Par Jean-Jacques Birgé,
mercredi 25 avril 2012 à 09:43 ::Multimedia
Le , paru en janvier, interroge 106 designers graphiques sur leur profession. De grandes lignes se dégagent des 128 pages hyperfournies, elles ne sont pas toutes réjouissantes alors que le domaine est de plus en plus couru : nouvelles pratiques informatiques, transmission indispensable, déprofessionnalisation, budget à la baisse, mauvais payeurs, perte de sens, etc. Alors que je découvre quantité de propos passionnants, la revue finit par me tomber des mains, car sa maquette n'est pas à la hauteur de l'enjeu. Les textes constituent une fastidieuse continuité typographique qui ne met aucun en valeur, les citations très fades semblent avoir été tirées dans un chapeau, les illustrations apparaissent totalement arbitraires et sans mise en pages cohérente. Au bout du compte, rien ne ressort et aucune analyse n'accompagne l'énorme corpus. C'est dommage, alors que les propos des designers, enseignants, collectionneurs sont riches et variés, malgré les nombreux points de concordance. L'intelligence qui s'en dégage laisse entrevoir la misère du design sonore, très en retard en regard des secteurs d'intervention considérables qui devraient y avoir recours. Art appliqué, le doit avant tout s'imprégner de son sujet et proposer des solutions adaptées au propos. Le temps de recherche n'est hélas plus pris en compte dans le cadre des commandes, le fond et la forme devant pourtant faire corps. Le parti-pris du designer est le gage d'un réel point de vue qui se démarque du formatage hypnotisant la clientèle. Il serait temps de s'échapper du marketing qui coûte si cher et fait tant de ravages. Pour "voir", on se reportera aux autres numéros de cette revue incontournable !
Par Jean-Jacques Birgé,
vendredi 13 avril 2012 à 00:57 ::Multimedia
Malgré les 700 planches, carnets, revues, objets exposés au Musée d'Art Moderne de la Ville de Paris jusqu'au 19 août, l'énorme consacrée au dessinateur n'offre qu'une seule œuvre créée pour l'occasion, . Frédéric Durieu propose à Crumb d'animer une danse copulatoire entre Angelfood Mc Spade et Mr Natural, deux marionnettes à découper et assembler réalisées en 1970. Quarante ans plus tard, redécoupe les personnages à sa manière, respectivement 30 et 50 pièces articulées, et les fait se trémousser sur du code informatique. Grâce à son logiciel , les calculs s'effectuent en temps réel et les deux personnages s'animent, interagissent et délirent salement jusqu'à l'improvisation sans que Crumb n'ait rien d'autre à ajouter que le décor où ils évoluent.
Lorsque je travaillais avec Fred sur le CD-Rom puis sur maintes collaborations pour le site lecielestbleu.org je suggérai que l'animation par code recèle un potentiel inimaginable en regard du traditionnel image par image, quelle que soit la technique classique ou moderne utilisée. Car l' permet de créer une infinité de comportements sans que l'on ait eu besoin de les penser en amont et de les figer selon un story-board pré-établi. Certes la programmation est fastidieuse, mais, astucieuse, elle permet d'animer les personnages comme on le ferait avec des marionnettes. L'interactivité proposée est assez sommaire, les visiteurs étant invités à se dandiner devant l'écran où la scène est projetée le temps d'une biguine en 78 tours. Une caméra capte l'intensité de leurs mouvements entraînant Mr Natural à toujours plus d'audace jusqu'à envoyer Angelfood Mc Spade au septième ciel, orgasme kaléidoscopique soulignant que Crumb inventa la plupart de ses personnages en 1966 sous l'effet du !
Robert Crumb et Frédéric Durieu étaient faits pour se rencontrer. Les deux nouveaux amis partagent en effet un goût prononcé pour les fantasmes sexuels. Il y a quinze ans Fred et moi imaginions créer des œuvres érotiques interactives, mais le marché mafieux nous en dissuada rapidement ! Cette fois, l'occasion était trop belle, d'autant que, l'ombre ambiguë sur le visage de Fred en témoigne, il a maintenant sa propre Angelfood pour veiller sur lui comme Crumb a son Aline avec laquelle il dessine des histoires depuis 35 ans à quatre mains, leur Parlez-moi d'amour ! exposé aux côtés des œuvres de jeunesse, Zap Comix, Actuel, Weirdo, les pochettes de disques dont le célèbre Cheap Thrills ou Les Primitifs du Futur, son Kafka (article 29/3/2007), sa Genèse, jusqu'au film de Terry Zwigoff (article 11/08/2007) qui en dit long sur la névrose familiale des trois frères Crumb.
La collaboration de Crumb et Durieu a tout d'un conte de fée. En 2009, Durieu expose ses grandes photos à poil sur métal brossé dans une galerie de Sauve au pied des Cévennes, croisement entre des images récupérées sur le Net et ses propres poils pubiens. arrive à faire sortir son mari de son antre pour le vernissage de . Durieu ne pouvait rêver mieux qu'une collaboration avec l'une de ses idoles, Crumb entrevoit les possibilités inouïes qu'offrent les pantins animés algorithmiquement. Les deux amis se retrouvent sur les bords de la Vis où Durieu mène la vie de château. En hommage à la compagne martiniquaise du matheux qui lui rappelle , son inspiratrice initiale, Crumb extrait quelques biguines de sa collection de 6000 soixante-dix-huit tours. Six d'entre elles accompagnent le ballet frénétique de Chichi Biguine.
Le Musée publie le très beau catalogue R. Crumb de 240 pages (30 euros) qui réfléchit toutes les facettes d'une œuvre qui a marqué son époque. Quant à Chichi, il faudra attendre encore un peu pour pouvoir en jouir chez soi à sa guise !
Par Jean-Jacques Birgé,
mardi 3 avril 2012 à 00:02 ::Multimedia
Le second numéro de La Revue du Cube, consacré à , est composé de perspectives (Gilles Clément interrogeant nos pratiques expansionnistes, Claudie Haigneré promouvant l'apprentissage, Emmanuel Mahé décortiquant l'imaginaire, Marie-Anne Mariot inventoriant l'arsenal des utopies pour en choisir les plus généreuses), d'un , d'un panorama du Web, d'une sélection de livres et de points de vue de Nils Aziosmanoff, Serge Soudoplatoff, Hugo Verlinde, Jacques Lombard, Pierre De la Coste, Vincent Lévy, Agricola de Cologne, Karen O'Rourke, Yann Minh, Christian Globensky, Jean-Gabriel Ganascia et moi-même, reproduisant ici ma modeste contribution alors que la candidature de Jean-Luc Mélenchon laisse entrevoir de nouvelles perspectives que je n'imaginais pas lorsque j'écrivais ce texte intitulé ¡Vivan las utopías!, nom d'une des chansons d'...
J’ai la chance d’appartenir à une génération élevée au biberon des utopies. Nous avons cru faire la révolution, nous avons seulement réformé les mœurs. D’une seule voix nous avons crié notre révolte contre l’exploitation de l’homme par l’homme, comprenant que le changement ne se ferait jamais par les urnes. Et chacun dans notre coin nous avons imaginé de nouveaux mondes qui furent rapidement convertis en art. Que l’on choisisse alors les barricades ou les fleurs, les pavés découvraient la plage. La réaction fut brutale, insidieuse, mensongère, diffamatoire. D’un côté, on impute régulièrement à mai 68 ce qui ne fut que la réponse du Capital, de l’autre, les marchands s’emparèrent de la poule aux œufs d’or et trahirent la passion qui animait une jeunesse montrant les dents ou s’époumonant. De là naquirent aussi les rêves de jeunes informaticiens qui allaient révolutionner les usages, croquant la pomme et dispensant leurs utopies au monde entier. Comme à la première question de la Revue du Cube, je réponds d’abord que les nouvelles technologies ne sont que des outils, et qu’à la liberté qu’elles nous offrent répondent aussitôt le commerce dévoyant des voyous, les services civiques de l’institution et les tentatives de mainmise du pouvoir. Lorsque la résistance s’est installée, on légifère, on flique, on confisque, on punit, parfois l’on tue. On tue plus souvent que nous ne le percevons, mais les rebelles s’organisent chaque fois pour réinventer de nouveaux espaces de création et de liberté, avant qu’elles ne deviennent surveillées. Chaque nouvel outil est un jouet entre les mains des créateurs. À nous d’en faire une arme contre le crime organisé, la manipulation de masse, le cynisme et le défaitisme. Tant qu’il restera ne serait-ce qu’une seule brindille de braise l’espoir de voir le feu reprendre sera légitime. Plus que jamais toutes les forces sont nécessaires pour faire naître de nouvelles utopies. Je terminerai par la chanson ¡ Vivan las utopias !, que j’ai écrite avec Bernard Vitet en 1996 pour le magnifique double album (nato 3164-3244), et chantée par ma fille Elsa qui avait alors onze ans, puisque l’on dit qu’en France tout commence et finit en chansons :
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