Jean-Jacques Birgé

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jeudi 26 mars 2020

Les assurances rapaces surfent sur le virus


Surprise hier matin de recevoir un coup de téléphone de Provitalia pour me proposer un contrat complémentaire à ma mutuelle, la Smacem. L'assureur, déjà condamné l'an passé pour non respect de ses obligations d’information envers ses clients, m'explique qu'il travaille avec toutes les mutuelles de France, mais comme j'insiste pour savoir comment il a mes coordonnées il me raccroche au nez.
M'être inscrit sur BlocTel ne m'évite pas de recevoir plusieurs coups de téléphone par jour de télédémarcheurs outrepassant leurs droits. Depuis le début du confinement, ces intrusions téléphoniques avaient totalement cessé, mais les rapaces se sont ressaisis, surfant sur la vague de la peur d'une éventuelle hospitalisation. Nous avons des tas de manières d'envoyer paître ces insupportables coups de téléphone, raccrocher, les faire attendre dans le silence, menacer de l'amende de 15000€, les tourner en dérision, compatir avec les employés, argumenter, etc. J'ai récemment choisi de leur demander chaque fois comment ils avaient mon numéro. La fois précédente, j'ai été surpris d'apprendre que leur source était les notaires de France ! Il n'y a pas de petit profit. Notre gouvernement, le premier, fait passer des lois dégueulasses pour supprimer les 35 heures ou faire prendre ses congés payés sur le temps de confinement, et ce n'est qu'un début avec ce que lui permet l'état d'urgence sanitaire. Le virus a bon goût, les rapaces n'en ratent pas une miette.

Illustration : petit musée d'un collège de Victoria, Transylvanie, Roumanie

mardi 24 mars 2020

Logorrhée virale


Comment échapper à la logorrhée virale qui nous secoue dans le roller coaster des informations sociales ? On y lit tout et son contraire, choisissant de croire celles qui répondent le mieux à notre névrose ou correspondent à nos opinions politiques. On se fait aussitôt insulté si l'on émet un doute sur les consignes officielles comme du temps de Je suis Charlie. S'interroger tient automatiquement de l'inconscience et de l'incivisme. Les médias aux ordres montent les Français les uns contre les autres. Ici ce sont les Parisiens qui apportent la peste sur les plages, là ce sont les campagnes qui se pensent en dehors du coup, quand ce ne sont pas les Chinois ou les jeunes des cités. Le pouvoir interdit globalement au lieu de sérier précisément les risques. Or les Français ont toujours été rétifs à l'ordre imposé sans comprendre. Dans certaines périodes de l'Histoire cette indiscipline sauva le pays des pires dérives. Nos concitoyens ne sont pas des enfants, du moins ils ne se pensent pas tels. La manière de s'adresser à la population est contagieuse. Si les responsables au plus haut niveau de l'État ont des pratiques imbéciles, elles s'attrapent.
Faut-il confiner ou dépister systématiquement ? Porter des masques ou rester chez soi ? Utiliser dès maintenant la chloroquine ou attendre les longs protocoles habituels imposés par l'Ordre des Médecins ? D'un pays à l'autre, les gouvernements font des choix plus ou moins judicieux. Il est certain qu'il serait plus malin d'analyser les méthodes et les résultats en Chine, à Hong Kong, en Corée du Sud, mais aussi en Italie, en Suisse, en Allemagne, etc. au lieu de s'enferrer dans un confinement dit total, car cette totalité est de toute manière inapplicable en France, en en profitant pour déclarer l'état d'urgence sanitaire autorisant tous les abus politiques et économiques. Supprimer les libertés individuelles n'a heureusement jamais été efficace dans notre pays, particulièrement en temps de véritable guerre. Ainsi je voudrais qu'on m'explique en quoi l'exercice solitaire du jogging met-il en danger qui que ce soit ? Ou encore pourquoi fermer les marchés couverts et laisser ouverts les super et les hyper ! Au marché des Lilas par exemple, la police avait astucieusement installé des chicanes, les consommateurs restant à bonne distance les uns des autres et rejoignant les commerçants au compte-goutte tant et si bien qu'il n'y avait pas un chat à l'intérieur. Le maraîcher qui nous livre chaque semaine les légumes qu'il fait pousser sans aucun engrais, même biologique, pourra-t-il franchir les barrages ? Sa camionnette remplie de cageots et nos contrats devraient convaincre de le laisser passer. Les mesures idiotes favorisent les grands groupes au détriment des petits producteurs, or plus que jamais ces circuits courts montrent leur efficacité en cas de crise. De même les arrêtés sur les congés payés que les entreprises peuvent décompter honteusement sur les jours de confinement vont encore profiter aux plus gros. Celles qui vont morfler sont surtout les PME. À moins que les actionnaires des grands groupes et les salariés fortunés qui les dirigent crachent au bassinet, dans un surprenant élan de solidarité. Mais rappelez-vous que les banques, que nous avons renflouées avec nos impôts en 2008, n'ont jamais rendu l'argent après s'être refait une santé...
À l'Amap de Bagnolet, par exemple, tous les paniers sont prêts à emporter, les distances de sécurité sont matérialisées, personne ne touche rien d'autre que son panier, on répartit par tranche horaire en fonction de l'ordre alphabétique du nom de famille, il n'y a aucun échange d'argent puisque tout est payé en amont dans ce système d'économie solidaire... Quel supermarché offre les mêmes précautions ? Les amis qui sont partis se confiner chez leurs parents à la campagne sortent avec les enfants dans la forêt totalement déserte, empruntant les petits chemins pour ne pas rencontrer de gendarmes. Quelle critique leur opposer ? Prendre le soleil renforce les défenses immunitaires, contrairement au stress qui les affaiblit. Vaut-il mieux vivre à la cave si l'on ne s'approche de personne et ne touche à rien ? Seul le bon sens nous sortira des ornières de la psychose générée par le virus et entretenue par les autorités.

lundi 23 mars 2020

Prolongation du confinement


Jeudi soir, Air France annonce l'annulation de tous ses vols jusqu'au 31 mai. Cela vous donne une idée du délai supposé de confinement.
L'idée que nous sortirions de cette crise par un voyage génial au pays du soleil levant s'est envolée en fumée. Et me voilà enchaînant les annulations avec le même zèle que j'avais eu à choisir l'itinéraire, les ryokans, onsens, transports, etc. Si Booking et Nissan sont d'une clarté et probité exemplaires, je n'ai pas réussi à me faire rembourser intégralement par un malhonnête Tokyoïte sur AirBnB qui y pourvoira peut-être. L'agence Keikaku semble correcte, quitte à faire jouer l'assurance complémentaire liée au paiement par carte. Quant à Opodo et Air France, submergés par les demandes, c'est une prise de tête qui me fait remettre à plus tard l'opération soustractive.
J'avais besoin de me changer d'air, de vivre une expérience inédite qui remette en question mes habitudes. Je ne vais pas me plaindre. Avec l'assignation à résidence je suis servi. N'en jetez plus ! C'est moins sympa que de se plonger dans la nature sur l'île de Shikoku, mais beaucoup plus confortable que la prison ou ce que j'avais vécu à Sarajevo pendant le siège. Au moins ici, ce n'est pas la guerre, on ne risque pas de prendre un obus sur la figure. Quant aux malades adeptes de la gâchette, il n'y a qu'aux USA qu'ils font la queue devant les boutiques d'armuriers. En France on préfère le papier hygiénique et les provisions de bouffe.
Certains amis ont plus de difficultés que d'autres à supporter le confinement. Les conseils bienveillants affluent sur les réseaux sociaux, la télévision, les journaux. Ils sont certainement plus utiles que les avis et commentaires relativisant la pandémie, qu'ils soient monstrueusement alarmistes ou plus ou moins rassurants. Les toux nerveuses sont légion. À l'issue de la crise, les divorces vont exploser et dans neuf mois ce sera au tour des maternités ! L'incompétence crasse du gouvernement me fait craindre une dérive autoritaire accentuée, comportement déjà bien avancé. Il est aussi possible que cela fasse réfléchir beaucoup de monde sur nos manières de vivre. En quelques jours l'air est plus pur dans les villes, les oiseaux affluent, les poissons rejoignent les canaux de Venise, et beaucoup d'humains formatés sont dans l'obligation de sortir de leur coquille, puisqu'il n'y a plus nulle part autre où aller.

vendredi 20 mars 2020

L'odeur du large


Les nouvelles technologies nous désenclavent efficacement. J'appelle ma petite famille en Bretagne. Ils sont évidemment mieux au grand air, au bord de la mer, que confinés à Paris, surtout avec un enfant en bas âge. Certains autochtones prennent mal que les citadins leur apportent la peste, alors qu'ils étaient si bien entre eux. La consanguinité, réelle ou communautaire, a toujours produit des imbéciles. Pour ceux-là, délation sonne mieux que solidarité. Par exemple, lors de l'exode en mai-juin 1940, les Français étaient divisés entre ceux qui fichaient le camp, ceux qui les accueillaient et ceux qui les dénonceraient. Il est certain que les populations qui ne vivent que du tourisme l'ont généralement en horreur parce qu'elles en dépendent exclusivement. Heureusement tous ne partagent pas ces vues étriquées, préférant partager le vent et les embruns, quitte à se parler de loin. Il y a toujours des gens pour râler et d'autres pour se réjouir, ou du moins apprendre à profiter de la situation, fut-elle contrariante.
La commune où ils sont est déserte l'hiver, surpeuplée l'été. Même en juin ou septembre il n'y a pas d'autre chat que ceux qui vivent là, avec les mouettes et les goélands. La plage est immense et s'y promener ne risque pas de propager l'épidémie. Pourtant les pandores sont susceptibles de vous coller une contredanse à 135 euros au lieu de vous laisser vous livrer à la dérobée, l'an-dro, la ridée ou la gavotte bigoudène. On peut se rouler un palot à la maison, à ses risques et périls certes, mais sur le sable c'est interdit, même si le plus proche promeneur est à des centaines de mètres à la ronde. À croire que les verbalisateurs aient consigne de l'attraper ?! Les chanceux qui ont fui les villes, où le virus est susceptible de se propager plus vite qu'ailleurs, sont condamnés à faire semblant d'avoir "une activité physique individuelle" ou de promener leur animal de compagnie. Les couples se tiendront donc à vingt mètres de distance, des fois que la police assimile leur footing à "une pratique sportive collective". On pourra aussi arguer qu'un enfant de deux ans a besoin de se dépenser, qu'on ne peut pas le laisser tout seul à la maison pendant sa gymnastique matinale, que la condition physique (et, par delà, mentale) des humains renforce leur immunité contre les attaques virales ou autres, etc. Il est toujours difficile de se battre sur plusieurs fronts à la fois. C'est peut-être même la condition sine qua non pour tomber, ou pas, malade...


S'il faut empêcher les idiots de propager la maladie, il est indispensable de montrer un peu de jugeote au lieu de déclarer l'état de guerre, terme disproportionné en face de circonstances beaucoup plus graves. Je me souviens que l'école communale de ma fille avait simulé une attaque terroriste sans prévenir les gamins que c'était pour de faux, générant des crises traumatisantes. Le danger encouru ou engendré peut susciter une loi, mais pas d'appliquer stupidement un arrêté dont le flou n'a rien d'artistique. Cela me rappelle une histoire d'humour noir que les Sarajeviens m'avaient racontée pendant que je filmais le Siège en 1993. Alors que le couvre-feu est à 22 heures, un type passe à proximité de deux gars chargés de le faire respecter. Comme l'un d'eux abat le passant, l'autre s'insurge qu'il n'est que 21h50. Alors le tireur lui répond : "Peut-être, mais je sais où il habite. Il n'avait pas le temps de rentrer."
Franchement, si j'habitais au bord de la mer, j'en profiterais au lieu de rester à contempler l'horizon derrière la vitre. Mais je n'y suis pas, et plutôt que de jalouser celles et ceux qui ont eu la chance de pouvoir prendre la poudre d'escampette ou de vivre à la campagne, je préfère les laisser me faire rêver. Car le temps de taper ces mots, j'ai réussi à m'évader et à sentir l'odeur du large...

mercredi 18 mars 2020

Par les toits


Comme je travaille d'habitude chez moi, et beaucoup, je ne sens pas trop la différence avec le confinement obligatoire. La maison est grande, il ya un jardin et tout ce qu'il faut pour tenir un siège. J'ai imprimé l'attestation de déplacement obligatoire pour traverser la rue et risquer un échange verbal avec mes voisins. Mais je pense à celles et ceux qui vivent dans un 15m², seul ou hélas parfois nombreux. Si vous avez accès au toit, par un vasistas, un vélux ou en retirant quelques tuiles, c'est une manière sûre de prendre l'air et changer de point de vue.
Vous avez vraiment peu de chance d'infecter qui que ce soit, de prendre une contravention, d'y être intercepté par des types en armes ou les mêmes qui vous ont cassé la gueule lors des récentes manifestations. Leur présence m'inquiète. Je comprends qu'on refroidisse les kakous qui font prendre des risques à leurs congénères (entendez qu'on les calme, pas qu'on les fusille), mais je crains que la population s'habitue plus tard à croiser l'armée ou la police encore plus souvent que par le passé. Rencontrer des jeunes gens en uniforme avec une mitraillette en bandoulière m'a toujours plus angoissé que d'être victime d'un hypothétique attentat terroriste. S'ils sont là pour faire peur, c'est réussi, mais bizarre dans une société qui met en avant les concepts de liberté et de démocratie. De même que les mesures Vigipirate n'ont jamais été levées plus de vingt ans après leur instauration, je crains que notre gouvernement, qui laisse régulièrement le police braver la loi, prenne goût à nous laisser les treillis militaires quadriller nos rues. "Nous sommes en guerre", martèle le représentant élu des banques, manière de nous faire avaler les couleuvres. Déclarera-t-il un jour l'armistice ? Il semble surtout qu'il se la joue ! Plus tard, cela fera peut-être au moins un truc pas totalement négatif de son règne putride, mais cela ne rétablira jamais l'équilibre avec le saccage du service public vendu au privé, du système de santé, de la protection sociale, du soutien à la culture, ni avec la brutalité de la répression, l'incompétence de ses équipes, l'arrivisme de ses députés aux ordres, etc.
Donc on ne prend pas de risques en évitant de refiler le virus potentiellement assassin, mais on garde la tête froide face au déploiement de forces armées. À l'issue de cette période traumatisante, on constatera l'efficacité du dispositif et s'il était adéquat. Il est surtout important de protéger nos vieux et les personnes fragiles. On glissera donc les tranches de jambon sous la porte et on évitera les câlins avec les petits porteurs, bien que je doute que les plus jeunes comprennent pourquoi on les boude. Bonnes lectures, laissez vous porter par la musique, faites le ménage, il y a tant de choses à faire chez soi qu'on prétend ne jamais avoir le temps de résoudre... Et autant que vous le pouvez, prenez l'air, par le fenêtre ou les toits... Ce matin, un rouge-gorge est venu se poser à côté de moi, il s'est évidemment envolé, mais il m'accompagnera toute la journée...

lundi 16 mars 2020

Cadenassés


Imaginez d'abord que nous serons confinés, assignés à résidence, dès demain mardi. Armée, couvre-feu sont des mots qui pendent au-dessus de nos têtes.
Jusqu'ici je me demandais comment faire ? Comment feraient les travailleurs dont les enfants en bas âge sont en crèche ? Comment se comporteraient les usagers des transports en commun ? Comment conduiraient sur la route ceux qui ne pensent qu'à ça ? Ces questions ne se poseront plus demain ! Mais comment feront tout de même les intermittents dont les spectacles sont annulés et qui n'auront pas leurs heures ? Comment les artisans et les petites entreprises survivront à la crise ? Comment le capital saura-t-il en profiter ? Et les gouvernements ? Auront-ils un sursaut de lucidité sur le saccage du monde hospitalier et la santé ? Comment ne pas se refermer sur soi ? Comment ne pas se méfier de tous et de tout ?
Trop de questions. De quoi rendre fou. La déraison guette les plus fragiles. En période de crise, chacun, chacune révèle son humanité. Jusqu'où la solidarité peut-elle s'exercer ? Travaillant chez moi, j'étais peu sorti ces dernières semaines. J'envoie ma musique et mes articles par Internet. Privilégié, ma bibliothèque, ma vidéothèque, le congélateur, la fibre, le jardin me permettent de tenir un siège. Pas trop long. J'en ai connu un, terrible, qui dura trois ans et demi. Ma compagne emprunte un Vélib', elle prend le métro, elle assure la permanence de son exposition collective. Peut-être rapportera-t-elle le virus à la maison ? Je lui demande ce qu'elle a touché, si elle s'est chaque fois lavée les mains, si elle a réussi à ne pas se frotter les yeux, le nez... ? Même à vivre en scaphandre le risque zéro n'existe pas. Sauf à s'empêcher de respirer ou de toucher quoi que ce soit...
L'ambiance générale est déstabilisante quel que soit son propre caractère. Les cerveaux sont démantibulés. Comment penser juste ? Comment faire la part des choses ? Comment accepter cet état d'urgence sans sombrer dans la paranoïa ? Comment relativiser les mesures alarmistes sans prendre de risques imbéciles ?
Il est évident qu'il y aura un avant et un après. Continuerons-nous à délocaliser, à importer autant de Chine, d'Inde ou d'ailleurs ? Certains pays seront-ils tentés de reconstruire leurs barrières frontalières ? Si l'ultra-libéralisme se renforce, la résistance saura-t-elle s'organiser ? Quel bilan saurons-nous tirer de cette Europe du fric et de ce monde embourbé dans son cynisme eugéniste ? Ce genre de crise change la donne, gauchit le sens. La gestion de la crise du coronavirus marquera une nouvelle ère. Comment fera-t-elle évoluer les mentalités ? Je n'en ai pas la moindre idée. Cela dépend de chacun et chacune d'entre nous. Seul nous ne pouvons rien. Ensemble nous pouvons tout. Or nous sommes confinés, ou plus exactement nous allons le devenir. Mais rien ni personne ne peut nous empêcher de réfléchir, à condition de ne pas céder à la panique. On se téléphonera, on se retrouvera sur les réseaux sociaux, on se parlera aux fenêtres.
Pour les détails, suivez les informations qui ne sauraient tarder...

dimanche 15 mars 2020

Le virus, mutant social


Ce qui suit ne remet pas en cause le danger du coronavirus. Ce sont simplement quelques constatations et interrogations qui en découlent.
À la pharmacie, devant moi, une femme souhaite acheter du gel hydroalcoolique et un thermomètre frontal. La pharmacienne lui répondant que ces deux produits sont épuisés, la femme demande à ce qu'on lui en réserve. La pharmacienne lui explique qu'aucune réservation n'est envisageable, mais qu'il lui reste des thermomètres rectaux. La femme, dépitée, lui répond : "J'en ai déjà un, mais je vais en prendre un quand même, on ne sait jamais !".
Où s'arrêtera le virus de la paranoïa ? S'il est indéniable que cette méchante "grippe" peut être fatale majoritairement aux séniors déjà fragilisés par la maladie, le coronavirus est-il le monstre apocalyptique annoncé ? Comme d'habitude avec les manipulations d'opinion, on ignore la réalité de la pandémie, mais on peut juger de la manière dont les gouvernements s'en servent. Pour eux, c'est une aubaine. Non parce qu'elle va permettre de résorber le nombre des retraités à indemniser (voir Boris Johnson et son immunisation de groupe, prêt à sacrifier 500 000 Britanniques : « beaucoup de familles vont perdre des proches de façon prématurée »), mais la gestion de la menace fera accepter la crise économique mondiale qui nous pendait inévitablement au nez et que les puissants ne savaient pas comment nous servir. Le virus aura bon dos. Il y aura un avant et un après, comme le fut le 11 septembre 2001 ou, à un moindre niveau, le Plan Vigipirate. L'attaque sur le World Trade Center permit à Bush de faire voter les lois scélérates une semaine plus tard et d'envahir l'Afghanistan, puis l'Irak. En France voilà plus de 20 ans que la psychose des attentats est entretenue ; j'y pense chaque fois que je passe près d'une école maternelle devant laquelle il est interdit de se garer ! Avec le Coronavirus nous allons prendre l'habitude de fermer les frontières à telle ou telle population, nous accepterons les interdictions de rassemblements trop importants, etc. Notez que ces mesures seront prises pour notre bien ! L'important n'est pas que les migrations climatiques et politiques ou les manifestations de colère des opprimés soient jugulées, mais que ces choix soient acceptés, entérinés par l'opinion publique.
En regardant la photo des chaises vides que j'ai prise dans un blockhaus roumain construit du temps de la Guerre Froide, j'ai pensé à Kafka et au film La route parallèle de Ferdinand Khittl. Pourtant, c'est juché sur un tabouret que l'auteur du Château lisait son roman en public, s'étranglant de rire. Et les protagonistes du film allemand achevé en 1962 ne comprenaient pas ce qu'on attendait d'eux et apprenaient trop tard l'enjeu dont ils étaient victimes.
On ferme tout, mais interdira-t-on les attroupements de brutes casquées qui dépassent largement la centaine ! Comme beaucoup, je n'ai pas compris que les élections municipales soient maintenues. J'irai voter avec mon stylo et j'appuierai ganté sur le bouton puisqu'à Bagnolet c'est informatisé. Pour s'insurger, reste l'espace virtuel où je m'exprime encore sans risque. Sans risque d'attraper une mystérieuse maladie létale. Mais on y lit aujourd'hui n'importe quoi.
Car "en même temps", le pouvoir tente de faire taire ce qui remet en cause le discours officiel sous prétexte de fake news, avec la complicité des opérateurs que sont, entre autres, FaceBook, YouTube ou Google. Or l'État est le premier fournisseur de ces fake news ! Et lorsque j'écris l'État, je ne parle pas seulement de notre pays, mais de presque tous les États de la planète aux mains d'une mafia bancaire internationale servant les intérêts d'un tout petit nombre d'êtres humains. Humains, j'en doute. Des animaux dénaturés plus certainement, comme les appelait Vercors ! Certains m'imagineront complotiste, comme si Edward Bernays n'avait pas cyniquement inventé la société de consommation, que les services secrets de tous les pays étaient là seulement pour faire fantasmer les amateurs de romans d'espionnage, que l'industrie pharmaceutique n'était motivée que par une honnête compassion. Le complot n'est jamais l'évènement, mais son exploitation par le pouvoir.
La Bourse dégringolant, les petits épargnants vendront à la baisse et les gros magouilleurs rachèteront au plus bas. La peur est toujours mauvaise conseillère. La panique fait bizarrement vider les rayons de papier hygiénique, de pâtes et de riz. En 1968, c'était le sucre. Pendant ce temps, on ne pense pas aux migrants qui se noient, aux populations déplacées qui se meurent, aux millions de victimes de la famine, aux Gilets Jaunes qui se serrent la ceinture en fin de mois, à l'incompétence de ceux et celles qui nous gouvernent. L'ennemi est ailleurs. C'est un alien. Comme jadis le juif ou le communiste. L'ennemi est petit, sournois. L'ennemi est partout. Chez vos voisins. Dans votre propre famille. Le virus est en nous. Comment ne pas se méfier de tout et de tous. C'est ainsi que se façonnent les opinions de masse et que mutent les sociétés...

vendredi 6 mars 2020

Mouais, bof, pfff !


Je n'arrive pas à faire l'école buissonnière du blog. J'ai l'impression que si je manquais à cette discipline, je risquerais de m'arrêter à tout jamais. On me prend pour un hyperactif alors que je me vois comme un flemmard. Mais chaque jour et à peu près dans cet ordre, je passe une quinzaine de minutes au sauna, me lave, me brosse les dents, me rase, m'habille fut-ce tard, fais mon lit, cuisine, ne saute aucun repas, même si l'une ou l'autre de ces obligations me gave. Je ne parle pas du travail qui m'occupe de très tôt le matin jusqu'au dîner, parce qu'il m'arrive de flâner, pas assez à mon goût, ou de partir en vacances. La même discipline m'interdit de bloguer pendant les grandes, histoire de débrancher la perfusion dont je suis victime comme tant de monde. Je serai donc absent du 19 mai au 12 juin, quitte à relater notre séjour japonais au retour. Par contre, les petites incartades ne justifient aucune défection et je trouve toujours le moyen d'envoyer mon article où que je sois sur la planète. Ce n'est pas tout à fait vrai puisque j'avais continué à bloguer lors des récents séjours à Venise et en Roumanie.
Je raconte cela car il m'arrive tout de même de manquer d'inspiration alors que l'heure tourne. Je feuillète alors les images en attente, mais j'ai déjà exploité la plupart de celles susceptibles de produire un déclic dans mon ciboulot. Je jette un œil aux infos, via les mails, FaceBook, Mediapart, mais c'est généralement déprimant. J'aimerais prendre de la hauteur comme sur la photo, même si j'y vois une ombre au tableau, éviter de transformer mon blog en rubrique nécrologique ou en chroniques musicales ou cinématographiques, mais plutôt rapporter des idées séduisantes, en soignant le style par dessus le marché. Mais voilà, non, cela ne marche pas à tous les coups, en particulier les jours où j'ai travaillé comme un fou, pratiquant le forcing qui met en danger toutes mes bonnes résolutions disciplinaires. Par exemple aujourd'hui, j'ai bouclé mon nouvel album sur lequel je sue depuis un an, envoyé les dernières mises en son du MOOC sur l'intelligence artificielle et fait d'ultimes corrections à la partition musicale de l'installation générative Omni-Vermille d'Anne-Sarah Le Meur qui nous occupera la semaine prochaine puisque nous partons lundi à Karsruhe pour la mettre en place. J'ai parfois l'impression que je vais avoir le temps de me reposer, mais le téléphone sonne, il faut que je prépare la newsletter de mars, les réservations pour Hiroshima et la fin de notre périple nippon urgent, car même deux mois à l'avance beaucoup d'endroits sont déjà complets et il faut qu'ils coïncident avec les trajets en train, en automobile qui roule à gauche, en ferry, en bus, à bicyclette, que sais-je... Parfois, je reçois un disque, un film, une nouvelle qui éclaire ma journée et me donne envie de partager ma joie avec vous. Je préfère évoquer ce qui me sourit, évitant de dégommer ce qui m'ennuie et m'endort, sauf pour des raisons politiques. Vous ai-je d'ailleurs raconté que je suis 39e sur 39 de la liste Bagnolet en commun pour les élections municipales ? Inéligible donc, mais avec l'espoir de redresser une ville gangrénée par les dettes, la corruption et le clientélisme. Je sais bien que le vote est un leurre de notre pseudo démocratie, mais le combat de proximité est un des rares atouts qu'il nous reste, si ce n'est faire la révolution, qui est une idée qui ne me déplaît pas...
Enfin, même si ce 4371ème billet me semble faible, si je rabâche, il reste les liens hypertexte qui renvoient à des jours où j'étais plus en verve...

mercredi 4 mars 2020

L'arme biologique


L'été dernier en Roumanie, lors de notre voyage d'études pour le projet sur la ville utopique de Victoria, lieu de mon prochain gros travail discographique en 2021, nous avons visité un bunker souterrain en zone protégée pour ne pas dire interdite. Au gré de nos fouilles nous avons découvert d'inquiétantes affiches sur diverses armes de destruction massive, chimiques, nucléaires, biologiques, etc. Appréciez l'etcétéra s'il-vous-plaît ! La proximité du Coronavirus m'a incité à prendre une loupe pour observer les phylactères de cette bande dessinée dystopique, avec la difficulté que représente pour moi de traduire ces précautions élémentaires depuis le roumain. Le premier article répertorie les différentes menaces, bactériennes, virales, et puis les rickettsies (je ne connaissais pas cette spécialité gastronomique dont nous sommes les proies), champignons, parasites, toxines... Certaines images évoquent la pulvérisation d'agents pathogènes dissimulés dans des véhicules anonymes, des avions, des bombes, des sprays. Il est ensuite conseillé de protéger ses denrées alimentaires, faire bouillir l'eau ou de consommer de la minérale en bouteille hermétique, prendre systématiquement sa température, collecter les ordures dans des containers spéciaux, désinfecter, se faire vacciner quand c'est possible... La liste est séduisante, mais vraiment pas rassurante !
On tempérera en se disant que les alertes amplifient souvent le danger, principe de précaution oblige. On pourra se dire que l'épidémie tombe à pic, que ce soit pour camoufler les problèmes économiques que rencontrent actuellement presque tous les états lancés dans un ultralibéralisme suicidaire pour ne pas dire criminel, ou pour réduire le nombre de retraités qui les préoccupe souvent tout autant ! On comparera avec le nombre de décès en France dus à la grippe saisonnière (8 100 en 2018-19), aux accidents de la route (3 500), et surtout aux autres causes qui relativiseront la panique ou la créeront selon votre caractère : cancer 147 500, cardio-vasculaire 140 000, tabac-alcool-drogue 90 000, obésité 55 000, diabète 32 150, maladies infectieuses 25 600, accidents domestiques 16 500, poumons 16 000, suicides 12 900, accidents du travail 1 300, homicides 740, noyade 700, avion 8 ! J'ignore où ce classement place les 48 000 morts de la pollution ? Ces chiffres mortels vous permettent de choisir la manière dont vous souhaitez vivre. J'ai raconté que lors de mon séjour à Sarajevo pleuvaient 1 000 obus par 24 heures et que j'en suis revenu indemne (du moins physiquement !) alors qu'un ami resté à Paris s'y était tué en voiture le jour de mon retour...
Les conséquences de cette crise sont intéressantes, car souvent contradictoires. On pourra par exemple constater que le scandale est bien à pointer dans la gestion de la santé par notre gouvernement. La crise hospitalière ne va pas s'arranger avec les mesures concernant le Coronavirus. On peut aussi se demander si choisir cette épidémie mondiale pour interdire les manifestations, les grands concerts, les marchés en plein air (la police a parfois de drôles d'initiatives, surtout lorsqu'elle ferme les yeux sur le supermarché situé en face), etc., n'est pas carrément contreproductif de la part de notre état policier qui s'assoit régulièrement sur la démocratie. En tout cas l'économie mondiale va en prendre un coup. Notre exploitation des produits manufacturés en Chine apparaît clairement, et par là-même notre dépendance au détriment de la production locale. Les gens vont se cloîtrer chez eux et se méfier du moindre éternuement de leur voisin. Mais franchement, à bien regarder les chiffres plus haut, l'inquiétude devrait saisir chacune et chacun sur la manière dont les gouvernements et l'industrie pharmaceutique traitent notre santé. Chaque cause de décès et son nombre me plongent dans de perplexes interrogations et d'étonnantes réflexions. Tout cela pour signifier que du Coronavirus je me fiche comme de ma première chemise, malgré mon âge avancé me rendant plus fragile que les plus jeunes qui s'en émeuvent. Faites surtout attention en traversant la rue, ne mangez pas n'importe quoi, faites de l'exercice, aimez votre prochain, et prenez le temps de vous révolter contre cette société absurde qui nous abrutit et nous formate en nous faisant oublier l'art de vivre.

jeudi 20 février 2020

Plein le dos


Plein le dos rassemble une sélection de 365 photographies, une par jour si vous aimez les calendriers de l'avent, ou sept chaque samedi si vous préférez aller de l'avant ! Cela n'est pas près de s'arrêter, du moins tant que la mafia des banques occupera l'Élysée. Les dos de Gilets Jaunes racontent la colère de celles et ceux qui souvent ne s'étaient pas manifesté.e.s jusque là, leurs espoirs de changement, leurs blagues. La résistance à l'exploitation semblait n'être l'apanage que du service public et des grandes entreprises. S'affichent ainsi, comme des phylactères, les témoignages, slogans, commentaires de citoyens qui n'arrivent pas à boucler les fins de mois, de personnes courageuses qui se dressent contre la brutalité des CRS, les Cerveaux Rarement Sollicités comme ils sont appelés dans les commissariats. Ce gouvernement ne tient que par la force, et la manipulation électorale d'un système pseudo démocratique.
J'ignore qui a eu la géniale idée de se saisir d'un gilet jaune comme emblème de la lutte, mais c'est brillant. Le jour, la nuit. Sur les ronds-points de province ou les Champs Élysées. Aux péages ou piquets de grève... Jusqu'ici le jaune était réservé aux non-grévistes qui cassent les mouvements. On préférait le rouge ou le noir. Rien n'empêche aujourd'hui d'enfiler un gilet par dessus. Il est même recommandé de s'exprimer sur son dos, comme des graffitis. Mais dans l'épais livre de 372 pages, les photographies des dos sont en noir et blanc. Le collectif Plein le dos en a recueilli des milliers dès novembre 2018, depuis le début du mouvement. Voilà un an et demi que les Gilets Jaunes se battent contre un régime qui fait des cadeaux aux riches avec l'argent des pauvres. Qui peut être encore dupe de ces opportunistes incompétents qui siègent à l'Assemblée ? La préface des éditeurs et l'avant-propos du collectif sont clairs. En fin de volume les notes replacent les textes dorsaux dans leur contexte historique et le titre des cinquante premiers Actes est rappelé, samedi après samedi. De plus, tout est bilingue, français-anglais, de manière à ce que le mouvement soit compris à l'étranger où il a fait tant de petits. C'est un beau travail. Un travail utile à celles et ceux qui ploient sous la stupidité de celui qui leur est imposé. Tout est à revoir. À repenser. Le système s'essouffle. Le problème, c'est que la planète aussi est moribonde. Que restera-t-il de nos vies ?
J'avais pensé donner des exemples de ce que chacun.e a écrit sur son dos, et puis non, c'est l'ensemble qui fait corps. Pour une fois qu'une collection vernaculaire fait sens sans être récupérée par un photographe malin qui fait son beurre ! Cela peut se lire aussi comme on ouvre un livre d'oracles, une page, tirée au hasard, la révolution qui s'entrevoit...

Plein le dos, 365 gilets jaunes, novembre 2018 – octobre 2019, Les éditions du bout de la ville, 21cm x 21 cm / épaisseur : 2,9 cm / poids : 1,10 kg = 20€ (les bénéfices de la vente seront reversés à des caisses de solidarité avec les blessé.e.s et les inculpé.e.s.)

jeudi 13 février 2020

Être ≠ Dire et Faire


Je n'aime pas ce que je suis. Contrairement à ce que je dis ou je fais. Lorsque j'écris, lorsque je parle, mes réflexions sont évidemment d'ordre intellectuel. Lorsque j'agis je mets les mains dans le cambouis. Ces deux activités définissent le champ de ma liberté d'expression, mes créations. Elles définissent l'idéale association théorie/pratique. Si je ne mettais pas en pratique mes idées, elles n'auraient pas le même impact.
C'est ainsi, par exemple, que je me suis retrouvé à Sarajevo pendant le Siège. On m'avait proposé d'y réaliser des films. Si je n'avais pas bravé ma peur d'y aller, mon engagement m'aurait semblé n'avoir plus aucune valeur, des mots pieux d'un intellectuel qui ne se mouille qu'en paroles. D'un autre côté, lorsque je commets des actes, j'ai besoin de savoir pourquoi, de comprendre ce qui m'y pousse, parfois inconsciemment, même si la question reste sans réponse. Dans le cas de Sarajevo, le fantôme de mon père ne m'avait pas laissé le choix. Il s'était battu à la canne contre les Camelots du Roi, s'était engagé dans la Résistance, avait sauté du train qu'il emmenait vers les camps de la mort, toute sa vie il s'était battu. J'aurai mis un an pour me remettre de mon séjour dans la ville martyre et cette expérience aura changé ma vie. Je n'aurai désormais plus peur de la mort. On verra bien.
Écrire et parler sont de l'ordre du rêve éveillé. Comme ma musique. Je l'imagine parfois en amont ou dans l'instant lorsque j'improvise. Si j'affirme que toutes mes activités artistiques son de l'ordre de l'échappatoire, c'est bien d'ordre qu'il s'agit. Le désordre vient d'ailleurs. De la société, de la famille, de l'humanité. Je voudrais fuir ces carcans qui m'emprisonnent et m'étouffent. Je hais l'argent, la propriété, l'exploitation de l'homme par l'homme. Comme tout le monde je dois faire avec, ces obligations définissent ce que je suis au quotidien, un être en proie aux petits arrangements avec un absurde qui n'a rien de productif. Bien au contraire, cet "être" est destructif. Il détruit ses congénères, les autres espèces, la planète. Je n'aime pas ce que je suis. Je ne peux donc aimer personne dans l'absolu autant que nous sommes tous et toutes. Mais dès lors que nous commençons à rêver, à revendiquer nos désirs, à nous cabrer contre ce que nous sommes, ce qu'on a fait de nous en toute complicité, je retrouve la sérénité. L'amour devient possible. Il n'y a pas que le verbe et le geste. Il suffit parfois d'un regard. Un sourire, une moue de dégoût, un rictus de colère, un éclat de rire nous sauvent.
Pascal me faisait remarquer que ce que j'oppose à l'être y participe, mais ce sont des pansements. Ils cachent les plaies ouvertes et les cicatrices.
Lorsque j'avais 25 ans, je me souviens avoir raconté à mes camarades Francis et Bernard, avec qui je produisais de la musique quotidiennement, que j'aimerais que l'homme que j'étais ressemble à mon art. Je devais me battre contre mes douloureuses contradictions alors que ma musique respirait une saine dialectique. Toute ma vie j'ai cherché à embellir le quotidien, dans mon environnement domestique, les couleurs, le jardin, dans mon travail, l'imagination au pouvoir, pouvoir matérialiser nos rêves, dans cette colonne militante, évoquer celles et ceux dont on ne parle pas ailleurs ou trop peu, soutenir la jeunesse que le vieux monde néglige, les amis en détresse, une fleur, un oiseau... Par les mots et les gestes j'ai tenté sans cesse de contrebalancer l'être imposé par son environnement qu'on dirait aujourd'hui "politiquement correct". Paraître est une autre histoire.

jeudi 6 février 2020

Petit entretien bagnoletais


Habitant Bagnolet depuis 20 ans et payant des impôts locaux considérables, il est normal que je m'interroge sur la gestion des finances de la ville. La Cour des Comptes (via le Figaro !) note tout de même que nous nous sommes passés de la troisième à la première place des villes les plus endettées de France (par habitant). Il est donc étonnant qu'en réponse aux questions que se posent tous les Bagnoletais, des responsables de la Mairie menacent d'engager des poursuites judiciaires alors qu'il s'agit d'un débat politique normal à la veille des élections municipales. Je note avec humour que mes propres impôts locaux avaient été réévalués de 130% au lendemain des précédentes élections municipales où je m'étais déjà engagé contre l'équipe gagnante, probablement un hasard.
Moins polémique, le soir de la publication de mon article, Bagnolet en Commun mettait en ligne un court entretien vidéo sur la culture que mes camarades avaient sollicité...


En voici le contenu :
L’art est le dernier rempart contre la barbarie.
Lorsqu’on a du mal à supporter le monde, on s’en invente de nouveaux. C’est ce que font les artistes. Ce privilège doit être partagé par le plus grand nombre. Il faut favoriser le monde associatif, donner à chacune et chacun le moyen de s’émanciper.
Godard disait que la culture est la règle mais que l’art est l’exception. Il faut redonner les moyens de rêver aux citoyens qui sont écrasés par la réalité. Or cette réalité, nous ne l’avons pas choisie. Elle nous est imposée par une clique cynique et inique.
Souvent on vote contre ses intérêts de classe. Parce qu’on connaît sa souffrance et l’on craint toujours que ce soit pire. Or le pire c’est de se résigner à souffrir.
Il y a des moyens de se sortir de cette machine infernale qui nous broie, nous aveugle et nous enferme. On peut par exemple programmer des spectacles avec des pratiques amateurs en première partie. Cela n’a pas besoin d’être long. C’est mettre le pied à l’étrier parfois, mais aussi faire venir des spectateurs qui imaginent que l’art ce n’est pas pour eux. On peut redonner des couleurs à notre ville que tous ceux et toutes celles qui ont siégé jusqu’ici à la Mairie ont rendue grise. Les artistes de Bagnolet pourraient se fédérer et dresser des ponts vers d'autres villes.
Nous avons les outils pour cela à Bagnolet, la médiathèque, le Cin’Hoche, le Théâtre de l’Échangeur, le Colombier, le Samovar, le Conservatoire, mais nous les utilisons timidement, et combien de Bagnoletais y sont jamais allés ne serait-ce qu’une seule fois ? La plupart pense que ce n’est pas pour eux, alors que c’est là, dans les rencontres, dans ces lieux, que l’on peut espérer sortir de sa condition, quelle qu’elle soit. S’ouvrir au monde et surtout le changer…

mardi 4 février 2020

Bagnolet en commun


Aux prochaines élections municipales je figure sur une liste électorale sans étiquette (soit sans parti ni mouvement pour la téléguider). Comme il est difficile de changer le monde de là où je suis, et malgré mes efforts incessants depuis plus de cinquante ans, il me reste le combat de proximité, histoire de participer à l'amélioration de la vie de mes voisins et concitoyens.
Enfin, pas tous mes voisins, car malgré l'environnement particulièrement sympathique du quartier où je compte quantité d'amis, je suis pris en sandwich par deux vilains qui n'ont de cesse de me pourrir la vie. Pas qu'à moi : ils sont abonnés à la méchanceté envers leurs congénères et ne vivent que pour emmerder le monde. J'ai fini par m'en faire une raison, et à regarder leurs manigances avec détachement. Jacques Brel disait "qu'il n'y a pas de gens méchants, il n'y a que des gens bêtes". Cela n'est pas gentil pour les animaux. Je raconte cette histoire de voisins malintentionnés juste pour signaler que je comprends les personnes qui votent contre leurs intérêts de classe, celles et ceux qui se laissent "acheter" par le maire sortant ou par les promesses de ceux qui s'y voient déjà, et puis ceux qui en croquent ou en ont croqué et que cela ne gêne pas de se représenter à la mairie de la ville la plus endettée de France ! Le maire actuel fait porter le chapeau à son prédécesseur, mais tente de faire oublier que la Cour des Comptes vient de l'épingler en soulignant que la dette s'est considérablement accrue sous sa mandature. En tout cas, s'intéresser à la gestion de sa ville est passionnant. On y découvre un clientélisme récurrent, un nombre ahurissant d'emplois fantômes et une tambouille qui au mieux ressemble au marché de l'emploi.
J'ai donc d'excellentes raisons de soutenir la liste menée par Edouard Denouel qui est le seul candidat de gauche à n'avoir jamais été élu, ni maire ni adjoint, et donc à n'avoir jamais trempé dans aucune combine, en particulier dans des affaires immobilières qui ont transformé Bagnolet en ville de béton. Il y a cinq ans je m'étais investi dans la liste du Front de Gauche, mais celle de Bagnolet en Commun est d'un autre niveau. Au lieu d'évoquer alors exclusivement la sécurité et la propreté comme les autres candidats, les réunions sont passionnantes lorsqu'il s'agit par exemple d'éducation, de santé ou de culture. Au départ je pensais soutenir les efforts de La France Insoumise, mais la direction nationale a imposé à ses militants Raquel Garrido, l'épouse de notre député Alexis Corbière, ceux-ci refusant le vote pour désigner le meilleur candidat. Ce putsch, qui me rappelle les agissements du Comité Central, a fait fuir presque tous les militants qui ont décidé de continuer leur liste sans parti, sans mouvement, sans étiquette. Des écologistes, des socialistes, des communistes et surtout nombre de citoyens non organisés comme je le suis ont rejoint Bagnolet en Commun. Nous ne voulons plus d'une ville gérée à distance par des instances nationales. De son côté, après une tentative infructueuse de se rapprocher des Verts qui l'ont envoyée aux pelotes, la chroniqueuse de l'émission Balance ton Poste ! présentée par Cyril Hanouna (incroyable, mais vrai) s'est acoquinée avec le PCF dont la liste est menée par Laurent Jamet, ancien adjoint de Marc Everbecq, le maire qui a mis à genoux Bagnolet et qui a le toupet de se représenter, probablement prêt à se désister pour une liste qui lui offrirait quelques avantages professionnels si elle remportait la mairie. C'est cocasse si l'on se souvient du flot d'insultes déversé par ces mêmes communistes sur Mélenchon et La France Insoumise depuis les élections présidentielles. Quant aux Verts qui ne nous ont pas rejoints, certains se sont ralliés au maire socialiste sortant Tony Di Martino, un autre dirige la liste LREM (Jadot envisage bien des accords avec la droite !) ou d'autres ont conservé leur propre liste. Contre ce Dallas du 93, notre candidat pourrait faire figure de candide s'il n'était épaulé par une équipe qui a véritablement envie de rendre Bagnolet à ses habitants. J'ignore si nous avons la moindre chance de gagner les élections, mais nous aurons au moins fait avancer la réflexion sur la gestion de notre ville, sur les moyens de résorber l'énorme dette (nous étions en 3e position des villes les plus endettées de France, avec Di Martino nous avons atteint la première place en haut du podium), sur le désir de faire profiter à toutes les populations locales des ressources existantes ou à créer.
Une chose me tracasse pourtant. Les promesses des tracts de toutes les listes sont très proches. Comme les affiches qui toutes se ressemblent. Comment se distinguer alors des autres ? Comment souligner notre sincérité lorsque d'autres feraient exactement le contraire de ce qu'ils avancent ? C'est le principe des politiques aujourd'hui. On se souvient de "Mes ennemis c'est la finance" de Hollande ou que beaucoup ont pu croire que Macron était de gauche alors qu'il n'a été placé là par les banques que pour dépouiller le pays en le vendant au privé. Je ne vois que la nécessité d'éviter toute langue de bois qui endort les citoyens, de proposer des réformes radicales profitant à toutes les communautés qui font la richesse culturelle de Bagnolet, d'être créatifs, graphiquement, dans les réunions et les témoignages comme les petites vidéos mises en ligne régulièrement. Je me suis d'ailleurs prêté à l'exercice en abordant la question de l'art et de la culture, facteurs d'émancipation pour chacune et chacun. J'imagine que le petit entretien que j'ai donné sera bientôt accessible sur Internet...

lundi 20 janvier 2020

Nombres écarlates d'Anne-Sarah Le Meur


Des étendards flottent le long des rues de Maisons-Laffitte pour annoncer l'exposition Nombres écarlates d'Anne-Sarah Le Meur où est projeté le film du spectacle Melting Rust que nous avons créé ensemble l'été dernier à Victoria en Transylvanie. C'est loin d'être le clou de cette présentation monographique où sont rassemblés petits et très grands formats, installation interactive, triptyque vidéo, films sonorisés, tapis et kakémonos. Dès l'entrée de l'Ancienne Église du château nous marchons sur un linoléum où sont imprimés cinq grands tirages...


Pour cette circonstance exceptionnelle, l'artiste, qui d'habitude déteste être prise en photo, pose devant un kakémono de 6,45 x 2,50 mètres accroché sous la voûte de bois. Pour quelqu'un qui aime les couleurs, je suis comblé. Or ses images ne sont constituées que de 0 et de 1. Mathématicienne de formation, Anne-Sarah passe des heures devant son ordinateur à générer des images planes avec une application 3D, manière de jouer avec la lumière et sa profondeur. En choisissant des nombres négatifs, elle crée même des trous noirs d'où jaillissent ces nuances qui vont de l'obscurité à la plus grande vivacité. Je ne peux m'empêcher de penser à James Turrell dont la gigantesque rétrospective The Other Horizon à Vienne en Autriche il y a vingt ans m'avait bouleversé...


Pour saisir l'émotion produite par ces images arrêtées ou par leurs mouvements incessants, car toutes sont d'abord des processus évolutifs programmés avec un degré d'incertitude calculé, il faut les voir en grand. Comme les photos de films, les reproductions sur Internet sont aux tableaux de maître ce que sont les cartes postales vendues à la boutique des musées. Par contraste, ses natures mortes, plantes desséchées in situ, posent une fois de plus l'énigme du vivant et interrogent l'abstraction. Comme les poètes, la plasticienne tourne autour du centre plutôt qu'elle ne le vise. Ses tableaux se jouent des sinus et cosinus, mathématique qui, dans la Grèce Antique, était considérée comme un art. Les bords de ses œuvres trompent l'œil, ils ondulent. Les effets de bord de ses animations camouflent malicieusement les variations de vitesse de la réfraction.


Le parcours au milieu des œuvres coule de source parce qu'Anne-Sarah l'a imaginé spécialement pour le lieu, du long couloir de l'entrée à la salle suspendue où sont projetés les films en passant par un dédale propice à l'accrochage, des hauts murs de l'église à l'alcôve où est installé un grand cylindre, écran à 360° où sont projetées des images fugitives. Cette Outre-ronde est inspirée par Film de Samuel Beckett avec le vieux Buster Keaton fuyant la caméra. Elle se joue de la patience du spectateur-acteur interagissant, coiffé d'un casque, tandis que les spectateurs-observateurs deviennent parfois complices de la machine. Si Maisons-Laffitte peut sembler une autre galaxie, le voyage en vaut la chandelle qui n'a rien de standard. Ce n'est qu'à une heure de la ville-lumière !

→ Anne-Sarah Le Meur, Nombres écarlates, exposition à l'Ancienne Église de Maisons-Laffitte, jusqu'au 2 février 2020 (sauf le lundi).
Conférence samedi 25 février à 16h30. L'artiste est présente tous les week-ends.

mercredi 15 janvier 2020

Idées noires


La chute du Mur de Berlin et le démantèlement de l'URSS par Gorbatchev, que la plupart des Russes considèrent comme un traitre, ont laissé les États Unis seuls maîtres du monde. Sans ennemi fantasmatique, leur arrogance n'a plus aucune limite, car l'invention du monstre islamique n'a pas remplacé l'hypothétique équilibre des forces. Ils l'ont encouragé en Afghanistan contre les Soviétiques, favorisé la création de l'État Islamique, entretenu des rapports troubles avec l'Arabie Saoudite, et avec l'aide de leurs alliés occidentaux ils ont supprimé les leaders arabes laïques, dictateurs qui n'avaient rien à envier à la puissance de nuisance de leur impérialisme criminel. Ils n'ont de cesse de renverser les états assimilés au communisme tant craint, en particulier en Amérique du Sud. Cuba est toujours sous embargo depuis 1962 ! Le dollar est le maître étalon, l'anglais est définitivement devenu l'espéranto grâce à Internet, le soft power impose ses produits culturels. Ils titillent la Chine sur le Tibet, mais les Chinois ayant largement dépassé les Saoudiens par leur investissement économique sur le territoire américain, ils ne peuvent pas faire grand chose sans risquer de se saborder. Pour l'instant la Chine et l'Inde acceptent le rôle de sous-continent avec leur main d'œuvre à bon marché, attendant probablement que le système capitaliste à l'ancienne s'écroule de lui-même. Les anciennes grandes puissances sont dans les choux. L'Empire Britannique ressemble à la Rome antique, ses citoyens totalement anesthésiés comme le préfigure la récente série TV Years and Years. Nos gouvernements successifs ont réussi à détruire l'image de la France, autrefois considérée pays des droits de l'homme et fief de la culture, dévoilant la petitesse de son pouvoir réel. Nous empruntons doucement mais sûrement le chemin de l'Italie, ou de la Grande-Bretagne. Tout cela n'est que fiction contrôlée, le dollar est gonflé à l'hélium, la planche à billets s'activant chaque fois que le danger se profile. Les ressources énergétiques, dont évidemment le gaz et le pétrole, guident les choix états-uniens, le commerce de la drogue ou l'industrie militaire alimentent leurs caisses, mais partout les conditions de vie des populations se désagrègent, sous le coup de réformes iniques et cyniques.


J'ai grandi avec la menace d'une guerre nucléaire entre l'U.R.S.S. et les U.S.A. Mes parents disaient qu'ils n'auraient pas dû faire d'enfants dans ces conditions. J'ai pris ma carte de citoyen du monde en 1963. J'avais 11 ans. Mon père arborait le sticker Europe Unie à l'arrière de sa voiture, avec ma mère ils allaient aux conférences de Jean Rostand, président du M.C.A.A. (Mouvement contre l'armement atomique). Je suis resté pacifiste jusqu'à mon séjour à Sarajevo pendant le siège en 1993, non-violent jusqu'à ce que je comprenne que jamais les ultra-riches qui gouvernent réellement la planète ne lâcheront jamais d'eux-mêmes leurs prérogatives criminelles et suicidaires. J'ai toujours su qu'un mouvement d'indépendance, la résistance à la dictature ou la famine remettraient en cause mon point de vue sur la violence révolutionnaire.
Visitant l'été dernier un bunker d'une usine d'armement "désaffectée" en Roumanie, je suis saisi par des cartes destinées à la formation des ouvriers. On nous laisse prendre des photos, liées à un projet que notre équipe entreprend sur deux ans et dont je dois composer la musique. Chacune expose la diversité des armes chimiques, biologiques, nucléaires, etc. L'humanité n'a pas cessé d'obéir à la loi des cycles comme tout ce qui vit sur Terre. Des périodes de paix succédaient à des passages très violents. Par exemple, le Moyen-Âge avait été somme toute assez stable, la Renaissance avait été une période extrêmement cruelle. Les bonnes et les mauvaises nouvelles alternent sans cesse. Mais une chose a changé, terrible, inadmissible, la possibilité d'empêcher tout retour en arrière dans la destruction totale de la planète. Nous assassinons systématiquement les autres espèces animales, mais aussi végétales, et nous nous préparons à commettre un génocide qui est déjà entamé sur les populations qui ne sont plus exploitables. Il est difficile de comprendre comment les élites économiques peuvent penser commettre un crime sélectionné sans imaginer qu'il s'agit d'un suicide collectif auquel aucun de leurs enfants ne pourra échapper. Contrairement à mon enfance où nous imaginions des îles désertes, des peuplades inconnues, des pays de rêve, il n'existe plus aucun lieu où fuir, même en pensée. Nous sommes prisonniers d'un système monstrueux qui explosera de lui-même, générant des bouleversements dramatiques incalculables. Saurons-nous évoluer malgré cette folie qui excite les uns et anesthésie les autres ? Y aura-t-il des survivants ? Des mutations en découleront-elles ? Je doute vivre assez longtemps pour participer à cette révolution. Ma curiosité restera vaine. Je ferai néanmoins tout ce que je pourrai à mon niveau pour lutter contre le pire en continuant à me battant pour un monde meilleur où l'exploitation de l'homme par l'homme et des autres espèces se dissipe. Hélas il semble que nous ne soyons pas capables d'évoluer sans subir au préalable des catastrophes qui nous y obligent. Espérons seulement que les prochaines ne soient pas irréversibles !

lundi 6 janvier 2020

Un train peut en cacher un autre


Cet été j'ai photographié une affiche de Paul Colin de 1947 à l'exposition Coup de pub au Musée d'Art Moderne et Contemporain de Saint-Étienne, sans penser à ce qu'elle signifierait plus tard. J'admirais le talent du graphiste, ce qu'avaient représentées les locomotives à vapeur comme dans La bête humaine, les rails qui desservaient la moindre gare française, la lanterne qui éclairait les voies, l'importance des cheminots dans la Résistance au nazisme, le boogie-woogie des trains qui filaient dans la nuit...
Or le 1er janvier, en application de la réforme ferroviaire de 2018 qui la transforme en société anonyme à capitaux publics, la S.N.C.F. n'embauchera plus aucun cheminot. Ses salariés ne seront plus protégés contre les licenciements économiques, leur régime de Sécurité sociale et de retraite spécifique ne seront plus préservés, à moins que les grévistes aient gain de cause. Mais Emmanuel Macron calque sa manière brutale de gérer la crise sur celle de Margaret Thatcher contre les mineurs britanniques. Il vend progressivement les services publics au privé sans que la plupart des Français comprennent que c'est leur patrimoine et qu'ils l'ont payé avec leurs impôts. La S.N.C.F. est dans le collimateur comme le furent par exemple les P.T.T., E.D.F., G.D.F. et bientôt les ports et les aéroports.
La rentabilité supplante tout ce qui constituait la fierté de notre citoyenneté. On nous expliquait que payer ses impôts finançait le service public, mais ils auront servi à engraisser les banques, et à travers elles leurs principaux actionnaires. En privilégiant le privé, les nouvelles lois permettent de vendre notre pays à des investisseurs étrangers. Les autres pays d'Europe pratiquant des sports comparables, ce sont les Américains, les Chinois ou les Saoudiens qui contrôleront notre économie. Bruxelles ne fera qu'appliquer ce qu'ils dicteront. L'État pourra bientôt être attaqué en Justice si ses choix déplaisent aux entreprises en question. Suite aux grandes grèves de 1936 ou 1968, les acquis sociaux avaient relativement humanisé le travail. On repart en arrière, comme dans les premiers temps de l'industrialisation. Au lieu de supprimer les chaînes, les nouvelles machines permettent de contrôler le moindre geste des citoyens, leurs déplacements, leur consommation, leurs états d'âme. Cela se produit presque en douceur, si la police ne redoublait de zèle, éborgnant, amputant, tuant, sous les ordres de bandits, placés là par les maîtres de la Bourse.
Je me souviens des voyages en train de nuit lorsque nous étions enfants, couchés dans les filets à bagages au-dessus des sièges. Je me souviens de l'odeur de la suie et des escarbilles qu'on prenait dans les yeux en nous penchant aux fenêtres malgré le célèbre "È pericoloso sporgersi" traduit en français (il est dangereux de se pencher au dehors), anglais ou allemand. Je me souviens des terminus au petit matin avec l'herbe poussée entre les traverses. Je me souviens que ce sont des cheminots qui ont sauvé mon père en 1944 après qu'il ait sauté du train qui l'emportait vers les camps de la mort. Comme chez les employés du livre dans les imprimeries, ils entretenaient un esprit de franche camaraderie et la conscience du travail bien fait. Les trains comme le courrier arrivaient en temps et en heure alors qu'il y en avait tellement plus qu'aujourd'hui.
Il y a 25 ans, pour la chanson La peste et le choléra dans notre album Carton, j'avais écrit "C'est de l'esprit que perd le Nord tandis que le Sud souffre du corps...". Cela s'est dégradé progressivement. L'État est toujours le premier à donner l'exemple. Le mauvais esprit est une construction pyramidale. Si nous acceptons de perdre ce que nos aînés ont gagné de haute lutte, nous sombrerons corps et âme. Il est encore temps de se ressaisir. Enfin, presque. L'humanité reproduit sans cesse les mêmes erreurs, les mêmes horreurs. Seulement là nous avons le pouvoir de rendre tout retour impossible, d'éradiquer la vie sur Terre en un rien de temps. Et nous ne nous en privons pas. Chaque jour porte son lot de mauvaises nouvelles.
Je suis parti d'une affiche originale de Paul Colin. Dessus l'homme est au premier plan, la machine s'enfonce dans la brume. Elle diffuse une atmosphère rassurante, alors qu'aujourd'hui c'est sur la peur que repose le pouvoir. Si se perd l'actuelle Bataille du rail, le reste de notre économie s'effondrera comme un château de cartes. La violence se banalisera. De toutes parts. Faut-il absolument que nous traversions de terribles catastrophes pour que nous apprenions les leçons de l'Histoire ? Je préférerais rêver au bleu du ciel, sans penser que c'est aussi signe de pollution. On m'objectera que le charbon y participait. C'est vrai. Mais pourquoi n'est-on capable que de faire pire ? La République française avait un jolie devise dont chaque mot est devenu un camouflet à l'intelligence : liberté, égalité, fraternité. Ceux qui la dirigent aujourd'hui la traîne dans la fange.

mercredi 1 janvier 2020

Faisons table rase !


"Du passé faisons table rase !" ne signifie pas de tout casser comme le font les bandits qui nous gouvernent ici et là-bas, mais de s'interroger sur la justesse de nos pensées et de nos actes. Une remise à zéro des principes de base s'impose chaque jour. La nouvelle année est un rappel de cette indispensable manière d'envisager l'avenir. La commencer avec de bonnes résolutions, c'est toujours mieux que déprimer en pensant à la destruction systématique de tout ce qui nous est cher sur cette planète, que ce soit la nature, l'étonnante variété des espèces, la bienveillance des hommes et des femmes de bonne volonté, cette chose étonnante qu'on appelle la vie qui est si courte et si longue selon l'angle choisi. Alors je nous souhaite de trouver chacun et chacune à notre niveau des façons d'enrayer le gâchis, de nous débarrasser des opportunistes avides de toujours plus de pouvoir, de trouver ou d'entretenir l'amour de nos proches, humains, animaux, plantes, minéraux... Serais-je devenu animiste ? Pourquoi pas ? Nous savons si peu de choses en nous comportant comme si nous étions les maîtres du monde. Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme. Préservons le sens de l'émerveillement de notre enfance et acceptons de grandir en aidant les autres générations à se développer. Osons nous regarder véritablement dans la glace pour y reconnaître nos contradictions, nos paradoxes, nos mensonges, nos errances. Tenons bon devant la brutalité de ceux qui détruisent les plus beaux acquis de nos aînés pour que ceux qui nous suivent aient une vie meilleure, et pas seulement quelques privilégiés. Il faut apprendre à partager, pas seulement avec nos voisins, c'est un premier pas, car il faut penser large, jusqu'au bout du monde. Si cela vous semble inaccessible, privilégiez le combat de proximité. Lorsque je parle de combat, je pense évidemment d'abord à celui que nous devons livrer contre nous-mêmes. C'est peut-être maladroit, mais tout cela pour vous souhaiter une meilleure année, en bonne santé, remplie de projets constructifs, de gestes civiques qui vous feront vous retourner sur les 366 jours précédents avec le sourire, une année où il fera bon respirer, une année ensemble ! Il ne reste plus qu'à dresser la table et nous mettre à l'œuvre...

mardi 24 décembre 2019

La violence en exemple


Un air de violence souffle sur l'Hexagone. Beaucoup de gens semblent énervés. Il aura suffi que je conduise une demi-heure pour me faire agresser trois fois et que je sois témoin de deux altercations physiques entre plusieurs automobilistes. Des amis me confient avoir vu le même genre de comportement dans les transports en commun.
Comme toujours, lorsque le mauvais exemple est donné par les plus hautes instances de l'État, les dominos s'écroulent jusqu'au bas de l'échelle. Trop jeune pendant la Guerre d'Algérie, je ne me souviens pas avoir connu d'époque plus inquiétante que celle que nous fait vivre l'actuel gouvernement aux ordres des banques et des grandes entreprises. Jamais la police n'aura bravé la loi comme aujourd'hui, jamais la justice n'aura été aussi inique. La violence sociale des réformes à l'œuvre est relayée par la violence physique des lanceurs de grenades en uniforme ou des voltigeurs. Combien d'yeux ont-ils crevés, combien de mains arrachées, combien de corps matraqués ? Leur sentiment d'impunité me rappelle terriblement les évènements dont mon père avait été témoin en Allemagne à la fin des années 30. Si Macron est réélu, son second mandat sera encore plus carnassier. Si Marine Le Pen l'était, ce qui est évidemment peu probable, il lui aura ouvert la voie pour les pires exactions. Si le mouvement de La République En Marche représente bien la France, c'est celle de Pétain, un ramassis d'opportunistes, et donc d'incompétents, que seule l'arrogance leur permet d'assumer.
Je m'étais faufilé sur une file libre, laissé passer une camionnette arrivant de la gauche (n'y voyez aucune allusion politique !) et rabattu lors du rétrécissement de la voie. Après avoir klaxonné, le type de derrière descend de son véhicule, métaphore récurrente de sa masculinité, pour hurler à ma fenêtre que je l'avais gratté. Je me suis excusé, lui expliquant que mon intention était de dégorger l'embouteillage derrière nous. "Non, vous m'avez gratté ! Avec votre voiture..." insiste le costaud menaçant en cherchant vainement la trace d'un frottement sur nos carrosseries. J'ai évité le pire en faisant profil bas. A quoi bon ? J'ai fredonné à Sacha, assis à côté de moi, les paroles "surréalistes" d'Apollinaire mises en musique par Poulenc : "Grattez-vous si ça vous démange, aimez le noir ou bien le blanc, c'est bien plus drôle quand ça change, suffit de s'en apercevoir !" Plus tard sur le boulevard, une autre scène du même acabit. Deux rues plus loin, un piéton sur le trottoir semble chercher sa direction ; comme il ne bronche pas, je démarre, et là il donne un grand coup de poing sur ma portière. En voyant d'autres usagers en venir aux mains Porte de Vincennes, je me dis qu'il est plus sage de rentrer à la maison et d'attendre que cela se tasse.
Pourtant, cela ne s'arrangera pas de sitôt. L'atmosphère est tendue. Les gens sont malheureux. Ils ne comprennent pas ce qui leur arrive. Certains incriminent les grévistes qui les empêchent de partir en vacances ou d'aller se faire exploiter par leur patron alors que la manœuvre du gouvernement est une provocation sciemment engagée à la veille des fêtes. Peut-être vaut-il mieux rater le ski cette année et que nos enfants aient de quoi vivre lorsque nous ne serons plus là ! Il n'y a pas que la retraite pour mettre en colère. La casse s'exerce sur tous les fronts.Comment les écologistes qui ont voté Macron au premier tour peuvent-ils cautionner la politique gouvernementale ? Comment les socialistes peuvent-ils encore croire une seconde aux promesses du commis des banques ? Les gens s'en veulent. Ou s'ils en sont incapables, ils en veulent à la Terre entière. Certains invoquent la lutte contre le populisme, ils ont raison, Macron ne l'est pas puisqu'il fait cadeau sur cadeau aux plus riches. S'il monte les citoyens les uns contre les autres, il ne faut pas s'étonner qu'à la moindre contrariété ils se tapent sur la figure... Cela ne présage rien de bon si le véritable adversaire n'est pas clairement identifié.

mercredi 18 décembre 2019

Le marché de la compassion


Nous recevons régulièrement d'épaisses enveloppes nous exhortant à contribuer à de bonnes œuvres. De petits "cadeaux" accompagnent souvent ces campagnes de recherches de fonds : cartes du monde, carnets, stylos, etc. Lorsque mes parents étaient sollicités par des démarcheurs en porte-à-porte, ils avaient l'habitude de répondre qu'ils avaient "leurs œuvres" pour se débarrasser des importuns. Aujourd'hui il n'y a plus que les Témoins de Jéhovah, les vendeurs de pommes et patates soi-disant directement du producteur au consommateur (attention, arnaque !), les élagueurs de haies, les couvreurs et les militants du journal L'Internationaliste (branche française de Lotta Continua) pour sonner à notre porte. Je ne compte pas les éboueurs (en évitant les faux) et les postiers pour lesquels je contribue à leurs étrennes, mais je me passerais bien de leurs calendriers qui sont heureusement de plus en plus minces. Surtout je suis sidéré par l'argent que doit coûter ces épais dossiers au profit de Médecins Sans Frontières, Amnesty International, Stop à la Souffrance Animale, Apprentis d'Auteuil, etc. Pas question de jeter ce qui est "recyclable", donc je n'affiche ici qu'une petite partie des stylos récupérés, mais ce sont des tonnes de papier et de plastique qui partent à la poubelle. À ce gâchis s'ajoute mon inquiétude légitime de savoir où va l'argent. Où trouver des informations fiables détaillant ce qui revient réellement aux défavorisés ? Lorsqu'on connaît les salaires de certains responsables d'ONG et la réalité du terrain, on est en droit de s'inquiéter, voire de se révolter. Les organisations humanitaires sont devenues un business.
Dans le Figaro (!) Bruno-Georges David, auteur d'ONG : compassion à tous les rayons ? explique : L'essentiel des communications ne consiste pas en des postures politiques ou des plaidoyers, mais fait appel aux émotions, à la bien-pensance compassionnelle, à la culpabilité. C'est une discussion entre gens du Nord qui se parlent à eux-mêmes en prenant le Sud comme prétexte. (...) Les ONG ne mesurent pas la dévastation que leur dépolitisation et le marketing sont en train de produire dans l'opinion publique et auprès de leurs soutiens. De structures militantes et engagées, les ONG sont devenues des organisations de gestionnaires et financiers dépolitisés. Dans Libération (!!) Sylvie Brunel, auteur de Famines et Politique, raconte sa démission de la présidence d'Action contre la faim (ACF), après avoir été responsable de la recherche à Médecins sans frontières. Dans Télérama, Frédérique Chapuis évoque les 10 000 ONG présentes en Haïti et le scandaleux tourisme humanitaire. Etc.
La plupart des ONG sont devenues les soupapes de sécurité de l'oppression et de l'exploitation. Sans elles les situations révolutionnaires exploseraient. Certaines de ces Organisations "Non Gouvernementales" sont même financées directement par les pays les plus puissants, exploiteurs de main d'œuvre à bon marché, fomentateurs de coups d'État.
Mes parents, encore une fois, ne faisaient pas l'aumône, mais militaient pour que le gouvernement assume ses responsabilités vis à vis des défavorisés. Alors chaque fois que j'écris quelques mots avec leurs stylos "gratuits" je sens monter ma colère. Ils me servent à ne pas oublier les inégalités, les injustices, les crimes dont nos gouvernements sont responsables alors qu'ils tentent de nous culpabiliser. Peut-être avons-nous des raisons de nous sentir coupables puisque nous acceptons cet état de fait et que nous ne renversons pas le système inique et cynique qui gère nos vies et celles de ceux qui en meurent !

lundi 16 décembre 2019

La crise annoncée par les banques


Le Crédit Mutuel m'envoie une lettre dont l'unique objet est "Protection des avoirs", censée nous rassurer en expliquant que le Fonds de Garantie des Dépôts et de Résolution (FGDR) est chargé d'indemniser les clients en cas de défaillance de l'établissement bancaire. "Lorsqu’une banque n’est plus en mesure de rembourser les dépôts de ses clients, le FGDR indemnise ceux-ci jusqu’à 100 000 € en 7 jours ouvrables, dans certaines conditions et limites." On appréciera l'humour : "La garantie des dépôts en protégeant les déposants, contribue à entretenir la confiance et à assurer la stabilité du système bancaire." Il est bien évident que cela ne concerne que la classe moyenne. Pour ne pas s'inquiéter il faut soit ne pas avoir d'économies, en tout cas moins de 100 000€, soit être suffisamment riche pour avoir fait fuir ses capitaux à l'étranger ! Mais si cette perspective arrivait, et il faut prendre très au sérieux cette alerte, sinon les banques ne s'embêteraient avec cela, c'est toute l'économie qui s'écroulerait et les plus pauvres seraient les premiers à en subir les conséquences, comme toujours. Pour savoir ce qui est garanti ou pas, la liste est . Les assurances-vie, par exemple, ne sont pas couvertes par cette protection, mais dépendent du Fonds de Garantie des Assurances de Personnes (FGAP) qui garantit un maximum de 70 000€ par assuré et compagnie ! On notera ironiquement que le fonds de garantie a une capacité d'intervention inférieure à deux milliards d'euros, ce qui à l'échelle de l'encours de l'assurance vie (plus de 1.700 milliards) peut sembler assez limité ! La même question vaut pour le FGDR évidemment. Le spectre d'un krach avec déflation n'est pas à écarter.
Lors d'un dîner huppé il y a deux ans, discutant avec quatre banquiers hautement placés dans la hiérarchie de leurs différentes banques, tous m'affirmèrent avoir diviser leurs avoirs chez leurs confrères (100 000 dans chaque banque) pour ne pas être touchés par une crise qui ne manquerait pas d'arriver, demain ou dans quelques années, mais qui arriverait forcément. Les banques ont toujours choyé leurs gros actionnaires, ne possédant plus qu'environ 10% des liquidités qui leur ont été confiées. Toute l'économie est basée sur l'exploitation des petits par les gros, que ce soit au bas de l'échelle ou en haut. Les banques pratiquent le système de Ponzi dans les grandes largeurs, alors qu'il est interdit et gravement puni à petite échelle. J'en veux pour preuve sa définition-même : Un système de Ponzi est un montage financier frauduleux qui consiste à rémunérer les investissements des clients essentiellement par les fonds procurés par les nouveaux entrants. Si l'escroquerie n'est pas découverte, elle apparaît au grand jour au moment où elle s'écroule, c'est-à-dire quand les sommes procurées par les nouveaux entrants ne suffisent plus à couvrir les rémunérations des clients.
Dans L'argent Zola avait parfaitement démontré le système boursier, gigantesque arnaque qui consiste à rafler la mise en achetant à la baisse après avoir fait chuter les actions en vendant massivement. Les petits porteurs s'affolent, contribuant à la chute des cours, etc.
Dans cette heureuse perspective que serait la chute du capitalisme, système qui a fait plus de ravage que n'importe quelle dictature, les dégâts humains seront hélas considérables. Les adeptes de la collapsologie pensent plus souvent à la destruction de la planète, faute de mesures écologiques draconiennes, mais tout ce que nous subissons est régi par les lois économiques et leur non-respect par ceux-là-mêmes qui les ont promulguées !