le trottoir, à la sortie du métro Gallieni sous le pont de l'échangeur. Bénéficiant de la solidarité de leurs anciens voisins et soutiens qui leur apportent nourriture et équipements, ils dorment à même le sol, le préfet leur interdisant matelas et tentes.
Monsieur le Premier ministre, puisque vous semblez attaché à redorer cette tradition d’asile à laquelle vous vous référez, commencez donc par ces hommes, qui vivent et travaillent en France depuis des années, s’organisent comme ils peuvent avec leur collectif dans une remarquable dignité. Écoutez-les, écoutez leurs voisins, répondez enfin à leurs demandes, démarches entreprises depuis des années auprès des pouvoirs publics et qui, toutes, ont été rejetées. Donnez des instructions pour étudier leur dossier de régularisation, pour leur trouver des hébergements pérennes qu’ils sont prêts à louer.
Monsieur le Premier ministre, refusez avec nous, signataires de cet appel, cette logique répressive et haineuse à l'égard des Baras de Bagnolet, comme des migrants en général, qui salit l’image de notre pays. Faites cesser les traitements humiliants et dégradants dont tous sont victimes !

Christophe Abric, producteur La Blogothèque / Aline Archimbaud, sénatrice / Blick Bassy, musicien / Elsa Birgé, chanteuse / Jean-Jacques Birgé, compositeur de musique / Laurent Bizot, producteur de disques / Geneviève Brisac, écrivaine / Étienne Brunet, musicien / Marie-Laure Buisson-Yip, professeur d’arts plastiques / Dominique Cabrera, cinéaste / Robin Campillo, cinéaste / Laurent Cantet, cinéaste / Denis Charolles, musicien / Nicolas Chedmail, musicien / Catherine Corsini, cinéaste / Didier Daeninckx, écrivain / Corinne Dardé, vidéaste / Benoit Delbecq, musicien / Pascal Delmont, directeur d'entreprise / Alice Diop, cinéaste / Ella & Pitr, peintres / Éric Fassin, sociologue / Léa Fehner, cinéaste / Pascale Ferran, cinéaste / Emmanuel Finkiel, cinéaste / Marie-Christine Gayffier, peintre / Thomas Gilou, cinéaste / Speedy Graphito, peintre / Antonin-Tri Hoang, musicien / Nicolas Klotz, cinéaste / Rémi Lainé, cinéaste / Olivier Marboeuf, directeur de Khiasma / Yolande Moreau, comédienne et réalisatrice / Elisabeth Perceval, cinéaste / Laurence Petit-Jouvet, cinéaste / Fiona Reverdy, peintre / Jean Reverdy, peintre / Colas et Mathias Rifkiss, cinéastes / Denis Robert, journaliste et écrivain / Françoise Romand, cinéaste / Christophe Ruggia, cinéaste / Raymond Sarti, scénographe / Céline Sciamma, cinéaste / Vincent Segal, musicien / Pierre Serne, conseiller régional / Claire Simon, cinéaste / Bernard Stiegler / philosophe, Henri Texier, musicen / Élise Thiébaut, écrivaine / Sun Sun Yip, plasticien / LDH Les Lilas/Bagnolet / RESF Les Lilas / Bagnolet

(pour information, le communiqué de la LDH sur la déclaration du premier ministre)

page Facebook des Baras et de certains soutiens

vendredi 7 juillet 2017

L'exception culturelle vue de New York


Il est toujours étonnant de constater que des spécialistes étrangers connaissent souvent mieux certains aspects de notre culture que nos propres experts. J'ai pu par exemple le constater aux États Unis ou au Japon sur les courants musicaux considérés comme marginaux. Ainsi Jonathan Buchsbaum publie à New York Exception Taken (en français, "Objection !"), un livre sur l'exception culturelle française qui montre que l'on peut résister au rouleau compresseur de l'industrie américaine. C'est d'autant plus actuel à l'heure du TAFTA qui nous menace.
En 1980 l'industrie cinématographique américaine remonte le courant après la désaffection des salles durant les vingt ans qui suivent la seconde guerre mondiale. C'est l'avènement des blockbusters qui débute avec Jaws (Les dents de la mer) de Steven Spielberg et Star Wars de George Lucas. En France Jack Lang taxe la télévision pour financer le cinéma français en imposant des règles qui obligent les chaînes à investir. Le cinéma américain progressait considérablement en même temps que les cinémas nationaux européens déclinaient. En 1993, refusant d'appliquer les accords du Gatt à la culture, la France réussit à convaincre ses partenaires de l'Union Européenne de revendiquer l'exception culturelle, libre à chaque pays de décider pour soi. En 1999 les manifestations de Seattle contre le sommet de l'OMC montrent l'opposition au système libéral, mais les attentats du 11 septembre porteront un coup fatal à la résistance altermondialiste. En 2001 l'UNESCO vote en faveur des droits des peuples à la diversité culturelle, ratifié en 2007. La production cinématographique française reste ainsi prolifique alors que l'Italie, la Grande-Bretagne ou l'Allemagne sont sinistrées. Ces pays emboîteront ensuite le pas pour remonter la pente avec difficulté. L'exception culturelle montre que l'on peut résister à la puissance de feu des États Unis incarnée par son soft power.
Passant chaque année un mois à Paris, en particulier aux archives du CNC, et pour de multiples entretiens avec les protagonistes, Jonathan Buchsbaum, professeur au département des Media Studies du Queens College, City University of New York, aura mis dix ans pour écrire son ouvrage.

→ Jonathan Buchsbaum, Exception Taken: How France Has Defied Hollywood's New World Order, Columbia University Press, 35$

samedi 1 juillet 2017

Dîner de soutien au Collectif Baras ce soir à Montreuil


Il fallait voir les habitants du quartier de la Dhuys à Bagnolet penchés à leurs fenêtres le matin du 30 juin. Il y avait un parfum de 14 juillet, sauf qu'ils n'applaudissaient pas l'Armée Française, ils huaient les CRS et la police qui poussaient les Baras hors de la rue René Alazard. L'amitié et la solidarité développées au cours de trois années entre les voisins et les anciens travailleurs africains chassés de Libye par la guerre que notre pays fit à Khadafi s'exprimaient dans la plus grande émotion. Nous avons rencontré ainsi quantité de Bagnoletais dont nous ignorions qu'ils étaient si nombreux à incarner ce que la France a perdu sous les coups de butoir d'un État cynique et autoritaire, l'ex-patrie des Droits de l'Homme. Ils s'organisent aujourd'hui pour aider ces 200 jeunes hommes chassés du bâtiment qu'ils occupaient et qui se retrouvent à grossir les rangs des SDF. Regroupés sous le pont au métro Gallieni, ils dorment par terre sous la pluie. Le Préfet leur a interdit de monter la moindre tente, menaçant de leur envoyer une fois de plus ses Robocops qui ne rêvent qu'à en découdre.
Vendredi soir lors du Conseil Municipal, après une minute de silence en l'honneur de Simone Weil, le maire socialiste de Bagnolet, Tony di Martino, a donné la parole au délégué des Baras qui lui a réclamé d'ouvrir un lieu provisoire pour les abriter et d'intercéder en leur faveur auprès du Préfet, responsable, avec le nouveau propriétaire, de l'expulsion musclée dont ils ont été une fois de plus victimes. Les Baras demandent aussi que les deux d'entre eux incarcérés au CRA de Mesnil-Amelot soient libérés. Le maire semble sincère lorsqu'il raconte n'avoir été prévenu de l'intervention des CRS que lorsqu'elle avait déjà commencé. Est-il par contre suffisamment compétent quand il affirme ne pouvoir rien faire et n'avoir aucun lieu disponible ? Pendant que le nouveau député membre de la France Insoumise, Alexis Corbière, sort de la salle (où il n'était que spectateur) pour appeler Pierre-André Durand, le Préfet de la Seine-Saint-Denis, et le convaincre d'un peu d'humanité, une responsable de l'association Amatullah insiste auprès du maire pour qu'on permette aux Baras de dormir la nuit, car beaucoup travaillent le lendemain matin, certes exploités sauvagement par des entrepreneurs sans scrupules. Cette association sert entre autres des repas aux populations démunies ou en situation précaire... Les chefs de groupe de l'opposition (PCF, PG) soulignent la situation d'urgence...


Mais le Préfet, engagé volontaire dans l'armée (musique de la 2e section aérienne !), ancien élève de l'ENA et collaborateur d'Estrosi, reste inflexible. En Seine-Saint-Denis la loi n'a pas changé, mais depuis sa nomination les conditions de son application se sont considérablement durcies. Il enverra les forces de l'ordre si la moindre tente est montée à Gallieni. Son sous-préfet affirme néanmoins au député Alexis Corbière que les procédures de régularisation de la plus grande partie des Baras pourraient être simplifiées et accélérées. Faut-il le croire ou est-ce une promesse de plus qui ne sera pas tenue ? Le Préfet étant parti en week-end, une réunion d'urgence pourrait avoir lieu lundi ou mardi. Car en l'absence de régularisation, les Baras, dont le nom signifie travailleurs en bambara, sont des sans-papiers corvéables à merci. Les conditions normales sont impossibles à remplir. Comment prouver qu'ils sont là depuis plus de cinq ans quand ils sont engagés au noir et payés en liquide, sans adresse légale ? Comment produire un contrat de CDI quand tant de Français accumulent les CDD sous la responsabilité illégale de leurs employeurs ? La déléguée de RESF est présente, comme celui de la Ligue des Droits de l'Homme qui de plus siège au conseil municipal et a demandé au maire que les Baras puissent s'exprimer. Les Baras sont-ils condamnés à errer de squat en squat dans l'attente d'une résolution humaine ?

Vous pouvez les soutenir en venant ce soir samedi 1er juillet à partir de 19h, comme prévu avant leur expulsion, Place de la Fraternité à Montreuil, métro Robespierre. Il ne pleuvra plus ! On y mangera du mafé ou du tiep (dont une version végane), on y boira du bissap, du gingembre ou de la bière, il y aura de la musique. Les députés Alexis Corbière et Sabine Rubin se sont engagés à venir... Dans quel pays vivons-nous ? Pouvons-nous accepter que des êtres humains soient traités ainsi, sous une nouvelle forme d'esclavage ? Soyons nombreux, c'est important pour l'avenir !

vendredi 30 juin 2017

"Police, milice, flicaille, racaille !"


Le quartier se transforme, mais on n'y gagne pas au change. Nos charmants voisins africains ont été expulsés par de sinistres brutes. On me dit que le nouveau propriétaire du bâtiment occupé depuis trois ans par ces travailleurs "sans papiers français" voudrait en faire un centre de remise en forme. Il est certain qu'après tout ce temps et dans les conditions spartiates où ils étaient relégués les Baras en auraient bien besoin ! Comble d'humour noir, en agrandissant l'une des photos prises hier matin, je m'aperçois qu'avenue Gambetta à Bagnolet les CRS à la poursuite des récalcitrants s'échauffaient justement devant un autre de ces centres...


Je continue à jouer à Blow Up avec mes photos de l'intervention musclée de la police qui n'a pas seulement viré les Baras de la rue rené Alazard, mais qui les a pourchassés jusqu'à la Mairie, puis de Gallieni jusqu'à sous l'échangeur de la Porte de Bagnolet en les sommant de se disperser. Je ne peux m'empêcher de fredonner les paroles du film de Jacques Demy, Une chambre en ville. Aux flics qui ordonnent "Dispersez-vous, rentrez chez vous, nous ne voulons pas d'incident, retirez-vous dans l'ordre et le calme !" les grévistes répondent "Laissez-nous passer, nous ne partirons pas, nous sommes ici pour défendre nos droits, pour nos femmes et nos enfants et les enfants de nos enfants, POLICE MILICE, FLICAILLE RACAILLE..." Derrière le visage avenant du CRS qui me menaçait, sur le camion chargé des parpaings que d'autres Africains cimenteront toute la journée pour empêcher l'accès au local, on peut lire Trouillet. Mais c'est plutôt de l'énervement qui sort partout des fenêtres des riverains insultant sur leur passage la meute des Robocops...


Tout le quartier est en émoi. Nous avions presque tous et toutes sympathisé avec ces deux cents jeunes hommes, plus tranquilles qu'aucun autre voisin. Les maires de Bagnolet et des Lilas ont du souci à se faire pour leur avenir s'ils continuent à nous balader de paroles en promesses sans se bouger pour trouver une solution humaine au problème des Baras. Daniel Guiraud et Tony di Martino prétendent qu'il n'y a aucun bâtiment vide pouvant les accueillir alors que des réquisitions sont évidemment nécessaires. Déjà que les socialistes ont perdu les législatives dans toutes les villes limitrophes de Pantin à Montreuil au profit de la France Insoumise, cette manifestation de leur impuissance ou de leur complicité n'arrangera pas leurs affaires (immobilières).

jeudi 29 juin 2017

200 Baras expulsés manu militari à Bagnolet


Ce matin les CRS ont expulsé les 200 travailleurs sans papiers du Collectif des Baras qui squattaient depuis 3 ans un bâtiment inoccupé de Bagnolet en attendant que les tractations aboutissent entre le nouveau propriétaire (Natixis lui avait vendu entre temps), la Mairie, les associations comme RESF et la Ligue des Droits de l'Homme et ceux que l'armée française a chassés de Libye suite à la guerre contre Khadafi. La plupart de ces Africains sont maliens, mais sept autres pays d'Afrique centrale sont représentés.


Ils en ont lourd sur le cœur. Ils croyaient ce qu'on leur avait appris, que la France était la patrie des Droits de l'Homme, mais ils savent maintenant que la colonisation continue sous un autre visage. Sans papiers français, puisqu'ils ont ceux de leurs pays respectifs et même des papiers européens reconnus en Italie mais pas chez nous, ils sont exploités par des entrepreneurs peu scrupuleux qui les payent au noir largement en dessous du SMIC. Eux ne rêvent que d'une chose, qu'on leur donne ces papiers qui leur permettraient de travailler légalement, de louer un logement, de vivre comme nous en avons le loisir. On va les regretter dans le quartier. On n'a rarement eu de voisins aussi tranquilles et charmants !


Je n'avais encore jamais vu un policier arborant une écharpe tricolore. On me dit que c'est la loi et qu'il représente le Commissariat des Lilas. Ils y étaient dès 6h30. Tony di Martino, Maire socialiste de Bagnolet, avait promis de nous prévenir dès qu'il serait averti de l'intervention. Il n'en a rien fait. Pourtant il le savait en amont, c'est la loi. Comme nous n'étions que deux au petit jour avec une jeune fille à jouer les témoins pour éviter des débordements des Robocops, je lui faisais remarquer que certains gradés avaient une tête de facho, ils m'ont menacé de garde-à-vue. Je ne les avais pas insultés directement, c'était une messe-basse. Ils répétaient comme des machines : "Vous ne connaissez pas mes origines". C'est vrai, mais je sais ce qu'ils sont devenus. C'est triste de voir ces prolos endosser l'uniforme pour cogner sur les plus démunis.


Un des Baras à qui ils refusaient de récupérer leurs affaires et les documents officiels dont ils ont cruellement besoin s'est énervé. Ils vont lui coller un rapport monstrueusement exagéré. Je les entendus en parler en se frottant les mains. Les Baras qui étaient à l'intérieur du bâtiment ont pris ce qu'on peut tirer avec deux mains, mais une dizaine des travailleurs de nuit qui rentraient n'ont rien eu le droit de récupérer. Les policiers leur avaient pourtant promis. Ils ont argué qu'il y avait eu violence et qu'il faudrait revenir dans les jours suivants avec huissier. En attendant les parpaings montent devant les vitres de l'ancienne Antenne Pôle Emploi désaffectée où ils logeaient tant bien que mal depuis 3 ans. Comme s'il n'y avait pas assez de SDF dans la rue, la police de Macron en a rajouté 200.

jeudi 15 juin 2017

La peur est mauvaise conseillère


Invité par Antonin-Tri Hoang qui présente avec la photographe SMITH une installation photographique mise en musique sur 16 pistes spatialisées, j'arpentais les salles du Palais de Tokyo au vernissage de l'exposition Le rêve des formes, les yeux fatigués par l'accumulation d'œuvres de jeunes artistes rassemblés par Alain Fleischer et Claire Moulène à l'occasion du vingtième anniversaire du Fresnoy - Studio national des arts contemporains. Je reviendrai plus tard sur ma visite...
Au détour d'un couloir, je croise Daniela Franco qui me reconnaît dans la pénombre. En 2010 j'avais participé à son projet Face B sans l'avoir jamais rencontrée. Elle porte des lunettes surmontées de verres fumés qui se relèvent ou s'abaissent comme des persiennes. Mes clics magnétiques sont moins adaptés à l'éblouissement que produit chez moi tout visite muséale. Notre "amitié" sur FaceBook nous permet de savoir que nous partageons pas mal de vues sur la situation politique. Nous nous interrogeons ainsi sur l'absurdité des élections récentes. La catastrophe annoncée chez nous n'a évidemment rien à voir avec celle du Mexique, mais le simulacre démocratique interroge partout nos pratiques citoyennes.
Le tour de passe-passe qui consiste à substituer le mouvement En Marche au Parti Socialiste est magistral. Il aura suffi de rebaptiser les mêmes olibrius pour que le désaveu total de leur politique apparaisse comme un renouveau dynamique. On avait tenté en vain de nous faire croire que le PS était un parti de gauche et l'on nous refait le coup cinq ans plus tard sans que la plupart de la population s'en aperçoive. C'est très fort, même si la manipulation est simple. Par sécurité Hollande fait sortir Macron de la Primaire socialiste. Hamon gagne, mais la plupart des ténors ne respectent pas le verdict des urnes et rejoignent Macron. Hamon, complice ou candide, siphonne les voix de Mélenchon. De l'autre côté, on agite la peur du fascisme qu'incarnerait Le Pen et on dézingue Fillon en dévoilant des affaires connues depuis belles lurettes, mais gardées sous le coude. Tout cela n'est possible parce que le futur président de la république est soutenu par la quasi totalité de la presse écrite et télévisuelle (parmi les quotidiens, seuls L'Humanité et La Croix n'appartiennent pas à l'un de ces milliardaires, banquiers ou marchands de canons) ainsi que par le Capital, international d'autant que les États Unis ont trouvé en Macron le vassal idéal. Mélenchon se sert habilement des nouveaux médias, mais Internet ne fait pas encore le poids devant les médias traditionnels. Il est à parier que dans le futur la droite fera tout ce qu'elle pourra pour réglementer et contrôler Internet, préoccupation partagée par la plupart des pouvoirs en place sur la planète. Et voici, comment l'on met des croix dans des carrés en se gargarisant de démocratie pour finalement hériter d'un pantin entre les mains de ses maîtres, financiers sans scrupules dont l'avenir de la planète est le cadet de leurs soucis.
Pour que toute cette mascarade prenne corps il est absolument nécessaire de tabler sur la peur. Si les Français votent en dépit du bon sens, c'est parce qu'ils connaissent leur souffrance et craignent d'en subir une autre dont ils ne savent rien. "On sait ce qu'on a, mais pas ce qu'on n'a pas." Des familles vivent dans la rue sur des matelas pourris, mais la majorité protège son confort (certes relatif) chèrement acquis. Lorsqu'on a une famille à nourrir et des traites à rembourser chaque mois, la révolte semble de l'ordre de l'impossible. L'accession à la propriété, le besoin de posséder sa voiture, d'avoir le dernier modèle de portable ou je ne sais quoi nous laissent pieds et poings liés. Et nombre d'irréductibles d'aller voter Macron au second tour, affolés par les sondages manipulateurs et le bourrage de mou de la diabolisation. Or dans la cité comme dans tous les aspects de notre vie nous savons pourtant que "la peur est mauvaise conseillère". Combien sont malheureux en amour, subissent leur travail comme une torture, pensent que le système est pourri, mais agissent contre leur intérêt, ou plutôt s'empêchent d'agir ?
Il faut absolument comprendre que chaque fois que la peur montre le bout de son nez elle annonce que nous allons faire une bêtise ! Ce signal d'alarme nous pétrifie au lieu de nous prévenir que nous risquons de commettre un impair. S'il est impossible de l'empêcher, on peut la canaliser et s'en servir astucieusement. S'obliger à retrouver son calme, ne pas y croire, penser que demain est un autre jour, refuser de se laisser guider par la peur, les jours heureux sont à portée de main.

mercredi 14 juin 2017

Tribute to Lucienne Boyer


On peut déjà prédire un beau succès au programme Tribute to Lucienne Boyer porté par le Grand Orchestre du Tricot. Les chansons de "La Dame en Bleu" arrangées par Roberto Negro, Théo Ceccaldi ou Valentin Ceccaldi mélangent d'exquises mélodies piquantes des années 30 et 40 à un orchestre puissant où le rock et le free jazz fabriquent de trépidantes excroissances. Angela Flahault a laissé de côté le chant lyrique pour adopter la gouaille minaudière de Lucienne Boyer, toupet plein d'humour que reprend l'orchestre avec autant de finesse que d'énergie communicative. Les thèmes glissent inexorablement vers des contrées déglinguées pour revenir soudain vers de suaves harmonies où les musiciens peuvent mettre en valeur le timbre de leurs instruments respectifs.


Les bois ou cuivres de Sacha Gillard, Gabriel Lemaire, Quentin Biardeau, Fidel Fourneyron, les cordes d'Eric Amrofel, Théo Ceccali, Valentin Ceccaldi, Stéphane Decolly, les claviers de Roberto Negro et la batterie de Florian Satche qui assume là le rôle de directeur artistique dressent un pont entre l'entre-deux-guerres et notre époque dangereusement équilibriste. Ces gamins facétieux adorent jouer avec le feu le plus désuet, ne serait-ce que des sparkling sticks se réfléchissant dans le strass. Évoquant même la période de l'Occupation nazie où l'activité de l'interprète de Parlez-moi d'amour fut plutôt douteuse, ils n'ont certainement pas froid aux yeux. Une fois de plus, les musiciens du Tricollectif soignent tous les aspects de leurs créations sans négliger les images qui les mettent en scène.

→ Grand Orchestre du Tricot, Tribute to Lucienne Boyer, CD Tricollectif, 12,99€, sortie le 29 juin 2017
→ en vrai à la Dynamo de Banlieues Bleues le 24 juin à Pantin, dans le cadre d'une soirée Tricollectif avec Danse de salon et Bo Bun Fever

mardi 13 juin 2017

Les fans de radis, entretien avec Olivier Degorce sur Radio Gâtine


Sur Radio Gâtine, radio associative en Poitou-Charentes, Olivier Degorce m'interroge sur mon parcours musical atypique. Ces soixante minutes sont ponctuées d'extraits musicaux de quelques disques que j'ai enregistrés entre 1975 et 2017. Le besoin de résumer 45 ans d'activité en une heure m'oblige à un débit incroyable, comme si j'avais sniffé de la cocaïne. Dans sa présentation, Amandine Geers écrit : "Attachez vos ceintures (ou pas) ! Les Fans de Radis vous emmène en voyage dans l'univers de Jean-Jacques Birgé. Prêts au décollage ?" Voilà certainement une émission à réaction ! Le fait d'avoir rencontré Olivier à Londres lors de l'ouverture de l'exposition Voyage dans le paysage électronique français, dans un contexte éminemment techno, oriente ma façon de raconter une histoire qui aurait pu prendre d'autres voies, un autre ton, alimentée d'autres anecdotes, voire même ne plus y ressembler du tout tant ma suractivité ressemble à une schizophrénie créative.
Cette idée de la schizophrénie pour un artiste polymorphe n'avait pas du tout plu à François Bon alors que je l'évoquais comme un compliment à son propos. Maldonne et quiproquos. Je tentais de définir l'ubiquité unifiée où les différentes personnalités du pseudo schizophrène seraient des décalcomanies les unes des autres. Une sorte de dieu indien, Shiva ou Kali ? Shiva a quatre bras, Kali huit. L'une et l'autre revendiquent la préservation et la transformation, mais Shiva est le créateur, dissimulateur et révélateur tandis que Kali, dans son ombre, détruit le mal et l'ignorance. Je n'y connais rien, donc j'écris certainement des bêtises, la multiplication des bras ayant pour moi plus à voir avec Tex Avery qu'avec l'hindouisme. Il n'empêche que l'écrivain, qui m'avait encouragé lors de mon premier roman sur publie.net, l'avait tellement mal pris que je me suis longtemps demandé si je n'avais pas appuyé sur un endroit douloureux sans le savoir. J'eus beau m'excuser et m'expliquer, rien n'y fit. À mon grand dam.
J'adore faire plusieurs choses à la fois comme j'aime les esprits vifs, les ellipses, les montage cut et la dialectique. L'émission d'Olivier Degorce est donc un marathon compressé, une sorte de nouveau réalisme musical entre Tinguely, Spoerri, Arman et César. Bricolage, ready-made, accumulation, compression. J'y aborde surtout mon travail musical, mais également le cinématographe, le multimédia, l'écriture. En réécoutant notre entretien je comprends aussi que mon incisive manquante en attente d'implant me pousse à un forcing exténuant. En septembre prochain il aura fallu un an avant de retrouver mon élocution naturelle !

N.B.: L'émission de juin en question sur SoundCloud
P.S.: ce sont les deux photos d'Olivier Degorce qui illustrent ma page FaceBook !

mercredi 31 mai 2017

Contreplongée


Il y a plus d'une centaine de mots qui commencent par contre dans le dictionnaire. Éviter de se plaindre. En étant tout contre et contre tout on est déjà moins seul. J'ai de la chance de t'avoir même lorsque l'on ne se voit pas. Quelques étages nous séparent, c'est long, mais c'est par le travail des tâches ménagères qui nous mène à gérer le fascicule 2042 que nous faisons bloc. On n'arrive à rien sans débloquer. Pour imprimer nickel il fallait que Mercure ait Chrome, c'est parti mon kiki. Les autres navigateurs se sont perdus en mer. Une aspiration vers l'éther laisse les terres derrière nous. Comme je suis allongé sur le dos se découpe une image plutôt pour. Malgré le coup de bambou du bilan, elle a du charme, avec les palmes. Mais surtout rien d'académique, ou bien à l'archet. Les pizz de la contrebasse se perdent dans le brouillard. Il fait temps clair. Ça sonne bien. Chaque fois qu'on l'affuble du contre, l'instrument devient grave, même très très grave. Le contrepoint satisfait mon goût pour la dialectique, mais ne fait pas le poids devant le hors-champ. Même pas besoin de fermer les yeux pour tout voir. Le panoramique révélé aux aveugles. Les sourds s'en contrefichent. Ils n'en croient pas leurs yeux. L'idée me plaît. J'adore les contre-emplois. À jouer avec les mots j'ai la tête qui se tourne vers les cieux. C'est louche. Comme si mes oreilles rentraient dans leurs orbites. Le vertige fait basculer le contrepet en contre-sens. Nous voilà bien. C'est l'idée. Repousser à demain ce qui fut fait hier pour en profiter plus tard. C'est l'art. Je passe la journée à tester des sons sur mon clavier. Pas çui-ci, l'autre. Chaque programme est un nouvel instrument qu'il faut apprivoiser. Il y en a des milliers, des centaines de milliers, probablement beaucoup plus. C'est comme les étoiles qu'on ne voit pas. On dirait que le ciel est bleu. Sans nuances l'horizon s'efface. Je suis piégé. Je me noie là où j'ai pied.

mercredi 24 mai 2017

Revue du Cube #12


Dans son nouvel édito de La Revue du Cube, Nils Aziomanoff pose le thème du numéro 12 : "La démocratisation des moyens numériques de conception et de diffusion, associée au développement des dynamiques sociales d’inter créativité, invite chacun à dépasser ses capacités à "faire et être". À l’ère des machines qui pensent et de l’intelligence connective, la création numérique porte en elle les germes d’une révolution sans précédent : celle de l'être créatif au cœur du progrès social, culturel et économique. « Tous créateurs ! », est-ce le nouvel horizon d’une humanité en quête d’élan émancipateur et de sens partagé ?" J'y ai donc répondu comme chaque fois :

Sourire ou pataugeoire ?

Enfant, je voulais inventer plus tard des machines qui ne servent à rien. Était-ce une révolte contre le travail parce que je voyais mes parents s’y esquinter jour et nuit ou bien une fascination pour le mouvement ? Je ne sais pas, mais ma mère avait un tout autre souvenir, elle prétendait que je voulais fabriquer des machines utiles à l’humanité. J’ai réussi ma vie en construisant quantité de machines qui ne servent à rien, mais sont fondamentalement utiles à l’humanité. On appelle cela de l’art.
Adolescents en mai 68, nous portions l’imagination au pouvoir et nous avons œuvré pour que plus de gens aient accès à la création. Il y a, par exemple, vingt fois plus de musiciens en France qu’à l’époque. Cela n’est pas sans poser quantité de problèmes, car s’est développé parallèlement un chômage sans communes mesures avec ce que nous connaissions alors. Les machines étaient censées soulager nos peines et le Nouvel Observateur titrait « La société des loisirs ». Loin de partager le temps gagné, le Capital a choisi de se l’approprier exclusivement en empochant les bénéfices de la mutation. Les actionnaires reçoivent plus de dividendes et les travailleurs continuent à suer sang et eau, même si les chaînes ont changé de matière. Le développement de l’informatique aurait pu aussi libérer les énergies créatives, profiter à toutes les populations ; elle aura surtout servi à délocaliser en allant exploiter de la main d’œuvre à bon marché à l’autre bout de la planète.
Débarrassés du mythe du plein emploi, nous pourrions imaginer dégager du temps pour réfléchir à ce que nous aimons faire. Il paraît que seulement 5% de la population active exerce un emploi coïncidant avec sa passion ! La création pourrait être envisagée sous cet angle d’une liberté retrouvée. Mais il ne faut pas confondre un hobby et la nécessité de s’exprimer comme on crie dans le noir.
Devenir créateur n’est pas un choix. C’est avant tout répondre à une souffrance. Sous-France s’amuseraient Godard ou Lacan. Ne supportant pas le monde tel qu’il est, l’artiste s’en invente de nouveaux. Il plonge dans un imaginaire, parfois utopique et lumineux, parfois sombre et critique, jouant le plus souvent d’une dialectique où les deux se complètent. Selon les un/e/s ou les autres le drame ou la comédie prennent le pas sur l’autre. Il y a d’autres manières de se battre, mais les créateurs sont toujours des initiateurs. L’art appliqué répond à une commande, mais l’origine de son engagement réside dans une démarche personnelle s’adressant à une communauté.
Certaines expressions se conjuguent miraculeusement au pluriel comme la musique, la danse, le cinéma, le multimédia, etc., qui sont des sports d’équipe, mais on peut aussi écrire des romans, peindre ou sculpter à plusieurs. Le partage s’exerce également avec le public, les lecteurs, auditeurs, etc. L’œuvre échappe alors à son créateur. Le regard de chacun/e la transforme et lui donne son sens, une interprétation parfois inattendue.
Adulte, j’ai profité du mariage des arts, des sciences et des technologies qu’évoque Nils Aziosmanoff dans son édito toujours aussi inspirant. Formé au cinématographe (la vidéo n’existait pratiquement pas), l’un des premiers synthésistes en France (les musiciens inaugurèrent les home studios), toujours émoustillé par la moindre invention nouvelle (le multimédia n’est qu’une forme actuelle de l’opéra), je n’ai pourtant pas l’impression d’être différent d’un collègue qui pratiquerait l’art le plus brut. Depuis à peu près le début du siècle précédent les enregistrements avaient permis aux œuvres de voyager sans leurs auteurs. Les outils que nous utilisons ne sont que des jouets entre nos mains. Que le monde se développe ou s’écroule je choisis ceux à ma portée. Je pourrai toujours siffler en me baignant dans une rivière et peindre avec ma merde. De préférence dans l’autre sens, la rivière après la merde !
L’important est de continuer à exercer cette activité critique, l’art représentant le dernier rempart contre la barbarie, et je m’inquiète forcément de l’avenir lorsque je constate que la finance a pris le contrôle total de l’État en plaçant l’un de ses sbires à sa tête en suivant les lois du marketing. Pensée à son inventeur, Edward Bernays, neveu de Freud qui a appliqué les théories psychanalytiques à la manipulation de l’opinion publique ! Les Français se rassureront en pensant que c’est bon de vivre en démocratie. Pourtant mettre une croix dans un carré, ou appuyer sur un bouton, sans comprendre les répercussions que cela aura sur nos vies, n’est qu’une illusion de démocratie, un placébo de civisme aggravé, une mascarade. Très jeune, j’ai donc choisi la création artistique parce que j’avais l’impression que je pourrais changer le monde et prendre la parole puisqu’on ne manquerait pas de m’interroger sur mes motivations à concevoir des choses aussi bizarres. J’en profitai chaque fois, quitte à me retrouver blacklisté à Radio France plus d’une fois dans ma carrière, ou tricard pour avoir défendu les droits d’auteur auprès d’établissements publics !
Récemment nous avons été proches de changer le cours de l’Histoire. Nous avons failli malgré l’extraordinaire travail des militants de la France Insoumise qui se sont d’ailleurs beaucoup appuyés sur les nouvelles technologies et les réseaux sociaux. Mais le monde glisse inexorablement vers la sixième extinction. Si la vie réserve quantité de surprises, ce ne sont pourtant pas toujours de mauvaises ! Il n’y a pas de mauvais outils, tout dépend de l’usage que l’on en fait. Dans cette photographie, est-ce notre pays qui me sourit ou bien une pataugeoire où se réfléchissent de menaçants nuages ? À chacun et chacune d’entre nous d’en décider.

mercredi 10 mai 2017

Visa dévissée


De temps en temps je rends service à nos voisins sans "papiers français", qui squattent un bâtiment qui appartenait à Natixis à côté de chez nous, pour des opérations bancaires qui leur sont évidemment interdites ou compliquées. Il m'est arrivé d'envoyer de l'argent par Internet parce que La Poste est hyper lente ou d'encaisser un chèque puisque, sans domicile fixe, ils ne peuvent avoir de compte à leur nom. J'ignore si la loi l'autorise ou pas, mais c'est la moindre des choses. La semaine dernière, l'un d'eux me demande de payer son visa pour le Cameroun sur le site de l'ambassade, car il n'a évidemment pas de carte de paiement. Je m'y reprends à trois fois, mais la mienne est chaque fois refusée. J'invoque la mauvaise gestion du site, mais le même problème se reproduit plus tard dans la journée pour un achat en ligne que je dois exécuter. Je laisse aussitôt un message à ma banque qui me rappelle le lendemain pour me confirmer que mon compte VISA est réactivé ! Comment cela, réactivé ? Mon interlocuteur m'explique que devant la recrudescence actuelle de fraudes sur Internet ma carte Premier a été bloquée. Sans me prévenir. Sans explication. Cela ne dépend pas de la banque, mais du centre qui gère toutes les cartes bancaires. Si je n'avais pas réagi rapidement, si j'avais été à l'étranger, si j'avais eu une affaire pressante, j'aurais été autrement plus pénalisé par cette initiative unilatérale ne dépendant, paraît-il, d'aucun mouvement étrange sur mon compte, juste une lubie de la machine gestionnaire. Heureusement que tous les préposés n'ont pas encore été remplacés par des robots !
Je me souviens de cet après-midi incroyable avec Antoine à Tallinn où nous jouions l'opéra des lapins. L'Estonie s'étant équipée tardivement a un système très moderne par rapport au reste de l'Europe : on paie tout avec la carte, même les enfants lorsqu'ils s'achètent des bonbons sur le chemin de l'école. Or ce samedi à 14h, jour où la population fait ses courses en masse, le réseau des cartes bancaires est tombé en panne. Pas moyen évidemment de retirer de l'argent liquide au distributeur puisque rien ne marche. Le pays est ainsi immobilisé pendant plusieurs heures. Nous l'avons pris en rigolant, les consommateurs obligés d'errer l'âme en peine dans les rayons sans rien pouvoir acheter ou invités à sortir se promener au soleil puisqu'il n'y a rien d'autre à faire qu'à attendre. C'est beau le progrès !

lundi 8 mai 2017

Veillées élect'orales : La voix est libre


Voilà, La Voix est libre. Quinzième anniversaire d'un festival hors normes portant le chœur de toutes les résistances contre la barbarie et la stupidité des êtres humains. Des artistes, scientifiques, philosophes du monde entier y participent dans une atmosphère de fête et de liesse partagée. Son directeur, Blaise Merlin, revendique cette "zone de libre-étrange" où les rencontres sont souvent surprenantes. La proximité des élections présidentielles avaient suscité ces deux jours de Veillées élect'orales avant les Rencontres du 3e tour de cette semaine. Sur le parvis du Cirque Électrique la Grande Tombola offre de tirer au lepenball, dégager le système au chamboule-tout, poser au maton, enregistrer un discours d'une minute, se faire tatouer un logo antifa, crier un slogan tiré au sort, karahoqueter un chant révolutionnaire. Après la harangue de Fantazio pour apprivoiser la mort, Médéric Collignon et Élise Caron balbutient le leurre puisque les jeux de mots sont de rigueur toute la soirée...


Les deux jours précédents, des poètes et musiciens syriens exilés rencontrèrent les âmes-sœurs de l'Occident. On me dit que l'émotion était à son comble à l'Église Saint-Merry et à la Maison de la Poésie. Au pupitre Jacques Bonnafé nous invite à pénétrer sous le chapiteau pour entendre les programmes des "candidats déclarés" accompagnés par trois "scrutateurs agoraphones", Élise Caron dont les talents de meneuse de revue impertinente ne sont plus à démontrer, Médéric Collignon dont la folie maîtrisée est communicative, Denis Charolles dont la batterie recale les bégaiements des orateurs...


Voilà, la voie est libre, nous allons enfin pouvoir recommencer à réfléchir. Probablement que ceux qui nous dirigent continueront à agiter le spectre du fascisme pour nous faire avaler quantité de mesures anti-sociales. Le feront-ils à grand renfort d'ordonnances et de 49.3 sous prétexte d'aller vite ? La vitesse a bon dos. Mais la démocratie dont ils se gargarisent en prend un sacré coup. On accélérera les procédures de licenciement pour que les riches s'en mettent toujours plus plein les poches. La loi El Khomeri semblera une mesurette en regard de ce qui se prépare. Macron signera-t-il le TAFTA ? J'ai parié une bouteille de Champagne avec mon voisin, macroniste convaincu. C'est stupide, je n'aime les bulles qu'en bande dessinée. Par contre on avalera des OGM américaines sans piper. Faites chauffer la colle ! Espérons que nos centrales nucléaires tiendront la distance sans se fissurer parce que c'est reparti de plus belle... Pourvu que Trump ne déclare pas la guerre à la Russie, parce qu'adhérant à l'OTAN on serait forcés d'y aller comme un seul homme. Il faut comprendre les États Unis, affaiblir l'Europe est tout bénef pour eux et puis la reconstruction est un marché juteux dont ils ont autant l'habitude que de mettre de l'huile sur le feu. Mais je médis peut-être et m'égare de triage.
Nous étions là vendredi soir pour rigoler un bon coup avant la mascarade des urnes. Pour pallier la défection énigmatique d'Achille Mbembe, Blaise Merlin lut un texte interminable du philosophe camerounais, tunnel plombant avant un enregistrement d'Édouard Glissant et la prestation inopinée de Christiane Taubira, venue, dit-elle, en spectatrice. Si ce n'est sa parfaite connaissance de l'œuvre d'Aimé Césaire et sa culture rare parmi ses collègues, elle incarnait néanmoins tout ce que les artistes présents raillèrent toute la soirée. Après un long monologue qui rappelait insidieusement son soutien plus ou moins contraint à Macron, profitant de l'obscurité elle quitta discrètement aussitôt le chapiteau !


Cette soirée de veillée élect'orale accueille d'abord Jacques Rebotier qui improvise d'après ses notes. Complice de longue date d'Élise Caron, il est accompagné par le trio qui magnifie ses pointes anti-macroniques, caractéristique de tous les intervenants dont aucun n'est dupe de la manipulation d'opinion dont sont victimes les citoyens. Rebotier joue sur les mots pour évoquer la casse sociale, là où d'autres se moquent de la langue de bois des politiciens de métier.


C'est le cas du candidat Fantazio dont le bon sens fait ressortir l'absurde d'un système rôdé pour nous enfumer. Collignon se dandine en jouant d'un synthétiseur de poche, pirouette et s'étale, ou jazzifie de son cornet à freetes. Charolles trombone et force de frappe. Caron flûte et minaude mieux que les présentatrices patentées de la télé... J'ai tellement ri à la méchanceté du clown Ludor Citrik que j'en ai oublié de faire des photos !


Comme il sait si bien le faire, Franck Lepage démonte le discours vide de sens des spécialistes du genre en choisissant les mots utilisés par Emmanuel Macron dans ses prestations publiques. Tirant aléatoirement dix-sept concepts fumeux, il improvise une logorrhée hallucinante, fidèle à son modèle, puis démasque la supercherie des termes positifs du nouveau président de la République qui a remplacé ceux qui pourraient fâcher. Lepage termine sur la nécessité d'une révolution (oh, le mot qui fait encore plus peur que les autres!) si nous voulons sortir du marasme dans lequel les cyniques exploiteurs nous ont entraînés.


En clôture, Jacques Bonnafé explose de mots valises en sauts de cabri. Le comédien, aussi drôle que corrosif, danse autour de la piste, serre les mains de ses électeurs potentiels, hip-hopant dans son costume gris souris, embouchant sa trompette de cavalerie, pour un finale haut en couleurs de sa cravate à fleurs.


Les soirées de La Voix Est Libre sont souvent trop longues, mais toujours réussies. La générosité des artistes n'a pas de limite, nous faisant oublier la dureté des bancs en bois du Cirque Électrique et l'absurdité de notre aliénation. J'ai raté le spectacle de samedi avec D' de Kabal, Denis Lavant, Dieudonné Niangouna, Papanosh, André Minvielle, etc. Mais cette semaine la fête continue au même endroit Porte des Lilas, puis à La Marbrerie, à la Piscine Oberkampf et au nouveau Fgo-Barbara. Le programme est fameux. Vous m'en direz des nouvelles !

lundi 1 mai 2017

Coup d'état


Avant tout je n'essaye de convaincre personne, mais je me sens obligé d'expliquer ma position qui semble choquer beaucoup de monde. L'agressivité dont font preuve nombreux électeurs volontaires ou involontaires de Macron serait-elle le signe de leur mauvaise conscience ? Guidés par la peur, ils s'apprêtent à voter pour un programme de droite très dur, beaucoup sans l'avoir lu. Ni écouté comme lorsqu'il revendique de gouverner à coups d'ordonnances et de 49.3 ! Lorsque Macron appliquera la politique dictée par les financiers qui l'ont formé à cela, comment réagiront celles et ceux dont le vote sera sa caution ?
Les Insoumis qui s'abstiennent ou votent blanc insistent clairement pour qu'aucun citoyen ayant voté pour Mélenchon au premier tour ne cède aux chimères du Front National sous prétexte que Marine Le Pen copie certains points du programme de la France Insoumise qu'elle n'appliquerait évidemment pas si elle était élue. Cette hypothèse fortement improbable est un bourrage de crânes que nous imposent les chaînes de télévision et la presse papier, toutes aux mains de milliardaires, banquiers, marchands d'armes, adeptes de l'évasion fiscale et du surf sur les articles de la loi... Les affaires sont les affaires ! Je crois que seuls L'Humanité et La Croix leur échappent encore, mais ni l'un ni l'autre ne soutiennent la décision que je tente d'expliquer ici.
À l'approche du second tour qui opposera la menace de l'extrême-droite au candidat des banques, le débat fait donc rage et pas seulement sur les réseaux sociaux. Étonnamment il ne concerne pas les programmes des deux prétendants, mais il se polarise sur les abstentionnistes de la France Insoumise. Cette décision fait elle-même débat, Jean-Luc Mélenchon laissant libres celles et ceux qui l'ont soutenu pendant des mois. Sur leur site, les Insoumis peuvent ainsi indiquer s'ils souhaitent voter Macron, blanc ou nul, abstention. Si les "abstentionnistes" conçoivent très bien qu'une grande majorité de Français votent hélas pour un jeune pantin fabriqué comme un produit de marketing, dont le programme est d'une rare vacuité, mais dont les quelques éléments et les actes seront une catastrophe sociale, économique, écologique et politique, celles et ceux qui craignent que Marine le Pen l'emporte ne supportent pas que les Insoumis refusent de donner un blanc-seing au candidat du Capital le plus cynique qui nous est jamais été imposé. Les premiers expriment la peur en agitant le spectre du fascisme, les seconds refusent d'être manipulés comme nous l'avions été en 2002 lors du duel Chirac-Le Pen père. Or Macron n'est pas Chirac. Chirac n'a pas fait grand chose de ses douze ans à la tête du pays, mais en bon gaulliste il nous avait au moins empêchés d'aller faire la guerre en Irak. Par contre, Macron renforcera notre vassalité envers les États Unis, tant d'un point de vue guerrier qu'économique (CETA, TAFTA, OTAN...), sans parler de la catastrophe écologique qui se profile (vive le nucléaire !). Mais là n'est pas la question, du moins pour celles et ceux qui appellent à faire barrage à Le Pen fille, attaquant avec véhémence l'irresponsabilité des "abstentionnistes".
D'abord ne nous leurrons pas, le jonglage des pronostics de pourcentage au second tour est du même acabit que le scandale anti-démocratique des sondages du premier tour. Jamais la manipulation d'opinion n'aura été aussi forte, les électeurs se polarisant sur les chances d'un tel ou d'une telle plutôt que sur leurs programmes. Si la France Insoumise a bien un mérite, et ce entre autres grâce au talent d'orateur de son candidat, capable d'improviser chaque discours sur un sujet différent pendant deux heures en captivant la foule par la clarté de son argumentation, c'est de redonner goût à la politique à des millions de citoyens, en particulier aux jeunes engagés dans ce mouvement.
Les partisans de Benoit Hamon sont les plus virulents bien qu'ils portent leur responsabilité dans le résultat du premier tour. On peut se demander en effet pourquoi leur candidat ne s'est pas retiré au profit de Mélenchon lorsqu'il devint évident que son score serait pitoyable. Ils auraient ainsi empêché Le Pen d'accéder au second tour en votant pour le seul candidat de gauche qui avait ses chances de l'emporter. Il fut rétorqué que Hamon ne pouvait se désister sans faire perdre les 14 millions non remboursables alors au PS. Quelle honnêteté l'y aurait poussé après que la plupart des dirigeants de son parti l'aient trahi en même temps que tous ceux qui avaient participé aux primaires socialistes, lorsque ces ténors appelèrent à voter Macron dès le premier tour ? Cette naïveté ne ressemble pas à ses actes passés. La critique "Voter Hamon au premier tour, c'est voter Macron au second" était explicite. Des hamonistes qui n'avaient cessé de cracher sur Mélenchon, en lui imputant des termes que celui-ci avait pourtant démontés, s'étaient ralliés à lui la veille du vote après avoir œuvré dans l'autre sens pendant des semaines ! On peut se demander si Hollande, dont l'exécrable politique libérale a poussé la population à s'en défier, n'a pas tout magouillé en sortant Macron, son poulain, de la primaire, laissant aller Hamon au casse-pipe pour siphonner les voix de Mélenchon et l'empêcher de réaliser la sixième république. Hamon est-il un honnête dindon de la farce ou complice de l'affaire en échange de quelque responsabilité prochaines ? L'avenir le révèlera. Résultat des courses : les socialistes sincères appellent aujourd'hui à voter pour un candidat de droite à la politique ultra-libérale alors qu'ils avaient la possibilité de faire élire un candidat de gauche dont le programme était très proche du leur, si proche que plus d'une fois ils s'en inspirèrent allègrement, sauf sur la politique extérieure opposant une doctrine va-t-en-guerre à la recherche de la paix par voies diplomatiques.
Est-ce que Macron est plus proche de l'insipide Bush Jr, du glamour Obama, d'un Rastignac new look ? Probablement un peu des trois. Ses interventions publiques sont un mélange de langue de bois et d'anonnements, se flattant de ne pas avoir écrit ses discours et de ne pas les comprendre lui-même. Mais les maîtres de Hollande et Valls devaient changer de héraut en faisant élire un bon serviteur. D'autres questions restent entières : un duel Macron-Mélenchon au second tour était très incertain quant au résultat, surtout avec la force de frappe médiatique dont dispose Macron.
De même que je dus m'expliquer quinze jours durant pour avoir refusé d'être "Je suis Charlie", et l'on a pu en constater ensuite les effets, je ne pourrais me regarder dans la glace si je me laissais prendre à nouveau comme en 2002. Je comprends celles et ceux qui comptent sur leurs doigts en évoquant les pires cauchemars. Mais la peur est mauvaise conseillère. Le FN est le jouet diabolique du PS qui l'a sciemment fait monter depuis 35 ans pour d'une part diviser la droite traditionnelle et d'autre part agiter le spectre du fascisme chaque fois qu'une véritable gauche risquerait d'ouvrir les yeux des citoyens qui élisent systématiquement leurs bourreaux de peur d'hériter de pire. Le coup d'état est rondement mené. La finance peut se gargariser. Elle a de bons petits soldats. De temps en temps je repense à Edward Bernays, le neveu de Freud, père de la propagande politique institutionnelle et de l'industrie des relations publiques, inventeur du marketing qui appliqua la psychologie du subconscient à la manipulation de l'opinion publique. Mais ne me demandez pas d'être complice de cette mascarade, je veux continuer à vivre debout pour me battre contre les injustices et le saccage en règle de la planète. À chacun selon sa conscience, mais quoi que vous décidiez, ne votez pas Le Pen...

Illustration : photogramme du remarquable The Century of the Self (Le siècle du soi) du documentariste anglais Adam Curtis - en anglais et un seul morceau sur YouTube ou en plusieurs parties avec sous-titres français sur Daily Motion - vous n'en reviendrez pas !

vendredi 28 avril 2017

La jeunesse n'emmerde pas que le Front National


Je me retiens de répondre à toutes les inepties que je lis sur les réseaux sociaux pour ne pas envenimer le débat. Probablement que j'y replongerai la semaine prochaine. Les élections créent un vide sanitaire entre les fantasmes et le réel, comme si les affaires courantes étaient en pause. Ne connaissant personne à proximité qui vote Le Pen je ne sens pas le frétillement des racistes et xénophobes. Les socialistes perdent le sens de la mesure et les Insoumis se tâtent avec une nette tendance à suivre le mot d'ordre de la jeunesse, "Ni Marine ni Macron, ni patrie ni patron". Devant le Lycée Voltaire, la manifestation qui avançait serrée sur toute la largeur de l'avenue de la République était incroyable. J'ai eu la rare impression de revenir en arrière, un certain 10 mai 1968, ma première manif. J'avais leur âge et je savais ce dont je ne voulais plus sans la moindre idée de ce que nous réservait l'avenir. C'est peut-être la première fois que je retrouve cette détermination. J'ignore si c'est une projection ou une perception encore abstraite, mais cela m'a trotté dans la tête toute la journée, plutôt comme une sensation à fleur de peau.
De toute manière, en dehors des obligations de boulot qui me font toujours travailler du chapeau et des incontournables tâches domestiques, j'ai le sentiment d'avoir la tête vide pour le reste. Le soir, je regarde comme d'habitude un film pour me détendre. Je mène de front plusieurs festivals, le coffret Chepitko Klimov chez Potemkine, le coffret Barbet Schroeder chez Carlotta et la suite de la collection Akira Kurosawa chez Wild Side. Il n'est pas facile d'en parler avant d'arriver au terme de chacun. Idem avec la 5ème saison des Américains ou de la troisième de Fargo qui vient de démarrer. Je peux juste dire que tout cela est fameux, tant les films critiques du régime soviétique du couple russe Larissa Chepitko et Elem Klimov dans les années 60-70 que les polars noir et blanc de Kurosawa tournés entre 1943 et 1970. Quant à Schroeder je suis ravi de les revoir agrémentés de leurs passionnants bonus. J'y reviendrai.
Avec tout cela je ne sais pas du tout quand envoyer l'annonce du concert du 12 mai au Triton avec Sophie Bernado et Linda Edsjö, craignant que le mail passe à l'as à cause des élections. Jean-Pierre Vivante m'avait proposé deux dates, une entre les deux tours et l'autre juste après le verdict. Je pense avoir bien fait d'avoir choisi la seconde. Vous pourrez au moins vous détendre en pensant à autre chose avec nos Défauts de prononciation qui sont plutôt des défis de prononciation tant ils sont nombreux et variés...

lundi 24 avril 2017

Pour que rien ne change


Un homme demande un prêt à son banquier. Celui-ci, amusé, lui répond qu'il le lui accordera s'il devine lequel de ses deux yeux est un œil de verre. Sans hésiter son client indique le droit. Le banquier, surpris de sa perspicacité, l'interroge sur ce qui l'a mis sur la voie. Le client explique : "c'est le seul où il y avait un peu d'humanité !".
Je relis le programme d'Emmanuel Macron pour savoir à quelle sauce nous serons mangés et n'en constate encore une fois que le vide sidéral, à l'image de ses discours, fades modèles de langue de bois. Les banques ont trouvé le candidat idéal, un homme jeune et malléable qui agira à ce pour quoi il a été formé. Le service de marketing a bien ciblé sa campagne. Le pays sera dirigé comme une entreprise. À sa tête une sorte de Bush Jr, marionnette pratique qui permettra aux principaux actionnaires d'en tirer les ficelles. Rien hélas de nouveau. C'est la continuité exacte du quinquennat précédent, la créature laissée en héritage par François Hollande, un président dépressif dont il ne restera pas grand chose. Le futur président de la République, avec son nez qui le démange, a déjà les tics de Sarkozy, comme si le costume attendait seulement un corps qui le remplisse.
Je n'ai jamais cru un seul instant que Marine Le Pen pourrait l'emporter. Qui que ce soit en face d'elle remporterait la coupe. Il y a quinze ans, j'ai voté Chirac contre son père, la honte ! On ne m'y reprendra pas deux fois. Pas question de lui fournir une légitimité usurpée. Le Capital se joue de la démocratie en nous offrant deux alternatives identiques qu'ils appellent la droite et la gauche avec le Front National comme variable menaçante. Le modèle américain démocrates-républicains s'exporte bien. L'électorat de Le Pen est difficilement extensible. Cet épouvantail rassemblera contre lui la droite traditionnelle, les socialistes de tous bords et ceux qui se laissent impressionner par le spectre du fascisme. La victoire de Macron n'est qu'une question de pourcentage. Chaque fois qu'il y aura un risque de changement possible, ils agiteront la menace d'attentats ou engageront la France dans quelque guerre punitive dont l'intérêt économique est le moteur post-colonial.
C'est bien là que ma tristesse s'exprime. Pas dans l'échec de la France insoumise à ne pas accéder au second tour, mais dans l'énigme que représente pour moi l'espèce humaine. D'abord je pense que face au candidat des banques, Mélenchon aurait perdu dans quinze jours, devant lutter contre une ligue qui aurait rassemblé l'extrême-droite, la droite traditionaliste et les socialistes. Les Communistes qui ne représentent plus grand chose n'ont jamais voulu du pouvoir, préférant rester dans l'opposition. Le travail exceptionnel des militants de la France Insoumise n'est par contre pas perdu. Il servira les luttes sociales qui ne manqueront pas évidemment et il fournira les armes contre le gâchis écologique qui se perpétue. Non, ce qui me désole, c'est l'aptitude de l'espèce humaine à s'autodétruire en entraînant avec elle toutes les autres espèces. Comment cette élection pourrait-elle me déprimer alors que la guerre fait rage partout sur la planète et que chaque jour des dizaines de milliers d'innocents font les frais de politiques aussi absurdes que criminelles ? Je ne m'y ferai jamais.
Le regain d'intérêt de très nombreux Français pour la politique est la bonne nouvelle de cette campagne du premier tour, le second n'étant qu'une mascarade. La prise de conscience de beaucoup pour une mutation écologique fera probablement évoluer nos pratiques quotidiennes. L'intelligence et la clarté des propositions de Jean-Luc Mélenchon et des militants qui l'ont soutenu sont une base de travail pour l'avenir. Il est tout de même formidable d'arriver à convaincre autant de monde sans l'appui d'aucun parti, d'aucun média. L'écart est mince si l'on pense que le héraut de la finance bénéficie d'une armada colossale, la presse et la télévision étant tombées aux mains de ses employeurs, banquiers et marchands d'armes qui n'ont besoin que d'une agence de publicité qui fasse la retape. Mélenchon rivalise d'inventivité, confronté à cette société du spectacle où la forme est une vaseline chargée de flouter les mesures iniques pour que les victimes continuent d'élire leurs bourreaux. Car très peu de personnes tirent les marrons du feu, et ceux-là ont besoin de petites mains qui s'y brûlent et se consument. Mais de plus en plus d'yeux apprennent à s'ouvrir et rien n'est jamais acquis, ni l'horreur, ni l'espoir d'un monde meilleur. C'est un travail. Un travail quotidien.