Jean-Jacques Birgé

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vendredi 24 décembre 2021

Défaite de famille


Cette année, pas de "grand" rassemblement familial, du moins pour nous. Les distances géographiques, le virus et ses commentateurs ont eu raison des fêtes de fin d'année. Pour protéger les plus fragiles, chacun reste plus ou moins chez soi. Si nous sommes nombreux et enjambons ces précautions, nous nous grattons le nez entre nous. Je te tiens, tu me tiens par le coton-tige, le premier qui éternue aura une tapette. D'une certaine manière, ce n'est pas moi qui m'en plaindrait. Il n'y a qu'à relire "Le bouquet de misère", mon article du 23 décembre 2008 auquel j'aurais tendance aujourd'hui à mettre un bémol, je devais probablement en avoir lourd sur la patate belle famille ! De toute manière, je déteste les fêtes à date fixe. Seuls les anniversaires persos ont grâce à mes yeux. Ou alors pour les jeunes enfants, mais je n'étais pas encore grand-père... J'en profite tout de même pour glisser Défaite de famille, l'excellent clip d'Orelsan, histoire d'ajouter un peu d'humour à cette journée que je vous souhaite très douce malgré ce qu'elle véhicule de contrariétés et de contradictions...

De gauche à droite : Jean mon père à la pipe, mes grands-parents maternels Roland avec cigarette et Madeleine, leurs trois filles, Catherine avec cigarette, Geneviève ma maman, Arlette, mon cousin Serge, et assis par terre : mon cousin Alexandre, ma pomme et ma sœur Agnès ; c'est donc mon oncle Gilbert qui prend la photo.

LE BOUQUET DE MISÈRE

La période des fêtes de fin d'année est propice aux règlements de compte familiaux, ou, du moins, elle délie les langues et expose en plein jour les contrariétés ravalées. Non, ce n'est pas toujours une trêve ! À Noël se retrouver ensemble ou s'en exclure exacerbe les sensibilités. Les souhaits s'expriment, et pourtant on ne se fait pas de cadeau. Le jour de la nativité pour les Chrétiens, le spectre de la mort rôde. Les Orthodoxes fêtent Noël le 6 janvier, on est dans les dates. Les Juifs, ayant pour coutume de se plaindre toute l'année et d'aborder de front les questions névrotiques, ne pourront échapper à la tentation ! J'ignore comment cela se passe pour les autres, mais tout rassemblement familial peut être une occasion inespérée de laver son linge sale en famille.
La famille ! Mon père m'expliqua très tôt qu'on ne lui devait rien si l'on ne partageait pas les mêmes valeurs morales avec les personnes concernées. Ascendants, descendants, collatéraux ne pouvaient prétendre à aucun traitement de faveur. La famille dont on hérite et à laquelle on donne naissance est le creuset de toutes nos névroses. Celle que l'on se choisit est autrement plus motrice, elle porte "notre" avenir plus sûrement que les lois du sang. Les deux ont évidemment souvent des éléments communs.
Mais jusqu'où s'étend le cercle de la famille ? Les pièces rapportées, conjoints et conjointes, en font-elles partie ? Lorsque des problèmes surviennent au sein du noyau familial, il est à craindre que leur rôle assigné soit celui du fauteur de troubles et qu'il ou elle devienne de fait le bouc-émissaire, le bouquet de misère comme l'appelait Marianne lorsqu'elle était enfant. Quelle que soit la parenté, les uns et les autres préfèrent souvent éluder la question en reportant leurs reproches sur un tiers plutôt que d'assumer les secrets enfouis, les rancœurs inexprimées, les mensonges idiots qui pourrissent leur vie et continueront à le faire tant que les responsabilités de chacun n'auront pas été assumées, et le pire, c'est que cela se transmet ! Ça se passe comme souvent dans les feuilletons français à la télé : c'est le provincial ou l'étranger qui fiche le souk dans le groupe ! À défaut de pouvoir incarner le mal, il sera le révélateur diabolique des dissensions internes. Devant la peur d'affronter la vérité, fut-elle multiple, par lâcheté ou par bonté d'âme, la fuite ne laisse aucune autre échappatoire que de désigner un coupable qui permette de se rabibocher plus tard entre soi.
Brus, gendres, belles-sœurs, beaux-frères, belles-mères, etc., n'en prenez pas ombrage. Les rôles s'inversent aisément dès lors qu'il y a union, légale ou factuelle qu'importe, c'est le pouvoir des uns sur les autres qui est en jeu. La résistance accule l'autorité à la prise d'otages. La seule échappatoire réside dans l'émission claire de ses vœux. L'expression assumée du désir libère la libido et permet de savoir ce à quoi l'on tient, ceux et celles avec qui nous souhaitons grandir. La famille est un frein dès lors qu'elle nous enferme dans des coutumes dont les usages ne sont plus discutés. On mettra ainsi toute sa vie à savoir qui l'on est, ce qui nous appartient en propre et ce dont nous avons hérité sans le vouloir.


clip d'Orelsan de 2018

mercredi 15 décembre 2021

Un poing c'est tout


Johannesburg, avril 1993. Les lois de l'apartheid ont été abolies, mais les élections ne porteront Mandela et l'ANC au pouvoir que dans un an. L'extrême-droite est toujours à l'œuvre. Des snipers sont embusqués dans les townships. Le secrétaire général du Parti communiste sud-africain (SACP), Chris Hani, vient d'être assassiné. Le lendemain, une marée humaine danse en formant des vagues comme un dragon chinois de la largeur de la rue. Le tapis volant qui s'avance en chantant se hérisse de poings levés. L'image replace l'individu au milieu du groupe. Chacun est seul, debout, avec tous les autres, ensemble, dans l'action. Les poings se lèvent vers le soleil. Il y aura à nouveau de la lumière si on décide de la réinventer.
P.O.L. me fait justement remarquer que mes billets politiques manquent d'humour. Ce serait certainement plus efficace, mais je ne sais pas. Peut-être ai-je peur de devenir cynique, de perdre les illusions de mes jeunes années ou encore de trahir les anciens qui m'ont transmis l'histoire de leurs luttes. À moins que ce ne soit qu'une icône héroïque remontant à l'enfance, le goût de l'ultime rebondissement salvateur, mâtiné d'un complexe culturel, de culture physique cela va de soi ! Non, cela n'allait pas de soi. J'avais l'impression de n'avoir d'aura charismatique que dans la parole du tribun... Les journaux satiriques me font à peine sourire. Dans mon cœur je suis un pleureur, un saule acidifiant ses larmes, un jeu de mots me fournissant mes armes comme de fines lames tranchant dans le vif du sujet. J'envie les humoristes capables à la fois de faire des analyses et des propositions. J'aimerais terminer par une pirouette comique, mais n'accouche chaque fois que d'une envolée lyrique. Rien d'anormal pour un musicien ! La musique est rarement drôle.

Photogramme de mon film Idir et Johnny Clegg a capella (Vis à Vis, Point du Jour)

Article du 30 janvier 2009

lundi 13 décembre 2021

Nous sommes faits


Ma mère disait que nous devenons ce dont on nous accuse. Quel souci de conformité au regard de l'autre nous pousserait à adopter les défauts dont on nous affuble ? J'évoque les traits de caractère péjoratifs, mais il en est de même avec les qualités. Répétez à quelqu'un qu'il est bon, il aura plus de mal à vous décevoir. Répétez-lui qu'il est mauvais, il s'évertuera à vous donner raison plus souvent qu'à vous prouver le contraire. Notre crédulité est-elle en jeu ou est-ce une façon de supporter l'injustice en devenant fidèle à l'image que nous donnons ? Les enfants sont particulièrement touchés par le phénomène. Nos facultés de résistance sociales sont limitées. Il est plus facile de conforter l'impression que nous donnons que de changer ou de tenter de transformer les a priori extérieurs dont nous souffrons. Cela tient à la fois de la méthode Coué et du bourrage de crâne. Le caractère se forge avec le temps pour répondre aux sollicitations sociales ou à l'héritage familial. La névrose n'a rien d'inné. Elle permet de se positionner dès le plus jeune âge face aux émotions dont nous sommes les enjeux, qu'elles soient de l'ordre de la tendresse, de l'agression ou du désordre.

Article du 3 février 2009

vendredi 10 décembre 2021

Bonne humeur et mauvaise conscience


Les deux terrains coexistent. Dans la sphère privée, l'hédonisme est de rigueur. Face à la société humaine, l'addition est douloureuse. On a beau apprécier les grimaces de clown et la danse du ventre, comment accepter le plaisir sans le partager avec le plus grand nombre. La partouse épicurienne à l'échelle de la planète est un rêve d'enfant. Que chacun mange à sa faim, ait un toit et la possibilité de choisir son destin peut sembler un vœu pieu, mais quel autre enjeu vaut-il que l'on s'accroche à la vie ? Le droit de régresser n'est pas donné à tout le monde. L'exploitation de l'homme par l'homme, son assujettissement, les crimes dont il est autant victime que complice empêchent la libido de s'épanouir. Elle renvoie toujours à l'enfance, par le vertige du sexe, la faim du sybarite, l'odeur de sa merde ou la précieuse quête d'un Graal aussi naïve que nécessaire. Le cycle inexorable ressemble plus aux cercles d'un derviche qu'à une évolution. La spirale est double, ascendante dans les élévations de l'âme, abyssale dans sa pitoyable impuissance. Le singe n'arrive plus à se redresser. Nous voilà bien ! À mettre en scène ses contradictions, le corps est plus démonstratif que l'esprit. Pas d'enfumage, mais les manifestations physiques du combat que se livrent le désir de vivre et sa propre incapacité à la partager hors du cercle des initiés. C'est dégueulasse. Que l'on ne s'étonne point que cela fasse mal ou rende malade. Le drame est total, la difficulté d'être absolue. Les nantis de la planète, minorité aux commandes, ayant-droits historiques ou citoyens de base, jouissent ou du moins ils le croient, s'étourdissant dans la consommation des objets ou des sensations. C'est de nous tous, sans exception, dont il s'agit, si vous êtes seulement "équipés" pour lire ces lignes. Mais lorsque la mort se présente que reste-t-il à cet infiniment petit, perdu dans le vaste univers du temps, que la satisfaction d'avoir su prendre et donner, de partager ses richesses et ses interrogations, qu'elles fussent matérielles ou spirituelles ? C'est bref. Raison de plus.

Paysage sylvestre au lever du soleil (1835) de Caspar David Friedrich

Article du 28 janvier 2009

mercredi 8 décembre 2021

Le soleil brille aussi la nuit


Je n'ai jamais compris les camarades qui pratiquaient le révisionnisme en assimilant leur relation passée à une trahison, comme si tout ce qu'ils avaient vécu n'était que mensonge. Parfois les chemins se séparent, l'habitude érode les sentiments, le désir se dilue dans le quotidien, les défauts que l'on trouvait charmants deviennent insupportables, mais l'amour partagé avant que cela dégénère ne peut être remis en question. Cela ne concerne évidemment pas les roueries des pervers polymorphes et des êtres violents. Il m'est arrivé de me tromper sans que cela soit grave. Quelques jours ou semaines valaient le coup d'essayer. L'expérimentation fait partie du jeu de l'amour et du hasard. Une seule fois, dans ma vie, j'ai fait une vraie erreur de casting et j'en ai beaucoup souffert, mais je ne ressens aucune animosité envers cette personne, essentiellement victime d'elle-même. Une autre fois je me suis très mal comporté pour dissuader une autre de s'accrocher à moi, j'en porte encore la honte, mais je n'avais pas le choix. Il m'arrive de googliser mes ex pour savoir ce qu'elles sont devenues. Je suis rassuré d'apprendre que la vie leur a été clémente. D'autres ont disparu et je m'inquiète encore pour elles, subodorant parfois le pire. Passé le traumatisme du clash, il me semble logique que la relation intime se transforme en amitié sincère. J'ignore si c'est faire preuve d'un manque d'imagination, mais je suis incapable d'effacer le passé ou de refaire l'histoire.
Comment peut-on la réécrire après séparation ? Noircir le tableau n'est jamais à son avantage. Le deuil suffit. La vie recèle maintes surprises, les bonnes alternant avec les mauvaises. Passé le choc de la révélation, aucune douleur ne me semble plus terrible que celle que l'on s'inflige à soi-même. N'étant pas adepte du nowoman's land j'ai toujours œuvré pour la reconstruction, persuadé que le désert héberge l'inconnue. Celles et ceux qui ont la mémoire courte risquent l'extinction des feux. Je serais plutôt du genre à renaître de mes cendres, quitte ensuite à entretenir la flamme comme au premier jour. Ainsi le soleil brille aussi la nuit. Néanmoins prudent, j'envisage l'après même s'il arrive le plus tard possible, sans ne jamais renier les miracles d'antan. C'est évidemment le cœur léger que je tape ces lignes, porté par les petites ailes de Cupidon.

mardi 9 novembre 2021

Des pleins et des déliés


Le taux de TSH était bon, mais mes proches étaient tous d'accord, j'étais en dessous de mon énergie légendaire. Je me trouvais moi-même fragile émotionnellement. J'avais pleuré quatre fois en revoyant La vie est belle de Frank Capra pour la énième, c'était trois fois de trop, pas de le revoir, mais de renifler comme un gamin. La chirurgienne a remonté le milligrammage du Lévothyrox à 87,5. Ce doit être psychologique parce qu'aussitôt j'ai repris du poil de la bête et j'ai recommencé à faire du bruit. On ne peut pas appeler cela jouer, parce que je fais des gammes de timbres en associant des banques de sons s'accordant bien entre elles pour plus tard alimenter de nouvelles compositions. J'attends avec impatience la livraison du Enner de Soma, un synthétiseur analogique dont les commandes intègrent les propriétés électriques du corps humain. La peau produit des résistances, des capacités et des réactions non linéaires tandis qu'on caresse l'objet avec les doigts et les paumes. Un truc de ouf de plus à ajouter à mon incroyable panoplie. J'écris ces lignes juste après avoir relu l'article du 19 janvier 2009 reproduit ci-dessous. Né nu phare, me serais-je dit en regardant la photo...

Du vide
Lorsque l'on est très actif, on a beau savoir que l'on a quatre semaines sans vraiment de rendez-vous, ce n'est pas facile de décider de s'arrêter pour prendre des vacances. Suis-je encore capable de rester contemplatif, devant une toile, un paysage, un livre, devant le vide qui vous happe et laisse enfin de l'espace pour l'inattendu, le renversant, le renversé ? La fatigue évite la bousculade, la cohue des idées. Au lieu de cela se forme un encombrement, un goulet d'étranglement, un vide stérile. Il y aurait donc deux formes de vide, le vide peau de chagrin et le vide appel d'air. Expansion ou trou noir ? L'interrogation sur l'infini me plonge toujours dans une mélancolie métaphysique qui remet à sa place l'infiniment microscopique de notre condition humaine. Le vertige de la mort m'attrape lorsque je pensais l'avoir vaincu. Le magnétiseur m'assure que les petits dormeurs vivent vieux, c'est double bonus. Les anciens nous montrent la voie. Est-ce rassurant ou paniquant de sentir que son tour approche ? Pourtant, dès le début, chaque pas est dirigé vers la sortie. Toute sa vie on oscille entre le mûrissement et la régression. Faire l'amour, rire et fou rire, se saoûler ou rechercher le vertige, ne serait-ce que se souvenir, sont des manifestations régressives. La sénilité permet in extremis de boucler la boucle. Retomber en enfance est une recherche permanente et nécessaire. Le vide est sanitaire, pardon, salutaire.

vendredi 22 octobre 2021

Jacques Lacan, poète circonlocutoire


Articles des 22 novembre 2008 et 9 janvier 2012

Ouf ! Voilà qui me rassure. Dans le film Jacques Lacan, la psychanalyse réinventée, Françoise Dolto, Pontalis et d'autres psychanalystes racontent qu'ils ne comprenaient souvent pas grand chose à ce que racontait le second génie de l'inconscient, mais qu'il leur semblait pouvoir devenir intelligents s'ils persévéraient. Fin des années 70, grâce à Dominique Meens qui me demande de l'enregistrer pour lui, je suis renversé par Radiophonie, sept questions de Robert Georgin auxquelles répond longuement Jacques Lacan pour les Après-midis de France Culture. Tout m'échappe, mais j'ai le sentiment d'être en présence d'une mine d'or et me laisse bercer par la poésie de la langue. Je place alors le psychanalyste aux côtés de Jean Cocteau et Jean-Luc Godard, ces trois voix devenant fondatrices de mon passage à l'âge adulte.
Je jouis des effets circonlocutoires qui permettent de tourner autour du sujet sans jamais viser le centre, mais s'en approchant au plus près au fur et à mesure des révolutions. La poésie, qu'elle soit verbale, sonore ou picturale, a cette force de ne jamais se périmer, contrairement à la science démentie à l'instant même où toute théorie est émise. La poésie vise juste, parce qu'elle va puiser ses racines au plus profond du moi, reflet égocentrique de toute organisation sociale. Dans son histoire féline, Cocteau écrivait que les poètes ne mentent jamais, ils témoignent.


Jacques Lacan fut peu enregistré, encore plus rarement filmé. Son dernier séminaire, à Caracas, se trouve en mp3 sur Ubu.com, comme ceux intitulés L'envers de la psychanalyse, ... Ou pire, Encore, Les non-dupes errent, L'insu que sait de l'une-bévue s'aile à mourre, un hommage à Lewis Carroll et Alice, un Petit Discours à l'ORTF et le premier impromptu de Vincennes. Télévision, one-man show extraordinaire de 1973 tourné par Benoît Jacquot (texte sur un petit fascicule paru au Seuil dans la collection du Champ Freudien que le psychanalyste dirigeait, et également présent sur Ubu), est avec Radiophonie la trace la plus importante en marge de ses Écrits ! Ce film, de très loin le plus passionnant de tous, n'a pas encore été porté en DVD, bien qu'il exista en VHS. Arte Vidéo édite aujourd'hui la Conférence de Louvain accompagnée de Jacques Lacan, la psychanalyse réinventée, documentaire d'Elisabeth Kapnist, écrit avec Elisabeth Roudinesco, ponctué par une musique inopportune de Michel Portal sur des plans vides. Ce film n'est pas à la hauteur du précédent, Jacques Lacan parle, réalisé par Françoise Wolff que le précédent cite abondamment et qui se terminait par un petit entretien où Lacan semble énervé par son interlocutrice. La conférence est exemplaire du fait qu'un jeune étudiant néo-situationniste l'agresse patissièrement, anticipant la tradition des entarteurs belges, tandis que celui-ci retourne la salle en défendant le révolté contre les endormis. Mais Télévision reste le chef d'œuvre qu'il serait intelligent de rééditer.


Contrairement aux médias omniprésents et prétendument universels, la psychanalyse s'adresse à une personne à la fois. Pas de généralité, mais du cas par cas. Contrairement à la médecine qui se cantonne aux symptômes, elle recherche les causes, quitte à nous révéler ce que nous ne voulons pas savoir de nous-mêmes et qui détermine nos actes ou nos difficultés à vivre.
Il y a trois ans j'écrivais, sous le titre Jacques Lacan, poète circonlocutoire, l'influence prépondérante que sa pensée eut sur moi qui n'ai jamais eu recours à la psychanalyse. À l'évoquer il me fait peser chaque mot que je tape, comme s'il possédait un sens double que sa phonétique ou la syntaxe de la phrase révèlent.

Le film de Gérard Miller, Rendez-vous chez Lacan, comble un vide. Il n'existait qu'un seul DVD sur Jacques Lacan (édité par Arte) où figurent la conférence de Louvain, un petit entretien avec la réalisatrice Françoise Wolf et un documentaire maladroit d'Elisabeth Roudinesco. Avec l'émission Radiophonie et quelques rares documents en ligne sur ubu.com, le film majeur Télévision réalisé en 1973 par Benoît Jacquot et Jacques-Alain Miller (que le psychanalyste réussit alors à imposer en deux parties le samedi à 20h30 sur la première chaîne !) n'est toujours pas publié en DVD, alors qu'il exista en VHS et est vendu (virtuellement) sur le site de l'INA. Gérard Miller a rencontré Lacan grâce à son frère Jacques-Alain, fidèle élève qui rédigea le Séminaire et qui épousa sa fille Judith. Il en tire un portrait fidèle pour qui sait lire entre les lignes ("Gardez-vous de comprendre !" est l'antidote à toute conclusion hâtive), une analyse simple et précise (son "Je dis toujours la vérité" rime avec "les poètes ne mentent pas, ils témoignent" de Jean Cocteau), mêlant humour et pertinence ("Soyez lacaniens si vous le voulez... Moi, je suis freudien"). Gérard Miller interroge des patients de Lacan, ses élèves, mais aussi ses proches, pour tenter de comprendre qui était l'homme derrière le mythe ("L'inconscient est construit comme un langage", "Ce que Freud rappelle, c’est que ce n’est pas le mal mais le bien qui engendre, qui nourrit la culpabilité", "L’amour, c’est donner ce qu’on n’a pas"). Il pénètre dans son cabinet et son appartement, reproduit les rares photographies qui existent, son commentaire s'adressant paradoxalement au plus grand nombre pour lever le voile sur le mystère Lacan. En bonus, les deux entretiens avec son frère Jacques-Alain et Judith, ainsi que son propre commentaire, sont aussi passionnants que le film de 51 minutes (ed. Montparnasse).

lundi 4 octobre 2021

Le palais des mirages


Il fallait voir. Les plantes sont vraies. Le palais un faux. Le miroir réfléchit nos illusions. Le lointain est derrière nous. Question de distances. Le passé est immense. L'avenir sans perspectives. Se pencher à la fenêtre est moins dangereux que ne l'indique l'écriteau. C'est une prison. Le demi-tour s'impose. C'est un jardin. L'extraordinaire est sa reproduction. Il y a là quelque chose de morbide. Quelle construction utopique rétablirait l'équilibre ? Aucune. C'est une chute. Il n'y aura bientôt plus d'eau. Il faudrait un arrosoir ou un bon tuyau. Il aura fallu abattre des arbres, extraire du marbre, semer. Reprenons. Sans cesse. C'est ce que nous faisons. Nous ne nous retournons pas, condamnés à répéter les erreurs de l'histoire. Un cas d'espèce. Je ne me vois pas dans la glace. Le cinéma nous a appris ce que cela signifiait. Nous nous entredévorons. Sous son apparence inoffensive l'image est monstrueuse. Un mirage. Une image pieuse. Des pixels sur un écran. La naissance se fait attendre. La réflexion montre un bout de ciel. C'était hier. Pourtant quelqu'un demande : "C'est pour aujourd'hui ou pour demain ?". Les bras m'en tombent. J'ai à peine le temps d'appuyer sur le bouton. C'est déjà fini. Ça vient de recommencer. Il fallait voir.

Texte du 13 décembre 2008

mardi 28 septembre 2021

Fourrière


Chaque fois que j'ai une contravention je me pose la question des impôts indirects. Que le police place des pièges à des endroits d'où le risque est exclu se comprend ; c'est une arnaque légale, une amende facile contre laquelle je ne peux m'insurger puisque j'étais en tort. Lors d'un déménagement, je me suis garé à un endroit interdit qui ne gênait absolument personne, mais la "dépanneuse" d'un garagiste collabo a emporté ma Kangoo à la fourrière située derrière le stade Charléty avant que j'ai eu le temps de dire ouf. Quelques minutes au sous-sol du parking dédié m'ont coûté 179 euros auxquels s'ajoutent la contravention pour stationnement interdit. Toute journée supplémentaire est facturée 29 euros. Une heure plus tard j'avais récupéré mon véhicule, mais tandis que je reprenais piteusement ma route je pensais à la somme qu'une contravention représente pour un riche ou un pauvre. À mon niveau cela augmentait simplement le coût du déménagement, mais pour un smicard touchant 1231,12 € net par mois, le total de la douloureuse équivaut à plus du quart de son salaire. Aucun gouvernement n'a jamais indexé les contraventions sur les revenus, ce qui semblerait juste, voire dissuasif chez les rupins qui n'ont rien à faire de la loi et ne risquent que leurs douze points, par exemple en faisant de la vitesse avec leur SUV. Même sans posséder de véhicule, chacun/e peut être victime d''une amende, par exemple dans les transports en commun. Or ces taxes aux entorses à la loi sont scandaleusement les mêmes quels que soient ses moyens, et reviennent à un impôt indirect des plus inégaux.

mardi 7 septembre 2021

Êtes-vous heureux ?


En relisant mon article du 16 septembre 2008, je suis encore plus inquiet qu'alors. Les populations sont anesthésiées depuis plus d'un an par la crise dite sanitaire. On nous raconte n'importe quoi et son contraire. À qui, à quoi se fier ? Le clivage gauche-droite est remplacé par les provax et les antivax, par celles et ceux qui craignent pour leur vie ou celle de leurs proches, et les autres qui sont catastrophés par la société que les puissants nous préparent. La démobilisation est à son comble. Le passe sanitaire transforme les restaurateurs et les organisateurs de spectacles en flics. Les cerveaux prennent le moule. La droite saisit l'opportunité et crée des amalgames. En fait tout le monde crée des amalgames. Le capitalisme s'est refait une santé sur le dos d'un virus qui mute, qui mute, mute, mute... Mais comment gérerons-nous les prochaines catastrophes, probablement beaucoup plus graves, que ce soient de nouveaux virus ou les conséquences du réchauffement climatique ?

Celluloïd, encre, laque, allumette. Nous allons encore nous faire passer pour de grands paranoïaques. Il n'y a pas grand chose à y faire. Avec quelques amis, nous évoquions la thèse du complot dont nous affublent celles et ceux qui préfèrent ne pas faire de vagues, absorbant docilement la potion. C'est que le soporifique a prouvé son efficacité ! On nous dit que la manipulation serait trop énorme. Et Dieu(x) dans tout ça ? Oui, que pensez-vous de Dieu(x) ? Pour un athée, n'est-il pas la plus extraordinaire manipulation de l'histoire de l'humanité ? C'est gros comme une maison, mais la grande majorité des bipèdes de la planète s'y conforment. Ciel, nous sommes faits ! Conditionnés. Toute organisation sociale est pensée pour nous assujettir. Les esprits rebelles sont dénoncés, torturés, lapidés, brûlés, ou plus "humainement" enfermés. La famille est un des piliers de l'entreprise. Nous mangeons ce que l'on nous dit de manger, nous roulons ce que l'on nous dit de rouler, nous volons comme on nous dit de voler, nous pensons ce que l'on nous dit de penser, nous rêvons dans les limites de ce raisonnable. Nous consommons, nous cautionnons. Je comprends les ermites, mais je me vois mieux en phalanstère ! Impossible de s'échapper. L'engagement politique est encore une manière de l'accepter. Le refus passe par la délinquance, la folie ou l'art.
Il y a des nuances, mais rien ne s'acquiert sans douleur. Le vrai travail n'est pas celui qui profite aux patrons. Résistance active. Le devoir de penser par soi-même. Agir. Tout est organisé pour ne profiter qu'à un tout petit groupe, suffisamment important pour permettre au système de perdurer. Les "révolutionnaires" en sont aussi les garants. Sans controverse, le système s'épuise de lui-même. L'étau est bien serré. Notre civilisation est en bout de course. Le découragement gagne les militants. Après quelques grosses catastrophes économiques ou écologiques, de nouvelles utopies verront le jour. Anesthésiés, les êtres humains n'ont jamais su faire autrement. Faut que ça saigne pour remettre les prétendues valeurs immuables en question et faire masse. Je ne suis pas certain d'être clair. Nous acceptons les us et coutumes pour argent comptant. Pas question d'imaginer d'autres manières de vivre. Ordre, travail, famille, patrie, propriété, tout est cadenassé. Les politiques jouent sur la sécurité, il n'y en a aucune. C'est un rappel à l'ordre. Ne pas se révolter. Accepter son état de petit soldat. Avaler le poison jour après jour, 20 heures après 20 heures, la messe est dite. Nerf des rapports homme-femme, la sexualité est tabou. Quelle est notre marge de manœuvre ? À chacun de la définir si nous ne voulons pas vieillir prématurément. Il y a tant de morts-vivants (clin d'œil à Romero). Une question en attendant, reprise du formidable film de 1961 d'Edgard Morin et Jean Rouch, Chronique d'un été : "êtes-vous heureux ?"

mercredi 9 juin 2021

Pas de pitié pour les images pieuses


Peut-être suis-je surpris de bien prendre les revers de fortune, les mauvaises nouvelles ou les agressions dont je pourrais être victime ? Si l'on n'est jamais aussi bien servi que par soi-même, pourquoi s'infliger tristesse, énervement, angoisse lorsqu'on est confronté à ces contrariétés ? Le mal que l'on nous prodigue parfois ou les mauvaises surprises que la vie nous réserve n'ont que peu de poids face à la manière dont on en gère les effets. Pas la peine d'en rajouter ! Selon les figures, j'ignore les malveillances ou je prends à bras le corps la résolution des problèmes incontournables. Du moins je fais tout mon possible. Quel rapport avec l'article de 2008 qui suit ? Probablement la différence entre les choses qui nous arrivent inévitablement et le choix qui s'offre à nous sur la manière de les vivre, façon de revendiquer qu'en définitive il n'y a (presque) rien de fatal, à condition de se demander ce qui nous semble juste de penser ou de faire...

La nouvelle gargouille prend des images pieuses
Article du 2 juin 2008

Le matin, j'avais terminé Bienvenue dans le désert du réel de Slavoj Žižek. Sa façon de renverser les évidences me plaît. Si "l'inconscient ignore les contraires", ce concept freudien appliqué à l'analyse politique ne peut que faire mouche. Dès lors qu'un terme est employé, un concept ou une opinion proférés, il devient psychologiquement indispensable d'en interroger le sens et les raisons qui les ont produits. Schématisons : une personne avançant "je ne suis pas raciste" pointe son racisme, car autrement la question ne se poserait pas. Ou encore, méfiez-vous de quelqu'un vous annonçant qu'il ne va pas vous arnaquer, car l'idée l'aura forcément effleuré pour qu'il l'évoque. Les régimes dits démocratiques en prennent pour leur grade. La fonction du philosophe n'est-elle pas de refuser les conventions pour argent comptant, d'interroger sans relâche ce qui prétendument ne pourrait être autrement. Ainsi, Žižek fait remarquer que s'il est courant d'envisager la fin du monde, celle du capitalisme semble aujourd'hui inimaginable.
Dimanche avait été très calme. Le soleil s'était couché plus tôt que prévu, transformant le côté plage en un ciel menaçant avec, en prime, une atmosphère glaciale. Je n'avais pas grand chose à ajouter, ayant exceptionnellement passé mon après-midi à bavarder et rêvasser. Comme je me suis fixé de rédiger autant que possible un billet quotidien, je m'en tire parfois de justesse en plongeant dans le fond photographique accumulé, espérant y trouver quelque inspiration. Cherchant une photo, je tombe sur un photographe ! L'image envoyée par Brigitte il y a quelques mois fait fonction de mise en abîme. Placée à l'extérieur d'une des sept chapelles absidales, en face de l'Hôpital Saint Barnabé, la gargouille orne la cathédrale de Palencia en Espagne. Comme la sculpture m'intrigue, Bri me retrouve un article d'El Païs de 1980 qui dévoile le "poteau rose" : vers 1908 ou 1910, l'architecte Jerónimo Arroyo, chargé de la restauration de la cathédrale, choisit de remplacer la gargouille tombée il y a fort longtemps par le portrait d'un ami intime. Depuis, "Monsieur Alonso" occupe une place d'honneur parmi les harpies, lions ailés, squelettes et autres figures du XIVe siècle, immortalisant les passants et les visiteurs sous un angle original qui ne peut qu'enrichir ma rêverie.
Au moment de mettre en ligne, je suis frappé par l'étrange ressemblance physique entre la statue espagnole et le philosophe slovène...

lundi 29 mars 2021

Non je ne veux pas d'une civilisation comme celle-là


J'emprunte mon titre au vers d'une chanson de Colette Magny qui me trotte dans la tête. Souvent je me demande ce qu'auraient pensé mes ami/e/s disparu/e/s de tel ou tel phénomène sociétal. Colette, Bernard, Brigitte, Pere, Papa, vous me manquez et je me sentirais certainement moins seul si nous pouvions discuter ensemble des évènements actuels et de la manipulation de l'information, ou plus exactement des consciences.
Jusqu'ici la société française était divisée arbitrairement entre la gauche et la droite. La frontière était floue, voire mouvante comme du sable, surtout si l'on considère que le centrisme et l'ancien PS (vu ce qu'il en reste) virent objectivement du côté des petits arrangements cyniques avec le capital. Aujourd'hui le monde est divisé entre ceux qui ont peur du virus et ceux qui se méfient de l'utilisation qu'en font les gouvernements dans leur gestion de la crise. Là aussi la frontière n'est pas nette, car certains ont beau être dubitatifs, la peur, cette mauvaise conseillère, prend souvent le dessus.
Une partie de mes amis est impatiente de se faire injecter le vaccin, l'autre préfère attendre le délai plus ou moins habituel permettant de constater les effets secondaires. Quelles séquelles pourraient survenir après quelques mois, quelques années, déjà qu'en apparaissent au bout de quelques jours ? Dans tous les cas c'est la crainte de l'avenir qui guide nos choix. Peur de mourir du virus contre peur de vivre d'une manière moralement inacceptable ! Les plus fragiles, soit ceux considérés comme des proies faciles du Covid ou psychologiquement perturbés par l'éventualité de la mort qu'il sème, pensent qu'il est nécessaire qu'un maximum de personnes se fasse vacciner pour éradiquer l'épidémie. Ils considèrent la crise d'un point de vue strictement sanitaire. D'autres envisagent cette période sous l'angle politique ou philosophique, à savoir que ce qui est en jeu est le type de société qui en découlera.
Imaginez qu'on nous ait raconté il y a deux ans ce que nous vivons aujourd'hui. Qui aurait pu croire que nous acceptions sans broncher la suppression de tout évènement culturel public, l'instauration d'un couvre-feu avec auto-autorisation, l'interdiction de se déplacer sur le territoire national, la mort programmée d'un tiers des petits commerces, les lois sur la retraite et sur les libertés individuelles, la baisse des indemnités de chômage et même des salaires, etc. ? Comment des populations entières se retrouvent anesthésiées, incapables de réagir à ce que nos gouvernements nous imposent ici et là-bas ? Car le virus est partout et la gestion de la crise, à de rares exceptions, génère le même genre de décisions qui sont, pour le moins, anti-démocratiques. D'ailleurs démocratie est un terme qui demanderait à être précisé !
Sous prétexte de ne pas mourir d'un virus qui fait moins de dégâts que la pollution, le climat, la pauvreté, la famine, voire d'autres épidémies ravageuses, on transforme nos vies en un rituel absurde qui marquera de manière indélébile nos vies futures. D'un côté je me demande ce qui me tuera, quelle maladie ou quel accident m'enlèvera à mes proches. D'un autre, je réfléchis à la vie que je souhaite partager. Dans le passé, j'ai plusieurs fois pris des risques pour défendre mes idées ou simplement pour vivre pleinement mon court passage sur Terre. Mes voyages dans des contrées reculées où vivent des bestioles gourmandes de mon sang, mes films en Algérie, en Afrique du Sud et, le plus traumatisant, à Sarajevo pendant le siège, ma manière parfois inconsciente de conduire ou de me jeter à l'eau, certains de mes écrits qui me valurent des menaces de mort, mirent à l'épreuve ma rage de vivre. Il n'était pas seulement question de moi, car j'entraînais d'autres à ma suite quand ce n'était pas moi qui les suivais. N'étant ni suicidaire ni criminel, je prenais toutes les précautions pour que personne ne soit victime de mes choix, mais on ne sait jamais. D'ailleurs aujourd'hui c'est en traversant la rue que je fais le plus attention, même si je porte ce masque dérisoire dans les espaces communs (et d'autant plus, car il embue mes lunettes), que je me lave les mains plusieurs fois par jour et que je renforce mes défenses immunitaires en avalant divers produits que de soit-disant spécialistes considèrent comme inutiles.
Je me méfie des chiffres, des statistiques à qui l'on faire dire ce qui arrange le pouvoir. Je me souviens de Jean Renoir expliquant qu'il peut y avoir un million de morts, or s'il ne s'agit que d'une seule personne et que cette personne c'est moi, c'est plus important ! C'est de cela dont il s'agit pour celles et ceux qui ne voient de la crise que nous traversons que son aspect sanitaire. Mais si l'on prend un peu de recul et que l'on constate vers quelle société nous allons, on est en droit de se demander si nous cautionnons les bons choix. Est-ce que je veux vivre dans un pays qui fermera ses frontières aux migrants climatiques sous prétexte qu'ils pourraient apporter la peste et le choléra ? Comment et par qui sera évaluée la toxicité de ma liberté individuelle ? Puis-je accepter les assassinats programmés de professions dites non essentielles ? Ai-je de l'empathie pour les suicides qui en découlent, y compris chez les jeunes adolescents qui ne voient pas d'alternative au plan de concentration à l'échelle mondiale ? Puis-je cautionner que les plus riches profitent de cette crise comme jamais et que les plus pauvres sombrent dans la famine ? C'est pourtant le prix à payer pour ne pas risquer d'attraper le virus, voire d'en mourir, ne serait-ce que 1% ou 2% de la population. Comment sera gérée l'arrivée de nouvelles pandémies ? Qu'arrivera-t-il en cas de fonte du permafrost ou de nouveaux accidents nucléaires ? Est-ce que le progrès est encore défendable ? Si nous devons changer nos habitudes de consommation est-ce en nous enfermant ou bien en nous débarrassant de la surconsommation alimentaire et énergétique ? Cette réflexion politique s'oppose fondamentalement à la réaction sanitaire.
Non je ne veux pas d'une civilisation comme celle-là. Je préfère mourir que de cautionner ce que l'on nous prépare. Je pense à nos enfants, à nos petits enfants. Non je ne veux pas d'une civilisation comme celle-là. L'arrogance et l'incompétence nous mènent droit dans le mur. C'est d'ailleurs ce qui a toujours suscité le déclin de celles qui nous ont précédés et qui se sont éteintes. Si nous devons avoir peur, ce n'est pas des virus à venir, mais de ceux qui en exploitent les retombées pour mieux nous asservir.

jeudi 25 mars 2021

Le printemps ?


On peut toujours rêver. J'ai rassemblé cinq articles que j'avais écrits pour le 40e anniversaire de mai 68. J'aurais bien aimé faire la même chose pour le 150e anniversaire de la Commune, mais même centenaire j'aurais raté le coche. Les citoyens semblent anesthésiés, paralysés par la peur, et pourtant cela commence à frémir, dans les théâtres, dans les entreprises... Les Gilets Jaunes auront dix fois plus de raisons de se mettre en boule. Le gouvernement fait payer à la population sa gestion épouvantable de la crise. Nous sommes passés, par exemple, de 2500 lits de réanimation à 1700 en Île-de-France depuis mars 2020. Le capitalisme s'est offert un beau lifting à nos frais et cela ne fait que commencer. Ils prétexteront la catastrophe économique pour vendre l'État au privé. Combien de petits commerces ne rouvriront pas, au profit des grandes enseignes multinationales ? Le nombre de pauvres grandit déjà. Mais famine rime avec révolte. Il faut toujours se méfier de ceux qui n'ont rien à perdre...

AVANT, APRÈS
Article du 5 mai 2008

Voilà, le joli mai est enfin arrivé, précédé de commémorations quarantenaires à n'en plus finir. Cette précipitation marque-t-elle l'envie de s'en débarrasser ou au contraire que cela dure longtemps ? Plus longtemps certainement que n'avaient duré à l'époque les événements célébrés depuis des semaines à grand renfort de publications, publicité, récupérations, révision, réaction, réanimation, etc. Il y a autant de mai 68 que d'individus à l'avoir vécu, ou pas. Chacun le réfléchit sous l'angle unique de son expérience, étudiant à Paris ou en province, en grève dans son usine ou déjà réactionnaire, loin du tumulte ou en plein dedans, nostalgique ou révisionniste, fidèle à ses idées d'antan ou renégat réembourgeoisé, et différemment selon ses affinités politiques, ses origines sociales, sa profession ou son âge... Ce n'est pas tant le mois de mai qui nous marqua, mais les années qui suivirent. Jusque là, la jeunesse n'avait jamais manifesté qu'en faisant des monômes le jour des résultats du Baccalauréat en secouant un peu les automobilistes qui roulaient boulevard Saint-Germain. Les générations précédentes avaient connu la Résistance ou la guerre d'Algérie. Les parents ou les grands frères "engagés" avaient raconté leurs combats contre l'Occupation ou pour l'indépendance algérienne. C'est ainsi que les traditions se transmettent. Le pays vivait en blouse grise. Si le ciel allait se colorer de rouge et noir, il se parerait aussi de l'arc-en-ciel psychédélique...
Au Lycée Lafontaine, ma sœur avait son nom brodé sur sa blouse obligatoire. Bleu clair ou écrue, en changeant alternativement tous les quinze jours pour être certain qu'elle soit lavée, et vendue exclusivement au Bon Marché. Le pantalon était interdit dans les lycées de filles et la directrice elle-même vérifiait à l'entrée la distance du bas de la jupe jusqu'au sol avec un mètre de couturière ! Les petites anecdotes comme celles-ci en disent long sur l'époque. Ni les écoles ni les lycées n'étaient mixtes. La distance entre garçons et filles allaient d'un coup voler en éclats.

L'image est celle du livre-CD N'effacez pas nos traces ! de la chanteuse Dominique Grange dont j'allais bientôt fredonner les chansons (La pègre, Grève illimitée, Chacun de nous est concerné, À bas l'état policier) et qui ressort aujourd'hui dans une nouvelle interprétation abondamment illustrée par son compagnon, le dessinateur Jacques Tardi (96 pages inspirées). C'est dans la tradition des chansons engagées d'Hélène Martin, de Francesca Solleville (qui apparaît ici dans les chœurs, aux côtés du violoniste Régis Huby, du bandéoniste Olivier Manoury, entre autres), de Monique Morelli, Jean Ferrat, Colette Magny... Le 45 tours original était sérigraphié et coûtait 3 francs. Le petit bouquin carré, gentiment préfacé par Alain Badiou, est un cadeau sympa parmi la marée d'objets de consommation édités à l'occasion du quarantenaire. Chacun y va de son mai. Je ne me joindrai à la meute que le 10 mai prochain, journée qui alors marqua ma seconde naissance, mais je n'ai rien à vendre...
Sur un autre 45 tours, d'Evariste cette fois, toujours 3 francs, dont la pochette était signée Wolinski, publié par le C.R.A.C. (Comité Révolutionnaire d'Agitation Culturelle) et sur le quel figuraient La faute à Nanterre et La révolution, on peut lire : "Ce disque a été réalisé avec le concours des mouvements et groupuscules ayant participé à la révolution culturelle de mai 1968. Il est mis en vente au prix de 3F afin de démasquer à quel point les capitalistes se sucrent sur les disques commerciaux habituels" ainsi que "Ce disque est un pavé lancé dans la société de consommation".


MA SECONDE NAISSANCE
Article du 10 mai 2008

Peut-être était-ce quelques jours plus tôt et je fais un amalgame avec la journée qui précède "la nuit des barricades". J'essaye de me souvenir. C'était un vendredi. Le vendredi 10 mai. La foule des lycéens était attroupée devant la petite porte du lycée en face du stade et personne n'entrait. On se demandait si on allait suivre le mouvement qui depuis quelques temps animait Nanterre et le quartier latin. Nous ne savions pas vraiment quoi faire. À l'appel des CAL (Comités d'Action Lycéens), des mots d'ordre de grève avaient circulé, mais jamais on n'avait entendu parlé de grève d'élèves, ni des lèvres ni des dents (en fait les premières ont lieu dès décembre 67). Je me suis dévoué pour aller voir le proviseur pris dans la cohue et je lui ai posé la question qui nous turlupinait. Depain, un type plutôt pas mal dans la difficulté de sa fonction, m'a répondu "Mais qu'est-ce que vous voulez que je fasse !" en me montrant tout le lycée massé sur le trottoir. Ensuite, tout est allé très vite, j'ai dit "Portez-moi !" et j'ai crié au-dessus des têtes "Je viens de parler avec Monsieur le Proviseur, il n'y aura pas de sanction..."
Ma vie a basculé en quelques secondes. J'avais quinze ans, jusque là il aurait été hors de question que je franchisse le seuil de la maison sans cravate, même pour aller acheter le pain. Mes parents trouvaient étrange cette lubie. J'avais été un bon élève, le fils aîné d'une famille qui se prétendait "intellectuels de gauche". Mon engagement se cantonnait aux dissertations que ma mère avait souvent rédigées à ma place. Et puis tout à coup, je suis porté par la foule, ovationné, et je m'entends hurler "Tous à Lafontaine !". C'était le lycée de filles à côté de Claude Bernard. Nous marchons. Nous enfonçons les portes et nous grimpons quatre à quatre dans les étages, ouvrant les portes des salles où se donnent les cours. On ne peut pas dire que notre élan fut couronné de succès. Tout juste une dizaine de filles débrayèrent pour "grossir" notre défilé qui se dirigea d'abord sur Jean-Baptiste Say puis Jeanson de Sailly. Mon oncle Gilbert appela mon père pour le prévenir qu'il venait de me voir passer "à la tête d'une manifestation" rue de la Pompe où il décorait la vitrine d'une boutique. Nous avons marché et nous marcherons encore beaucoup et nous courrons, ah ça, nous avons couru pendant toutes ces années ! Je n'étais pas un lanceur de pavés, mais j'ai couru, couru jusqu'à la manif contre Nixon quelques années plus tard, seize kilomètres à bout de souffle avec les matraques qui s'abattaient sur les crânes de tous les côtés... En fin d'après-midi, nous avions rejoint les autres défilés à Denfert-Rochereau. Tandis que nous attendions, je suis entré dans un salon de coiffure et j'ai demandé s'il était possible que j'appelle mes parents pour les rassurer.
Le soir, ils ont dit qu'il était important qu'on se parle : "Sache que ta mère et moi, pendant les jours qui vont venir, nous allons être très inquiets, mais après tout ce que je t'ai raconté de ma jeunesse je me vois mal t'interdire d'aller manifester..." En 1934, mon père se battait à la canne contre les Camelots du Roi. Il s'était engagé dans les Brigades Internationales, mais n'était jamais parti à cause de ses rhumatismes articulaires aigus. La crise qui a précédé son départ lui a sauvé la vie, aucun de ses camarades n'est revenu d'Espagne. Plus tard, il entrera dans la Résistance, dénoncé il sera fait prisonnier, s'évadera du train qui l'emmenait vers les camps, etc. Mon activité "révolutionnaire" était beaucoup plus modeste...

Article du 13 mai 2008

Lundi 13 mai 1968, c'était ma deuxième grosse manif, mais tout cela est loin. Par contre, je ne peux oublier les suivantes, toutes les suivantes, parce que je faisais partie du "service d'ordre à mobylette". Il s'agissait de précéder le cortège en arrêtant les automobiles aux carrefours pour le laisser passer sans encombre. À une trentaine, on bloquait, les manifestants nous rejoignaient, on repartait au prochain feu. À cette époque il n'y avait pas de voitures de flics pour ouvrir et fermer la voie ! Il n'y avait déjà pas autant de bagnoles, mais dès la pénurie d'essence, on avait l'impression de faire une ballade en forêt. D'autres disaient la plage. Très vite, les feux tricolores ne signifièrent plus rien du tout. Avec ma Motobécane grise, je livrais aussi les affiches imprimées dans les ateliers des Beaux-Arts, je les apportais par exemple à l'ORTF, la Maison de la Radio et de la Télévision dont Godard avait filmé les couloirs pour Alphaville. On rencontrait du monde. La rue était à nous. La vie était à nous. Ce n'était qu'un début.


DEMANDEZ ACTION !
Article du 18 mai 2008

La Maison des Jeunes et de la Culture du XVIe arrondissement ressemblait à un baraquement le long de terrains de jeux entre la Porte de Saint Cloud et la Seine. Elle abritait de nombreuses activités et recevait souvent des conférenciers. C'est ainsi que j'ai découvert les projections lumineuses psychédéliques, la relaxation zen et des chanteurs d'horizons très divers. J'habitais alors Boulogne-Billancourt, tissu social constitué des enfants des ouvriers de Renault et des petits bourgeois de l'ouest parisien.
En mai 68, la M.J.C. accueillit le Comité d'Action du XVIe arrondissement, cela ne s'invente pas, où je me souviens avoir milité aux côtés de Rémi Kolpa Kopoul, un peu plus âgé que moi. En fin de journée, nous allions à la sortie du métro vendre un journal créé par les étudiants : "Action, demandez Action, le journal des Comités d'action !" Ma voix portait et nous repartions lorsque nous avions tout vendu. Abondamment illustré par exemple par Siné, Wolinski, Reiser, Topor, Action donnait la parole à ceux qui ne pouvaient s'exprimer dans la presse officielle.
En un sens, il fut pour moi le premier modèle de ce qu'allait devenir le Journal des Allumés (du Jazz) que Francis Marmande saluait la semaine dernière dans Le Monde comme "le seul journal offensif, pensé, de cette musique". Il y a un temps pour tout. Il faut savoir tourner la page. Plus tard, Siné créerait L'enragé dont j'ai conservé la collection complète et que nous interviewerons pour notre canard et Topor dessinera l'affiche de mon film sarajevien Le Sniper.
J'ai toujours rêvé pouvoir répondre au jour le jour comme lorsque je produisais Improvisation mode d'emploi sur France Culture tous les soirs en direct à 20 heures ou lors du Siège de Sarajevo quand nous envoyions tous les soirs à 19 heures un film de deux minutes que nous avions réalisé le matin et monté l'après-midi. Un journal papier coûte cher, a fortiori un programme de télévision. Le blog est une manière de perpétuer ce rêve en lui donnant corps. Sept jours sur sept depuis bientôt trois ans, je suis fidèle au poste. J'ignore combien de temps cela durera encore. De nouvelles opportunités auront peut-être raison de cette activité-là aussi. Allez savoir... Mais je suis conscient de l'importance qu'eut sur moi Action comme tout ce qui suivit. L'improvisation me permet de réagir sans délai à une sollicitation et j'imagine que je pourrais continuer en sons ou en images aussi bien qu'en paroles. Action est resté le mot d'ordre qui m'aura permis de croire à mes utopies en leur faisant franchir le seuil qui sépare l'impossible du réel.


TOMBEAU DE GILLES TAUTIN
Article du 15 juin 2008

Les événements de mai ne se sont pas cantonnés au mois de mai 68. Même s'ils ont duré quelques semaines, leur effet s'est réellement fait sentir pendant la demi-douzaine d'années qui allaient suivre. On a célébré leur quarantième anniversaire dès mars-avril pour pouvoir s'en débarrasser le plus vite possible, sur les conseils d'un président qui avait loupé le coche pour jouer le rôle de mouche. Ce qui est important n'est pas ce qui s'est passé alors, mais les changements radicaux qui en ont découlé. Pourtant, le samedi 15 juin 1968, je me souviens avoir suivi l'enterrement de Gilles Tautin, un lycéen de 17 ans noyé dans la Seine après poursuite par les forces de l'ordre près des usines Renault de Flins. On parle plus souvent de Pierre Overney, mais la mort de ce garçon à peine plus âgé que moi me marqua considérablement. L'immense cortège ne fait presque pas de bruit, un silence de mort. Je ne suis pas fan des fleurs ni des couronnes, mais chacun dépose une rose rouge sur son cercueil. Je suis retourné. On sentait parfaitement l'injustice, le crime de la police gaullienne. C'était la première fois que j'étais confronté à la mort d'une jeune personne. Celles qui suivirent dans ma vie portent son empreinte. Percuté sur l'autoroute par un imbécile qui roule à contre-sens, pendu pour un chagrin d'amour, suicidé au gaz qui fait exploser l'immeuble, junkies à l'overdose, et puis la maladie... Ça reste toujours une absurdité, même si l'on est en droit de se demander ce qui absurde, de la vie ou de la mort ? La vanité des hommes est sans limites. Je l'oublie parfois.

mardi 23 mars 2021

La clef sous le porte-à-porte


Avec la paranoïa virale entretenue par les médias, le porte-à-porte a pris un coup dans l'aile. Les Témoins de Jéhovah n'osant plus sonner à ma porte, même masqués, sont contraints d'adopter les méthodes des démarcheurs d'assurances ou de fenêtres. D'habitude, lorsqu'un 09 s'affiche sur mon téléphone fixe, il y a neuf chances sur dix pour que ce soit un des ces importuns que j'envoie paître en leur racontant que je suis mort (silence !), que ma ligne est sur BlocTel (ils s'enfuient) ou à qui je souhaite bon courage les jours où je suis moins agacé. Il m'arrive aussi de raccrocher avant qu'ils aient le temps d'ouvrir le bec ou de poser le combiné décroché, les abandonnant suspendus à mon vertigineux silence. À moins que le robot s'efface de lui-même, parfois précédé d'un surprenant "Goodbye".
Les Témoins de Jéhovah, eux, ne lâchent pas l'affaire. Son 06 me laissait espérer l'appel d'un ami ou une proposition de travail. Si, si, c'est même arrivé hier... Élevé dans la tolérance, je tempère mon anticléricalisme et renvoie le jobard à sa foi, même si j'évite toute référence étymologique à Satan. Je connais quelques amis qui ont réussi à s'extirper de cette secte aussi arriérée que les autres. Il faut parfois être confronté à des évènements inattendus pour que le rêve se révèle cauchemar, et vice versa. Soyons clairs, c'est sa taille qui différencie une secte d'une religion. Les nains aussi ont commencé petits. Renvoyons les détracteurs du storytelling et du complotisme à la Bible, écrite par de vicieux zélateurs romanesques. Si des milliards d'individus sur la Terre prennent ces fariboles pour argent comptant, comment voulez-vous que leur esprit critique s'exerce sur les systèmes qui les oppressent ? Pensent-ils avoir dompté la nature ? La crédulité de l'Homme est sans limites. L'écrivain Vercors évoque Les animaux dénaturés. Qu'on ne s'y trompe pas ! La magie est intacte. La question sans réponse est merveilleuse. La poésie y pourvoit. Rien ne se perd, rien ne se crée. Les atomes ne cessent de danser. En animiste scientifique je regarde avec tendresse le combiné du téléphone planté sur sa base, muet et pourtant si vivant ;-)

vendredi 5 mars 2021

... ou ne me demandez pas pourquoi


Mes amis s'étonnent de mon aptitude à retomber sur mes pattes lorsqu'il m'arrive des tuiles. Par grand vent certaines se décrochent parfois du toit, quand ce n'est pas toute la cheminée. C'est arrivé lors de la tempête de 1999 où mon voisin a failli y passer lorsque ses cent kilos, entraînés par l'antenne satellite, sont tombés à quelques centimètres de lui. Dragon dans l'horoscope chinois, scorpion dans l'occidental, volontariste dans ma propre cosmogonie (j'ai même habité rue de l'Espérance), marxiste pour l'analyse, je renais régulièrement de mes cendres. Cela ne signifie pas que je sois imperméable aux vicissitudes de la vie. Je morfle comme tout le monde. Une peau de banane, un râteau, une bouche d'égout peuvent me saper le moral, un temps. Si l'on aime le burlesque, cela vaut bien une bataille de tartes à la crème. Mâle, équivalant à mal supporter la douleur, je fais ce que je peux évidemment pour me changer les idées. Cela ne sert à rien de se morfondre ou de s'apitoyer sur son sort. Haut les cœurs ! Prenons le monde à bras le corps et laissons la magie opérer. Jean Cocteau, encore lui, suggérait : "Lorsque ses mystères nous dépassent, feignons d'en être les organisateurs." Mais enfin, j'y suis tout de même pour quelque chose !

Article du 21 avril 2008 :

"Oh, ben ça alors !" Les mots sont sortis de ma bouche sans que je comprenne ce qui arrivait. Les fleurs, trop lourdes, ont fait basculer le pot qui s'est brisé en atterrissant. J'aimerais savoir reconstituer l'amaryllis comme Cocteau sauve la fleur d'hibiscus, vedette de son film "Le Testament d'Orphée... ou ne me demandez pas pourquoi", en rembobinant celui de la catastrophe, mais je ne suis pas encore assez "expert en phénixologie". "Qu'est-ce que cela ?" demande le poète. "C'est la science qui permet de mourir un grand nombre de fois pour renaître" répond Cégeste. "Je n'aime pas cette fleur morte" se plaint le poète devant la tige coupée. "On ne ressuscite pas toujours ce qu'on aime..."

P.S.: il est important de saisir la nuance, "pas toujours" ne signifie ni chaque fois ni jamais...

jeudi 4 février 2021

L'arnaque


Toujours utile à rappeler, particulièrement en ce moment où les plus riches gagnent des milliards en profitant de la crise dite sanitaire alors que les files de pauvres s'allongent à l'heure des repas. À son issue les laquais des banques qui dirigent le pays justifieront de vendre l'État au privé en s'appuyant sur le déficit économique. Dézinguer les services publics comme la Poste, EDF, la SNCF, l'Hôpital, c'est derrière nous, mais il reste suffisamment de secteurs, que nous avons payés avec nos impôts, qui partiront dans l'escarcelle des multinationales. Les petits sont mangés par les moyens que dévorent les gros rachetés par les énormes. Ils ont placé leurs hommes un peu partout à la tête des gouvernements et ils se sont rendus maîtres des médias. Ce n'est pas un complot, cela s'appelle le capitalisme, c'est un système. Pour arriver à leurs fins morbides, certains en profitent pour faire passer les lois les plus iniques, empêchant la moindre contestation sous couvert de pandémie. La population, pétrifiée par les annonces anxiogènes, est pour sa majorité anesthésiée. Il est tout de même nécessaire de rappeler quelques bases !

Article du 3 février 2008

La Bourse est la plus grande escroquerie que le Capital ait inventée pour arnaquer les petits au profit des plus gros. Lorsque la Société Générale vend des actions pour éponger ses pertes, il y a bien à l'autre bout quelqu'un qui les achète ! Si nombreux furent ruinés par la Crise de 1929, d'autres s'y enrichirent. Émile Zola relate très bien les mécanismes boursiers dans son chef d'œuvre L'argent et, plus schématiquement, Oliver Stone dans son film Wall Street en explique la manipulation. Les fluctuations du marché sont générées par le volume des ventes et des achats. Or seuls les gros actionnaires peuvent influer sur les cours puisqu'ils sont les seuls en mesure de produire des flux suffisants pour provoquer hausses et baisses. Les petits porteurs ne peuvent que suivre, ou pas...
Ainsi, un gros actionnaire qui vend en masse, évidemment au taux le plus haut, provoque une chute des cours. La panique que produit cette baisse pousse les petits épargnants à vendre à leur tour, mais cette fois à la baisse. Leur nombre fait encore baisser le cours, et lorsque l'action s'est suffisamment cassée la figure, le gros rachète en masse à un taux ridiculement bas, et l'affaire est dans le sac. Il a vendu au taux le plus haut et tout racheté au taux le plus bas. Les petits, eux, ont vendu dans la panique à un taux bien inférieur à celui auquel ils avaient acheté. La Bourse est donc simplement un système élaboré pour piquer les sous des petits épargnants au profit des plus gros.
Les banques se présentent à leurs clients comme des entreprises de services. En réalité ils jouent avec l'épargne de tous. Ne pouvant conserver ses liasses, même minimes, sous l'oreiller, chacun est quasiment obligé de posséder un compte en banque. Le banquier fait du profit avec toutes ces sommes, placées ou pas, et ponctionne même des frais de gestion, ce qui est d'un cynisme achevé. Non contente de faire du profit avec nos portefeuilles, elle nous en fait payer les frais ! Comprenez bien qu'il ne s'agit pas du guichetier ou du chargé de clientèle, ceux qui font partie du "back office" ni même les traders à l'adrénaline excédentaire qui forment le front office, mais ceux qui les emploient. Le système bancaire est une arnaque aussi élaborée que la Bourse comme la plus-value sur le travail des salariés. Personne ne semble s'en émouvoir. C'est le Système ! Il s'agit d'une gigantesque entreprise de fraude caractérisée, légale, universelle, et chacun d'entre nous en est la victime, quelle que soit la valeur de son compte en banque.

vendredi 22 janvier 2021

L'aiguillage


Article du 4 décembre 2007

Pendant les cours ou les conférences que je donne dans les différentes écoles où l'ont me fait l'honneur de m'inviter pour parler de mon travail, du design sonore ou des relations qu'entretiennent son et image dans les média audiovisuels, j'ai l'habitude d'annoncer que je réponds à toutes les questions, même les plus indiscrètes, tant pis pour eux ! Je préviens seulement que je ne suis pas Mr Memory, car, tenant à la vie, je ne réponds à aucune question concernant les 39 Marches.
Les questions sont parfois surprenantes, parfois attendues, mais elles font toujours mouche, parce qu'elles sont légitimes, d'une manière ou d'une autre, pour celle ou celui qui les pose. "Pourquoi ?" répète inlassablement l'enfant. Le drame est qu'il réprime ses interrogations lorsque l'école primaire commence à répondre avant qu'il ait eu le temps d'ouvrir la bouche. "Êtes-vous pour ou contre le retour de Bertrand Cantat à la chanson ? Que pensez-vous des jeux vidéo ? Pourquoi l'accordéon est-il considéré ringard ? Les droits d'auteur face au piratage ?" et hier après-midi "Chaque fois que je montre quelque chose dans l'entreprise où je travaille, on me fait supprimer un détail, puis un autre, puis encore, etc. tant et si bien qu'à la fin il ne reste rien de ce que j'ai proposé..."
Ils ont bien compris que j'outrepasse mon rôle ; digressant, j'essaie de leur raconter comment ça se passe, ce qui est en jeu, à tous les échelons et dans tous les secteurs de la vie sociale, l'entreprise comme le couple, l'équipe comme la famille, le capital comme le reste... On peut parler chiffres ou chiffons, je recentre toujours le débat sur ce qui nous anime, la passion pour notre travail, notre engagement. Je suis obligé de souligner que l'on a toujours le choix de se coucher ou de résister. Certain(e)s couchent, d'autres pas. C'est une question de personne, qui renvoie à la nécessité de croûter et à l'implication de sa propre démarche. Il n'y a pas de honte à devoir gagner sa vie. On peut aussi l'y perdre. Les choix que l'on prend à l'orée de sa vie d'adulte fonderont l'être en devenir. S'ils veulent résister, je peux seulement leur apprendre à le faire sans trop de dégât. Les relations à son employeur méritent un peu de jugeote. Du oui, mais... à la demande d'explication pour servir au mieux le sujet existe toute une panoplie défensive qui évite le choc frontal. D'autant qu'il n'est pas nécessaire dans la plupart des cas. L'autre a ses propres raisons et doit justifier son salaire en vous cherchant la petite bête. Il y a des façons de lui offrir sans perdre ce à quoi l'on tient. Il y a aussi des limites que notre morale ne peut nous laisser franchir. Savoir jusqu'où on peut aller trop loin est le cadre nous permettant de faire les choix qui nous feront honneur sans se flinguer et se retrouver à la rue. Il fait froid et les queues s'allongent devant la soupe populaire.
La question n'est pas facile, mais elle se pose souvent, elle est même la question. Celle du regard des autres qui ne correspond pas au sien. Besoin de plaire. Nécessité de trouver un compromis qui ne nous fasse pas (trop) souffrir. Jouir. Partager. Incompréhension de ce monde d'abrutis formatés qui nous fait de l'œil. Ceux qui lancent la mode, ceux qui font évoluer les mœurs, ceux qui transforment le monde, n'ont rencontré d'abord que railleries, brimades et croche-pattes. Certains y ont laissé la vie. La liberté d'un artiste est la seule chose qu'il possède, ce n'est déjà pas grand chose, le reste c'est le moule, la grande fabrique des us et coutumes, des règles, des lois... Le plus terrible, c'est que la résistance entretient le système qui sinon s'écroulerait de lui-même. Un comble.
Que je cherche quelle musique coller, quelle charte sonore appliquer ou comment réagir à une situation épineuse, chaque sollicitation embarrassante comme chaque projet réclame une réponse appropriée, la sienne. Question de rigueur, comme d'habitude, la solution nous explose à la figure si l'on veut bien s'y pencher. L'heure est grave, car nos réactions nous poursuivront toute notre vie et détermineront les nouveaux choix, les tournants décisifs que nous devrons emprunter.

mardi 29 décembre 2020

Submersion


Article du 23 novembre 2007

Depuis que j'écris des chroniques de cd et de dvd dans les journaux ou sur le Net, je me rends mieux compte des difficultés que rencontrent les journalistes qui veulent réaliser correctement leur travail. À commencer déjà par faire le tri.
De nombreux musiciens m'envoient leur disque en pensant que je suis susceptible de les produire, mais ils ne se sont pas donner la peine de se renseigner sur notre label. Je me retrouve souvent avec des albums de variétés, de jazz-rock ou n'importe quoi qui ne me dit rien du tout. Ce sont d'une part des exemplaires qu'ils fichent en l'air, et d'autre part, ils perdent tout crédit en semblant ne pas se soucier de la personne qu'ils sollicitent. Mieux vaut envoyer peu d'exemplaires, mais cibler. Il m'est souvent répondu que le label GRRR est qualifié de "musique nouvelle" dans L'Officiel de la Musique. Cet étiquetage ouvre évidemment la porte à toutes les interprétations.
Le "critique" peut toujours zapper un disque ; c'est plus difficile avec un film. C'est le problème des œuvres d'art qui se jouent dans la durée. Il faut donner du temps au livre tandis qu'un tableau peut s'embrasser d'un coup d'œil. Il est physiquement impossible de tout écouter. Un disque dure une heure, un film une heure trente minimum, un livre plusieurs heures voire quelques jours. Comment s'y prendre ? Si la musique m'accroche, je suis obligé de la réécouter une seconde fois pendant laquelle je prends des notes. Pour un film, j'essaie de réagir à chaud. Mais chaque fois je dois me référer à d'autres œuvres, fouiller dans des bouquins, réécouter un passage, etc. À la fin, il reste à peaufiner le style, ce qui peut exiger plusieurs relectures espacées.
Un journaliste peut recevoir deux cents disques par mois. Certains films que j'ai chroniqués durent plus de quinze heures. Lorsque l'on sait ce qu'est payé un feuillet, il est évidemment très difficile d'en vivre, surtout si l'on espère faire œuvre de sa critique ! C'est aussi une lourde responsabilité, donner des clefs pour comprendre le travail d'un artiste et pousser le lecteur à devenir à son tour auditeur ou spectateur.
En endossant les rôles des professionnels à qui nous avons à faire, nous nous rendons mieux compte de leurs difficultés, de leurs besoins et de leurs responsabilités. À l'Idhec, nous occupions à tour de rôle tous les postes d'une équipe de cinéma. Lorsque je dus remplir une feuille de salaire, tenir une caméra, m'occuper du plan de travail, réaliser un mixage, j'étais déjà passé par là. Musicien, j'entrevois la position du producteur, de son distributeur et du diffuseur qui, en bout de chaîne, fait la loi. Il est important de connaître les marges de bénéfice, les véritables chiffres de vente, les pressions éditoriales, les enjeux économiques ou artistiques qui se jouent en sous-main. Et puis après on oublie vite tout cela, on fait comme on veut, ou comme on peut !

lundi 28 décembre 2020

Autant en emporte le vent


Le vent a soufflé sur les côtes bretonnes. Les vagues suivent avec vingt-quatre heures de retard. Elles viennent se fracasser en gerbes devant la maison qui, heureusement, est orientée à l'est. C'est un paradoxe de l'Île-Tudy, mais l'horizon tourne le dos à l'Amérique...

Article du 18 novembre 2007


Beaucoup ne le savent pas, mais les fumées, pas seulement celles des usines, se répandent d'ouest en est. Une raison suffisante pour que les quartiers populaires soient situés à l'est de la capitale. Il en est ainsi partout, question de vent... Les nantis se retrouvaient à l'ouest. La centrifugeuse spéculatrice a un peu changé le découpage. La pieuvre étendant son emprise sur tous les arrondissements intramuros, les pauvres ont dû déserter le centre pour aller vivre en périphérie, de plus en plus lointaine.
Sans frontière, la pollution ne se cantonne plus à un seul point cardinal. Elle envahit le moindre espace respirable. Nous en savons quelque chose. Il est une heure du matin à la Porte des Lilas et nous arrivons de la rue Ordener à bicyclettes. Jour et nuit, la vapeur d'eau s'échappe des deux immenses cheminées de l'usine d'incinération d'Ivry qui traite ordures et mâchefers. Mais outre du soufre et des poussières, elles rejettent également de la dioxine.
Je m'en étais servi il y a dix ans pour le scractch vidéo Machiavel. J'ai à nouveau capturé l'un des monstres cet après-midi en revenant d'Emmaüs par l'A6. Achab criait : "elle souffle !" Carette et Gabin l'appelaient "la Louison". Ce n'est pas elle, la bête humaine, mais ceux qui l'ont construite, ou plus exactement ce pourquoi on l'a construite.

mercredi 23 décembre 2020

Vue d'une chambre de bonne


Article du 15 octobre 2007 et son P.S. du jour

Il n'y a plus de bonnes, rien que des familles d'immigrés, avec ou sans papiers. Ils vivent souvent nombreux dans une petite pièce. On ne sait pas qui est le frère, qui est le père, qui est la tante ou la voisine. Les liens du sang sont élastiques, on peut être cousins à la mode de Bretagne. On dit "mon frère" en parlant à un ami, "ma sœur" à une fille que l'on drague. Mon père me dit un jour que la famille n'est rien, qu'il faut choisir ses proches en fonction de leurs idées et de leurs actes. Dans Mischka, Jean-François Stévenin raconte qu'il y a la famille que l'on a et celle que l'on se choisit. L'une subit le passé, l'autre prépare l'avenir. Sans amour, c'est un concept vide. Le reste concerne les gènes, mais là nous sommes hors du coup, réduits à jouer notre rôle de véhicule, un point c'est tout. Les tests ADN peuvent répondre à une question intime, mais aucune loi ne peut les justifier. Le secret est une bombe à retardement avec laquelle chacun peut jouer au risque d'y perdre son âme. Si l'État s'en mêle en ajoutant des quotas, c'est l'horreur la plus abjecte qui se dévoile. Combien de nègres tiennent dans un wagon à bestiaux ? Combien de Boings pour faire le vide ? (je me référais aux expulsions initiées par Jean-Pierre Chevènement et continuées par la suite) Combien d'envols assassins pour que les voisins se réveillent ? Combien de temps avant que cela soit mon tour ?
Du haut de la chambre de bonne, on peut admirer le Sacré-Cœur, monument élevé pour célébrer la chute de la Commune. Thiers aurait aimé Sarkozy. Au premier plan, un autre siège, celui d'une banque. On continue le pano vers le bas. Hors-champ, Barbès. L'arc-en-ciel des peuples laisse espérer des lendemains colorés qui nous feront peut-être oublier notre époque grise, couleur de l'argent. Comble du goût poulbot, le soleil laisse traîner quelques rayons d'or sur la basilique de merde qui continue de jouer les immaculées. "Ah ça non... Tout de même !" s'exclame Brialy dans Le fantôme de la liberté en déchirant la photo. Si j'avais tourné la tête à gauche, j'aurais vu la Tour Eiffel et mon billet aurait été tout autre.

P.S. d'un autre ton :
car treize ans plus tard j'ai tourné la tête à droite, à l'extrême, quitte à me taper un torticolis. Ce que Sarkozy et Hollande ont essayé, Macron, dauphin de son prédécesseur, ici l'a transformé. À l'étranger, ses collègues, tous liés au monde de la finance, s'y emploient de même. Grâce au virus et sa gestion planétaire, le capitalisme rebat les cartes et se refait une santé. Grâce à la crise, le profit des plus riches approche les 1000 milliards ! Les déficits justifieront la vente des biens de l'État, payés par nos impôts, au privé. Les pauvres vont crever, mais le pouvoir prend des risques, car la famine pointe son nez, et elle a toujours précédé les révolutions, quelles que soient leur couleur. En France les lois votées par les idiots de l'Assemblée Nationale permettront à n'importe quel dictateur de régner sans avoir besoin d'en promouvoir de nouvelles. Pour cette fin d'année, nous avons le choix entre l'anesthésie générale, la dépression et son cortège de suicides ou bien la Résistance. Quelques indécis, qui se sont souvent laissés berner par des élections dites démocratiques, tentent les mélanges. C'est écœurant.
Je préférais le texte de 2007 avec tous ses sous-entendus...