Jean-Jacques Birgé

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

lundi 31 mai 2010

J'ai été un peu maladroit


J'ai été un peu maladroit. La semaine dernière, un réalisateur, ami de longue date, est venu me proposer de composer la musique de son prochain film. Au lieu de le rassurer en frimant, je me suis ouvert à lui de mes incompétences et de mes doutes. Quel artiste n'en a pas ? C'est même là-dessus que nous édifions notre œuvre. Évoquant d'éventuelles collaborations musicales comme je les affectionne, je fragilisai encore un peu plus ses propres incertitudes. Mettant ses craintes sur le compte de l'intuition, il m'envoya un mail le soir-même où il faisait machine arrière sans avoir entendu la moindre note de musique. C'est idiot de ma part de ne pas avoir insisté, car si les mots sont trompeurs la musique ne m'a jamais trahi. J'ai toujours su répondre avec des sons, que ce soit en les bruitant avec ma bouche, en sortant quelque vieux document d'archive ou en me collant devant un clavier ou un autre instrument. Plutôt que donner à écouter une composition réalisée pour un autre propos et qui forcément ne peut convenir à l'œuvre à venir, je préfère livrer quelque retour à-brule-pourpoint et corrigeant mon improvisation au fur et à mesure que je perçois les réactions de mon interlocuteur. Je façonne mon ébauche comme une pâte à modeler qui me servira plus tard de modèle, en parfait accord avec les besoins de l'œuvre à sonoriser. J'ai été un peu maladroit. Rien de grave, cela n'affecte pas notre amitié, mais je me pose des questions sur ma sincérité, mise en avant dès le premier contact, avec des personnes avec qui je n'ai encore jamais travaillé.

Ma maladresse me rappelle un de mes textes mis en musique par Aki Onda pour son magnifique album Un petit tour et dont j'avais assuré la direction artistique en 1999. Sur Maladroit on entend Bernard Vitet au bugle, mon synthétiseur PPG et les documents enregistrés par Aki :

J'en reproduis également les paroles ci-dessous pour mes lecteurs sans écouteurs. Le sujet n'a évidemment rien à voir avec l'anecdote récente, mais elles reflètent bien nos timidités ou les quiproquos dont nous pouvons être victimes. Nos propres victimes, s'entend !

J’ai été un peu maladroit
Et je l’ai été trois fois
En tremblant dès que je t’ai vue
En approchant ma main de ta joue
En ne comprenant pas le mouvement de tes lèvres
J’ai été un peu maladroit
En n’osant pas te regarder dans les yeux
En faisant comme si de rien n’était
En te laissant partir sans avoir dit les mots
J’ai été un peu maladroit
Te frôlant j’ai cru que tu m’avais touché
En te touchant je me suis affolé
En t’embrassant j’ai évité la bouche que tu me tendais
J’ai été un peu maladroit
Je n’ai pas vu tes yeux
N’ai pas senti ta main
Ni la pression de tes baisers
J’ai été un peu maladroit
Car dans tes yeux j’ai rêvé de me perdre
De ton visage éprouver la tendresse
Et j’ai simplement cru que tout était compliqué
J’ai été un peu maladroit
J’ai dû l’être plus de trois fois

jeudi 27 mai 2010

Lussier, Frith, Goebbels et un T-shirt


J'écoute les trois disques rapportés de Victoriaville en commençant par l'album de chansons de René Lussier intitulé Le prix du bonheur (La Tribu TRICD-7236). L'accent québécois me fait le même effet qu'à la plupart des Français, il m'enchante. René Lussier, présent sur notre Opération Blow Up enregistré en 1992, joue ici le jeu de la chanson francophone, simplement, s'accompagnant à la guitare dont il est par ailleurs virtuose. Il est l'auteur du chef d'œuvre Le trésor de la langue qui représente l'une des meilleures approches de la problématique québécoise tous genres confondus ; y sont orchestrées des mélodies parlées et soigneusement relevées, avec entre autres le célèbre discours du Général de Gaulle à Montréal accompagné façon Hendrix. Ici les paroles tendres de Paule Marier collent aux mélodies hawaïennes lorsque René ne fait pas le crooner à claquettes.
Il y avait tant de disques exposés dans les trois points de vente du festival que je ne savais pas où donner des oreilles car aucun système ne permettait de se faire une petite idée sur les musiques inouïes que contenaient autant de pochettes. Je ne pouvais qu'espionner les amateurs se remémorant les précédentes éditions du festival tout en excluant les merveilleux disques que je possède déjà. Ainsi j'acquière Ragged Atlas de Cosa Brava, composé et dirigé par Fred Frith (Intakt CD 161), un petit bijou enregistré en 2008 où le guitariste et bassiste est accompagné par Carla Kihlstedt (violon), Zeena Parkins (accordéon, claviers), Matthias Bossi (percussion) et The Norman Conquest (manipulations sonores), plus le tabliste Anantha Krishnan au mridang sur un morceau. Tous et toutes utilisent largement leurs voix pour cette œuvre riche et variée, dynamique et colorée, une des plus belles réussites de Frith avec le fameux film Step Across The Border, film documentaire incontournable dont il est le héros et qui fit également l'objet d'un très bel album. Sa production discographique est telle qu'il est bon de savoir lesquels conseiller ! Certaines pièces sont ici dédiées à Albert Marcœur, Rahul Dev Burman, Amanda Miller, Einstein, Tom Zé... C'est très écrit sans que ce soit raide, défaut courant dans le rock progressif, mais nous avons à faire avec le haut du panier, un univers très personnel, pop romantique héritière de Robert Wyatt et de la musique traditionnelle britannique, plus efficace que les tentatives "symphoniques" de Frith, contrairement à Heiner Goebbels qui s'est épanoui en passant de la musique improvisée à l'écriture orchestrale.
Une ultime démonstration nous en est offerte avec The Italian Concerto (i dischi di angelica 024) où trois des quatre pièces qui le composent ont déjà été enregistrées sur Black on White et Surrogate Cities, mais dans d'autres interprétations. Yoichi Sugiyama dirige l'Ensemble Icarus et Franck Ollu l'Orchestra del Teatro Communale di Bologna, avec en solistes Chris Cutler (batterie et électronique), Sira Djebate (voix), Boubacar Djebate (kora), Johannes Bauer (trombone), Jocelyn B. Smith (mezzo-soprano) et le compositeur (piano et percussion). Heiner Goebbels est un de mes compositeurs européens préférés parce qu'il a su transmuer la force vitale de l'instant en écriture intelligente et revendicative. Cela ne s'est pas toujours effectué dans les règles de l'art, mais le résultat est passionnant. Ma réserve porte sur la méthode : pendant un mois Goebbels notait les improvisations débridées de ses futurs interprètes, faisait le tri pour leur faire lire ensuite leurs interprétations qu'il avait figées, générant un sentiment de vol et un exercice sado-maso des plus retors ! L'aspect concertant des pièces rassemblées dans The Italian Concerto rappelle le passé de performeur de Goebbels confronté à son écriture épique pour construire un univers critique où le réel ne se dissout jamais totalement dans l'imaginaire. Sa sono mondiale n'a rien d'une démarche impérialiste. Les chocs culturels qu'il met en scène produisent un authentique remix dont je reconnais les préoccupations. C'est certainement la démarche avec laquelle je me sens le plus en sympathie.
J'ai acheté le même nombre de disques que j'en ai vendus. Pas lourd ! Façon de parler, parce que le supplément de bagage aurait pu me coûter ma chemise si je n'avais placé ma valise en même temps que celle d'Antoine sur le tapis de pesée à l'aéroport de Montréal. Une boîte de sirop d'érable de 540 ml pèse tout de même près de 800 grammes. À faire suivre d'une petite multiplication et les 23 kilos sont vite dépassés ! Tous les musiciens savent que l'on ne vend des disques que s'ils reflètent la soirée, et comme je ne m'y suis jamais résolu, préférant considérer que c'était deux choses différentes avec leurs propres logiques, spectacle vivant d'un côté et disque-objet de l'autre, j'ai regardé les T-shirts du festival avec nos lapins partir comme des petits pains...

lundi 24 mai 2010

Instruments-jouets, mieux que le réel !


L'Allemand Eric Schneider, camarade d'expo au Musée des Arts Décoratifs où nous présentions Nabaz'mob l'an passé, publie un très joli ouvrage de 196 pages, épais et carré, avec une préface de DJ Spooky, chez Mark Batty à New York. Toy Instruments: Design, Nostalgia, Music est un livre d'images où le bas de page donne le nom et la marque, avec le lieu et la date, de chaque trésor de sa collection d'instruments électroniques, plus un petit commentaire personnel. Les photos montrent les instruments, leurs boîtes, des gros plans, classés par chapitres cocasses : Kling Klong, The One and Only, For Girls and Boys, Headache Included, Darling It's PlayTime!, 1+1=Beep, Touch Me Baby!, Listen To The Time, Oh Karaoke, Nerds Welcome, Hit Me, Sooo Cuuute, etc. La suggestion onirique est au poil, produisant une irrésistible envie d'entendre comment ça sonne ! La chose est merveilleusement possible grâce au logiciel Acoustic Toy Museum édité par les Français d'Univers-Sons. Si le livre coûte moins de 20 euros et si les 250 instruments jouables avec n'importe quel clavier midi et triturables à merci vous feront plonger de 299 euros, c'est qu'enregistrer soigneusement 15 000 échantillons ne fut pas une mince affaire. Le livre nous fait rêver, avec l'appli il devient réalité. Erik Satie aurait probablement calligraphié le slogan :
.
Merci à Dorothée Charles, messagère z'ailée.

samedi 22 mai 2010

Disparition de l'horizon


Les Québecois tutoient naturellement, comme en écho au you américain, et au fur et à mesure que le festival avance des liens se tissent. On se trouve des affinités critiques avec Érick d'Orion, on échange des compliments vestimentaires avec Charlemagne Palestine, on apprécie la délicatesse d'Éric Normand et de ses musiciens, on apprend les ressorts du pays avec Patrice Daigneault, on partage l'écoute et la bonne humeur avec tous. La seconde journée de concerts avait délicieusement commencé en quatuor avec un homard chacun pêché aux îles de la Madeleine. Je m'aperçois que j'ai été un peu injuste avec les possibilités culinaires de Victoriaville puisqu'en nous appliquant nous trouvons chaque fois un restaurant acceptable avant de filer écouter nos camarades.
La programmation montre une nette inclination au rejet des articulations par la majorité des musiciens entendus jusqu'ici. Le drone exagérément amplifié et privilégiant les fréquences basses tient le haut du pavé au détriment de la dialectique. Les orchestres adoptent la synchronicité redondante. Même les chorus mélodiques sont remplacés par des continuum rythmiques. Ces longs tunnels sans début ni fin sont-ils le reflet de la conscience politique et sociale des musiciens actuels ? La remise en question des structures n'est-elle pas garante du potentiel révolutionnaire de l'art ? S'accrochant à une partition apprise par cœur ou feignant d'improviser, les musiciens prennent de moins en moins de risques, réduisant les effets de surprise à néant.
Pareillement, les vidéos projetées derrière les musiciens relèguent le cinéma expérimental à un genre où l'effet "found footage" prétend jouer la carte plastique, le flou, le noir et blanc et le chaos envahissant tous les films. Seules les ombres minimalistes de Manon de Pauw sur les rideaux noirs qui lui servent d'écrans échappent à cette monotonie. Intégrant dynamiquement le tissu et montrant que la simplicité des moyens mis en œuvre peuvent accoucher d'une véritable émotion, elle fait patienter les spectateurs entre les changements de plateau.
À chaque nouveau groupe montant sur scène, j'espère que l'avenir me donne tort.

vendredi 21 mai 2010

Sortis d'un chapeau


Si je ne dis rien, on va croire que ce fut un bide, alors je vous rassure, les petits lapins ont fait un magnifique concert, éclairés comme jamais, dans une belle disposition scénographique ! Juste avant, j'ai adoré jouer Mascarade bien qu'il soit crevant d'improviser sur un matériau dont on ignore tout à l'avance : si nous sommes censés transformer les informations radiophoniques en musique, nous n'avons rempli que la moitié du contrat que nous nous étions fixé à nous-mêmes, à savoir que la musique était enfin là, timbre clair, élégante retenue, tandis qu'un nouvel aléa nous empêcha de nous connecter aux infos. Le soir de l'avant-première à Paris, nous avions déjà été ennuyés par la diffusion omniprésente d'un match de foot. Cette fois, l'antenne de Kyq 95.7, plantée sur le toit du Cinéma Le Laurier où nous ouvrions le Festival de Victoriaville, écrabouillait toutes les autres stations, reléguant Antoine à diffuser une création radiophonique contemporaine minimaliste et mon poste déversant une muzak non-stop sans paroles ! Extirpant quelques lapins de nos chapeaux, nous avons jonglé avec ces impondérables (de lapin, comment se priver du moindre jeu de mots lagomorphe ?) tout en restant frustrés de n'avoir pas pu exposer le sens même de l'œuvre. Un nouvel ajustement s'avère nécessaire pour jouer enfin nos rôles de présentateurs plutôt que nous cantonner à des tours de magie, certes seyants mais pas assez critiques à notre goût !


Dans l'après-midi, nous avions marché au milieu des installations sonores accrochées dans le parc de verdure jusqu'au "solo de musique concrète pour 6 pianos sans pianiste" d'Érick d'Orion hébergé par le Théâtre Parminou. Des moteurs désaxés font vibrer les carcasses de récupération, dans l'esprit de la WARPS (World Association for Ruined Piano Studies). Bien que les deux haut-parleurs jouant des phrases de Sun Ra, Ellington ou Ligeti altéraient le concept derrière le 5.1 acoustique, l'ensemble nous emballa.


Après que nous ayons rangé toute la marmaille dans ses malles et collé dessus l'adresse de Luminato à Toronto où auront lieu les prochaines représentations de Nabaz'mob du 12 au 20 juin, nous sommes allés écouter au Colisée la création pour grand orchestre du Montréalais Sam Shalabi qui avait déjà commencé, free pop égyptienne envoûtante portée par cinq chanteuses et une vingtaine de musiciens, mais elle demande encore à être affinée, desservie ici par un mixage bancal handicapant les nombreux instruments acoustiques. Pour finir la soirée, il est 3 heures du matin quand je tape tape tape ces lignes, la Française Marylise Frecheville tape tape tape ses fûts, cymbales et métalophone en symbiose avec le guitariste québecois Éric Boros. L'énergie communicative de leur duo intitulé Vialka nous empêcha de fermer les yeux et les oreilles. Cela fait toujours plaisir de voir une fille jouer d'un autre instrument que du piano, de la flûte ou de la harpe. La demoiselle donnait l'impression de ne pas y toucher tant elle virevoltait avec humour et précision d'une séquence rythmique à une autre. Sa voix rappelait par instants Yma Sumac et son camarade découpait le temps en tranches comme autant de chapitres d'une histoire sans paroles. Je n'avais plus qu'à rentrer à l'hôtel, développer mes photos numériques et résumer tout cela avant d'ajouter quelques liens. Je me couche alors que mes lecteurs outre-atlantique sont déjà debout.

dimanche 16 mai 2010

Marc Ducret et sa section de Danois pyromanes


La première fois où j'ai été séduit par la musique de Marc Ducret remonte à une douzaine d'années à l'Europa Jazz du Mans en tentet épatant. Je tenais la seconde caméra pour un film d'Agnès Desnos qui ne le réalisa jamais. Les rushes que j'avais tournés n'ont été vus par personne, mais je me souviens de plans dans les loges avec l'Art Ensemble of Chicago dont j'étais particulièrement fier. Le rôle de la seconde caméra peut offrir une grande liberté lorsque l'on sait que la première couvre l'événement. La seconde fois, c'était Le sens de la marche dont Donkey Monkey faisait la première partie au Lavoir Moderne Parisien et que j'ai acheté hier soir en cd. J'avais été emballé par l'écriture de Ducret comme par son rôle vocal dans Triste Lilas, pic discographique de Franck Vigroux et, sur scène, par son jeu de guitariste dans Lilas Triste. Il présentait hier soir au Triton, à deux pas de chez nous, son nouveau quintet composé du saxophoniste basse Fred Gastard au swing dansant, du trombone Matthias Mahler au son cuivré en diable, du cornettiste Kasper Tranberg aux multiples sourdines et du percussionniste Peter Bruun, tous trois du pays de la petite sirène où Ducret a émigré depuis quelques années. Sa musique très structurée laisse la place à d'impromptus moments de grâce et son jeu sur le manche ne cède à aucune facilité. Stéphane Ollivier me faisait remarquer que nous n'avions entendu aucun "plan", rien à voir avec ceux de cinéma, ce sont des poncifs qu'empruntent souvent les solistes dans leurs chorus qui se voudraient improvisés. Si la rigueur et l'électricité caractérisent les compositions plus rock que jazz, les deux rappels surent déployer une tendresse épanouie qui auguraient d'une nuit réparatrice, enfin j'espère.

dimanche 9 mai 2010

Albert Ayler, suicidé par les encensoirs


Passé ma colère contre l'art de faire faire le boulot par les autres par la grâce du copier-coller en en récoltant les fruits tout en arrogance et mépris, je me délecte des témoignages de première main qui rendent enfin hommage à l'un de mes héros. Suicidé*, c'est bien l'histoire que j'avais imaginée en pensant à tant d'artistes lapidés ou simplement ignorés qu'il est coutume d'encenser après leur mort ! Où (en) étiez-vous en 1970 ? Quarante ans plus tard, celles et ceux qui ont connu Albert Ayler nous livrent des instants magiques, des scènes cruelles, des confessions troublantes. Les autres ne peuvent s'empêcher de jouer de leur biniou lyrique, poètes du son, fleurs bleues du free, humilité sincère. J'en suis et recopie ici ma modeste contribution à l'ouvrage publié chez Le Mot et le Reste.

Le sabre et le goupillon (titre disparu à l'impression !)

Albert Ayler fait voler en éclats le sabre et le goupillon. Héritier de Charles Ives, le père de la musique contemporaine américaine qui marqua autant John Cage et John Adams que Frank Zappa et John Zorn, il intègre les fanfares à son jeu hirsute et révolté. Emprunt de spiritualité, il chante des hymnes à la vie plus profanes que fondamentalement religieux. Il y a mille manières d’assumer son passé lorsque l’on désire rompre avec lui. Recyclant ses expériences de l’église et de l’armée, Ayler sait apprivoiser le savoir et la sauvagerie. Les paradoxes qui animent sa puissance de feu pourraient ainsi le faire assimiler à un Luis Buñuel du saxophone ténor. En musique, rien ni personne ne lui ressemble, parce que nous sommes en face d’un art brut qui se joue de toutes les influences, séculaires ou tout bonnement quotidiennes. Il met l’urgence au programme de chacune de ses œuvres.
Le compositeur prêche avec tout son corps comme un convulsionnaire. La musique populaire noire est présente dans toutes ses phrases et son album de 1968, New Grass, dont la finalité discographique est explicite dès son Message from Albert, est une des clefs de son œuvre. Pourtant peu apprécié de la critique, ce dernier album insiste sur le rhythm and blues de la Great Black Music. Ce ne sera pas son dernier enregistrement… Albert Ayler continue de se produire et les préservateurs de mémoire immortalisent ses prestations uniques et irreproductibles.
1970 marque l’arrivée en France de l’Arkestra de Sun Ra, du piano de Cecil Taylor comme des « minimalistes » Steve Reich et La Monte Young. Ils sont tous programmés à la Fondation Maeght à Saint Paul de Vence grâce à Daniel Caux et se retrouveront sur le label Shandar de Chantal Darcy. Les 25 et 27 juillet, Ayler y explose. Les Nuits sont magiques. Quatre mois plus tard jour pour jour, on le repêche dans l’East River à New York. Entre temps ont disparu Alan Wilson du groupe Canned Heat, Jimi Hendrix et Janis Joplin (* "suicides" auxquels Jean Saavedra ajoute ceux de Mark Rothko et Paul Celan la même année). C’est une hécatombe.
La Galerie Shandar n’existe plus. Le stock des disques périt noyé à la cave de la rue Mazarine. Les mécènes tels Aimé and Marguerite Maeght se font rares. Les producteurs Bob Thiele et Daniel Caux ont rejoint la sainte famille des fantômes d’Albert pour un message universel où la musique est apte à soigner tous les maux de l’univers. La vérité est en marche. On pourrait faire des plans sur la comète pour imaginer ce que serait devenue la musique de cette nouvelle génération, admiratrice du soleil, en quête de toujours plus de liberté, mais les codas, biologiquement inéluctables, nous rappellent que la vie est courte, qu’il faut savoir vivre chaque jour comme si c’était le dernier, que le chant nous emporte. Albert Ayler touche à ce qu’il y a de plus précieux en l’homme, un sursaut de bon sens contre toutes les conventions, une transposition poétique du réel, la critique d’un monde qu’il faut changer, une suite de notes dont l’intégrité n’existe que dans l’instant, un cri dans la nuit des temps.

jeudi 6 mai 2010

Enfermé avec George Harrison


À l'arrière plan de la photo, on reconnaît George Harrison ; devant, au tambourin, Michel Polizzi, un camarade du Lycée Claude Bernard, à l'époque où il fréquentait les Dévots de Krishna. Les commentaires sur sa page FaceBook m'incitent à raconter cette soirée de 1971 chez Maxim's. Préparant le concours de l'Idhec, ancêtre de la Femis, j'avais choisi le "groupe social" des Krishnas comme sujet d'enquête, grâce à Michel qui m'avait également présenté James Doody, fondateur du light-show Krishna Lights. Après le temple de Fontenay-Aux-Roses et les soirées à l'American Center, boulevard Raspail (ah, les bananes trempées dans le lait de coco !), j'étais parti pour Londres où résidait le maître spirituel A.C. Bhaktivedanta Swami Prabhupāda pour continuer mes interviews. On peut deviner que mes questions aux disciples furent perfides et mes remarques éminemment critiques. Le Maître planait au-dessus de la mêlée bien ordonnée. Par quel hasard me retrouverai-je quelques mois plus tard à l'harmonium avec mon Beatle préféré à l'étage de l'improbable Maxim's, rue Royale ? Doody m'avait tout simplement donné le téléphone de John Lennon qui saurait comment joindre George ! Les dévots étaient hébergés à Pigalle dans un hôtel de passe où se croisaient les toges aux couleurs du soleil et les mini-jupes des filles de la nuit.
L'harmonium me fut arraché au bout du troisième morceau. Au lieu de jouer le drone de manière recueillie, je m'étais progressivement laissé emporter par le rythme au point de faire swinguer le soufflet comme un malade ! Govinda Jai Jai, Gopala Jai Jai, Radaramanahari Govinda Jai Jai... Comment me suis-je retrouvé plus tard enfermé (à clefs !) pendant une heure sur un palier riquiqui entouré de trois portes, autant dire un placard, avec George Harrison, pour lui tenir le crachoir afin qu'il ne flippe pas tout seul en attendant que ses fans soient dispersés par le service d'ordre ? J'avais fui les avances d'une chanteuse en vogue (j'avais à peine 18 ans et en faisais beaucoup moins) dont le tube respirait le blues comme un gros pétard fait croire au génie de l'instant. Les organisateurs avaient certainement repéré mon comportement dévoué et inoffensif pour me choisir comme chaperon de la star. Dans des occasions pareilles, je tente toujours de converser comme si mon interlocuteur était un type comme un autre. Dehors les fans se coucheraient sous les pneus de sa voiture pour l'empêcher de fuir. George me confia de choisir à qui donner ses coordonnées, soit quelques rares journalistes.
J'avais brillamment réussi le concours d'entrée à l'Idhec, mes débuts dans la pop-music s'annonçaient, non pas prometteurs, mais simplement banals. Tout était facile. Je jouai de la flûte avec Eric Clapton dans la villa de Giorgio Gomelsky, le manager des Rolling Stones. Je phagocytai la villa de Pink Floyd. Ma soeur et moi devenions les mascottes de l'orchestre de Sun Ra. Je m'occupai de Frank Zappa lors de ses visites en France. Je projetai mes images psychédéliques sur Gong, Red Noise, Kalfon, Clémenti et Melmoth (Dashiell Hedayat). Je n'avais pas de Chrysler rose, mais une soif d'apprendre et de vivre, sans entrave, sans entraver que pouic non plus, car tout semblait à la fois naturel et fascinant. On planait littéralement. Avec le recul je comprends comme le monde a changé. Cela m'a mis le pied à l'étrier, me rendant exigeant et avide d'expérimentations en tous genres. J'ai continué à avoir de la chance, en travaillant d'arrache-pied. Tandis que je rangeai mon épais dossier d'enquête fortement illustré et parfumé à l'encens (ce qu'il en reste est très imagé), je découvre une chemise que je n'avais pas ouverte depuis 1970. Dedans il y a mes dissertations de philo, mais ça c'est une autre histoire.