Jean-Jacques Birgé

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mercredi 31 août 2011

Big Beat Story


D'abord, je n'aime pas danser. Du moins, dans les règles de l'art. Adolescent, j'inventais une sorte d'épilepsie électrisée sur les morceaux rapides qui mettait tout le monde mal à l'aise et j'étais trop timide pendant les slows. Je suis devenu musicien probablement pour pouvoir faire danser les filles sans avoir à les inviter. Il n'y a que Cab Calloway qui me fasse faire des bonds sans que je sache comment résister.
Ensuite, ce qui est devenu la variété internationale nous l'appelions musique pop quand les Américains parlaient de rock. Le rock affublé de son suffixe 'n roll était un truc ringard de nos aînés gominés, style Elvis, loin du psychédélisme de mon éveil. Les revivals et les nostalgies ne sont pas ma tasse de thé. Alors que faire du rockabilly influencé par la country, quand les années 50 se conjuguèrent aux années 80 ?
Si je suis amusé un moment ou que Vince Taylor m'impressionne (réécoutez aussi son Rock And Roll Station avec Jac Berrocal à la bicyclette dans l'album Parallèles de 1976 !), les 2 DVD et 5 CD présentés par Antoine de Caunes fascineront les adeptes de ce revival rockabilly dont le label français Big Beat dirigé par Jacky Chalard est le fer de lance. Le moule est trop contraignant pour me plaire, mais je sens aussi qu'il s'agit d'une affaire de classes sociales. Dans Violent Days la réalisatrice Lucile Chaufour avait très bien filmé les prolétaires du Havre aux prises avec cette musique montée sur ressorts. Coiffures banane et santiags, glissement des voix du grave vers les aigus comme une mue rauque et roulez jeunesse !
Les CD affichent Vince Taylor en 1979, le Texan Sonny Fisher, les Français des Alligators et les Gallois de Breathless quand les DVD ratissent plus large de Crazy Caravan à Gene Summers, compilation exceptionnelle d'émissions de télévision (ed. Montparnasse).

mercredi 17 août 2011

Touch The Sound (2nd step across the border)


Touch The Sound (2004) de Thomas Riedelsheimer suit la percussionniste sourde Evelyn Glennie de New York au Japon en passant par sa patrie, l'Écosse. Le guitariste et compositeur Fred Frith est le fil d'Ariane qui relie ce documentaire au célèbre film Step Across The Border (1990) de Nicolas Humbert et Werner Penzel dont il était lui-même le héros nomade. Il avait également composé la musique de Rivers and Tides de Riedelsheimer consacré à l'artiste de land art Andy Goldsworthy et il accompagne ici Glennie dans la scène principale où ils jouent dans une usine désaffectée.
Si les images en couleurs sont magnifiques et le travail des quatre designers sonores finement ciselé, les propos de la soliste et le choix des paysages urbains ou naturels véhiculent hélas quantité de poncifs qui finissent par tirer l'aventure vers un new age de surface. Il faudra revenir sur les limites du reportage sonore et la vanité de rêver mettre en boîte la symphonie de la nature. De son côté la musique reste ici parfaitement lisse malgré quelques superbes éclats comme la caisse claire dans Central Station ou un épatant Japonais jouant en virtuose d'une sorte de bilboquet. Focalisant sur la percussionniste, l'ensemble manque de la dialectique qui animait Step Across The Border sans donner les clefs du tour de force de la musicienne devenue sourde à douze ans. L'absence louable de commentaire explicatif n'est pas comblée par la réalisation, même s'il est suggéré qu'elle lit sur les lèvres et ressent la musique avec toutes les autres parties de son corps, du sommet de son crâne jusqu'à ses pieds nus. Entend-elle Frith et si oui comment puisque l'on ne constate aucun appareillage ? Le passionnant essai sur la surdité publié par Glennie sur son site perso répond mieux à ces questions. Dommage que sa communication marketing passe par le soutien aux montres Rolex, qu'elle rêve d'Eminem pour un concerto rap et que sa ligne de bijoux soit aussi ringarde !


Le film, qui mérite pourtant d'être vu et senti comme l'annonce le titre français (Il est possible de voir, sentir, et embrasser le son) du DVD publié par K-Films, laisse perplexe malgré sa sensibilité, car la musique est franchement banale et les improvisations plan-plans. Le handicap surmonté ne suffit pas à construire un monde, un nouveau monde, de ceux qui révèlent habituellement une fêlure, un mode de penser autrement, la poésie de l'indicible restant ici inaudible.

vendredi 12 août 2011

Michael Mantler, For Two


Mon attachement à l'univers musical de Michael Mantler n'est plus un secret. Le principe de son nouvel album, For Two (ECM), ne pouvait que m'enchanter. En juin 2010 le pianiste danois Per Salo enregistre dix huit pièces au Studio de La Buissonne à Pernes-les-Fontaines. Deux mois plus tard à Copenhague, le guitariste suédois Bjarne Roupé improvise dessus en playback. Tous deux familiers de la musique du compositeur autrichien (Salo sur Hide and Seek ; Roupé sur Cerco Un Paese Innocente, The School of Understanding, Songs and One Symphony, Hide and Seek), le dialogue spatio-temporel, tissant chaîne et trame, rend hommage à l'écriture somptueusement monotone et lyrique de Mantler. L'exercice, tout en respirations, consiste en un jeu d'écoute où la concentration des interprètes se répercute sur l'auditeur dont le recueillement semble sciemment dirigé par le compositeur. For Two se réfère alors à la relation intime qu'il entretient avec son public. Écrit-on jamais pour soi ou pour lui ? Pour les deux, mon général.

mardi 9 août 2011

Donkey Monkey bande à part


C'est plutôt CD à part que font cette fois chacune de leur côté la pianiste Ève Risser et la percussionniste Yuko Oshima. On connaissait le duo féminin Donkey Monkey entre autres pour leurs CD Ouature et Hanakana. Voici deux "nouveautés" comme s'expriment les vendeurs.
Début juillet elles accompagnaient ensemble le mano a mano des agences photo VII et Tendance Floue dans le cadre magnifique du Théâtre Antique d'Arles. À la fois complices et soulignant ou ponctuant chacune les propos des photographes américains pour Oshima et français pour Risser, elles surent donner la touche spectaculaire et lyrique à l'échange de points de vue.
Ève Risser au piano préparé et Joris Rühl à la clarinette interprètent la musique du compositeur Karl Naegelen sur l'album Fenêtre Ovale paru sur le label suédois Umlaut. Il s'agit plutôt de la collaboration entre un compositeur et deux improvisateurs partageant leurs recherches. L'écriture originale préserve la spontanéité du duo habitué à se fréquenter pour créer à trois une œuvre vivante qui ne ressemble à aucune autre. Comme John Cage utilise gommes et vis ou Benoît Delbecq des bouts de bois joliment taillés coincés dans les cordes, les préparations du piano de Risser intègrent toute une panoplie d'objets incongrus offrant une variété de timbres inouïs et surtout des modes de jeu uniques : des aimants, un vibromasseur, une brosse, du velours, une perle accrochée à une ficelle, du fil de cuivre et bien d'autres outils. Bien que le livret n'annonce pas la flûte de Risser ou l'orgue à bouche de Rühl, le duo offre un matériau exceptionnel à Naegelen préoccupé de trouver une notation qui servira ensuite aux instrumentistes. La musique possède la beauté et la sérénité des Sonates et Interludes de Cage ou des pièces pour shakuhachi japonaises en renouvelant le genre. Délicate et profonde, riche et sobre à la fois, elle réussit à faire oublier le geste instrumental, pourtant radicalement présent, pour ne faire ressortir que le temps musical avec ses pleins et ses déliés, ses couleurs et ses silences.
De son côté Yuko Oshima produit un double CD composé de Kéfukéfu et Signs sur le label portugais Creative Sources. L'une et l'autre pièce partent de l'improvisation, la première pour se conformer à un concept compositionnel en quatre parties ininterrompues, la seconde pour constituer une suite de onze courtes pièces aux titres graphiques. Même maîtrise que sa comparse, même soin, même calme, fût-il acéré comme une lame, percutant comme un taiko ou inédit, produit par l'échantillonneur, complément de la batterie de percussions. La voix chante une berceuse, les aigus informatiques cliquètent dans l'azur, les graves renvoient au drame nucléaire des îles qui se rapprochent, autant de signes que nos oreilles sont appelées à déchiffrer sous les peaux et les cymbales dont la rigueur rappelle quelque rituel du soleil levant. La dialectique est au service de la musique quand se confrontent "délicatesse et brutalité, abstrait et concret, espace et densité, tout ce qui caractérise le Japon".