Jean-Jacques Birgé

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mardi 24 juillet 2012

Les bleus


Arles, début du mois. Impossible fait gratuitement des Polaroïd de tous ceux et toutes celles qui passent dans la cour de l'École de la Photo, rue des Arènes. C'est le QG de l'équipe Coïncidence en charge des Soirées des Rencontres, mais Olivier Koechlin, retenu quelque part en ville, n'est pas sur le cliché. Il aurait probablement dépassé Valéry Faidherbe, le plus haut de nous quatre. Gila a l'idée de prendre en photo l'image non encore révélée. Elle va s'éclaircir et prendre des couleurs. En attendant c'est la nuit. La nuit Klein (Yves, pas William que pourtant j'adore). Ou alors une nuit américaine pour "une école française", thème de cette année. À ma droite Céline le Guyader veille au grain, pas celui de l'image en train de naître, mais elle coordonne les faits et gestes de notre équipée, des fois qu'on aille aux fraises au lieu de s'occuper de la projection du soir au Théâtre antique. Pendant les pauses nous nous tirons mutuellement le portrait. Certains ont le pixel fin, d'autres préfèrent Instagram, mais personne ne se prend au sérieux. On se souviendra. Peut-être. À quoi servent toutes ces prises quand on a les yeux plus gros que le ventre, encore que le mien ait une fâcheuse tendance à gonfler avec le régime resto à tous les repas ? On rejette à l'eau les petits poissons qui n'ont pas la taille. On espère toujours le miracle. Et ça, le ça, s'accumule dans des tiroirs, sur des disques durs plus fragiles que tous les supports qui ont précédé le numérique après la camera obscura. C'est là qu'on met les enfants qui ne sont pas sages. Tout s'explique. Les bleus, la nuit, cette chambre noire, le travail de galérien, le rêve et les étoiles. Sur l'image qui voit le jour apparaissent quatre garnements vraiment pas pressés de grandir.

mercredi 18 juillet 2012

Five Car Stud d'Ed Kienholz


Propriété d'un collectionneur japonais, la scène traumatique réalisée par le "sculpteur" Edward Kienholz n'avait pas été exposée depuis quarante ans. Le Musée Louisiana, près de Copenhague, présente Five Car Stud jusqu'au 21 octobre, occasion inespérée de découvrir une œuvre clef du début des années 70, si critique qu'elle fut interdite dans les institutions culturelles américaines et qu'elle encouragea l'artiste à s'installer à Berlin et en Idaho. J'ai repris ci-dessus l'image déjà publiée le 16 juillet tant la suite des plans rappelle un découpage cinématographique. Je résumai : Un groupe de blancs lynchant un noir éclairés par les phares de cinq voitures, le castrant devant un jeune garçon et une femme restés à l'écart. Le public traînant ses chaussures dans le sable fait figure de témoin passif devant la scène abominable. J'en fais des cauchemars la nuit suivante. Comme pour Lucchino Visconti dans ses films, chez Kienholz le moindre détail est à sa place, même si la réalité est toujours tordue par le geste de l'artiste. Les masques des tortionnaires et la croix dorée autour du cou, une canette de bière écrasée, des photos de femme nue sur le pare-soleil, la tronçonneuse à l'arrière du pick-up, l'autoradio qui joue un blues nègre en sourdine, les plaques minéralogiques avec "fraternité" ou "America, love it or leave it", la bannière étoilée... Comme le corps démembré de la victime, son ventre est un réservoir d'essence dans lequel flottent les lettres mélangées du mot NIGGER... Une interview d'une heure est projetée à l'entrée de l'installation ; Kienholz a accepté à condition que le journaliste pose pour figurer l'un des personnages ; la discussion court pendant que l'artiste moule le corps du modèle.





Fan d'Edward Kienholz depuis sa rétrospective au CNAC rue Berryer en octobre 1970, je suis à l'affût de catalogues de son œuvre. Celui de Five Car Stud (1969-1972) en creuse l'analyse tout en évoquant le reste de son travail, même si les petites photos de Back Seat Dodge '38, The State Hospital, The Illegal Operation, The Wait, Roxys, The Caddy Court, The Ozymandias Parade, The Hoerengracht, etc. sont en noir et blanc. Les documents et les textes en anglais sont passionnants. Je ne manque jamais une visite à Amsterdam sans revoir The Beanery au Stedelijk Museum, en restauration jusqu'au 23 septembre. Les rétrospectives sont rares. Il faut aller au Musée Ludwig de Cologne pour admirer Night of Nights ou The Portable War Memorial...
En 1981, Edward Kienholz déclara que toutes les œuvres postérieures à 1972 étaient cosignées avec sa compagne Nancy Reddin Kienholz, démarche encore rare parmi les artistes mâles profitant souvent d'un apport discret et pourtant déterminant de leur conjointe, collaboration restée secrète dans l'Histoire de l'Art quand ce ne fut pas pure usurpation à une époque encore récente où les femmes ne pouvaient être acceptées autrement que dans leur rôle de mère !

mercredi 11 juillet 2012

Les Soirées des Rencontres de la Photographie sur ARTE Creative


ARTE Creative met en ligne les Soirées des Rencontres de la Photographie qui se sont déroulées au Théâtre Antique d'Arles la semaine dernière, du 3 au 7 juillet 2012, sous la voûte étoilée.
Commençons par Elliott Erwitt accompagné par la percussionniste Linda Edsjö. Pour quelques passages Antonin-Tri Hoang à la clarinette et moi-même à la flûte, aux guimbardes et à la trompette, les rejoignons. Arte a découpé la prestation d'Erwitt en deux parties.


Directeur musical, j'ai choisi les musiciens et musiciennes qui sont intervenus en direct, y participant parfois, composé une petite pièce symphonique pour le Prix Pictet, enregistré mon doigt sur une vitre pour l'animation que Grégory Pignot a réalisé du jingle des Rencontres d'après l'affiche de Michel Bouvet, illustré musicalement quelques autres sujets. Aujourd'hui vous pouvez ainsi voir ou revoir Magnum Première découpé en quatre parties et accompagné par la pianiste Ève Risser, les quatre leçons de photographie de Christian Milovanoff et l'American Puzzle de Jean-Christophe Béchet.


Si les vidéos n'apparaissent pas dans ce billet, essayez directement ici ou . Vous retrouverez Elliott Erwitt, la Première fois des vingt photographes Magnum (1 2 3 4), les passionnantes leçons de Christian Milovanoff (On dit que les filles de Syracuse sont belles, On se souvient, Un beau souci, Des mots pour elle), la traversée américaine de Jean-Christophe Bechet, etc.
Les réalisations sont de Coïncidence (Olivier Koechlin, François Girard, Valéry Faidherbe).

samedi 7 juillet 2012

La nuit de l'année


Nous nous promenons le long du Rhône. Quinze écrans ponctuent la balade. Il y a un monde fou. C'est la plus populaire des nuits. Certains lieux impriment leur magie à l'installation éphémère : une cour d'école, le quai de Trinquetaille, une projection sauvage sur un pilier... Les étoiles qui entourent l'animal totem de cette nouvelle édition des Rencontres d'Arles réfléchissent celles qui tombent du ciel comme une humidité étincelante. Certains pensent que c'est un loup ; son créateur, l'affichiste Michel Bouvet, dit "le renard" ; probablement un renard bleu ; nous préférons y voir une louve, comme si son lait nous permettrait un jour de fonder la ville de nos rêves. Rien ne se construit seul. Aussi n'aurai-je de cesse de chercher mon frère jumeau ou ma sœur jumelle dans les rues, dans les maisons, dans les livres, sur les écrans... Comment reconnaître ces amis ? Un mot, un regard, ce que nous partageons, des idées, l'humour, l'engagement, les songes... La vie, résumera-t-on, à condition d'y entendre tout ce qui pousse et non ce qui l'étouffe. Assez de bitume, assez de couvercle, de non-dit, d'infos analgésiques, assez de répétitions, assez de certitudes, assez de rien !
Les images projetées en plein air vomissent trop de souvenirs, pas assez de visions. On pensait s'être débarrassé de l'ancien président, il encombre les écrans. Et le nouveau n'inspire que platitude aux photographes. Leur regard politique réfléchit trop souvent le formatage de la société du spectacle. À se croire objectif le boîtier n'enregistre que des clichés. Le discours est démobilisé, il ressert les mêmes plats qu'à la télé. Il y a pourtant de belles photos. Les expositions fleurissent. On y fait son petit marché. On marche beaucoup.


Nous sommes séduits par les flous du Russe Igor Posner présenté par Prospekt. La Nuit de l'Année est confiée aux agences photos, orchestrée par Claudine Maugendre et Aurélien Valette. Si, comme le prétendait Orson Welles, il suffit d'enlever un paramètre à la réalité pour entrevoir la poésie, les flous de Posner joue du circonlocutoire, tournoyant autour d'un centre sans jamais le toucher. L'héliocentrisme des flashs, des lampes ou du jour ne suffit pas. Toute œuvre est une morale, écrivait Jean Cocteau. Le travelling est affaire de morale, surenchérissait Jean-Luc Godard. Parfois elle se révèle, parfois son absence se fait criante, quelle horreur ! Ce sont encore des mots de Cocteau, des Parents terribles d'abord, mais surtout au moment où le poète se fait transpercer par une lance dans Le testament d'Orphée. Et Godard de reprendre encore une fois l'extrait dans ses indispensables Histoire(s) du cinéma. Oui, certains s'amusent sans arrière-pensée (toujours Cocteau) ! Alors on attend avec impatience la quatrième et dernière leçon de photographie de Christian Milovanoff ce soir au Théâtre antique, intitulée Des mots pour elle.
Il faut beaucoup regarder, ailleurs écouter, pour trouver son bonheur. Il existe. C'est le vecteur qui nous entraîne et nous pousse. Il n'est jamais fini. C'est même cela, la beauté de l'infini.