Jean-Jacques Birgé

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mercredi 6 décembre 2017

Revue du Cube #13 : Émancipation


Treizième contribution à la Revue du Cube dont c'est le treizième numéro puisque je crois n'avoir jamais failli au rendez-vous depuis le premier en octobre 2011. Nils Aziosmanoff a cette fois choisi le thème de l'émancipation auquel ont répondu une vingtaine de "collègues". Fabien Bazenet sous l'angle entrepreneurial alors que Marie-Anne Mariot scanne les us et coutumes de l'humanité et, doutant du changement, entrevoit l'acceptation des différences comme une émancipation face à l'inaccessible universalité. Olivier Auber met en cause la monnaie comme métrique universelle, Hervé Azoulay incrimine l'État (mais est-ce une invitation au privé ?), Jean-Pierre Balpe évoque une fuite en avant plus illusionniste qu'illusoire, Emmanuel Ferrand rappelle l'écueil entre le rêve que les nouvelles technologies ont suscité et la terrible réalité, Alain Galet oppose à la machine la nécessité du labeur de l'artiste, Étienne Krieger s'inquiète de la drogue numérique, Jean-Michel Pasquier-Koeo prône l'émancip-action, Arnaud Poissonnier imagine que l'uberisation remet en cause l'entreprise, Muriel de Saint-Sauveur, une des trop rares femmes à se soumettre ici à l'exercice rédactionnel, revendique ambition et pouvoir, Dominique Sciamma calque ses interrogations sur le modèle républicain, Lorenzo Soccavo re-lie le monde à la lecture... Janique Laudouar (Avez-vous votre carte d'émancipé ?), Jacques Lombard (Vive le parti communiste chinois !), Yann Minh (Le grand hacking émancipateur discret), Linda Rolland (Purs esprits) abordent le sujet par la fiction. Et au fil des pages rétro-éclairées se devinent entre les lignes deux visions critiques du monde, l'une qui s'arrange avec l'état des choses, l'autre, minoritaire, qui ne peut s'en accommoder...

Mes lecteurs savent où je suis ! Obéissant scrupuleusement à la règle des 3000 signes demandés, je renvoie le propos à son miroir infidèle, titrant Émancipation / Aliénation :

L’idée d’émancipation grâce à la technologie est une pensée merveilleuse, mais elle a chaque fois montré ses limites quand les grands propriétaires de la planète ont envisagé les profits colossaux qu’ils pouvaient en tirer sans rien en céder aux populations qu’ils exploitent. Lorsque la télévision est arrivée, mes parents ont estimé qu’il était fabuleux de pouvoir éduquer les masses et l’on a abouti à « Ce que nous vendons à Coca-Cola, c'est du temps de cerveau humain disponible »¹. Plus tard, le Nouvel Observateur affichait « la société des loisirs » en couverture, mais les actionnaires ont voulu toucher toujours plus de dividendes, poussant aux délocalisations et aux licenciements. De tous temps, les puissants ont manipulé les foules pour les asservir. Ils ont utilisé tous les moyens à leur disposition pour éviter l’émancipation du plus grand nombre, maîtrisant la technologie à leur seul profit. Ils se servent aujourd’hui des nouveaux médias comme jadis des livres. Les espaces de liberté sont d’autre part chaque fois récupérés par le commerce. Seule une petite fraction des êtres humains jouit des avantages de ce qu’on appelle d’habitude le progrès. Si les découvertes de Pasteur ont sauvé un nombre incalculable de personnes, elles ont généré une démographie exponentielle mettant en danger la planète. Et en France le froid et la faim ont refait leur apparition, alors qu’il y a moyen de les éviter en partageant. Si les riches ont compris la solidarité en créant une internationale du Capital accouchant du néo-libéralisme, on sait bien que seuls les pauvres savent donner ce qu’ils n’ont pas. Ce pourrait d’ailleurs être la définition de l’amour !
Imaginer l’émancipation en négligeant la lutte des classes aboutit forcément à une catastrophe sociale. Or jamais la caste mafieuse qui a pris le contrôle du monde via le système bancaire ne lâchera d’elle-même ses prérogatives. Ils ont même imaginé déserter la Terre en s’envolant vers une autre planète avec leurs familles, mais la fusée n’est pas encore opérationnelle et les réservations sont suspendues. Ces quelques nantis aussi cyniques que iniques ont l’intention de fuir lâchement le désastre qu’ils ont engendré, pollution extrême, dérèglement climatique, conflits multiples en découlant. Bêtes et méchants, ils ont oublié que leurs enfants seraient tout autant victimes de leur soif de pouvoir destructeur. Leurs crimes sont évidemment suicidaires, même s’ils croient au miracle d’une ultime solution salvatrice pour réparer leur exploitation inconsidérée de toutes les ressources telles l’eau ou les énergies fossiles. Et l’air ? Comment et que respireront les survivants ? Comment nous débarrasserons-nous des déchets nucléaires et à quelles nouvelles catastrophes écologiques devrons-nous faire face ?
En 1895 Paul Fort écrit « Si toutes les filles du monde voulaient s' donner la main, Tout autour de la mer, elles pourraient faire une ronde, Si tous les gars du monde voulaient bien êtr' marins, Ils f'raient avec leurs barques un joli pont sur l'onde… » On peut toujours rêver. En 1914, tous partirent à la guerre la fleur au fusil. Beaucoup n’en sont pas revenus, mais l’industrie a su ensuite transformer le gaz moutarde en engrais, et les tanks en tracteurs. La paysannerie fut décimée et les femmes qui avaient la science des sols cédèrent la place aux conducteurs d’engins et à une rationalisation aussi destructive que proliférante. On pourrait pourtant construire tant de belles choses et les partager.
Mais ils ne céderont pas un pouce de terrain. Le progrès, c’est bon pour les riches. Il y a toujours autant d’opprimés. Et ceux-là semblent résignés. Jusqu’à ce qu’ils n’aient plus rien à perdre. Alors soufflera le vent de la révolte. Sous notre latitude la majorité jouit du d’un confort minimal, mais suffisant pour être soporifique. Les laquais des banques qui font semblant de diriger nos pays ont tant d’arrogance qu’ils ne savent pas s’arrêter. Ils signent ainsi leur perte. Quand sonnera le réveil, alors la peur changera de camp !²

¹ Patrick Le Lay, PDG du groupe TF1 en 2004.
² À suivre…

vendredi 17 novembre 2017

Folk Songs avec le Kronos Quartet


Les disques du Kronos Quartet se suivent, mais ne se ressemblent pas. Il y a évidemment toujours leur manière très volontaire d'attaquer, une franchise qui se retrouve partout dans leur jeu. Cet éclectisme fait vraiment du bien à une époque où les replis communautaires occupent aussi les expressions artistiques. Les voici donc aborder un répertoire de huit folk-songs anglo-saxonnes et une française (Montagne, que tu es haute) où David Harrington, John Sherba, Hank Dutt et Sunny Yang se font accompagnateurs de trois chanteuses et un chanteur qui se partagent les titres. Originaire du Vermont, Sam Amidon est maintenant basé à Londres. Olivia Chaney est anglaise. Rhiannon Giddens vient de Caroline du Nord. Ils ont tous entre 35 et 40 ans, sauf Natalie Merchant, un peu plus âgée, qui vient du rock (10,000 Maniacs).


Les arrangements contemporains de ces morceaux traditionnels (sauf Factory Girl de Rhiannon Giddens et Last Kind Words de Geeshie Wiley) sont signés Nico Muhly (collaborateur de Philip Glass ou Björk), Donnacha Dennehy (compositeur irlandais ayant étudié avec Gérard Grisey et Louis Andriessen), Jacob Garchik (compositeur et trombone jazz) et Gabriel Witcher (le seul vraiment folk, chanteur et violoniste américain). On évoque rarement les arrangeurs des morceaux pop qu'interprète le Kronos, mais il est intéressant de noter également leurs différentes origines musicales. Il y a une ouverture d'esprit nettement plus grande que dans notre hexagone où les chapelles empêchent souvent les croisements. Dans l'ensemble ces chansons sentimentales, parfumées aux embruns des falaises et à l'humus forestier, sont plutôt tristes et nostalgiques, sauf Lullaby qui termine le disque sur une note joyeuse.

→ Kronos Quartet, Folk Songs, cd Nonesuch 20€ (lp 29€)

vendredi 10 novembre 2017

Un vent de puritanisme


Que les langues se délient pour dénoncer les abus des mâles prédateurs, tant mieux ! Il est évident qu'il faut condamner lourdement le viol comme la pédophilie. Mais je n'ai jamais accepté que l'on nomme des boucs-émissaires pour camoufler les pratiques généralisées que tout le monde connaissait et feint de découvrir aujourd'hui. Cela vaut pour la corruption des élus comme de la brutalité des machos usant de leur pouvoir pour arriver à leurs fins. Dans les milieux cinématographiques les relations qu'entretiennent les réalisateurs avec leurs vedettes féminines sont légion. De temps en temps ils en épousent, mais le plus souvent ils les épuisent. Les témoignages récents se multiplient, portant sur la place publique une pratique séculaire des plus honteuses. La loi condamne ces outrages, et la justice fait son travail dans les limites de ce que l'on appelle la justice de classe et que l'on peut certainement étendre à la justice de sexe.
Malgré les peines purgées doit-on continuer de crier haro sur ces canailles à perpétuité et les empêcher de travailler ? Polanski ou Brisseau, comme Cantat, ont payé leurs outrages. Dans l'histoire du cinématographe, combien ont eu leur carrière brisée et combien ont profité de l'oubli de leurs agissements criminels ? Je ne parle pas seulement des abus sexuels, mais aussi de la collaboration avec l'Allemagne nazie ou de l'évasion des capitaux, par exemple. On se gargarise de la Nouvelle Vague en omettant que c'était pour la plupart une bande de petits bourgeois qui ne rêvaient que de coucher avec des actrices et ont assassiné le cinéma social dont notre pays devrait aussi s'enorgueillir. Ils ont signé quantité de films géniaux, mais la question n'est pas là lorsque l'on dénonce les abus de pouvoir. C'est bien le statut des femmes dans nos sociétés qui fait débat. Où se situent les limites entre un viol, la promotion canapé et le recours à des péripatéticiennes ? Allons plus loin, quid des pratiques familiales ? C'est dans les détails a priori sans importance que réside le nœud du problème. On soulève le voile avec les yeux bandés.
La prostitution est un autre aspect qui sera probablement remis à l'index dans cette période de nouveau puritanisme, après le laisser-aller de la fin du XXe siècle. Je pense à certains réalisateurs des plus adulés. Il ne faut pas non plus confondre la liberté sexuelle des années 60 et la pornographie étalée quotidiennement sur le petit écran cinquante plus tard. En parlant de pornographie, je fais aussi référence à la violence érigée en spectacle, à la manipulation de masse assénée à coups de messe de 20 heures et de télé-réalité, au raz-de-marée masculin qui submerge l'espace public depuis toujours. Je lis maints commentaires où l'on confond un dragueur balourd et un abus de pouvoir traumatisant. Les secrets d'alcôve ne permettent pas toujours de séparer les fantasmes des passages à l'acte. L'annonce anticipée du titre de cet article suffit à me faire taxer de complicité avec "la démonisation de l'autonomie sexuelle des femmes et l'érotisation des violences qui leur sont faites" sans que cette personne m'ait lu. C'est bien de procès d'intention que s'est toujours nourri le puritanisme. Si j'aborde ce sujet épineux, c'est par crainte que les bonnes intentions se transforment en chasse aux sorcières ou aux vilains sorciers, à grand renfort de délations où les années ont parfois façonné la mémoire et où la haine trouve un terrain d'exercice. La démarche est évidemment d'empêcher que les pratiques ignobles se perpétuent. Il est rassurant d'apprendre que les salopards ne sont jamais à l'abri d'un retour de bâton. Mais il est nécessaire de garder à l'esprit que, homme ou femme, l'inconscient nous joue des tours, y compris des tours de cochon.

jeudi 9 novembre 2017

Lettre ouverte à ceux qui sont passés du col Mao au Rotary


Avec sa Lettre ouverte à ceux qui sont passés du col Mao au Rotary publiée en 1986, cinq ans avant de mourir à 41 ans, Guy Hocquenghem taille le plus fidèle des costards à ceux qui furent ses amis avant de renier leurs idéaux de jeunesse pour rejoindre les sphères du pouvoir mitterrandiste. Le recueil de lettres ouvertes fut réédité en 2003, préfacé par Serge Halimi. J'en ai dégotté un exemplaire de 2008 que je ne le lis qu'aujourd'hui, suite à la remarquable interprétation de l'Adresse à une génération repentie qu'en fit le comédien Jean-Marc Hérouin pour le Retour vers le futur concocté par Lucas de Geyter au Cirque Électrique lors de notre célébration de la Révolution d'Octobre 1917. Je n'ai jamais lu de textes aussi virulents et aussi justes sur les anciens maoïstes de mai 68 qui justifièrent hélas le terme de "gauche caviar".
J'avais croisé Guy Hocquenghem à Cannes en mai 1972. Toute notre promotion de l'Idhec y avait été invitée au Festival par la SRF moyennant quelques heures à jouer les ouvreurs. Cela m'avait valu de refouler Bulle Ogier et Pierre Kast que je n'avais pas reconnus ! À la terrasse du Blue Bar où il était accompagné par Jack Lang, nous avions discuté du FHAR, le Front Homosexuel d'Action Révolutionnaire, dont il était l'un des animateurs, probablement grâce à mon camarade Bernard Mollerat. Avec Shūji Terayama ce fut la rencontre la plus intéressante de ces neuf jours où je vis exactement 54 films, à en avoir des yeux comme un générique de Saul Bass pour Hitchcock.


Or je découvre seulement aujourd'hui sa verve caustique et définitive concernant les renégats qui ont promu notre société actuelle, les plus cyniques d'entre eux virant militaristes ou faisant le lit des banquiers qui dirigent en sous-main. Ses portraits de Serge July, Alain Finkielkraut, BHL, André Glucksmann, Jack Lang, Daniel Cohn-Bendit sont saignants, harangues épistolaires dignes des discours de Saint-Just. Ils se lisent comme un feuilleton, la somme étant d'une telle densité qu'elle nous étouffe sous les rires et les sarcasmes, d'une lucidité aiguisée par la complicité de leurs années de jeunesse. Au travers de sa Tirade à un jeune homme naïf ou Ni droite ni gauche, de sa Lettre aux ex-sartriens parachutés au Tchad ou la fidélité du traître, de ses Lettres à ceux qui ont choisi le reniement dans la continuité, de ses Transes : Au nouveaux va-t'en-guerre et A sa transcendance Béachelle, à sa Lettre à ceux qui pratiquent la continuité dans le reniement, nul n'est épargné. Y passent Roland Castro, "architecte du Roi, et son concubin Régis Debray, Saint Coluche, Fernando Arrabal, Jean-François Bizot, Gildas Bourdet, Pascal Bruckner, Patrice Chéreau, Catherine Clément, Alain Crombecque, Marguerite Duras, Marin Karmitz, Bernard Kouchner, Yves Montand, Philippe Sollers, et bien d'autres renégats. C'est un jeu de massacre où les pantins s'abattent les uns après les autres, foudroyés. Hocquenghem les cite et les démasque. C'est un livre qu'on a envie de lire à haute voix, pour qu'enfin on sache à qui on a affaire, qu'il ne faut pas confondre les idées révolutionnaires de mai 68 et la réaction la plus vile qui s'en suivit en vue de les déconsidérer, pour comprendre ceux qui nous plongèrent dans le marasme en se gargarisant d'une pseudo démocratie qui n'en avait que le nom.

→ Guy Hocquenghem, Lettre ouverte à ceux qui sont passés du col Mao au Rotary, première édition Albin Michel 1986, dernière édition revue et augmentée avec une préface de Serge Halimi, Agone « Contre-feux » 2003, 15€
Ici quelques extraits
;-)

vendredi 13 octobre 2017

Amnésie


Dans les années 70 la plupart des intellectuels des milieux artistiques avaient adhéré au Parti Communiste, mais tous les étudiants que je retrouvais le soir étaient sympathisants de la Ligue Communiste Révolutionnaire ou se rêvaient anarchistes. Se souvenant des Accords de Grenelle qui avaient sonné le glas des Évènements de mai 68, les plus jeunes traitaient de révisionnistes les membres du PCF inféodés à Moscou et tributaires des décisions du Comité Central qui siégeait Place du Colonel Fabien. Si ses choix politiques avaient coïncidé avec les positions des intellos du milieu cinématographique que je fréquentais, j’aurais probablement adhéré, mais je n’étais pas assez souple pour pratiquer le grand écart. Quelques camarades musiciens niaient aussi que le goulag puisse exister. La plupart de celles et ceux qui étaient alors au PCF le quittèrent au fur et à mesure, certains restant fidèles à leurs idéaux, trop d'entre eux les trahissant, à force de petits arrangements.
De toute manière, la Révolution d’Octobre 1917 avait fait long feu avec Staline, lui-même favorisé par Lénine qui comprit trop tard son erreur, sur son lit de mort, sans parler de Trotsky qui portait la responsabilité du massacre des marins de Kronstadt. Il n’empêche que le communisme reste l’utopie la plus sympathique, mais qu’il exige à la fois rigueur et liberté. Rigueur de contrôler les abus que le pouvoir génère quasi systématiquement, liberté des initiatives qui doivent nécessairement échapper au contrôle centralisateur. La puissance des banques et la violence exercée sur les populations de la planète pour permettre aux actionnaires de toucher toujours plus de dividendes monre clairement que la lutte des classes reste d’actualité. Si les milliards d’exploités n’en ont pas toujours conscience ou qu'ils se résignent, la mafia internationale qui a pris le contrôle des gouvernements sait parfaitement de quoi il s’agit !
Surpris de voir aujourd’hui nombre de membres du PCF passer plus de temps à vilipender Jean-Luc Mélenchon et la France Insoumise qu’à attaquer la casse du néo-libéralisme incarnée en France par le produit de marketing Macron, je constate que les Communistes français n’ont jamais voulu accéder au pouvoir, que ce soit sur indjonction soviétique, ou plus tard quand le Mur s’écroula, que ce soit au lendemain de la seconde guerre mondiale où ils représentaient le premier parti de France, en mai 68 où la grève générale avait renversé le rapport de force, à la signature du Programme Commun avec le Parti Socialiste qui annula toute velléité révolutionnaire, ou ces derniers temps en ne s’associant pas au premier programme cohérent depuis celui du Conseil National de la Résistance, les dirigeants du PCF ont trahi, ou du moins failli. La désaffection des rangs est explicite, et l’on peut comprendre que les militants opiniâtres aient du mal à avaler qu’un ancien socialiste, ancien trotskyste de l’OCI, organisme particulièrement sectaire de l’extrême-gauche, soit l’unique candidat envisageable lors des dernières élections présidentielles. Je rappelle que le NPA préfère se battre au sein des entreprises, position concevable si l’on en juge par la mascarade pseudo-démocratique où l’on en arrive à voter pour le moins pire, à force de manipulations médiatiques.
Je fus ulcéré d’apprendre que des militants du PCF avaient préféré soutenir Emmanuel Macron, ou qu’à Evry ils s’associent à Manuel Valls plutôt qu’à la candidate insoumise Farida Amrani. Malgré le désaveu de leur parti, c'est ulcérant. Les réseaux sociaux abondent de leur Mélenchon-bashing où certains saisissent le moindre prétexte pour démontrer en vain qu’il est soit un dictateur en puissance, soit un avatar socialiste, soit un résidus colonialiste, etc. On les connaissait moins critiques lorsqu’ils avaient élu le fossoyeur Robert Hue à leur tête ! Il serait facile de prouver la mauvaise foi de leurs posts, mais cela ne sert à rien car leur amertume tient d’un déni inconscient où ils oublient leur propre histoire. Chaque fois que je lis leurs critiques, qu’elles pointent un argument perfectible ou déplacé, je ne peux m’empêcher de faire un retour à l’envoyeur et d’interroger leur passé. Leur haine destructrice et démobilisatrice tient plus de la psychanalyse que du débat politique. En désaffection, au lieu de chercher à comprendre et se remettre en question, ceux-ci virent à l'aigreur. Ils restent sur leurs positions réformistes, y ajoutant des attaques fratricides totalement anachroniques, alors que ces derniers mois ont montré une mobilisation extraordinaire chez ceux de la France Insoumise, signe d’espoir que les pisse-froid croient pouvoir enrayer, alors que, se déconsidérant, ils ne font qu’accélérer leur déclin. Le front des luttes s’est simplement déplacé, les abandonnant sur une route qui ne mène plus nulle part. C’est vraiment dommage, car nombre de leurs aînés furent des modèles de probité gestionnaire, à la pointe des luttes sociales, ardents porteurs de projets culturels. Certains poursuivent cette tradition, d’autres se fourvoient en se trompant d’ennemi.

lundi 18 septembre 2017

Bizien-Pauvros et Berrocal en vinyle


Le Souffle Continu poursuit ses rééditions vinyle d'albums déjantés des années 70. Les deux disques de 1976 du percussionniste Gaby Bizien et du guitariste Jean-François Pauvros ressemblent étonnamment à la première face du Trop d'adrénaline nuit d'Un Drame Musical Instantané enregistré l'année suivante. Percussions folles et grappes de notes comme des raisins emberlificotés sur six cordes métalliques. Entre cousins les liens familiaux se distendent parfois avec le temps. Le free jazz avait ses limites pour des Européens encyclopédistes gourmands d'expériences sans cesse renouvelées. Bizien a glissé vers l'enseignement de la musique, Pauvros a développé sa belle voix grave comme on l'entend à la fin du monoface inédit Pays Noir tout en restant l'un des guitaristes historiques majeurs mariant habilement improvisation et composition à l'instar d'un Marc Ribot, se démarquant progressivement de l'école britannique. Sur l'autre côté du disque le diamant file sur une surface lisse où grimacent les musiciens en noir sur noir. Il n'y aurait plus d'espoir si leur No Man's Land ne variait les ambiances chaotiques, les quatre membres de chacun de ces jeunes énervés tremblant électriquement de soubresauts adolescents dont la rémanence n'était pas près de se dissoudre.
La nuit est au courant date de 1991, soit quinze ans plus tard. Les mélodies, même bancales, sont revenues à la charge. Jacques Berrocal avait découvert la réverbération pour rallonger le timbre de sa trompette. Jacques Thollot est resté à jamais l'éternel garnement dont la poésie inouïe habite le jeu de batterie. Les deux bassistes, Hubertus Bierman et Francis Marmande (le spécialiste de Georges Bataille qui écrit sur le jazz dans Le Monde !), habillent ce beau disque d'un costume ample comme jadis Léon Francioli et Beb Guérin dans le Unit de Portal. C'est un monde. Berrocal, qui signe toutes les compositions sauf une de David Bowie et Brian Eno, l'avait publié sur le label in situ que dirigeait le violoncelliste Didier Petit. Beau cadeau que cet élan collectif intemporel ! Les textes de Hervé Péjaudier reproduits sur le 4 pages intérieur interprètent la musique en saynètes dramatiques comme si le cinéma balayait le fantasme du rock 'n roll...


Au Souffle Continu, rue Gerbier à Paris, Théo et Bernard avaient réorganisé la boutique, privilégiant définitivement les vinyles et le confort d'écoute. Je n'achète plus guère de galettes noires pour des raisons d'encombrement et parce que je reste sceptique sur la qualité actuelle des pressages en comparaison de ce que nous concoctions en suivant l'objet à toutes les étapes de sa fabrication avec l'appui de véritables orfèvres. Je n'avais néanmoins pas plus le choix si je voulais écouter Intra Musique de Jacques Thollot avec Eddie Gaumont à la guitare et au piano, Michel Portal à l'alto, Mimi Lorenzini à la guitare et Daniel Laloux au tambour. Jean Rochard me précise que ce concert était un projet de Tholllot et Gaumont, et que c'est François Jeanneau qui joue de la flûte. Allez savoir qui y joue du violoncelle ? Le magnifique triple CD Thollot in Extenso qui sort sur son label nato est autrement plus rigoureux (lire précédent article) ! Mais comment se passer du moindre enregistrement de Jacques ? Enregistré tant bien que mal à la "Fac de Droit", j'imagine Assas, en 1969, cet album renvoie aux sources des musiques improvisées européennes qui cherchaient à s'affranchir du grand frère afro-américain. Au delà du plaisir, c'est de jouissance qu'il s'agit. Pas l'ombre de cynisme, sans le moindre calcul, juste être là, dans l'instant et s'inventer à plusieurs...

→ Jean-François Pauvros et Gaby Bizien, No Man's Land, LP Le Souffle Continu, 20€
→ Jean-François Pauvros et Gaby Bizien, Pays Noir, LP Le Souffle Continu, 18€
→ Jacques Berrocal, La nuit est au courant, LP Le Souffle Continu, 21€
→ Jacques Thollot, Intra Musique, LP Alga Marghen, 23€
→ Jacques Thollot, Thollot In Extenso, 3 CD nato, dist. L'autre distribution, sortie le 22 septembre 2017, 13,99€

samedi 22 juillet 2017

TéléBocal filme les Baras à Gallieni


Super reportage de Télé Bocal sur les Baras à Gallieni... Expulsés par le Préfet de Seine-Saint-Denis qui leur refuse même de monter une tente entre 23h et 5h (nombreux travaillent, au noir évidemment, exploités par des entrepreneurs sans scrupules), ils campent sous le pont de l'échangeur. Ils témoignent, ainsi que plusieurs soutiens...

Une pétition circule que chacun/e peut signer...

vendredi 21 juillet 2017

Honte à La Poste


La boîte aux lettres est désespérément vide alors que nous attendons du courrier. Lorsque j'étais enfant il y avait deux distributions par jour à Paris. Dans les villages le facteur apportait les nouvelles. Jusqu'à la privatisation des PTT (Postes, Télégraphes et Téléphones), scindés en France Telecom en 1988 et La Poste en 1991, nous avions toujours le même facteur, qui nous connaissait et avec qui nous avions une relation humaine comme l'épicier du coin. Depuis, cela n'a fait que se détériorer. La Poste est devenue une banque, activité plus lucrative que le service public saccagé. À Bagnolet, nous ne recevons du courrier que les mardi, jeudi et vendredi, et pas avant 14h ! Il n'y a plus que des remplaçants qui font ce qu'ils peuvent compte tenu des tournées marathons qui leur sont imposées. Lorsqu'ils prennent leur jour de congé ils ne sont pas remplacés. Certains ne se donnent pas la peine de sonner pour déposer un paquet ou une lettre recommandée et font semblant qu'il n'y a personne. Mais à qui se plaindre ? Depuis le 1er mars 2010 la Poste est devenue une société anonyme à capitaux publics pour affronter la concurrence européenne ! Les transporteurs ne valent guère mieux côté conscience professionnelle. Il ne reste qu'Internet, le téléphone, les SMS qui gardent une relative fiabilité. Ou bien j'embarque tout sur mon vélo si l'expéditeur ou le destinataire sont sur mon trajet ! La Poste française jouissait d'une réputation exceptionnelle, un peu comme la SNCF. C'est partout pareil. Sous prétexte de rendement, le patronat licencie, réduit les services, pousse au bâclage, et du côté des salariés on se désinvestit, on déprime. Au bout du compte on disparaît.

Post(e) Scriptum :

Sur Mediapart, Guy Perbet nous suggère de regarder cet extrait, essentiellement à partir de 1'18". Démonstration implacable ;-)

Suite à mon article, j'ai reçu un coup de téléphone de la responsable de la distribution. J'ai bien précisé qu'il ne s'agissait pas d'un problème récent dont le facteur actuel serait responsable, mais que c'est récurrent depuis 5 ou 6 ans. Il n'y a d'après elle aucune raison pour que les lundi, mercredi ou samedi soient des jours sinistrés. Par contre que le courrier n'arrive qu'à 14h s'explique si nous sommes en fin de tournée. Pour que le courrier soit à l'heure, il y a bien un service, mais il est payant ! Pour toute réclamation, la responsable me suggère d'appeler le centre de réclamation au 3631 qui ouvre un dossier laissant une trace...

jeudi 20 juillet 2017

Big Google is watching you


Sur le site de L'avenir, Georges Lekeu publie un article passionnant sur la manière dont Google nous espionne. Il nous explique comment consulter simplement nos informations archivées par le moteur de recherche américain qui s'en servira entre autres pour cibler la publicité dont il nous inonde de plus en plus. Les vidéos YouTube regardées, les localisations de notre iPhone, notre navigation sur Chrome apparaissent soudain à notre plus grande surprise. Si la page Google Mon Activité répertorie nos tribulations sur Android, Chrome, Google Maps, Recherche, Recherche d’images, Recherche de vidéos, Trajets Google Maps, YouTube, elle permet néanmoins de désactiver ces mouchards, y compris l'historique de nos trajets, à condition de savoir qu'ils existent !
Lors de notre visite au siège de Google de New York en 2006, j'avais déjà titré mon article Le meilleur des mondes ! Nous avions été surpris par l'organisation ikéiste de la société fondée par Sergueï Brin et Larry Page qui en est l'actuel CEO (PDG). Plus tard, j'avais raconté à notre hôte, responsable du ranking sur Google, que mon webmestre avait préféré développer son propre moteur de statistiques pour ne pas utiliser le leur. Il avait éclaté de rire en répondant que si nous ne voulions pas connaître nos stats cela nous regardait, car de toute façon Google les avait ! Ainsi j'ignore si décocher les six interrupteurs espions les effacent ou nous les cachent seulement à nous ?

lundi 17 juillet 2017

Le firmament de Rocío Márquez


L'accompagnement inventif et lyrique du trio Proyecto Lorca fait glisser le flamenco de Rocío Márquez vers une contemporanéité à cheval entre la variété internationale et la liberté de l'expérimentation. La chanteuse y développe un éventail d'émotions servies par son engagement politique et social autant que par de sincères références musicales. Si la jeune andalouse signe toute la musique et la moitié des textes des onze premiers titres, elle affirme aussi son féminisme en chantant les poétesses actuelles Isabel Escudero, Christina Rosenvinge, María Salgado ou en adaptant Sainte Thérèse d'Avila. Les trois dernières suites enregistrées en public sont, paroles et musique, de Federico Garcia Lorca, poète assassiné en 1936 par des milices franquistes, grand défenseur du cante jondo au travers de ses Canciones populares antiguas. S'y immiscent quelques petites madeleines, début de la XIVe symphonie de Chostakovitch, Olé de Coltrane, chants de la guerre d'Espagne repris par le Liberation Music Orchestra de Charlie Haden, et des citations d'Albéniz, Juan Breva, Manuel Garcia, Lazaro Nunez Robres, qui tous s'inspirent des vers de Lorca, avec la complicité du Proyecto Lorca. Son percussionniste Antonio Moreno varie ses timbres selon les chansons, passant de la batterie au marimba, comme Juan M. Jimenez d'un saxophone à l'autre, et le pianiste Daniel Borrego Marente harmonise l'ensemble. Passé la variété de ses inspirations, des fandangos de sa région natale de Huelva aux chants de mineurs, des classiques bulleria, tango, seguiriya, alegria, caracoles aux sources de la seguidilla ou de la populaire bambera, Rocío Márquez réussit à innover, cosignant les arrangements avec le trio, épaulée par Raül Refree qui produit ce flamboyant album.

→ Rocío Márquez, Firmamento, CD/LP Viavox, livret avec traductions françaises, dist. L'autre distribution, sortie le 22 octobre 2017 - concert au Théâtre de la Ville, Paris, le 7 novembre 2017

jeudi 13 juillet 2017

La mobilisation porte ses fruits, mais rien n'est réglé


La mobilisation porte ses fruits. La mairie de Bagnolet a installé des toilettes et un point d'eau pour les 150 Baras, expulsés le 29 juin de la rue René Alazard à Bagnolet, qui ont trouvé un refuge provisoire sous le pont de l'échangeur à Gallieni. Il ne leur manque que des sanitaires nettoyés et surtout un toit et des papiers français pour qu'ils puissent travailler dans des conditions décentes. C'est le propos de la tribune adressée au premier ministre, en copie hier sur Libération et Mediapart, signée par une cinquantaine de personnalités. Depuis cinq ans les Baras sont exploités par des employeurs sans scrupules qui les paient au noir bien en dessous du SMIC alors qu'ils vivaient correctement en Libye avant que la France déclare la guerre à Khadafi. L'Italie leur fournit des papiers européens que notre pays ne reconnaît pas. L'Europe a les limites de ses intérêts économiques, c'est même le seul fondement sur lequel est bâtie sa constitution, constitution refusée par le peuple français, mais ratifiée de la plus anti-démocratique manière. Heureusement les riverains associés aux antennes des Lilas et Bagnolet de la Ligue des Droits de l'Homme et RESF, de Balipa et d'autres associations sur la brèche depuis cinq ans, leur apportent leur soutien, moral et pratique. Les supermarchés des environs ont donné leurs invendus, des voisins avaient aussi apporté des bonbonnes d'eau, des duvets, des vêtements, etc., mais ils manquent tout de même de nourriture, bouteilles d'eau, produits d'hygiène... Le point noir, c'est le Préfet de Seine-Saint-Denis qui interdit fermement la moindre tente qui les mettrait à l'abri des intempéries, les menaçant d'envoyer aussitôt les CRS... Même l'eau et les toilettes ont été installées contre ses ordres !


La menace d'une nouvelle expulsion musclée pèse sur leurs têtes. On a vu comment les 2000 migrants ont été virés de la Porte de la Chapelle après que les autorités aient laissé pourrir la situation. En leur refusant la moindre hygiène, elles peuvent arguer ensuite de l'insalubrité du campement sauvage... La régularisation des immigrés ne peut que profiter aux travailleurs français, évitant ainsi la concurrence que leur imposent les entreprises frauduleuses.

mardi 11 juillet 2017

Tentative d'expulsion des Baras à Gallieni


Alors que Libération (qui l'a finalement publiée une heure après ce blog) et Le Monde tergiversaient depuis cinq jours en exigeant l'un et l'autre l'exclusivité de cette tribune à contenu humanitaire, les Baras repoussaient une nouvelle expulsion à Gallieni. Les soutiens appelèrent un maximum de monde à s'y rendre, mais tout est craindre dans les heures qui viennent...

Redonnons sens à notre tradition d’asile, Monsieur le Premier ministre !
… à commencer par les deux cents Baras, Africains sans papiers, expulsés et à la rue dans le 93

Elle n’était pas jolie la tradition d’asile de la France, jeudi 29 juin, lors de l’expulsion par les CRS de deux cents Africains sans papiers, installés depuis plus de trois ans à Bagnolet (93) dans un bâtiment inoccupé. Pourtant, Monsieur le Premier ministre, n’est-ce pas à cette tradition que vous voulez redonner sens, ces prochains jours, par un ambitieux plan d’action ?
Ces Baras (travailleurs en bambara) vivaient et travaillaient en Libye, jusqu’à ce que la guerre les contraigne, en 2011, à fuir et à se réfugier en France. Depuis, ils n'ont connu pour toit que la rue, ou au mieux des bâtiments inoccupés, comme celui de la rue René Alazard à Bagnolet. Chaque fois, ils en ont été expulsés. Comme jeudi dernier !
Alors où est-elle, Monsieur le Premier ministre, cette tradition française d’asile que vous invoquez ? Certainement pas à Bagnolet, où ces hommes contribuaient au vivre ensemble du quartier de la Dhuys : ils surprenaient par leur dignité les riverains. Chaque matin, les Baras quittaient Bagnolet pour aller travailler « au noir », qui dans le nettoyage, qui dans le bâtiment, le gardiennage ou la restauration. Exploités, comme tant d'autres sans-papiers. Aujourd'hui expulsés, ces hommes se retrouvent sur le trottoir, à la sortie du métro Gallieni sous le pont de l'échangeur. Bénéficiant de la solidarité de leurs anciens voisins et soutiens qui leur apportent nourriture et équipements, ils dorment à même le sol, le préfet leur interdisant matelas et tentes.
Monsieur le Premier ministre, puisque vous semblez attaché à redorer cette tradition d’asile à laquelle vous vous référez, commencez donc par ces hommes, qui vivent et travaillent en France depuis des années, s’organisent comme ils peuvent avec leur collectif dans une remarquable dignité. Écoutez-les, écoutez leurs voisins, répondez enfin à leurs demandes, démarches entreprises depuis des années auprès des pouvoirs publics et qui, toutes, ont été rejetées. Donnez des instructions pour étudier leur dossier de régularisation, pour leur trouver des hébergements pérennes qu’ils sont prêts à louer.
Monsieur le Premier ministre, refusez avec nous, signataires de cet appel, cette logique répressive et haineuse à l'égard des Baras de Bagnolet, comme des migrants en général, qui salit l’image de notre pays. Faites cesser les traitements humiliants et dégradants dont tous sont victimes !

Christophe Abric, producteur La Blogothèque / Aline Archimbaud, sénatrice / Blick Bassy, musicien / Elsa Birgé, chanteuse / Jean-Jacques Birgé, compositeur de musique / Laurent Bizot, producteur de disques / Geneviève Brisac, écrivaine / Étienne Brunet, musicien / Marie-Laure Buisson-Yip, professeur d’arts plastiques / Dominique Cabrera, cinéaste / Robin Campillo, cinéaste / Laurent Cantet, cinéaste / Denis Charolles, musicien / Nicolas Chedmail, musicien / Catherine Corsini, cinéaste / Didier Daeninckx, écrivain / Corinne Dardé, vidéaste / Benoit Delbecq, musicien / Pascal Delmont, directeur d'entreprise / Alice Diop, cinéaste / Ella & Pitr, peintres / Éric Fassin, sociologue / Léa Fehner, cinéaste / Pascale Ferran, cinéaste / Emmanuel Finkiel, cinéaste / Marie-Christine Gayffier, peintre / Thomas Gilou, cinéaste / Speedy Graphito, peintre / Antonin-Tri Hoang, musicien / Nicolas Klotz, cinéaste / Rémi Lainé, cinéaste / Olivier Marboeuf, directeur de Khiasma / Yolande Moreau, comédienne et réalisatrice / Elisabeth Perceval, cinéaste / Laurence Petit-Jouvet, cinéaste / Fiona Reverdy, peintre / Jean Reverdy, peintre / Colas et Mathias Rifkiss, cinéastes / Denis Robert, journaliste et écrivain / Françoise Romand, cinéaste / Christophe Ruggia, cinéaste / Raymond Sarti, scénographe / Céline Sciamma, cinéaste / Vincent Segal, musicien / Pierre Serne, conseiller régional / Claire Simon, cinéaste / Bernard Stiegler / philosophe, Henri Texier, musicen / Élise Thiébaut, écrivaine / Sun Sun Yip, plasticien / LDH Les Lilas/Bagnolet / RESF Les Lilas / Bagnolet

(pour information, le communiqué de la LDH sur la déclaration du premier ministre)

page Facebook des Baras et de certains soutiens

vendredi 7 juillet 2017

L'exception culturelle vue de New York


Il est toujours étonnant de constater que des spécialistes étrangers connaissent souvent mieux certains aspects de notre culture que nos propres experts. J'ai pu par exemple le constater aux États Unis ou au Japon sur les courants musicaux considérés comme marginaux. Ainsi Jonathan Buchsbaum publie à New York Exception Taken (en français, "Objection !"), un livre sur l'exception culturelle française qui montre que l'on peut résister au rouleau compresseur de l'industrie américaine. C'est d'autant plus actuel à l'heure du TAFTA qui nous menace.
En 1980 l'industrie cinématographique américaine remonte le courant après la désaffection des salles durant les vingt ans qui suivent la seconde guerre mondiale. C'est l'avènement des blockbusters qui débute avec Jaws (Les dents de la mer) de Steven Spielberg et Star Wars de George Lucas. En France Jack Lang taxe la télévision pour financer le cinéma français en imposant des règles qui obligent les chaînes à investir. Le cinéma américain progressait considérablement en même temps que les cinémas nationaux européens déclinaient. En 1993, refusant d'appliquer les accords du Gatt à la culture, la France réussit à convaincre ses partenaires de l'Union Européenne de revendiquer l'exception culturelle, libre à chaque pays de décider pour soi. En 1999 les manifestations de Seattle contre le sommet de l'OMC montrent l'opposition au système libéral, mais les attentats du 11 septembre porteront un coup fatal à la résistance altermondialiste. En 2001 l'UNESCO vote en faveur des droits des peuples à la diversité culturelle, ratifié en 2007. La production cinématographique française reste ainsi prolifique alors que l'Italie, la Grande-Bretagne ou l'Allemagne sont sinistrées. Ces pays emboîteront ensuite le pas pour remonter la pente avec difficulté. L'exception culturelle montre que l'on peut résister à la puissance de feu des États Unis incarnée par son soft power.
Passant chaque année un mois à Paris, en particulier aux archives du CNC, et pour de multiples entretiens avec les protagonistes, Jonathan Buchsbaum, professeur au département des Media Studies du Queens College, City University of New York, aura mis dix ans pour écrire son ouvrage.

→ Jonathan Buchsbaum, Exception Taken: How France Has Defied Hollywood's New World Order, Columbia University Press, 35$

samedi 1 juillet 2017

Dîner de soutien au Collectif Baras ce soir à Montreuil


Il fallait voir les habitants du quartier de la Dhuys à Bagnolet penchés à leurs fenêtres le matin du 30 juin. Il y avait un parfum de 14 juillet, sauf qu'ils n'applaudissaient pas l'Armée Française, ils huaient les CRS et la police qui poussaient les Baras hors de la rue René Alazard. L'amitié et la solidarité développées au cours de trois années entre les voisins et les anciens travailleurs africains chassés de Libye par la guerre que notre pays fit à Khadafi s'exprimaient dans la plus grande émotion. Nous avons rencontré ainsi quantité de Bagnoletais dont nous ignorions qu'ils étaient si nombreux à incarner ce que la France a perdu sous les coups de butoir d'un État cynique et autoritaire, l'ex-patrie des Droits de l'Homme. Ils s'organisent aujourd'hui pour aider ces 200 jeunes hommes chassés du bâtiment qu'ils occupaient et qui se retrouvent à grossir les rangs des SDF. Regroupés sous le pont au métro Gallieni, ils dorment par terre sous la pluie. Le Préfet leur a interdit de monter la moindre tente, menaçant de leur envoyer une fois de plus ses Robocops qui ne rêvent qu'à en découdre.
Vendredi soir lors du Conseil Municipal, après une minute de silence en l'honneur de Simone Weil, le maire socialiste de Bagnolet, Tony di Martino, a donné la parole au délégué des Baras qui lui a réclamé d'ouvrir un lieu provisoire pour les abriter et d'intercéder en leur faveur auprès du Préfet, responsable, avec le nouveau propriétaire, de l'expulsion musclée dont ils ont été une fois de plus victimes. Les Baras demandent aussi que les deux d'entre eux incarcérés au CRA de Mesnil-Amelot soient libérés. Le maire semble sincère lorsqu'il raconte n'avoir été prévenu de l'intervention des CRS que lorsqu'elle avait déjà commencé. Est-il par contre suffisamment compétent quand il affirme ne pouvoir rien faire et n'avoir aucun lieu disponible ? Pendant que le nouveau député membre de la France Insoumise, Alexis Corbière, sort de la salle (où il n'était que spectateur) pour appeler Pierre-André Durand, le Préfet de la Seine-Saint-Denis, et le convaincre d'un peu d'humanité, une responsable de l'association Amatullah insiste auprès du maire pour qu'on permette aux Baras de dormir la nuit, car beaucoup travaillent le lendemain matin, certes exploités sauvagement par des entrepreneurs sans scrupules. Cette association sert entre autres des repas aux populations démunies ou en situation précaire... Les chefs de groupe de l'opposition (PCF, PG) soulignent la situation d'urgence...


Mais le Préfet, engagé volontaire dans l'armée (musique de la 2e section aérienne !), ancien élève de l'ENA et collaborateur d'Estrosi, reste inflexible. En Seine-Saint-Denis la loi n'a pas changé, mais depuis sa nomination les conditions de son application se sont considérablement durcies. Il enverra les forces de l'ordre si la moindre tente est montée à Gallieni. Son sous-préfet affirme néanmoins au député Alexis Corbière que les procédures de régularisation de la plus grande partie des Baras pourraient être simplifiées et accélérées. Faut-il le croire ou est-ce une promesse de plus qui ne sera pas tenue ? Le Préfet étant parti en week-end, une réunion d'urgence pourrait avoir lieu lundi ou mardi. Car en l'absence de régularisation, les Baras, dont le nom signifie travailleurs en bambara, sont des sans-papiers corvéables à merci. Les conditions normales sont impossibles à remplir. Comment prouver qu'ils sont là depuis plus de cinq ans quand ils sont engagés au noir et payés en liquide, sans adresse légale ? Comment produire un contrat de CDI quand tant de Français accumulent les CDD sous la responsabilité illégale de leurs employeurs ? La déléguée de RESF est présente, comme celui de la Ligue des Droits de l'Homme qui de plus siège au conseil municipal et a demandé au maire que les Baras puissent s'exprimer. Les Baras sont-ils condamnés à errer de squat en squat dans l'attente d'une résolution humaine ?

Vous pouvez les soutenir en venant ce soir samedi 1er juillet à partir de 19h, comme prévu avant leur expulsion, Place de la Fraternité à Montreuil, métro Robespierre. Il ne pleuvra plus ! On y mangera du mafé ou du tiep (dont une version végane), on y boira du bissap, du gingembre ou de la bière, il y aura de la musique. Les députés Alexis Corbière et Sabine Rubin se sont engagés à venir... Dans quel pays vivons-nous ? Pouvons-nous accepter que des êtres humains soient traités ainsi, sous une nouvelle forme d'esclavage ? Soyons nombreux, c'est important pour l'avenir !

vendredi 30 juin 2017

"Police, milice, flicaille, racaille !"


Le quartier se transforme, mais on n'y gagne pas au change. Nos charmants voisins africains ont été expulsés par de sinistres brutes. On me dit que le nouveau propriétaire du bâtiment occupé depuis trois ans par ces travailleurs "sans papiers français" voudrait en faire un centre de remise en forme. Il est certain qu'après tout ce temps et dans les conditions spartiates où ils étaient relégués les Baras en auraient bien besoin ! Comble d'humour noir, en agrandissant l'une des photos prises hier matin, je m'aperçois qu'avenue Gambetta à Bagnolet les CRS à la poursuite des récalcitrants s'échauffaient justement devant un autre de ces centres...


Je continue à jouer à Blow Up avec mes photos de l'intervention musclée de la police qui n'a pas seulement viré les Baras de la rue rené Alazard, mais qui les a pourchassés jusqu'à la Mairie, puis de Gallieni jusqu'à sous l'échangeur de la Porte de Bagnolet en les sommant de se disperser. Je ne peux m'empêcher de fredonner les paroles du film de Jacques Demy, Une chambre en ville. Aux flics qui ordonnent "Dispersez-vous, rentrez chez vous, nous ne voulons pas d'incident, retirez-vous dans l'ordre et le calme !" les grévistes répondent "Laissez-nous passer, nous ne partirons pas, nous sommes ici pour défendre nos droits, pour nos femmes et nos enfants et les enfants de nos enfants, POLICE MILICE, FLICAILLE RACAILLE..." Derrière le visage avenant du CRS qui me menaçait, sur le camion chargé des parpaings que d'autres Africains cimenteront toute la journée pour empêcher l'accès au local, on peut lire Trouillet. Mais c'est plutôt de l'énervement qui sort partout des fenêtres des riverains insultant sur leur passage la meute des Robocops...


Tout le quartier est en émoi. Nous avions presque tous et toutes sympathisé avec ces deux cents jeunes hommes, plus tranquilles qu'aucun autre voisin. Les maires de Bagnolet et des Lilas ont du souci à se faire pour leur avenir s'ils continuent à nous balader de paroles en promesses sans se bouger pour trouver une solution humaine au problème des Baras. Daniel Guiraud et Tony di Martino prétendent qu'il n'y a aucun bâtiment vide pouvant les accueillir alors que des réquisitions sont évidemment nécessaires. Déjà que les socialistes ont perdu les législatives dans toutes les villes limitrophes de Pantin à Montreuil au profit de la France Insoumise, cette manifestation de leur impuissance ou de leur complicité n'arrangera pas leurs affaires (immobilières).

jeudi 29 juin 2017

200 Baras expulsés manu militari à Bagnolet


Ce matin les CRS ont expulsé les 200 travailleurs sans papiers du Collectif des Baras qui squattaient depuis 3 ans un bâtiment inoccupé de Bagnolet en attendant que les tractations aboutissent entre le nouveau propriétaire (Natixis lui avait vendu entre temps), la Mairie, les associations comme RESF et la Ligue des Droits de l'Homme et ceux que l'armée française a chassés de Libye suite à la guerre contre Khadafi. La plupart de ces Africains sont maliens, mais sept autres pays d'Afrique centrale sont représentés.


Ils en ont lourd sur le cœur. Ils croyaient ce qu'on leur avait appris, que la France était la patrie des Droits de l'Homme, mais ils savent maintenant que la colonisation continue sous un autre visage. Sans papiers français, puisqu'ils ont ceux de leurs pays respectifs et même des papiers européens reconnus en Italie mais pas chez nous, ils sont exploités par des entrepreneurs peu scrupuleux qui les payent au noir largement en dessous du SMIC. Eux ne rêvent que d'une chose, qu'on leur donne ces papiers qui leur permettraient de travailler légalement, de louer un logement, de vivre comme nous en avons le loisir. On va les regretter dans le quartier. On n'a rarement eu de voisins aussi tranquilles et charmants !


Je n'avais encore jamais vu un policier arborant une écharpe tricolore. On me dit que c'est la loi et qu'il représente le Commissariat des Lilas. Ils y étaient dès 6h30. Tony di Martino, Maire socialiste de Bagnolet, avait promis de nous prévenir dès qu'il serait averti de l'intervention. Il n'en a rien fait. Pourtant il le savait en amont, c'est la loi. Comme nous n'étions que deux au petit jour avec une jeune fille à jouer les témoins pour éviter des débordements des Robocops, je lui faisais remarquer que certains gradés avaient une tête de facho, ils m'ont menacé de garde-à-vue. Je ne les avais pas insultés directement, c'était une messe-basse. Ils répétaient comme des machines : "Vous ne connaissez pas mes origines". C'est vrai, mais je sais ce qu'ils sont devenus. C'est triste de voir ces prolos endosser l'uniforme pour cogner sur les plus démunis.


Un des Baras à qui ils refusaient de récupérer leurs affaires et les documents officiels dont ils ont cruellement besoin s'est énervé. Ils vont lui coller un rapport monstrueusement exagéré. Je les entendus en parler en se frottant les mains. Les Baras qui étaient à l'intérieur du bâtiment ont pris ce qu'on peut tirer avec deux mains, mais une dizaine des travailleurs de nuit qui rentraient n'ont rien eu le droit de récupérer. Les policiers leur avaient pourtant promis. Ils ont argué qu'il y avait eu violence et qu'il faudrait revenir dans les jours suivants avec huissier. En attendant les parpaings montent devant les vitres de l'ancienne Antenne Pôle Emploi désaffectée où ils logeaient tant bien que mal depuis 3 ans. Comme s'il n'y avait pas assez de SDF dans la rue, la police de Macron en a rajouté 200.

jeudi 15 juin 2017

La peur est mauvaise conseillère


Invité par Antonin-Tri Hoang qui présente avec la photographe SMITH une installation photographique mise en musique sur 16 pistes spatialisées, j'arpentais les salles du Palais de Tokyo au vernissage de l'exposition Le rêve des formes, les yeux fatigués par l'accumulation d'œuvres de jeunes artistes rassemblés par Alain Fleischer et Claire Moulène à l'occasion du vingtième anniversaire du Fresnoy - Studio national des arts contemporains. Je reviendrai plus tard sur ma visite...
Au détour d'un couloir, je croise Daniela Franco qui me reconnaît dans la pénombre. En 2010 j'avais participé à son projet Face B sans l'avoir jamais rencontrée. Elle porte des lunettes surmontées de verres fumés qui se relèvent ou s'abaissent comme des persiennes. Mes clics magnétiques sont moins adaptés à l'éblouissement que produit chez moi tout visite muséale. Notre "amitié" sur FaceBook nous permet de savoir que nous partageons pas mal de vues sur la situation politique. Nous nous interrogeons ainsi sur l'absurdité des élections récentes. La catastrophe annoncée chez nous n'a évidemment rien à voir avec celle du Mexique, mais le simulacre démocratique interroge partout nos pratiques citoyennes.
Le tour de passe-passe qui consiste à substituer le mouvement En Marche au Parti Socialiste est magistral. Il aura suffi de rebaptiser les mêmes olibrius pour que le désaveu total de leur politique apparaisse comme un renouveau dynamique. On avait tenté en vain de nous faire croire que le PS était un parti de gauche et l'on nous refait le coup cinq ans plus tard sans que la plupart de la population s'en aperçoive. C'est très fort, même si la manipulation est simple. Par sécurité Hollande fait sortir Macron de la Primaire socialiste. Hamon gagne, mais la plupart des ténors ne respectent pas le verdict des urnes et rejoignent Macron. Hamon, complice ou candide, siphonne les voix de Mélenchon. De l'autre côté, on agite la peur du fascisme qu'incarnerait Le Pen et on dézingue Fillon en dévoilant des affaires connues depuis belles lurettes, mais gardées sous le coude. Tout cela n'est possible parce que le futur président de la république est soutenu par la quasi totalité de la presse écrite et télévisuelle (parmi les quotidiens, seuls L'Humanité et La Croix n'appartiennent pas à l'un de ces milliardaires, banquiers ou marchands de canons) ainsi que par le Capital, international d'autant que les États Unis ont trouvé en Macron le vassal idéal. Mélenchon se sert habilement des nouveaux médias, mais Internet ne fait pas encore le poids devant les médias traditionnels. Il est à parier que dans le futur la droite fera tout ce qu'elle pourra pour réglementer et contrôler Internet, préoccupation partagée par la plupart des pouvoirs en place sur la planète. Et voici, comment l'on met des croix dans des carrés en se gargarisant de démocratie pour finalement hériter d'un pantin entre les mains de ses maîtres, financiers sans scrupules dont l'avenir de la planète est le cadet de leurs soucis.
Pour que toute cette mascarade prenne corps il est absolument nécessaire de tabler sur la peur. Si les Français votent en dépit du bon sens, c'est parce qu'ils connaissent leur souffrance et craignent d'en subir une autre dont ils ne savent rien. "On sait ce qu'on a, mais pas ce qu'on n'a pas." Des familles vivent dans la rue sur des matelas pourris, mais la majorité protège son confort (certes relatif) chèrement acquis. Lorsqu'on a une famille à nourrir et des traites à rembourser chaque mois, la révolte semble de l'ordre de l'impossible. L'accession à la propriété, le besoin de posséder sa voiture, d'avoir le dernier modèle de portable ou je ne sais quoi nous laissent pieds et poings liés. Et nombre d'irréductibles d'aller voter Macron au second tour, affolés par les sondages manipulateurs et le bourrage de mou de la diabolisation. Or dans la cité comme dans tous les aspects de notre vie nous savons pourtant que "la peur est mauvaise conseillère". Combien sont malheureux en amour, subissent leur travail comme une torture, pensent que le système est pourri, mais agissent contre leur intérêt, ou plutôt s'empêchent d'agir ?
Il faut absolument comprendre que chaque fois que la peur montre le bout de son nez elle annonce que nous allons faire une bêtise ! Ce signal d'alarme nous pétrifie au lieu de nous prévenir que nous risquons de commettre un impair. S'il est impossible de l'empêcher, on peut la canaliser et s'en servir astucieusement. S'obliger à retrouver son calme, ne pas y croire, penser que demain est un autre jour, refuser de se laisser guider par la peur, les jours heureux sont à portée de main.

mercredi 14 juin 2017

Tribute to Lucienne Boyer


On peut déjà prédire un beau succès au programme Tribute to Lucienne Boyer porté par le Grand Orchestre du Tricot. Les chansons de "La Dame en Bleu" arrangées par Roberto Negro, Théo Ceccaldi ou Valentin Ceccaldi mélangent d'exquises mélodies piquantes des années 30 et 40 à un orchestre puissant où le rock et le free jazz fabriquent de trépidantes excroissances. Angela Flahault a laissé de côté le chant lyrique pour adopter la gouaille minaudière de Lucienne Boyer, toupet plein d'humour que reprend l'orchestre avec autant de finesse que d'énergie communicative. Les thèmes glissent inexorablement vers des contrées déglinguées pour revenir soudain vers de suaves harmonies où les musiciens peuvent mettre en valeur le timbre de leurs instruments respectifs.


Les bois ou cuivres de Sacha Gillard, Gabriel Lemaire, Quentin Biardeau, Fidel Fourneyron, les cordes d'Eric Amrofel, Théo Ceccali, Valentin Ceccaldi, Stéphane Decolly, les claviers de Roberto Negro et la batterie de Florian Satche qui assume là le rôle de directeur artistique dressent un pont entre l'entre-deux-guerres et notre époque dangereusement équilibriste. Ces gamins facétieux adorent jouer avec le feu le plus désuet, ne serait-ce que des sparkling sticks se réfléchissant dans le strass. Évoquant même la période de l'Occupation nazie où l'activité de l'interprète de Parlez-moi d'amour fut plutôt douteuse, ils n'ont certainement pas froid aux yeux. Une fois de plus, les musiciens du Tricollectif soignent tous les aspects de leurs créations sans négliger les images qui les mettent en scène.

→ Grand Orchestre du Tricot, Tribute to Lucienne Boyer, CD Tricollectif, 12,99€, sortie le 29 juin 2017
→ en vrai à la Dynamo de Banlieues Bleues le 24 juin à Pantin, dans le cadre d'une soirée Tricollectif avec Danse de salon et Bo Bun Fever

mardi 13 juin 2017

Les fans de radis, entretien avec Olivier Degorce sur Radio Gâtine


Sur Radio Gâtine, radio associative en Poitou-Charentes, Olivier Degorce m'interroge sur mon parcours musical atypique. Ces soixante minutes sont ponctuées d'extraits musicaux de quelques disques que j'ai enregistrés entre 1975 et 2017. Le besoin de résumer 45 ans d'activité en une heure m'oblige à un débit incroyable, comme si j'avais sniffé de la cocaïne. Dans sa présentation, Amandine Geers écrit : "Attachez vos ceintures (ou pas) ! Les Fans de Radis vous emmène en voyage dans l'univers de Jean-Jacques Birgé. Prêts au décollage ?" Voilà certainement une émission à réaction ! Le fait d'avoir rencontré Olivier à Londres lors de l'ouverture de l'exposition Voyage dans le paysage électronique français, dans un contexte éminemment techno, oriente ma façon de raconter une histoire qui aurait pu prendre d'autres voies, un autre ton, alimentée d'autres anecdotes, voire même ne plus y ressembler du tout tant ma suractivité ressemble à une schizophrénie créative.
Cette idée de la schizophrénie pour un artiste polymorphe n'avait pas du tout plu à François Bon alors que je l'évoquais comme un compliment à son propos. Maldonne et quiproquos. Je tentais de définir l'ubiquité unifiée où les différentes personnalités du pseudo schizophrène seraient des décalcomanies les unes des autres. Une sorte de dieu indien, Shiva ou Kali ? Shiva a quatre bras, Kali huit. L'une et l'autre revendiquent la préservation et la transformation, mais Shiva est le créateur, dissimulateur et révélateur tandis que Kali, dans son ombre, détruit le mal et l'ignorance. Je n'y connais rien, donc j'écris certainement des bêtises, la multiplication des bras ayant pour moi plus à voir avec Tex Avery qu'avec l'hindouisme. Il n'empêche que l'écrivain, qui m'avait encouragé lors de mon premier roman sur publie.net, l'avait tellement mal pris que je me suis longtemps demandé si je n'avais pas appuyé sur un endroit douloureux sans le savoir. J'eus beau m'excuser et m'expliquer, rien n'y fit. À mon grand dam.
J'adore faire plusieurs choses à la fois comme j'aime les esprits vifs, les ellipses, les montage cut et la dialectique. L'émission d'Olivier Degorce est donc un marathon compressé, une sorte de nouveau réalisme musical entre Tinguely, Spoerri, Arman et César. Bricolage, ready-made, accumulation, compression. J'y aborde surtout mon travail musical, mais également le cinématographe, le multimédia, l'écriture. En réécoutant notre entretien je comprends aussi que mon incisive manquante en attente d'implant me pousse à un forcing exténuant. En septembre prochain il aura fallu un an avant de retrouver mon élocution naturelle !

N.B.: L'émission de juin en question sur SoundCloud
P.S.: ce sont les deux photos d'Olivier Degorce qui illustrent ma page FaceBook !

mercredi 31 mai 2017

Contreplongée


Il y a plus d'une centaine de mots qui commencent par contre dans le dictionnaire. Éviter de se plaindre. En étant tout contre et contre tout on est déjà moins seul. J'ai de la chance de t'avoir même lorsque l'on ne se voit pas. Quelques étages nous séparent, c'est long, mais c'est par le travail des tâches ménagères qui nous mène à gérer le fascicule 2042 que nous faisons bloc. On n'arrive à rien sans débloquer. Pour imprimer nickel il fallait que Mercure ait Chrome, c'est parti mon kiki. Les autres navigateurs se sont perdus en mer. Une aspiration vers l'éther laisse les terres derrière nous. Comme je suis allongé sur le dos se découpe une image plutôt pour. Malgré le coup de bambou du bilan, elle a du charme, avec les palmes. Mais surtout rien d'académique, ou bien à l'archet. Les pizz de la contrebasse se perdent dans le brouillard. Il fait temps clair. Ça sonne bien. Chaque fois qu'on l'affuble du contre, l'instrument devient grave, même très très grave. Le contrepoint satisfait mon goût pour la dialectique, mais ne fait pas le poids devant le hors-champ. Même pas besoin de fermer les yeux pour tout voir. Le panoramique révélé aux aveugles. Les sourds s'en contrefichent. Ils n'en croient pas leurs yeux. L'idée me plaît. J'adore les contre-emplois. À jouer avec les mots j'ai la tête qui se tourne vers les cieux. C'est louche. Comme si mes oreilles rentraient dans leurs orbites. Le vertige fait basculer le contrepet en contre-sens. Nous voilà bien. C'est l'idée. Repousser à demain ce qui fut fait hier pour en profiter plus tard. C'est l'art. Je passe la journée à tester des sons sur mon clavier. Pas çui-ci, l'autre. Chaque programme est un nouvel instrument qu'il faut apprivoiser. Il y en a des milliers, des centaines de milliers, probablement beaucoup plus. C'est comme les étoiles qu'on ne voit pas. On dirait que le ciel est bleu. Sans nuances l'horizon s'efface. Je suis piégé. Je me noie là où j'ai pied.