Jean-Jacques Birgé

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mardi 21 août 2007

La grande illusion


Doris nous confie Suite française d'Irène Némirovsky dans sa traduction anglaise qu'elle vient de lire lors de son séjour à Paris. Jonathan s'en saisit pour le dévorer avant son retour à New York et nous offre l'original en français. Après Françoise, je me presse de le terminer avant de quitter La Ciotat pour le laisser à ses parents à qui l'époque de l'exode et de l'occupation parlera plus qu'à moi. Jean-Claude adore l'histoire et Rosette me raconte le flot des réfugiés qui se déversait du nord sur les boulevards des Maréchaux Porte de Montreuil avec leurs vaches, leurs cochons et tout leur barda, impressionnant défilé à qui les Parisiens offraient du pain sur leur passage.
Le plus émouvant sont les notes et les lettres en annexes, mais il faut avoir lu le roman pour apprécier ces documents inestimables qui accompagnent le manuscrit oublié toutes ces années dans une valise, l'éclairant d'un jour nouveau très moderne. L'écriture était minuscule, comme la page du manuscrit de Georges Arnaud que j'ai retrouvée chez mon père. Pour l'une et l'autre le papier était rare ! L'histoire de 1941-42 est vécue par des personnages de fiction, récits parallèles qui dessinent une période fragile avec la plus grande délicatesse. Irène Némirovsky, écrivaine réputée avant guerre, fut déportée, comme son époux Michel Epstein, à Auschwitz. Russes blancs émigrés, ils auraient peut-être échappé à la mort si leur conscience de classe avait été plus critique. Ces grands bourgeois juifs partageaient avec les Nazis la haine du bolchévisme ! Le récit posthume a été publié grâce à la découverte récente de leurs deux filles qui avaient fui la capitale.
La peur fit sombrer la France dans l'absurdité, la collaboration et l'horreur. L'Histoire se répète. La peur est mauvaise conseillère.

lundi 13 août 2007

La scandaleuse généalogie de Kara Walker


Inspirée par les films muets de Lotte Reininger, l'artiste afro-américaine Kara Walker découpe des silhouettes dans du papier noir et réalise des films d'ombres chinoises où elle évoque l'esclavage aux États Unis et l'ambiguïté des rapports sexuels qu'il engendra entre les communautés. Si ses grands panoramas et ses théâtres de marionnettes apparaissent anecdotiques, malgré leur charge sulfureuse où le sexe et la violence sont omniprésents, ses écrits sont bouleversants, autrement plus provocants que l'érotisme bon marché de ses fresques monochromes. Quelques tentatives de colorisation et de très beaux collages ne changent rien à l'affaire. Pourtant, analyser son œuvre sans se référer au racisme toujours aussi vivace aux USA risque d'atténuer le sens de sa démarche, résolument contemporaine parce que fortement enracinée dans une histoire terriblement douloureuse qui n'est pas prête de s'éteindre. Le passé du peuple noir a été soigneusement enfoui, refoulé. Les blancs ne souhaitent pas plus exhumer les scandales intimes subis par les corps, leurs gènes se propageant allègrement dans la communauté afro-américaine. Les fantasmes de Kara Walker réveillent les fantômes pour que celles et ceux qui le vivent encore dans leur chair clament leur nom sans vergogne.
Photo : Françoise à l'exposition du Musée d'Art Moderne de la Ville de Paris, Mon Ennemi, Mon Frère, Mon Bourreau, Mon amour, jusqu'au 9 septembre.

jeudi 9 août 2007

You don't know Jack ?


En faisant le ménage dans mes archives, je retrouve le CD-Rom You Don't Know Jack que j'installe sur un Mac pouvant encore ouvrir des documents OS9 avec Classic. Les nouvelles machines équipées d'une puce Intel envoient toute ma collection aux oubliettes et je ne possède aucun PC qui puisse faire tourner mon jeu ou ses déclinaisons récentes sous Windows. Peut-être devrais-je installer Windows sur mon MacBook Pro ? Sinon je risque de ne plus jamais pouvoir regarder Puppet Motel de Laurie Anderson, Les machines à écrire d'Antoine Denize, Immemory One de Chris Marker et notre Alphabet qui ont tous marqué une époque où l'interactivité laissait entrevoir de nouvelles pratiques artistiques très prometteuses. Hélas, en 2000, l'explosion de la bulle Internet a entraîné dans sa chute l'édition de cd-Roms sans que la création sur le Web ne remplace jamais ce que l'off-line offrait. Aujourd'hui, les utilisateurs ont perdu l'habitude de se servir d'une souris autrement que pour ses fonctions basiques et seuls les jeux dits "vidéo" ont trouvé grâce aux yeux des joueurs. L'interactivité est passée de mode, les utilisateurs préférant la prise en charge façon télé (YouTube, etc.), les forums et les déclinaisons communautaires du Web 2.0 (MySpace, etc.) et les jeux dédiés au joystick frénétique. La création artistique exploitant le médium se raréfie, Internet devenant progressivement un lieu de commerce et de services.
Bien que You Don't Know Jack prétende faire rencontrer la culture avec un grand C à la culture avec un petit cul, le CD-Rom ne fait pas partie des Zœuvres évoquées plus haut, mais c'est un des jeux les plus drôles et les plus déjantés qui soient, croisement de jeu de plateau et de quizz dans l'esprit loufoque des débuts de Nulle part ailleurs sur Canal +, "irrévérencieux et décalé" (fortement corrosif, il est déconseillé aux coincés et aux cardiaques), cocaïnomaniaque et si dingue que l'on se moque de perdre ou de gagner. Le secret de sa réussite provient du nombre étonnant de fichiers son qui vous accompagnent, vous guident et vous taquinent, et de la manière qu'a le programme de réagir à vos gestes et vos hésitations. Pierre prétendait que YDKJ était hanté : le 25 décembre, une voix s'exclama "alors, on joue le jour de Noël ?". Une autre fois, la meneuse de jeu se moque des joueurs B et C qui se bécotent, sic ! Chaque fois qu'on le lance, les dialogues sont différents, les questions sont sans cesse renouvelées. Réalisé, semble-t-il, au Québec la version française n'a jamais été sérieusement commercialisée en France, bien qu'elle ait été pressée et packagée. Hyptique le vend sur son site, mais, attention, mieux vaut une machine pas trop récente pour le faire fonctionner correctement (spécifiée sur la boîte pour Windows 95 ou Mac Power PC système 7, ça marche très bien jusqu'au système 9). Vous m'en direz des nouvelles ! La démo d'une version récente anglaise (Episode 23) est en ligne sur le site de YDKJ.

mardi 7 août 2007

An(nu)al Pass


On se fait une joie de sortir de sa tanière et c'est la déception. L'exposition Les Messagers au Centre Pompidou est tristement anecdotique. J'avais pourtant de merveilleux souvenirs d'Annette Messager. La promiscuité avec son compagnon Christian Boltanski joue des vases communicants, à double sens, mais aucune émotion ni réflexion ne se dégagent de cet empilement de traces. Les lignes de la main restent aussi plates que des affiches pour touristes. Si, comme le dit J-L G, l'important ce n'est pas le message mais le regard, comment comprendre mes paupières qui se ferment doucement devant tant de baudruches ? La grenouille qui voulait se faire plus grosse que le bœuf se dégonfle comme autant de petites morts avortées. Le voile rouge qui enfle ressemble à la mer en plastique du Casanova de Fellini. Seules trouvent grâce à mes yeux Les Piques, et quelques crayons de couleur. Ailleurs, l'amas noie le poison. Je ne voudrais pas faire porter à Annette Messager l'amertume suscitée par tant de vacuité exposée dans ce lieu de culture où l'art reste aux abonnés absents. Je lui en veux de n'être point différente, là où Godard sut faire exploser les conventions.
Annette Messager a conçu le laissez-passer 2007 du Centre. La carte lenticulaire qu'elle a imaginée donne à voir alternativement, selon le mouvement que l'on imprime à son poignet, les mots "Laissez passer" ou "Laisser pisser". En auto-justification laborieuse le programme offre son explication de texte. Comme à la télé on nous dit bien quoi penser. Loin d'être une simple boutade, ce jeu de mots - qui habite toute l'œuvre - souligne le lien entre le bâtiment et les fonctions corporelles, le flux et les fluides. Il condense dans un registre minuscule des préoccupations fondamentales dans le travail de l'artiste, centré sur la question du corps. J'aurais certainement dû laisser pisser le Mérinos, mais, en sortant, Françoise, qui a bien compris la leçon, relève ce qu'Annette a raté : en lettres de néon qui brûlent la lentille de mon petit appareil-photo, sous "Laisser-passer" est inscrit "Annual Pass". Françoise roque, permute au lieu de remplacer des lettres, soulignant le statut difficile du visiteur condamné à l'An(nu)al Pass !
P.S. : je suis peut-être passé à côté, mais les fantasmes de l'enfance qu'évoque Jonathan ne suffisent pas à palier la trop courte distance entre l'objet et son sujet. Quelques pièces sympas, aucune vue sur la mer. La salle d'à côté n'arrange pas les choses, Philippe Mayaux ne prend pas. Le Prix Marcel Duchamp 2006 sous-dalise comme on en voit plein les galeries de Soho, c'est déprimant.