Jean-Jacques Birgé

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vendredi 30 octobre 2009

Pasta Unica #1


Pasta Unica m'a donné l'occasion de visiter le 104 où je n'avais encore jamais mis les pieds. Belle bâtisse aux proportions généreuses, le "nouveau" lieu a la réputation d'être une coquille vide dont la taille absorbe la majeure partie du budget en dépenses de fonctionnement, laissant des miettes à la programmation artistique. J'imagine que la première rencontre professionnelle proposée par Philippe Baudelot, Cécile Denis, Emmanuelle Raynaut et Cyril Thomas était gracieusement hébergée, dans une salle où l'acoustique désastreuse obligeait à faire des exercices surhumains pour comprendre les orateurs. Néanmoins les échanges furent passionnants, ouvrant peut-être des brèches dans le mur de confusion qui entoure les œuvres utilisant les nouveaux médias.
Le préambule rédigé par l'Argentin Pablo Zunino ayant interrogé l'uniformisation et le formatage tout autour de la planète, le ton était donné à la contestation qui demeura toujours dans une ambiance bon enfant où aucune exclusion ne fut prononcée malgré la diversité des projets présentés. Ainsi nombreux artistes venus montrer une de leurs œuvres en gestation critiquèrent le terme d'art numérique pour caractériser toutes ces formes d'expression. S'il est nécessaire de se fédérer, est-il souhaitable de se rassembler autour d'un outil plutôt que d'une démarche ? Pasta Unica a justement été créée pour apporter des réponses à ce type de question. Ainsi un observatoire de 46 questions, mazette c'est un fleuve, a été mis en ligne pour donner la parole aux différents acteurs gravitant autour des pratiques émergentes, ayant recours aux nouvelles technologies. Que de circonvolutions pour nommer l'incernable ! Artistes, journalistes, théoriciens, programmateurs, producteurs sont donc invités à livrer leur pensée.
Si les travaux de mes camarades de jeu Nicolas Clauss, Antoine Schmitt, Françoise Romand, Wolf Ka ne pouvaient que m'enchanter, je découvris le travail vidéographique de Jacques Perconte avec qui je partage pas mal de points de vue sur l'état du monde. Son plan séquence ferroviaire musicalement ascensionnel aux couleurs saturées dont les avant-plans transforment le décor du fond est épatant... Présentant FluxTune, je composai la musique de la manifestation en dessinant son titre (photo) ! La rencontre fut aussi l'occasion de revoir nombreux estimables confrères et consœurs perdus de vue depuis plus ou moins longtemps comme de discuter tango avec Zunino dont le père était bandéoniste et compositeur, et de Schönberg avec Norbert Schnell, chercheur à l'Ircam ! Le père de l'École de Vienne prétendit assurer la suprématie de la musique allemande pour un siècle. Pourquoi pas ? L'erreur fatale à la "musique contemporaine" fut que les compositeurs de l'École de Darmstadt dont Boulez le crurent ! La suite au prochain numéro...

samedi 24 octobre 2009

elles, Soulages et le manteau musical


Dès que je suis sorti du métro, Franck Vigroux m'a demandé qu'est-ce que c'était que ce bruit. J'étais heureux de constater que mon camarade avait l'ouïe fine et la curiosité en éveil. Le reste de la journée, j'ai bien senti quelques regards interrogateurs, mais personne ne comprenait d'où le son de grillon métallique provenait, d'autant que l'oscillation qui épousait mes pas était relativement discrète. L'élégance de mon vêtement faisait en outre de l'ombre à la partition sonore. Dans la semaine, plusieurs Africains m'avaient arrêté dans la rue pour complimenter le chic de mon ensemble, ce qui me comblait d'aise venant des princes de la sape. Toute la journée je me suis donc promené avec un drôle d'instrument, une bille d'acier enfermée dans un ressort bouclé. Je l'avais mis dans ma poche de manteau pour le rendre au luthier Sylvain Ravasse avec qui je travaille sur le projet de poème symphonique pour 100 vélos de Wolf Ka.
La petite percussion résonnait dans les salles du Centre Pompidou où j'avais choisi de visiter l'exposition Soulages. Noir c'est noir, mais il y a toujours de l'espoir. Les tableaux de Pierre Soulages sont incroyablement actuels et devraient ravir les amateurs de minimalisme et d'exigence absolue, j'avais envie d'écrire de musique techno tant les rythmes qui habitent les toiles sonnent modernes. La plupart des toiles ont d'ailleurs été peintes assez récemment. La scénographie épouse la pensée de l'artiste, variation autour d'un thème aussi simple que profond.
Deux étages plus bas, elles@centrepompidou m'enchante par la variété et la richesse de la sélection. À noter tout de même que l'exposition consacrée aux artistes femmes issues de la collection du Centre a au moins eu le mérite de pousser celui-ci à acquérir quelques œuvres lorsque les responsables se sont aperçu(e)s que le fonds en manquait redoutablement ! Parmi l'immense éventail présenté, je me rends compte que les pièces qui m'intéressent sont parmi les plus revendicatrices, entendre par là pas seulement féminines, mais aussi féministes. Comme chez leurs confrères mâles, beaucoup trop d'artistes se contentent d'attraper le train en marche et clonent les stars de l'époque, ou des précédentes... La révolte contre leur condition pousse les plus inventives à créer des œuvres qui ne peuvent fondamentalement ressembler à celles de leurs compagnons de voyage. La Mariée de Nikki de Saint-Phalle pour laquelle le Centre m'avait commandé une musique il y a quelques années et sa Crucifixion nous accueillent à l'entrée dans toute leur férocité. Je suis moins sensible aux Portraits Grandeur Nature d'Agnès Thurnauer que je préférai en petits modèles aux revers de Jean-Philippe Renoult et DinahBird affichant joyeusement leurs badges "La Corbusier", "Marcelle Duchamp" ou "Jacqueline Pollock". Si mes affinités me portent vers Eva Aeppli, Jana Sterbak, Kiki Smith, Dorothea Tanning, Annette Messager, je suis ravi de découvrir des dizaines d'artistes dont j'ignorais l'existence. L'exposition est si importante que je n'ai pas eu le temps de tout voir et encore moins de m'y appesantir, aussi y retournerai-je prochainement, puisqu'à mon avis toute exposition devrait se déguster en minimum deux étapes, la première pour un tour d'horizon, la seconde en prenant le temps nécessaire aux œuvres qui nous passionnent ou nous interrogent intimement.
En rejoignant Wolf et Sylvain, je m'aperçois que la musique que je produis en marchant n'est pas la même si je laisse les pans de mon manteau ouverts ou si je ferme un bouton. Nous discutons ensuite des mille manières de faire sonner un vélo et d'en accorder ensemble une centaine !

jeudi 15 octobre 2009

Pop-up électronique


Après le piano qui parle, le pop-up qui s'allume ! Dans le High-Low Tech group du MIT Media Lab, Colombia University à Boston, une étudiante en ingénierie mécanique, Jie Qi, a passé l'été à réaliser un prototype de pop-up électronique avec l'aide du Pr Leah Buechley et de Tschen Chew. Le livre s'allume lorsqu'on bouge les tirettes, au contact des doigts, sous leur pression et leurs caresses. Jie Qi donne les clefs de son œuvre et décrit les pistes vers ces livres enchanteurs (PDF et blog, ainsi que ses précédentes réalisations). Papier et peinture conductrice, LEDs, micro-contôleur Arduino en composent la matière première. Pour répondre à la virtualisation de la musique ou de l'édition littéraire, qu'y a-t-il de plus astucieux que de fabriquer des livres-objets qui se servent des nouvelles technologies ?
En France, Étienne Mineur et Bertrand Duplat sont en train d'imaginer toute une série de livres interactifs d'un genre nouveau, explorant des techniques éprouvées ou inédites, pliages, puces, codes 2D, nanotechnologies, pour nous faire rêver. En juillet dernier, Étienne avait déjà dirigé un workshop à la Fondation Santa María de Albarracín en Espagne : livres qui se tresse, fait des bulles, se déchire, brûle, tombe, etc., et en avril il avait présenté au PechaKucha ses premières avancées... Reste à trouver les financements pour publier ces livres magiques en un suffisamment grand nombre d'exemplaires.

vendredi 9 octobre 2009

La subversion des images


En sortant de chez mon magicien préféré, celui qui me remet d'aplomb sans y toucher, nous sommes allés voir l'exposition du cinquième étage du Centre Pompidou consacré aux photos des surréalistes. Si La subversion des images est sous-titrée "Surréalisme, photos, film", c'est surtout par ses images fixes qu'elle surprend, par leur profusion et leur richesse, et par l'écho qui rebondit sur notre époque. Les collages et autres cadavres exquis sont les grands-pères des mix et remix, samples et détournements. L'iconographie photographique s'est déplacée dans le camp du son (!). Pourtant l'amusement que prend toute cette bande de chenapans à jouer leurs tours pendables à la société ne ressemble pas à la superficialité de la plupart des artistes contemporains. Les surréalistes voulaient "changer la vie" et leurs facéties de garnements débordant d'imagination ressemblent plus à la période des années 60/70 qu'à notre morosité frileuse. En sous-pesant le somptueux catalogue de 480 pages, je me demande tout de même s'il n'est pas plus confortable d'apprécier les reproductions photographiques dans son salon que d'arpenter les neuf salles pour en savourer tout le jus. La scénographie est simple, le blanc s'imposant encore une fois avec quelques effets de miroir sur tranches, mais nombreuses œuvres basses sont encore destinées aux nains et la fatigue m'assaille avant que j'arrive au bout du petit marathon. Préférant mon sofa aux banquettes rondes sans dossier, je survole et butine l'expo pour me goinfrer, rentré à la maison.
Les neuf films (Buñuel, Dali, Richter, Cornell, Man Ray, Germaine Dulac et Artaud, Roger Livet, etc.) sont extraordinaires, mais tout cinéphile en aura déjà fait ses choux gras. Reprenons donc la visite en tournant les pages. 1. "L'action collective" ne peut que m'enchanter tant elle excite l'esprit communautaire qui m'est cher. Portraits de groupes avec femmes (rares...) 2. (et souvent reléguées à leur nudité plastique)... "Le théâtre sans raison" pointe la folie comme mot d(e dés)ordre. Jamais n'abolira le hasard. 3. "Le réel, le fortuit, le merveilleux" nous replonge dans le Paris de jadis que probablement aucun de nous n'a connu et qui porte déjà à nos yeux les habits surréalistes. Au tranchant parfait. Mannequins et statues. 4. "La table de montage" héritée de Lautréamont engendre toutes sortes de rimes impossibles qui vont chercher leur non-sens dans la psychanalyse, hélas ici quasi absente. Ça colle pourtant. 5. "Pulsion scopique" renverse les échelles et suggère un autre monde qui est pourtant du nôtre. L'œil de verre du voyeur se rince au cabinet noir interdit aux enfants et pour cause. Ce ne sont pas les seules images qui nous surprennent, car partout on voit bien qu'on ne s'embêtait pas. Le réel plus surréaliste que nature. 6. "Le modèle intérieur" esquisse donc ce qui fait défaut, à savoir les arrière-pensées de ce groupe d'empêcheurs de tourner en rond, son inconscient esquivé. Fermez les yeux une fois pour toutes. Tout est à voir. 7. "Écritures automatiques" donne son sens à la future indétermination qu'on qualifie trop souvent aujourd'hui d'aléatoire. Miracles de l'instant. Le mouvement arrêté. 8. "Anatomie de l'image" convoque les recettes alchimiques d'alors, on brûle, on gratte, on frotte, on renverse... Mais le corps reste obsession, l'éros caché enfin révélé par la plaque photosensible. 9. "Du bon usage du surréalisme" montre que toutes les avant-gardes comme tous les révolutionnaires sont récupérés et permettent au système qu'ils attaquent de perdurer. Les poils de Dora Maar, les hippocampes de Painlevé, la forêt de brosse à dents du jeune Robert Bresson, les larmes de Man Ray font réclame.
Avant, on se sera délecté de Breton, Éluard, Desnos, Prévert, Bataille, Char, Léo Malet, Ernst, Bellmer, Brauner, Magritte, Ubac, Brassaï, Atget, Cartier-Bresson, Kertész, Eli Lotar, Jacques André Boiffard, Paul Nougé, Maurice Tabard, Jakob Tuggener, Vane Bor, Roger Parry, Wols, Manuel Alvarez Bravo, Jindřich Štyrský, Georges Hugnet, Yamanaka Tiroux, Wilhelm Freddie, Miroslav Hak, Artür Harfaux, Benjamin Fondane, Claude Cahun et Moore (Suzanne Malherbe), Valentine Hugo, Suzanne Muzard pour terminer cette liste par quelques filles perdues puisque les femmes ont tant inspiré cette bande de joyeux drilles qui ont révolutionné l'histoire de l'art et par là-même la vie, notre vie.

Photo : Françoise Romand