Jean-Jacques Birgé

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mardi 30 novembre 2010

Ils s'en frottent les oreilles


L'atrium où nous travaillons toute la journée n'est pas chauffé. Puisque les lapins agitent leurs oreilles comme des maracas nous les imitons en tapant des pieds, mais les dalles restent de glace. Le magnétophone qui enregistre l'opéra Nabaz'mob n'entend que les rongeurs, car pour la première fois nous sommes en prise directe. Les 7 baies de 16 voies répartissent la musique en se calquant sur la position des 100 lapins dans l'espace, le timbre granuleux des v2 est fidèlement restitué par les haut-parleurs dissimulés au-dessus et sous leur podium. C'était l'occasion ou jamais de réaliser un bon enregistrement ! Nous avons pu vérifier les différences d'avec les v1, jeu par blocs au lieu des réactions individuelles habituelles, son plus rond et plus fort... Cette seconde génération de lapins est aussi nettement plus susceptible, certains s'interrompant et redémarrant quand cela leur chante. Se la péteraient-ils depuis qu'ils ont joué dans l'enceinte du Louvre, alors qu'ils ne connaissaient que Paris jusqu'à aujourd'hui ? Le jeu sur le contrôle et le chaos comme l'impossible système démocratique qu'ils entendent incarner (on devrait plutôt dire emplastiquer, mais nous risquerions une descente d'encagoulés au petit matin dans notre épicerie) sont d'autant plus explicites.


À EuraTechnologies la multitude des petits stands montés autour de Nabaz'mob pour Les rencontres Net inquiètent les animaux ventriloques qui n'aiment pas forcer sur leurs voix. Jusqu'au 16 décembre ils interpréteront notre opéra du lundi au vendredi de 8h à 20h (entrée libre) à l'invitation de la Mairie de Lille, de la Direction de la recherche, de l'enseignement supérieur et des TIC du Conseil Régional Nord-Pas-de-Calais dans le cadre de « Lille, ville d’arts du futur » dédié aux expérimentations « arts et nouvelles technologies » et visant à impulser des projets mêlant arts et innovation.
Si la capitale des Flandres est une ville belle et accueillante, nous n'avons pas poussé le bouchon jusqu'à monter sur la grande roue qui illumine la Grand Place, mais nous avons goûté le welsch d'une belle couleur carotte, des tourtes au maroilles, aux endives, aux poireaux, des moules, des frites, arrosés de bière comme il se doit, ayant bien besoin de nous réchauffer avant de reprendre la route...

lundi 29 novembre 2010

Nabaz'mob à Lille


Antoine Schmitt et moi installons Nabaz'mob à Lille dans l'atrium d'EuraTechnologies au milieu des palmiers et des plantes grasses. L'immense hall de 1600 m², lui-même au centre du pôle de 150 000 m² dédié aux Technologies de l’Information et de la Communication (TIC), nous oblige à inaugurer une nouvelle configuration. La cathédrale de verre ayant beaucoup de similitudes acoustiques avec un hall de gare, le système de 24 microphones que nous utilisons régulièrement risquait d'être un vrai désastre. Pour la première fois chaque lapin sera sonorisé grâce au mini-jack caché dans le bas de son dos. Les 100 bestioles qui n'ont jusqu'ici paru en public qu'au Musée des Arts Décoratifs à Paris reprennent du service, car seuls les v2 possèdent ce petit derrière. Pendant cinq mois ils avaient interprété l'œuvre en boucle plus de 2000 fois ! Ce deuxième ensemble va donc devoir occuper 100 voies pour être mixé dans le panoramique qui restituera l'opéra, créé en 2004 au Centre Pompidou, auquel les v1 prêtent d'habitude leurs voix pendant leur périple autour du monde. Le podium est couvert d'une tente ouverte sur ses faces avant et arrière, donnant au chapiteau une allure de baraque de foire. Espérons que les informaticiens ne prendront pas l'œuvre, installée là jusqu'au 17 décembre, pour un stand de tir. Nos petits amis n'ont aucun sens de l'humour.

samedi 20 novembre 2010

Les dangers d'Internet mis en jeu


Il aura fallu deux ans pour que le "serious game" 2025 exmachina voit le jour sous forme de quatre épisodes évoquant les dangers d'Internet pour les jeunes adolescents qui publient tout et n'importe quoi sans penser aux conséquences. Celles-ci pouvant être tardives, l'équipe de Tralalere a choisi un récit de science-fiction où les agissements d'aujourd'hui poursuivent leurs auteurs quinze après. Il fallait être drôlement gonflées (l'équipe de tête est presque exclusivement féminine) pour proposer à mon camarade Nicolas Clauss de créer l'univers graphique, démarche radicalement différente des illustrations lénifiantes auxquelles on a habituellement droit pour ce genre d'objet. C'était la première fois que le peintre multimédia acceptait une commande qui allait l'occuper pendant de longs mois. Le résultat est magistral. Ses ombres chinoises donnent à l'ensemble une tonalité qui nous transporte dans le temps sans que les aller et retours nous heurtent au delà du message pédagogique que le scénario imaginé par Sophie de Quatrebarbes et décliné par Anne Schiller impose. J'ai raconté ici les principes qui me guidèrent dans la partition musicale que j'imaginai pour accompagner les images de Nicolas, utilisant essentiellement les sons électroniques du V-Synth et des reportages enregistrés dans les lieux réels. Notre travail commun se reconnaît plus dans les séquences linéaires ou interactives que dans les parties jeu qui nous échappent un peu, n'étant gamer ni l'un ni l'autre. Notre impatience dans ces passages construit un fossé entre les jeunes qui s'y adonnent et nous qui recherchons plutôt à créer un univers artistique plus contemplatif que ludique.


En plus du site Internet déjà en accès totalement libre, 2025 exmachina doit être tiré à 80 000 exemplaires en CD-Rom. Le lancement qui aura lieu au Salon Européen de l'Éducation (Porte de Versailles, pavillon 7/2, stand CE40) du 25 au 28 novembre autour du thème "numérique et citoyenneté", s'accompagne, entre autres, de sympathiques cartes postales, badges, affiches, etc. avec les images de Nicolas ! Le site, très complet, comporte un espace pédagogique largement exploité dans les collèges. Le jeu sera très prochainement adapté pour téléphone mobile.
Lorsque nous avons commencé à travailler sur ce projet je n'étais pas très convaincu de son opportunité civique, mais l'actualité récente montre à quel point Tralalere avait vu juste, après les différentes affaires qui ébranlent les réseaux sociaux, en particulier FaceBook, expulsion de lycéens s'étant ouverts de leur révolte, licenciement de salariés ayant dénoncé leur entreprise, etc. Si les usagers se sentent libres de s'exprimer sur ces espaces virtuels, ne sont-ils pas les dindons d'une farce qui les livre en pâture qui au marché, qui au patronat, qui à la police de plus en plus encline à surveiller les communications sans aucun respect de la vie privée et, pire, de la loi ?

vendredi 19 novembre 2010

L'accumulateur accumulé


Petite déception avec la rétrospective Arman au Centre Pompidou. J'apprécie pourtant son travail comme celui de nombre d'artistes abusivement regroupés sous le nom de "Nouveaux Réalistes".
Les étiquettes plaisent aux critiques plus qu'à celles et ceux qui en sont affublés. Le terme est toujours impropre, l'association réductrice. Chaque artiste a son monde et ses raisons. La communauté de style n'existe que dans la copie ou, soyons magnanime, l'inspiration, mais ce sont les conditions historiques, le plus souvent socio-économiques ou matérielles, qui dessinent les courants au delà des personnalités. Lorsque l'on évoque la mode ou l'air du temps une tendance superficielle est de les appliquer aux styles plutôt qu'aux méthodes. Si le tube en plomb permet aux peintres de sortir de leurs ateliers pour aller peindre sur nature, cela ne signifie pas forcément que tous les "Impressionnistes" se ressemblent. Les points communs existent certes, mais ce sont les différences, les indisciplines, qui font l'intérêt de chacun, individualistes forcenés en rupture de ban pour la plupart.
J'aime ainsi le côté enfant joueur que Tinguely hérita de Calder et son cirque, les déplacements tarabiscotés de Spoerri qui sentent la vieille terre, la mémoire lacérée de Raymond Hains et Jacques Villeglé, mais le monochrome Yves Klein me fait plutôt penser à certains Fluxus. Je risque de me faire taper sur les doigts par les gardiens du temple... De même, si Niki de Saint-Phalle me rappelle agréablement l'art brut d'Amérique Centrale, César m'a toujours barbé avant même que les honneurs ne le corrompent... Etcétéra. Revenons à notre mouton noir.
Au sixième étage du Centre, l'accrochage des œuvres d'Arman ne produit hélas aucune dialectique. Je n'y ai perçu aucune syntaxe qui éclaire son travail. Au contraire, l'accumulation d'accumulations devient redondante, atténuant le choc que l'on peut ressentir face à l'un de ses tableaux ou l'une de ses sculptures lorsqu'ils sont présentés in situ, comme Long Term Parking à Jouy-en-Josas ou Espoir de paix à Beyrouth, ou lors d'une exposition collective. C'est absurde, mais après avoir vu les œuvres originales mercredi dernier j'ai eu plus de plaisir à les retrouver dans l'épais catalogue où tourner les pages me permet des correspondances que le Musée interdit. J'étais tout de même heureux de découvrir des pièces que je ne connaissais pas comme ses colères incendiaires, intéressé de constater l'influence de Pollock et enchanté de revoir les instruments de musique explosés qui ne peuvent que réjouir ou bouleverser les musiciens dans la relation qu'ils entretiennent avec le leur(re). Malgré tout à force de plein, on fait le vide.

mardi 9 novembre 2010

Tel a prix qui croyait prendre


Je perds le fil de mes lectures si je les morcelle trop. Reprendre en amont me donne l'impression de faire du surplace. Je confonds les personnages, mélange les récits. Il n'y a qu'en vacances que je dévore un livre par jour. Comme pour un film, cette continuité m'est indispensable pour saisir la narration et surtout le style, le rythme des mots, la structure des phrases...
Événement exceptionnel en ce qui me concerne, j'ai lu le Goncourt et terminé hier soir le Prix Renaudot !
Ma collaboration avec Michel Houellebecq pour les CD Le sens du combat et surtout Établissement d'un ciel d'alternance que j'ai également produit me pousse forcément à la curiosité, d'autant que j'ai toujours eu une tendresse pour le poète malgré ses provocations absurdes que seule l'impatience devant l'inanité des questions des journalistes avait motivées. Son dernier roman renoue avec Extension du domaine de la lutte par son humour. Si j'ai eu un peu de mal au début, j'ai embrayé dès la seconde partie quand l'auteur en devient l'un des personnages. Les trois parties ressemblent aux mouvements d'une symphonie jusqu'à son ultime résolution. Sa critique du monde de l'art moderne est franchement aussi drôle que le rôle qu'il s'attribue, mais le texte est cette fois plus fort que la musique des mots. Je ne suis pas certain que La carte et le territoire mérite le Goncourt plutôt que toute son œuvre littéraire, pierre précieuse aux couleurs glauques qui réfléchit les facettes d'un auteur décrié, mais dont le style fait foi.
Celui de Virginie Despentes m'a nettement moins convaincu. Si nous le comparons à King Kong Théorie, il y a du relâchement dans ce nouveau roman. Comme une dissolution ou une perte de repères à l'image de ses héroïnes. Peut-être inverse-je les rapports de causalité ? Apocalypse bébé révèle une auteur dont la reconnaissance sociale et la maturité lui posent problème. Cette errance se retrouve dans son roman. Comment vieillissent les rebelles ? Comment leur récupération en valeur marchande leur lime les crocs et les griffes ? La confusion définit le ton, rendant l'adhésion ou le rejet plus complexes.
Quels que soient nos goûts ces deux romans ont le mérite d'interroger notre époque, et quitte à faire jouer la critique en remontant toujours plus aux sources, suggérons qu'ils ne sont que des avatars de notre société déliquescente. Notre vieux pays affuble de médailles ses enfants révoltés dans un ultime sursaut de survie, puisque seuls les révolutionnaires permettent aux systèmes de perdurer. Sans critique ils s'écrouleraient d'eux-mêmes. Les deux auteurs évoquent une société où les valeurs et les enjeux s'affolent comme une boussole au milieu d'un jeu d'aimants. Houellebecq se moque autant du monde de l'art que de celui qui lui offre son Prix tandis que Despentes cherche un nouveau sens à sa vie. La carte et le territoire pourrait être le dernier de son auteur, le laissant voguer vers d'autres horizons. Il est à espérer qu'Apocalypse bébé soit un passage obligé, un pont entre deux rives, avant la renaissance. Un prix flatte l'ego, mais on en connaît les effets secondaires. Quand la mort frappe à sa porte, l'artiste a le choix de la laisser entrer ou de lui opposer quelque résurrection phénixologique qui retardera l'échéance. Fasse que la redondance entre le texte et sa glorification les annule par excès d'abondance dans le creux de leurre vague !

dimanche 7 novembre 2010

L'aventure intérieure


Je marche dans la nuit. Les jeunes allemands ont presque tous une bière à la main. C'est samedi. Certains trottoirs sont hérissés de bouteilles, souvent vides, le cul par terre, jamais renversées. Le raccourci passe par une rue sombre, mais les lumières des porches la rendent interactive. Au fur et à mesure que j'avance elles s'allument et s'éteignent derrière moi. Comme une énième installation. Le monologue des deux machines a reçu le prix mérité du Lab et les lapins ont tenu leur promesse, sauf un qui est resté de marbre. La fatigue me rend ivre.
Je m'étais pourtant reposé au concert de Lynn Pook et Julien Clauss, allongé sur un matelas, équipé de 15 petits haut-parleurs qui me collent à la peau au travers de ma chemise et de la camisole dont ils nous ont affublés. Stimuline n'autorise que vingt-huit places, vingt-huit spectateurs, dont certains s'endormiront, rassérénés par cinquante minutes de musique enveloppante. Un haut-parleur derrière la tête, deux sous les omoplates, deux sur les hanches, deux sous les genoux, deux sur les coudes, deux sur les pieds, un sur la colonne, un sous le coccyx, le système audio-tactile imaginé par Lynn fait vibrer la musique à la surface du corps. Le squelette fait circuler le son. Nous entrons en résonance avec les graves. La piqûre des aigus vient nous asticoter. Le point d'écoute varie sans cesse. Nos oreilles sont obstruées par des bouchons pour que nous ne soyons plus sensibles qu'au contact. L'atmosphère rougeoyante s'éteint pour qu'aucune image ne vienne perturber notre écoute. L'expérience fait oublier le côté un peu décousu de la composition musicale que j'aurais suggérée plus structurée et par conséquent plus variée. La variété n'est pas très en vogue chez les jeunes musiciens si j'en crois tous les concerts minimalistes auxquels nous avons assisté depuis quelques mois.
Stimuline n'est pas un coup d'essai. Lynn Pook est passionnée par l'audio-tactile depuis plusieurs années et Julien Clauss aime interroger le son en le déplaçant de sa fonction vers des nouveaux espaces. Ils nous offrent une nouvelle façon d'entendre qui intéressera forcément aussi les sourds et les aveugles. Même si nous restons à fleur de peau et que la promiscuité fait ressembler ces trois quarts d'heure à une communion, nous entrons dans le monde de l'aventure intérieure.
Mais il est tard. À cette heure-ci la mienne sombre dans celui des rêves. Mes yeux se ferment. La musique ne consiste plus qu'en un battement de cœur, la circulation du sang dans mes veines, une vague respiration et les canalisations que la chambre d'hôtel ne réussit pas à filtrer dans la ville endormie.

lundi 1 novembre 2010

Hugo, Ella & Pitr


Petite promenade dominicale, histoire de prendre l'air dans le Marais piétonnarisé, direction l'Espace des Blancs-Manteaux où Ella et Pitr participent à l'exposition collective des 3 ans du M.U.R., ce pignon du Café Charbon, rue Oberkampf près de la rue Saint-Maur, qui accueille un artiste différent tous les quinze jours. Chaque panneau de 8 mètres sur 3 recouvre le précédent. Je suis peu sensible à l'art mural lorsqu'il obéit à une esthétique convenue, que ce soit graffes ou pochoirs, mais Miss'Tic échappe à la banalité en agrémentant les siens de phrases spirituelles et je me souviens d'Ernest Pignon-Ernest, au nom prédestiné, qui dès les années 70 recouvrait les murs d'affiches comme aujourd'hui Ella et Pitr qui me ravissent. Pour ces artistes de contrebande exposant généralement dans la rue, il ne suffit pas d'avoir une bonne patte, il faut savoir parfois prendre ses jambes à son cou. L'un colle pendant que l'autre fait le guet. La photographie immortalisera l'éphémère.
Sur le chemin du retour nous nous arrêtons à la Maison de Victor Hugo, place des Vosges, dont l'entrée est devenue gratuite en 2002. Heureux zazar que cette visite non programmée, car en évoquant notre prochaine station avec Ella je lui trouve des affinités avec le génial visionnaire aux multiples talents. Le graphisme de la jeune stéphanoise, faussement brut et narrativement ouvert, me rappelle paradoxalement les encres de celui qui, après avoir fixé son encrier avec du fil de fer, grava au couteau cette phrase qui me laisse toujours songeur : "Sur cette table j'ai écrit La légende des siècles".


Ayant produit un effet de fausse perspective avec la première photo du petit pavé d'Ella et Pitr devant un grand format, j'en publie une seconde qui rend plus fidèlement leurs échelles respectives, même si je n'arrive pas à cadrer, au-dessus de nous, hors-champ, leur grand mur surplombant la verrière. Sur le pavé on peut reconnaître les deux colleurs à l'œuvre, joyeux papierspeintres.