Jean-Jacques Birgé

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samedi 18 février 2012

Le néon dans l'art, tarabiscoté et lumineux


En sortant de l'exposition Le néon dans l'art des années 1940 à nos jours présentée à La Maison Rouge jusqu'au 20 mai, je ne regarde plus Paris avec les mêmes yeux. Sur l'autre rive du port de plaisance de la Bastille, la gigantesque grue illuminée semble faire partie de la centaine d'œuvres, toutes conçues à base de tubes au néon, gaz rare qui balise la ville de sa lumineuse sémantique. L'Enseigne Tabac de Franck Scurti qui se dandine dans une fumée de rêve ou le Monologue de Marie José Burki accroché dans l'arbre devant la galerie donne des couleurs à la ville lumière sous la grisaille humide. Le commissaire David Rosenberg a sous-titré l'exposition Who’s Afraid of Red, Yellow and Blue ? du nom d'une œuvre de Maurizio Nannucci, pointant d'emblée l'abus de langage, car le néon est rouge et les autres couleurs sont obtenues par d'autres composés, hélium pour le jaune, CO2 pour le blanc, argon pour le violet, mercure pour le bleu, voire fluorescence excitée par rayonnement ultraviolet ! Si les mots tordus dans le verre par maints artistes ont la limite de leur concept, variations infinies du dictionnaire, certains comme Piotr Kowalski joue d'une anamorphose avec Pour qui ? (ci-dessus), de leur réflexion comme Miri Segal avec Sous les pavés, la plage ou de leur accumulation comme Jason Rhoades (ci-dessous).


Les œuvres les plus intéressantes s'échappent du langage pour entrer dans le domaine des sens. Les trois pièces mitoyennes de Chromosaturation de Carlos Cruz-Diez transforment notre vision colorée par effet de rémanence, le clignotement du Néon dans l’espace de François Morellet donne le vertige, la Lightbox d'Andrea Nacciarriti éblouit, le Trou d’homme (Jaune) d'Ivan Navarro (ci-dessous) joue d'une illusion d'optique lorsque l'on grimpe dessus. On retrouvera évidemment les pionniers Lucio Fontana, Dan Flavin, Joseph Kosuth, Bruce Nauman, Mario Merz ou Martial Raysse avec son magnifique tableau Snack, mais comme souvent à La Maison Rouge nombreux jeunes artistes sont accrochés aux cimaises avec des œuvres extrêmement récentes.


Elles nous éclairent sur le monde tape-à-l'œil que nous traversons par leur simplicité, leur torsions ou leurs mouvements. Passé l'astucieux labyrinthe où nous nous perdons, tout au fond du sous-sol, la boucle vidéo de vingt-deux minutes de Delphine Reist fait tomber et exploser les tubes en Averse, interrogeant superbement la fragilité du support, l'éphémère de l'art ou sa pérennisation. Avec toute cette électricité et ces suspensions complexes le régisseur a dû passer des nuits blanches ! Le très beau catalogue rend aussi hommage à l'inventeur du tube au néon en 1912, le Français Georges Claude, militant d'extrême-droite que ses activités collaborationnistes conduiront en prison, là où les néons ne sont que blafards, alors qu'ici on est plutôt à la fête !

mardi 14 février 2012

MetaMaus de Art Spiegelman


En 1987 et 1991 sortirent en France les deux volumes du chef d'œuvre de la bande dessinée contemporaine, Maus de Art Spiegelman. Le roman racontant le génocide des Juifs polonais et allemands sous l'angle original des rapports difficiles d'un fils interrogeant son père, ancien déporté, savait jouer de l'humour juif tout en évoquant une page terrible de notre Histoire. Réuni en un seul volume elle fut la première bande dessinée à recevoir le Prix Pulitzer. En 1994 parut The Complete Maus, A Survivor's Tale de Art Spiegelman, l'un des plus passionnants CD-Rom produits par Voyager aux États Unis. Ces éditeurs, qui avaient à leur catalogue les CD-Rom Puppet Motel de Laurie Anderson, The Residents Freak Show ou P.A.W.S., créèrent également la collection DVD exemplaire Criterion. Avec l'éclatement de la bulle Internet, l'objet multimédia disparut lamentablement avec bien d'autres chefs d'œuvre de cette époque. Je regrettai souvent que l'on n'ait plus accès à ce remarquable making of, discours de la méthode à la fois pédagogique et créatif, conçu pour le système 7 du Mac (RAM 5 Mo !).
Or Flammarion vient de publier la version française du nouvel ouvrage de Art Spiegelman, MetaMaus, soit le contenu du CD-Rom copieusement augmenté. Le livre de 300 pages comprend un long entretien avec l'auteur, quantité de documents iconographiques et biographiques éclairant ses choix du sujet, de son traitement et des animaux dessinés qui représentent les divers protagonistes, révélant le dessous des cartes et la rigueur de l'entreprise. Ce serait déjà formidable si l'objet n'était pas en plus accompagné par un DVD-Rom (Mac et PC) dont on aperçoit le centre dans l'œil de Vladek sur la couverture façonnée. Y est reproduit l'intégralité de l'ouvrage numérisé, agrémenté d'hyperliens vers des archives détaillées (croquis, brouillons, reportages audio et vidéo, photographies...), plus de nouveaux suppléments d'une richesse époustouflante qu'il serait fastidieux de répertorier ici. L'ensemble constitue le plus extraordinaire making of qu'il m'ait été donné de voir tous genres et supports confondus. Mine (de crayon) pour les amateurs d'Histoire et pour ceux de bande dessinée : sous chaque vignette peuvent se cacher jusqu'à sept études, Spiegelman se fend d'un commentaire audio, son père témoigne, et près de 10 000 documents sont rassemblés. De la version CD-Rom, seule manque une sélection d'œuvres datant d'avant Maus, visibles en partie dans la réédition de son livre Breakdowns. Spiegelman aura toutes les peines à assumer son succès planétaire, au delà de toute espérance. Il publiera ensuite La nuit d'enfer sur un texte de Joseph Moncure March, Bons baisers de New York autour de son travail pour la revue The New Yorker et À l'ombre des tours mortes sur le 11 septembre 2001.
Spiegelman saura résister aux sirènes hollywoodiennes comme aux diverses tentatives de récupérer son œuvre. Dans MetaMaus, sa position de juif athée de la diaspora comme ses interrogations sur la mémoire ou la transcription d'une histoire vécue me touchent personnellement et passionneront ses admirateurs. On y retrouvera l'humour, la gravité, la précision et l'esprit critique du roman original. Du grand Art !