Jean-Jacques Birgé

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dimanche 24 octobre 2010

Les recherches d'un chien à la Maison Rouge


Avec l'exposition Les recherches d'un chien, la Maison Rouge me donne enfin un os à ronger. Pas seule, puisqu'elle est alimentée par FACE, la Foundation of Arts for a Contemporary Europe qui réunit cinq fondations privées avec DESTE (Athènes), Ellipse (Cascais au Portugal), Sandretto Re Rebaudengo (Turin) et Magasin 3 (Stockholm), permettant de proposer un menu des plus roboratifs, d'autant que le thème ne me laissera pour une fois pas sur ma faim. S'inspirant d'une nouvelle de Franz Kafka, l'exposition présente des artistes qui interrogent la société et leur place responsable dans ce monde. La crise d'identité du chiot le marginalise alors qu'il voudrait seulement comprendre ses congénères. Si la poésie transpose le réel, sa gamelle est forcément politique et sa révolte de hors-la loi légitime. Certains mordent, d'autres se frottent, mais tous ne répondent qu'à leur nom, même si le maître reste indubitablement le galeriste. Jusqu'au 16 janvier 2011, on découvrira donc des œuvres d'artistes qui ne s'amusent ni ne se rebellent sans arrières-pensées.


Peu d'entre eux partent de nulle part. Les matériaux qu'ils emploient sont souvent de récupération, détournés par l'alchimie du verbe et du collage. Les artistes des pays pauvres transposent d'ailleurs avec plus d'évidence les images qui les ont impressionnés. La rencontre de l'art naïf avec les expressions savantes accouche de petites merveilles au sens qu'elle entraîne ma rêverie vers des contrées insoupçonnées.
Une exposition collective est une autre forme de montage. Les pièces se répondent et se complètent. La part de l'accrocheur devient celle du lion face aux chiens qui s'ébrouent devant les murs immaculés. En regardant les photographies de l'exposition dans d'autres lieux, nous constatons que les juxtapositions sont différentes de celles de La Maison Rouge. La proximité des œuvres entre elles ne produit pas le même sens selon les associations choisies. L'itinérance suggère l'adaptation aux pays qui les accueillent. Le texte de présentation d'Irene Calderoni désosse parfaitement le processus de la création et son rôle social. Il y en a pour tous les goûts et l'on peut y revenir.


J'ai photographié Les Nécrophores - L'enterrement (Hommage à Henri Fabre) de Mark Dion (1997, photo 1) en pensant d'abord à Kafka perché sur son tabouret, hilare, s'étouffant de rire à la lecture de son texte. Les insectes se nourrissent du pendu aveugle. Exploitation ou suicide ? Caché au fond, Strike V.II au néon éteint de Claire Fontaine (2005-2007) résonne aux accents de nos grèves face au pouvoir sourd, imbu d'arrogance et de vénalité. La salle où sont rassemblés Fly Me to Another World (dedicated) de Navin Rawanchaikul (1999), Rio Fundo de Marepe (1975), Bottari Truck de Kimsooja (2005), ces trois derniers en photo 2, le film Barbed Ula de Sigalit Landau (2000), African-American flag de David Hammons (1990), l'installation vidéo History of the Main Complaint de William Kentridge (1996), les ombres découpées de Kara Walker (2002-2005), me touche plus que les autres, probablement parce que ces artistes expriment une urgence dont des Jeff Koons (Wrecking Ball de 2002) ou Martin Parr (Common Sense, 1999) sont incapables, trop préoccupés par leur propre image. Il y a toujours une corrélation entre l'homme (ou la femme) et son œuvre. Sans titre (le terril) de Stéphane Thidet (2008) composé de millions de confettis noirs répond brutalement au Body Mask en or de Sherrie Levine (2007), photo 3.
Chacun, chacune, trouvera donc matière à réflexion en se promenant au milieu des pièces de Thomas Hirschhorn (Spin Off, 1998), Bruce Nauman (Untitled (Suspended Chair, Vertical III), 1987), Maurizio Cattelan (Untitled (Natale 95) Stella con BR, 1995), Virginie Barré (Les hommes venus d'ailleurs, 2005), Fischli & Weiss (Animal, 1986), Paul McCarthy (Pig, 2003), etc. Le catalogue à paraître devrait intégrer des nouvelles commandées à cinq auteurs de nationalités différentes d'après la nouvelle de Kafka... Plus que jamais, dans notre monde contemporain qui part à vau-l'eau, la responsabilité de l'artiste, dont la liberté d'expression est un des rares remparts contre les démences de l'espèce humaine, est déterminante. Qu'il la doive ici à un chien est plutôt encourageant !

vendredi 22 octobre 2010

Le plus simple appareil


Nous vivions nus. C'était le costume naturel de notre jeunesse. Sans fard. Nous avions l'impression de respirer par tous les pores de la peau. L'idée de se parquer dans un camp était d'une ringardise achevée. Nous choisissions des criques désertes ou des heures creuses. La question du pyjama ne se posait plus. Mon père avait l'habitude de se baigner sans rien. Sur la terrasse toute la famille était à poil. On peut le voir sur les films de la famille. L'effet peut paraître étrange aujourd'hui. Plus tard, ma fille s'inquiètera lorsque passeront les heures. Papa, j'ai des copains qui vont arriver, tu ne vas pas rester comme ça ? L'idée de choquer qui que ce soit n'était évidemment surtout pas notre propos. Je ressentais le vêtement comme une tricherie, un peu comme le maquillage. On n'avait pas envie de se réveiller le lendemain matin avec une autre personne que celle rencontrée la veille ! Je me suis habillé. À la maison, dans le studio de musique, quand je suis seul je travaille souvent nu, surtout l'été. J'enfile un vêtement si quelqu'un sonne. Et puis je le garde jusqu'à la nuit. Alors les draps reprennent le dessus. J'aimerais les écarter. La mode de se raser les poils m'apparaît comme une nouvelle manière de cacher sa nudité. Je comprends bien les barbus, les chevelus, les tout nus.
La jeune photographe Lili Lekmouli fait poser ses modèles dans le plus simple appareil en pleine ville sans que les passants s'en aperçoivent, parce que leurs gestes sont ceux du quotidien. Le costume est invisible. Le naturel de leurs attitudes rejoint l'acceptation de leur corps. Contrairement aux mises en scène somptueuses de Spencer Tunick où des milliers de volontaires nus se retrouvent aux quatre coins de la planète, ces hommes et ces femmes montrent leur visage. Souvent, du moins ! On peut se demander si les clichés de Lili exposés jusqu'au 8 novembre au restaurant El Triton aux Lilas exciteront ou couperont l'appétit de la clientèle. Chacun réagira au tabou de la nudité selon sa sensibilité et son éducation. Anna Sanchez Genard programme chaque mois un artiste différent pour habiller les murs du restaurant. Le suivant sera Louis Sclavis dont on connaît la musique, mais qui cette fois y accrochera ses photos.
Avant de partir je jette une oreille au quartet du trombone Yves Robert qui joue ce soir vendredi le troisième volet de son projet sur l'argent avec la chanteuse Élise Caron dans la salle du Triton. À l'écoute de ce bout de répétition qui me fait rêver je regrette de ne pouvoir en être, mais j'ai promis d'aller à l'Atelier du Plateau "qui fait son cirque", avec, entre autres, les Chiche Capon, pour l'anniversaire de ma nièce Chloé qui y travaille. Là aussi cela devrait dépoter !

mercredi 20 octobre 2010

Bruit blanc


Associant deux termes extrêmes et de natures apparemment incompatibles, le bruit blanc excite l'imagination. Les bruits nous en feraient voir de toutes les couleurs et le blanc pur n'existant pas plus que le noir, plongeons dans la collection de nos souvenirs pour faire vibrer quelque arc-en-ciel sonore. En musique on appelle bruit blanc le mélange de toutes les fréquences en référence à la lumière blanche produite par l'addition de toutes les couleurs. Rappelez-vous la palette que l'on faisait tourner comme un disque en cours de physique. Mon premier synthétiseur, un ARP 2600, m'apprit ce que l'on pouvait générer avec le module de bruit blanc, en réalité tous les bruits non accordables, depuis le vent qui souffle jusqu'aux applaudissements en passant par la percussion des tambours (sauf à en accorder les peaux). En le filtrant j'obtenais un bruit rose, ce qui flattait mon goût pour les expériences psychédéliques. Le groupe White Noise dont j'avais acquis l'album An Electric Storm en 1968 fut l'une de mes premières émotions électroniques en termes de pop music, modèle anticipatoire de toutes les vagues electro qui déferleront plus tard sur les platines.
Au début du XXe siècle le compositeur Edgard Varèse valida le concept musical du bruit et John Cage valorisa sa forme minimale, le silence, avec à l'autre bout du spectre la musique industrielle des années 70 dont les diverses noise musics actuelles ne sont que des revivals. Je m'infiltrai rapidement dans le créneau bruitiste en produisant en 1965 ma première œuvre électroacoustique pour ondes courtes et pompe à vélo, deux ans après que Frank Zappa, mon maître, se soit produit au Steve Allen Show avec deux bicyclettes complètes. Ne plus faire de distinction entre bruit et musique fut dès lors une source de préoccupation constante que le concept de partition sonore entérina pendant mes études à l'Idhec quand y intervint Michel Fano. Puisque le blanc n'existe pas véritablement, j'ai passé ma vie à peindre des bruits de toutes les couleurs, des plus mélodieux aux plus dérangeants, pour raconter des histoires et interroger le monde qui reste toujours à faire, aujourd'hui plus que jamais.
David Carter publie un nouveau pop-up où ses sculptures de papier ne créent plus la surprise des premières fois, mais lorsqu'elles se déplient chacune produit un petit bruit blanc délicat, plus doux que celui de l'œuf dur cassé sur un comptoir d'étain, un bruit qui court de page en page, comme on les tourne de manière répétitive, transformant le livre en instrument bruitiste pour le plaisir des yeux et des oreilles (Gallimard Jeunesse).

vendredi 1 octobre 2010

Escal'Atlantic 1


Journée de visite, journée de rêve sur ce que sera Escal'Atlantic 2. Nous réfléchissons sur l'avenir de ce "paquebot" de 3500 mètres carrés situé dans l'ancienne base sous-marine de Saint-Nazaire, elle-même construite à l'emplacement de l'ancien port historique. Le scénographe Raymond Sarti joue l'ombre et la lumière comme je conçois le son dans le silence, mais pour lui c'est de l'obscurité qu'émerge le sens. La dialectique est notre moteur. En accord avec Tiphaine Yvon, chargée du projet, je réintroduirais de l'humain dans un univers qui était devenu essentiellement mécanique. Comme pour tous mes travaux, j'évite toute illustration pour privilégier tout ce qui peut être complémentaire.
La différence entre un illustrateur sonore et un designer sonore tient justement dans l'évocation produite. Un exemple : lorsqu'on lui demande de sonoriser un moulin à vent avec une vache et un tracteur, l'illustrateur répond à la commande. Le designer trouve sa raison d'être si l'on souhaite que le moulin fasse rire, que la vache fasse peur et que le tracteur rappelle le passé des agriculteurs...
La visite d'Escal'Atlantic, conçue à l'origine par François Seigneur et François Confino, permet d'envisager un spectacle extraordinaire qui fasse sens. Dores et déjà je suis confondu par l'immensité de l'espace avec ses cabines, ses salons, sa salle des machines, son cinéma, ses découvertes comme si nous étions sur le pont, et les chaloupes où nous prenons place pour une simulation d'évacuation...
Je repense aux hors-champ possibles, à l'air nécessaire pour que toute la visite respire et j'écoute l'exposé de Raymond en admirant les maquettes qu'il sort de sa musette comme le lapin jaillit du chapeau du prestidigitateur. Nos interlocuteurs, Emmanuel Mary et Daniel Sicard, réagissent dynamiquement à nos propositions. Allergique aux réunions, j'apprends pourtant une foule de choses qui laissent entrevoir le début d'une belle aventure qui devrait durer deux ans.