Jean-Jacques Birgé

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mardi 27 décembre 2011

La chambre de Swedenborg en écoute


Après la visite de l'exposition où nous devons intervenir (26 janvier au Musée d'Art Moderne de Strasbourg), la préparation du spectacle et les séances de travail en studio, nous mettons en ligne les premiers enregistrements de La chambre de Swedenborg. Lors de cette séance de spiritisme musicale la chanteuse danoise Birgitte Lyregaard tient le rôle de MC, la percussionniste suédoise Linda Edsjö joue du marimba, du vibraphone et des percussions, je jongle avec de drôles d'instruments électroniques et de bizarres créatures acoustiques. Comme pour tous les albums récents produits par GRRR le téléchargement et l'écoute en streaming sont gratuits.

Tout le monde y gagne. Nous ne dépensons plus des sommes faramineuses pour presser des disques dont les recettes équilibrent rarement les dépenses. L'auditeur peut se délecter de musique sans que cela lui coûte un sou. Le rayonnement international d'Internet permet de toucher infiniment plus d'amateurs que la diffusion physique. On peut néanmoins se demander comment les artistes peuvent survivre s'il n'y a pas d'échange marchand. Dans notre petit domaine de la musique inventive la production de disques n'a jamais été lucrative. Elle a toujours joué un rôle promotionnel pour vendre des spectacles ou susciter des commandes. Pour que ces nouveaux usages fonctionnent correctement il reste encore à convaincre la presse de relater ces initiatives. Pour l'instant, contrairement à ce qu'elle prétend, elle boude la création numérique. Son manque à gagner dans la perte provisoire de ses annonceurs explique en partie son boycott. Le succès des blogs se comprend très bien par la confiance que les lecteurs octroient aux rédacteurs qui n'écrivent que par passion, sans but lucratif ni pression économique, du moins pour la plupart. Les amateurs, étymologiquement ceux qui aiment, prennent de l'avance sur les "professionnels". La presse aurait pourtant besoin d'alimenter ses colonnes avec du neuf. Les journalistes vivent de nos créations. Ils l'oublient souvent. Lorsqu'un secteur artistique s'effiloche les colonnes qui le commentait disparaissent à leur tour. Nous sommes liés les uns aux autres par un système tacite qui devrait valoriser la solidarité et le partage. Occulter la création numérique et les nouveaux supports met en danger nos existences à tous et toutes dans une période critique où l'art figure l'un des derniers bastions de résistance contre le formatage et la manipulation de masse.

Photo © Sonia Cruchon

vendredi 23 décembre 2011

Toni Tani, roi délirant du mambo japonais


Ladies and Gentlemen and Ottosan okkasan ! This is Mister Toni Tani zansu ! Difficile de trouver des informations sur les chanteurs japonais du siècle dernier lorsque l'on ne parle ni ne lit la langue. Comme sur place, il faut apprendre à deviner. Il y a vingt ans j'avais recopié sur cassette un disque de Toni Tani (トニー谷), sorte de Spike Jones du soleil levant, comédien et chanteur populaire dans les années 50 qui mélangeait mambo, cha-cha-cha, musique traditionnelle, effets sonores et une tchatche de marchand à la sauvette. Il s'accompagnait souvent d'un soroban (boulier japonais) en guise de percussion.


J'ai toujours adoré les comiques que j'appelle les chanteurs du dimanche matin : Bobby Lapointe, Dario Moreno, Spike Jones ou Toni Tani me collent une pêche incroyable. Malheureusement l'album Saizansu World Of Tony Tani n'est trouvable qu'à un prix prohibitif, mais on peut découvrir quelques morceaux en fouillant YouTube...

mardi 20 décembre 2011

Chants vaudous de 1953


"Ti zwezo nan bwa ki tape koute..." : nous étions extrêmement attachés à la sublime mélodie de Choucoune. Était-ce un effet du vaudou si je perdis ce disque rare et exceptionnel il y a plus de trente ans ? Alors que je le rapportais à la chanteuse Tamia qui l'avait adapté pour la chorale de ses élèves je le posai sur le toit de ma voiture pour ouvrir la portière et l'y oubliait. Voodoo figure l'un des deux actes manqués que je commis fin des années 70 avec la copie 16mm du film A Movie de Bruce Conner dont j'ai raconté ici la perte. Je rachetai une copie à Conner grâce à Bernard Eisenschitz. Quant au 33 tours 30 cm j'en avais réalisé une copie sur bande, numérisée hier soir. L'objet rare, d'une durée de trente minutes, méritait que j'en fasse copie intégrale. Plus d'internautes partageant des œuvres rares, plus de chances de ne pas les perdre dans les plis de l'Histoire :
Cette authentique musique rituelle vaudou est interprétée par Emerantes de Pradines dite Emy de Pradines, fille du poète et auteur-compositeur contestataire Ti-Candio, avec l'Haïti Dance Chorus and Orchestra, soit un chœur de douze danseuses accompagné de Rada drums, trompes en bambou, claves, shakers, flûte et guitare. Le disque fut enregistré en 1953 sous New York City Mono, référence 199-151, sur le label Deep Groove Remington.

Il commence par un rythme de tambour Banda et se poursuit avec I Man Man Man

où les noms des esprits Lwas, comme Simbi ou Ougun Badagris, sont prononcés jusqu'à la possession.

Choucoune (paroles d'Oswald Durand de 1883, musique de Michel Mauleart Monton de 1893) était notre morceau fétiche, une chanson d'amour composée sur un rythme Meringue. Il existe de nombreuses versions de ce tube haïtien et de son adaptation cavalière américaine intitulée Yellow Bird...

Negress Quartier Morin est un chant à répondre où une fille lance "Je vais danser vaudou, mais je ne peux pas dans ce vieux costume, prête-moi ta jupe" et une autre de répondre "Non, je ne te prêterai pas ma jupe", et ainsi de suite…

La face A se termine par un hommage à Erzulie Freda Dahomey, déesse de l'amour qui entre en possession du corps de la chanteuse, lui parfumant sa robe et ses bijoux…

La face B commence avec la berceuse créole Dodo Titit Maman, "Si tu ne dors pas le crabe te mangera, si tu ne dors pas le chat te mangera…", suivi par Rasbodail Rhythm, influencé par les rythmes de carnaval des Indiens Taïno et Arawak, premiers habitants d'Haïti.

Il conjure les mauvais esprits. Lao Azaou est une invocation de magie noire qu'il ne serait pas bon de jouer dans n'importe quelle circonstance.

J'adore aussi Panamam Tombe, une chanson humoristique sur un président haïtien qui pourrait perdre son pouvoir en perdant son chapeau, probablement une métaphore de l'esprit.

Enfin, Mreli Mreli Mande est la plainte d'une fille dont le père est un prêtre vaudou et sa mère versée dans les mystères : "Aucun diable ne peut m'atteindre! J'appelle, je crie, je défie ! Aucun ne peut me blesser !".

mardi 13 décembre 2011

Brötzmann et Petrucciani en DVD


Les portraits d'artistes ne nécessitent pas que l'on adhère à leur art pour en apprécier l'humanité. Le jazz à la Bill Evans de Michel Petrucciani ou le free jazz radical de Peter Brötzmann ne sont pas ma tasse de thé. Pourtant, dans des registres très différents, les films de Bernard Josse et Michael Radford ont su me captiver par leur approche sensible de deux artistes hors normes. Le premier s'est adjoint le journaliste Gérard Rouy qui a suivi et photographié Brötzmann pendant quarante ans, le second n'a jamais rencontré Petrucciani décédé en 1999 à l'âge de 36 ans, mais il a rassemblé d'innombrables archives, et les deux sont évidemment allés interroger ceux (et celles dans le cas du pianiste !) qui les ont fréquentés de près.
Michael Radford échappe au panégyrique en confrontant des témoignages parfois contradictoires grâce au montage soulignant l'humour des situations et en ne cachant pas les défauts de son héros, intimes ou professionnels. Toutes les ex de Petrucciani l'évoquent avec beaucoup de tendresse, détail important si l'on se souvient des propos insupportables de machisme qu'il proféra parfois dans la presse. Les témoignages de ses amis et des musiciens avec qui il a joué sont aussi passionnants que ses propres confessions égrainées au cours de sa courte vie, brûlée par les deux bouts. Le pianiste aux os de verre montre un courage incroyable et une énergie insoupçonnable face à son handicap qu'il banalise pour ne se focaliser que sur la musique... Et les femmes, revanche d'un garçon qui mesurait un mètre de haut et qui sut toujours tirer sa force de son extrême fragilité. Lorsqu'il abandonne les riffs préformatés qui m'avaient ennuyé en concert et se penche sur la musique classique qu'il intègre à son jeu virtuose, je suis épaté par l'originalité de ses dernières prestations.
De facture plus traditionnelle, le film de Bernard Josse repose sur le contraste entre le musicien enragé et l'artiste posé qu'il interroge. À 70 ans, Peter Brötzmann raconte son parcours depuis son enfance à l'est de l'Allemagne, située aujourd'hui au centre de la Pologne. Il explique la brutalité relative du free jazz allemand en rupture avec l'histoire de son pays pour échapper à la honte comme le saxophoniste Evan Parker exprime la protestation des années 60 sur le mode utopique. Le pianiste Fred van Hove analyse les possibilités d'entente et de surprise de l'improvisation libre. Facile sur scène, impossible dans le quotidien, avoue le percussionniste Han Bennink. Citoyen du monde, Brötzmann sait que sa musique est issue de ses racines prussiennes. Lorsqu'il pose ses saxophones et sa clarinette il peint des paysages proches de l'abstraction. Cette solitude le repose de la confrontation musicale. Avec l'âge, les mélodies ont timidement refait leur apparition, sans que la colère contre les iniquités du monde se soit dissipée. De passionnants entretiens, plus politiquement engagés, avec les divers protagonistes ainsi que plusieurs séquences strictement musicales complètent astucieusement le long métrage.
Ces DVD, Soldier of the Road (Cinésolo, 2011) et Michel Petrucciani (ed. Montparnasse, sortie 2 février 2012), me font apprécier deux artistes qui m'avaient jusqu'ici laissé de marbre. Leurs vies, à défaut d'être des modèles, en deviennent exemplaires.

mardi 6 décembre 2011

Étienne Brunet, vidéo-musicien


Étienne Brunet accouche d'un nouveau concept, comme chaque fois, avec les forceps. Fidèle qu'à lui-même, il reproduit les gènes d'un autre médium pour sortir du noir et crier rage ou désespoir. Pendant un an il aura creusé une ribambelle de logiciels de son et d'image pour faire naître son projet inspiré d'un roman à paraître. Quand cela ? On ne sait jamais. Tinnitus-Mojo est son histoire, celle d'un musicien qui a perdu l'audition d'une oreille et se lance éperdument dans la quête infinie des nouvelles technologies pour retrouver sa forme, ou, à défaut, l'inventer. La première pièce, Only One Ear, n'est qu'un flux de mots censés représenter des styles musicaux, mais la valse des étiquettes ne remplace pas la défection des labels de disques indépendants. Internet palliera-t-il à la surdité totale de la production ? Certains trouveront l'alien naïf et touchant, d'autres seront impressionnés par la somme de travail qui aura permis à l'auteur de produire seul, ou presque, cette suite vidéographique qui tient à la fois du clip expérimental, de la poésie sonore et d'une électroacoustique jazzy.
La seconde pièce, Shaman Woman, est une variation graphique et vocale autour de l'œil d'Anoushka Shankar découpé dans un magazine. Marylin danse sur le balancier d'un métronome comme jadis celui de Man Ray, rythmant une chanson pop en forme de clip.


Dans la troisième, Tinnitus-Mojo, la voix de Brunet, transposée dans le grave, soulignée par un karaoké de poète, conte son histoire dramatique, la perte d'un amour et celle de son oreille. Tinnitus signifie acouphène en anglais. Le bruit blanc des sons électroniques perturbe l'écoute tandis que le sax alto swingue sur des élucubrations vidéographiques. Léo Brunet, le fiston qui jouait de la Gameboy au Placard, est passé à la guitare et à l'électronique. La basse est tenue ici par Thierry Negro, ailleurs par Mamadou Faye.
Acouphènes-Parade, quatrième vidéo HD (il y en aura bientôt quatre de plus sur son nouveau site en construction), présente Étienne Brunet avec sa véritable voix qu'il aura beau faire rebondir sur les parois de sa chambre, les mots s'imprimeront sur l'écran comme la mauvaise conscience des rêves avortés. Les restes d'un romantique espoir agissent à la fois en soupape de sécurité et cause de la douleur. La persévérance, cher Étienne, est la seule échappée, tu l'as compris depuis longtemps.

vendredi 2 décembre 2011

John Balke et Batagraf, Say and Play


Je chronique plutôt les disques que je me surprends à écouter plusieurs fois. Say and Play, le nouvel album de John Balke et du collectif Batagraf, à paraître sur ECM, échappe au côté lisse du label. La batterie d'Erland Dahlen et, surtout, les percussions de Helge Andreas Norbakken (sabar, gorong, djembé, talking drum, shaker...) produisent un choc frontal avec l'électronique de John Balke (piano, claviers, mais aussi tongoné, darbouka...). Les rythmes mécaniques semblent programmés pour laisser éclater des fulgurances aléatoires selon le schéma accumulatif de nombreuses musiques répétitives. L'énergie des percussions rappelant les tambours de Doudou N'diaye Rose rivalise avec l'inexorabilité du synthétiseur. Composées pour exprimer un langage, elles portent la voix loin dans le paysage. On en oublierait les influences wolof, yoruba, cubaine et arabe revendiquées. Le chant d'Emilie Stoesen Christensen vient se poser sur ces lignes à haute tension comme une colombe photographiée avec le fusil de Marey. Les poèmes articulés par Torgeir Rebolledo Pedersen, lisant merveilleusement des extraits de ses livres, donnent au norvégien une couleur inédite, comme si la tribu de Batagraf réinventait quelque rite rare et ancien sous son soleil d'hiver.