Jean-Jacques Birgé

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vendredi 30 décembre 2016

Le rap inventif de Danny Brown et Vince Staples


Comme je trouve le dernier album de Common totalement ramollo et que, par contre, j'avais été enchanté par To Pimp a Butterfly de Kendrick Lamar qui s'est radicalisé politiquement et le dernier Ursus Minor, Jean Rochard me conseille d'écouter Danny Brown et Vince Staples.
Atrocity Exhibition, celui de Brown, vous électrise, mais ne comptez pas danser dessus, c'est bien barré. Le rappeur qui rime depuis l'enfance exprime son désarroi face à la vie, d'une voix haut perchée qui rappelle le délirant They're Going to Take Me Away, Ha-Haaa! de Napoleon XIV en 1966 ou le chanteur Mad Dog (a.k.a. Bionic) dans l'album Juxtapose de Tricky de 1999. La musique a parfois des accents pop et électronique, empruntant des samples à Nick Mason ou Delia Derbyshire.
Aussi expérimental, Summertime '06 de Vince Staples raconte sa jeunesse douloureuse, issue d'une famille de délinquants originaires de Compton. Le rap, comme beaucoup d'expressions artistiques, offre une porte de sortie à des êtres sensibles qui, sans leur art, auraient fini en prison ou à l'asile pour ne pas accepter les règles qu'impose la société. La musique échappe aux conventions du genre, utilisant moult effets spéciaux, field recording, percussions inattendues. Plus récent, l'EP Prima Donna est du même acabit, les ruptures donnant une impression de déroulement cinématographique à ses morceaux.


Danny Brown ou Vince Staples sont particulièrement touchants par leur sincérité, relatant la fragilité de la vie de ces jeunes Noirs laissés pour compte dans l'Amérique ultra-libérale du XXIe siècle. Très personnels, leurs albums sont pleins d'inventions musicales et vocales. Mais comme je dois me concentrer pour comprendre les paroles j'en ressors chaque fois rincé, comme passé au rouleau compresseur d'un système inhumain qui, à force de surabondance d'informations et de biens de consommation, finit par étouffer ceux qui ont de l'argent comme ceux qui n'en ont pas.

→ Danny Brown, Atrocity Exhibition, CD, Warp Records
→ Vince Staples, Summertime '06, 2CD, Def Jam Recordings, ARTium Recordings and Blacksmith Records
→ Vince Staples, Prima Donna, EP, ARTium Recordings and Def Jam Recordings

mercredi 28 décembre 2016

Cent soleils (texte complet)


Voici donc le texte complet de mon article commandé par Citizen Jazz, trop long pour être intégralement reproduit dans la belle revue chroniquée hier dans cette colonne...

Dans le film de Luchino Visconti Le guépard, Tancrède joué par Alain Delon insiste auprès du Prince Salina interprété par Burt Lancaster « Il faut tout changer pour que rien ne change ». Autour de quel centre s’exercent les révolutions pour se retrouver un jour au même point, justifiant un nouveau cycle ? Elles permettent chaque fois au système de se régénérer, retardant l’entropie.

La fin de la première guerre mondiale vit le jazz déferler du nouveau monde vers l’ancien. La fin de la seconde lui redonna une nouvelle jeunesse avec le be-bop. Celle du Vietnam coïncida avec l’affirmation du Black Power et les Panthères Noires accouchèrent du free jazz. Le rouleau compresseur américain du soft power finira par semer des graines qui banaliseront l’affaire, tandis que les musiciens européens apprirent à les faire pousser en tenant compte de leur sol et des méthodes traditionnelles de leurs propres cultures. En France, pays du métissage et de toutes les convergences jusqu’au bout du nez du continent, la finis terrae, l’institutionnalisation de la musique improvisée dans les conservatoires arma la jeunesse, précisant sa maîtrise technique et lui rappelant ses racines, souvent multiples. Les autodidactes avaient déjà montré le chemin de l’indépendance, elle s’affirme aujourd’hui dans des projets les plus variés où les étiquettes explosent sous la richesse des propositions.

LES AFFRANCHIS

Il y a trois ans j’écrivais ainsi un petit manifeste*, accompagné d’une liste longue comme le bras de musiciens et musiciennes, que j’intitulais Les affranchis.

« Un mouvement exceptionnel se dégage enfin parmi les jeunes musiciens vivant en France. On attendait depuis longtemps qu'une musique inventive naisse de ce territoire historique, carrefour géographique où se croisent toutes les influences. Si le jazz, le rock, les musiques traditionnelles, la chanson, l'électronique, le minimalisme, le classique pouvaient se sentir chez les uns et les autres il manquait encore à la plupart de s'affranchir du modèle anglo-saxon ou américain. Depuis quelque temps la surprise va grandissant. Ces jeunes musiciens et musiciennes, car il y a de nombreuses filles dans ce mouvement et ce n'est pas la moindre de ses caractéristiques, ont pour beaucoup suivi des études classiques. Ils sortent souvent du CNSM, le Conservatoire, même si ce sont forcément les plus rebelles qui nous intéressent ici. Non contents d'être des virtuoses sur leur instrument ils composent et improvisent, entendre là que la composition soit préalable ou instantanée n'a pas d'importance. Leur univers assume l'héritage de la musique savante du XXe siècle et de la musique populaire, chanson française et rythmes afro-américains, structures complexes et simplicité de l'émission. Le blues et ses ramifications jazz et rock les ont amenés à se démarquer du ghetto dans lequel s'est enfermée la musique contemporaine. La tradition de la chanson française leur offre un nouveau répertoire de standards. La connaissance des maîtres les a armés. L'improvisation libre leur ouvre les portes du direct.

Leurs sources sont trop vastes pour être citées, mais les différentes formes que le jazz a empruntées au cours du siècle précédent les ont fortement marqués. Pour s'en affranchir ils l'ont croisé avec la musique savante, privilégiant les marginaux aux nouveaux académiques, revalorisant le rock et toutes les musiques du monde. On retrouve souvent Debussy, Satie, Stravinski, Cage, Ligeti, Monk, Hendrix, Miles, Reich, Zappa, Wyatt dans leur discours. Beaucoup d'hommes encore, mais leur féminité est de plus en plus assumée, et tant de filles peuvent enfin s'épanouir aujourd'hui sans devoir imiter le jeu des machos. Même si certains de leurs aînés ont préparé le terrain, ces "jeunes" musiciennes et musiciens ne sont pas dans la concurrence, mais dans une solidarité qui fait chaud au cœur. Encore faut-il maintenant qu'ils et elles s'organisent ! Leur culture musicale, et plus encore extra-musicale, soit ce que l'on appelle la culture générale faite de littérature, de cinéma, de spectacles en tous genres, de voyages, gastronomiques et fraternels, de conscience politique et écologique, etc., leur confère à chacun et chacune une indépendance de création. Leur imagination accouche de mondes très variés, inventifs, surprenants, porteurs d'espoir dans l'univers formaté que les financiers et censeurs veulent nous imposer. J'ai longtemps cherché un terme à proposer pour caractériser ce mouvement exceptionnel. LES AFFRANCHIS correspond bien à ce qu'ils et elles représentent. »

WWW

Il est une autre révolution, mondiale celle-ci, et propulsée par la technologie. Souvent l’invention de nouveaux outils a contribué à de nouvelles formes artistiques. Par exemple la peinture en tubes a-t-elle permis aux impressionnistes d’aller peindre sur nature. En musique chaque nouvel instrument, qu’il soit de création ou de reproduction, a bouleversé son Histoire. Au début du XXe siècle le matériel de reproduction sonore autorisa la musique à voyager autrement qu’avec du papier. Ses formes écrites ou non écrites pouvaient se diffuser par le truchement de la radio et des disques. Dans la seconde moitié du siècle la guitare électrique amplifia la musique pop(ulaire). Les instruments qui forgèrent ce que nous appelons par facilité le jazz sont récents. Le saxophone date de la fin du XIXe, la batterie arriva au début du suivant, l’orgue et le piano électrique précédèrent le synthétiseur, etc. Au basculement vers le XXIe l’informatique donna un coup de fouet à la musique électronique. Mais la grande révolution de ces quinze dernières années est le déploiement de la Toile à l’échelle mondiale, le World Wide Web.

Il ne faut pas croire que la dématérialisation des supports prit de cours les multinationales du disque. Elles l’orchestrèrent soigneusement pour réduire leurs dépenses afin d’engranger toujours plus de bénéfices. Le gros problème était le stock, encombrant et immobilisé. Sa disparition progressive, mais relativement rapide, entraîna une vague de licenciements. Cette recherche de rentabilité toujours plus gourmande s’accompagna d’une réduction dramatique des investissements en termes de risques. Aucun courant de musique populaire n’a émergé d’ailleurs depuis ce bouleversement radical, car les calculs mercantiles du Capital s’exercent à court terme. Les us et coutumes s’en trouvèrent néanmoins chamboulés.

Les jeunes n’achètent plus de disques, ils écoutent des mp3 dont la plupart disposent illégalement ou injustement, les accords de la Sacem avec YouTube, Deezer ou Spotify ne profitant qu’aux majors. Les musiques qui défilent sont rarement identifiées sous la logorrhée du flux des mp3 diffusées en playlists. Pourtant ce phénomène touche encore peu les musiques de niche dont le jazz et assimilés font partie. D’abord parce que la qualité des compressions mp3 le plus souvent utilisées reproduit difficilement la recherche de timbres des musiques inventives.

La musique vivante est une des meilleures réponses contre la suprématie du flux anonyme. Les concerts se multiplient, même si l’État, assujetti aux lois dictées par les banques, se désinvestit scandaleusement de la culture qui fait pourtant la richesse de notre tout petit pays et sa renommée mondiale. Il y a de plus en plus de concerts dans les cafés, les squats et en appartement. De toute manière les festivals tournaient en rond, leurs responsables ayant pour la plupart si peu d’entrain et d’imagination, se copiant les uns les autres sans chercher à faire des découvertes. De plus en plus de musiciens créent leurs labels et montent leurs propres festivals, franchement les plus réussis, les plus conviviaux et donc les plus excitants. Entendre ces affirmations comme des généralités, car il existe heureusement quelques exceptions remarquables de producteurs et programmateurs encore dignes de ces noms. Il est malgré tout de plus en plus difficile de vivre de son art, les salaires ayant drastiquement baissé depuis vingt-cinq ans, et les musiciens étant également de plus en plus nombreux (la reproduction de l'extrait paru dans Passage en Revue de Citizen Jazz 2016 s'arrête ici), mais cela nous l’avons voulu et nous nous y sommes employés depuis 1968.

Autre démonstration de résistance est le retour du vinyle voué à l’oubli avec l’avènement du CD. Les amateurs de beaux objets, et l’emballage n’est pas qu’esthétique, car aussi porteur de sens et d’informations, n’ont jamais accroché au boîtier cristal riquiqui. Le CD a l’avantage d’éviter la détérioration à l’usage, bien qu’il ne soit pas éternel comme on nous l’avait vendu à ses débuts, et de proposer une durée qui sied à de nombreux projets. Le vinyle offre une surface graphique conséquente, et, travaillé dans des conditions devenues hélas exceptionnelles, une dynamique étonnante face à la réduction binaire des 0 et des 1 du numérique. Ce n’est pas le propos de comparer ici les deux supports, mais l’un et l’autre ont des avantages. Nombreux audiophiles ne jurent plus que par l’analogique quand d’autres restent attachés au disque en plastique argenté. De même le téléchargement et l’écoute en ligne ouvrent de nouvelles perspectives.

La disponibilité immédiate n’est pas l’une des moindres qualités de la musique sur Internet. Elle fonctionne d’ailleurs aussi bien pour l’émetteur que pour le récepteur. J’adore enregistrer un vendredi, monter, mixer, préparer l’iconographie pendant le week-end et mettre en ligne le lundi soir un album complet, offert gratuitement aux auditeurs avertis. La rentabilité directe est nulle, mais quels profits espérer de la vente des disques aujourd’hui ?! L’investissement est également considérablement réduit, à condition de disposer du matériel pour enregistrer. Si l’on compare encore avec le salaire proposé pour un concert, la différence reste dramatiquement minime alors que la liberté de produire en toute indépendance est stimulante. La plupart des disques pressés ne servent qu’à la promotion, à moins de vente à la fin des concerts, ce qui souvent ne permet que de rembourser les coûts de la production. De plus, côté prospection, les programmateurs exigent maintenant des vidéos, ce qui repousse le problème un peu plus loin… Les musiciens n’arrivent à vivre qu’en multipliant leurs interventions, dans des domaines variés comme par exemple la pédagogie, la musique appliquée restant une des plus lucratives.


À mon niveau, j’ai suivi l’évolution des techniques, mais jamais celles du marché que j’aurais plutôt tendance à anticiper. Le label GRRR est un des plus anciens puisque fondé en 1975**. Nous avons commencé par des vinyles en soignant leur graphisme, nous investissant à la gravure avec des orfèvres en la matière, nous déplaçant à l’imprimerie lors de la mise en machine des pochettes… En 1987 nous avons été parmi les premiers à produire un CD***, ce qui nous offrait la possibilité de composer des pièces délicates que le gratouillis de l’aiguille nous interdisait jusque là et de proposer des œuvres plus longues. En 1997 Carton**** fut l’un des premiers CD-Rom d’auteur. Mais à partir de 2010 nous mettons en ligne***** les archives d’Un Drame Musical Instantané, puis tous les nouveaux albums, soit une trentaine de collaborations avec pour la plupart de jeunes musiciens et musiciennes parmi les affranchis. Parallèlement à ces travaux purement sonores je m’investis depuis toujours dans des formes multimédia comme aujourd’hui les œuvres sur tablettes tactiles******. C’est sans compter les spectacles vivants où se mêlent différentes expressions artistiques.

Reste un problème, le refus absurde de la presse papier, généraliste et spécialisée, de chroniquer les œuvres en ligne. Leur lectorat se réduit pourtant de jour en jour au profit de magazines en ligne et des blogs. Cette posture risque de leur coûter leur existence. Pourtant, de même que pour les supports sonores, le papier est complémentaire des éditions numériques. Si une liseuse possède des qualités indéniables pour lire un roman, les ouvrages illustrés sont plus agréables dans leur forme traditionnelle. Ce numéro exceptionnel de Citizen Jazz attestera de ce que j’avance !

THIS IS THE QUESTION

Que nous réserve l’avenir ? Les jeunes musiciens et musiciennes vont-ils continuer à nous épater par leur virtuosité couplée avec le développement de mondes bien à eux ? Le Web va-t-il continuer à diffuser la résistance aux courants dominants ? Face à la barbarie et à la restriction des libertés grandissantes quel sera le rôle des artistes ?

Les jeunes musiciens ont tendance à se regrouper en collectifs comme dans les années 60-70. Ils ont moins l’esprit de chapelle que leurs aînés. La solidarité n’est pas un vain mot. Mais nombreux prétendent que les conditions pédagogiques dont ils et elles ont bénéficié sont entrain de s’étioler. De plus en plus ils apprennent à se servir des outils informatiques leur permettant de s’affranchir des lourdeurs du studio. Idem des outils de communication qu’ils maîtrisent de mieux en mieux. Reste à voir comment ils se comporteront avec les nouveaux venus !

Aux débuts d’Internet, pratiquement 80% des sites étaient créatifs. Vingt ans plus tard l’inventivité a déserté le Web au profit du commerce et des services. Par contre les réseaux sociaux se sont développés considérablement, offrant une contre-offensive à l’abrutissement généralisé asséné par les média traditionnels aux mains de l’État, des banquiers et des marchands d’armes.

Si chacun et chacune peut développer sa propre esthétique en suivant plus ou moins tel courant, voire en l’initiant (la mode n’a d’intérêt que lorsqu’on la crée), n’est-il pas de sa responsabilité de réfléchir le monde qui l’entoure, de l’analyser et d’assumer sa position sociale ? L’artiste est un citoyen dont la voix porte. Les cent fleurs qui éclosent ici et là sont le reflet de la diversité libertaire rencontrée par exemple aux Nuits Debout. Comment unifier ces mouvements sans perdre l’authenticité de chacun ? La question se pose plus crucialement entre les différents corps de métier qu’entre homologues. Les responsables de salles, les journalistes, les producteurs, les diffuseurs, les musiciens semblent évoluer dans des mondes parallèles. Comment les pousser à miser sur l’avenir au lieu de ressasser les recettes éculées qui s’épuisent ?

Les quinze dernières années ont montré un regain de vitalité de la musique en France, pas seulement dans le jazz et assimilés. Comment s’appuyer sur cet élan pour ne pas s’endormir sur ses lauriers ? La politique française actuelle, dans tous les domaines, pas seulement la culture, nous pousse dans le mur. Comment se servir de nos armes pour construire un monde meilleur ? Faut-il changer la nature de la musique, intervenir dans des zones laissées à l’abandon, prêcher la bonne parole à l’étranger, fédérer toutes ces énergies ?

P.S. (conservé dans la parution de Citizen Jazz) : je n’ai aucun souvenir précis de ces quinze ans qui aurait changé la face du jazz et des musiques improvisées. C’est la somme de tous qui fait sens. C’est peut-être la raison pour laquelle je tiens quotidiennement un journal en ligne depuis douze ans sur drame.org et Mediapart. L’actualité se double ainsi d’une mémoire, un long métrage de plus de 3300 articles en plus de ceux que j’écris ailleurs et en marge de mes activités musicales et artistiques.

*www.drame.org/blog du 23 août 2013
**Birgé Gorgé Shiroc, Défense de, disque culte figurant sur la Nurse With Wound List
***Un Drame Musical Instantané, L’hallali, avec l’opéra La fosse et l’ensemble de l’Itinéraire, Frank Royon Le Mée, Dominique Fonfrède, etc.
****Birgé Vitet, Carton, CD-Extra interactif de chansons avec le photographe Michel Séméniako
*****www.drame.org, avec, à l’heure actuelle, 69 albums inédits, 929 pièces, 137 heures et une radio aléatoire en page d’accueil
******www.lesinediteurs.com, www.volumique.com

mardi 27 décembre 2016

Citizen Jazz, d'Internet au papier


La question piège envoyée par Citizen Jazz était : «Pouvez-vous relater un fait et/ou une courte anecdote, qui, selon vous, représente l’évolution du jazz et/ou des musiques improvisées au cours de ces 15 dernières années ? ». Carte blanche fut donnée à des structures comme Les Vibrants Défricheurs (Collectif rouennais), Jazzdor (scène strasbourgeoise), BeCoq et nato (maisons de disques indépendantes) qui y ont répondu. Nombreux musiciens, journalistes, acteurs proches de la ligne de la revue en ligne se sont prêtés au jeu. J'y ai moi-même participé sur 6 pages avec un texte dont je livrerai demain l'intégralité puisque n'y figure que le début, soit un long extrait. Mais je préfère laisser Matthieu Jouan présenter l'entreprise en reproduisant son édito qui rappelle d'alleurs quelques pistes que je formulai dans mon texte Les Affranchis publié dans cette colonne en août 2013 :

" Quoi de plus incongru et décadent qu’une revue imprimée sur du papier pour fêter les quinze ans d’un magazine sur internet ?
Un pied de nez au temps qui passe et au rapport au support. Car si la revue trouvera sa place définitive sur une étagère poussiéreuse pour n’être ouverte qu’au prochain déménagement (Ah tiens, j’ai ça moi ?), le magazine en ligne est constamment accessible, mouvant, remuant, à jour.
Et du haut de ses quinze ans, notre base de données vous regarde, forte de ses plus de 16 000 articles et 70 000 documents. Nous avons donc décidé de rassembler quelques idées, quelques textes, quelques images et de mettre tout ça en forme. Quelques portraits de musicien.nes que Citizen Jazz suit particulièrement (Pourquoi eux et pas d’autres ? Aucune idée…), des témoignages de personnalités du jazz (ceux qui ont trouvé le temps de répondre), des articles sur des sujets divers, bref un sommaire comme on sait les faire : totalement spontané. Ce qui frappe à la lecture des articles c’est la récurrence de plusieurs concepts et constats.
En premier lieu, la place des femmes dans le jazz. Elles sont de plus en plus nombreuses et visibles. C’est réjouissant et vous les trouverez, assez régulièrement, au fil de ces pages.

Ensuite, la valse des étiquettes ouvre de nouvelles perspectives. Ces fameux « affranchis » savent tout jouer, mélangent tous les styles, les genres, les approches et permettent d’évoluer dans d’autres espaces que ceux confinés au jazz et aux musiques improvisées. De plus, la technologie et internet permettent aujourd’hui la production directe et indépendante de musique, de l’enregistrement à la vente. L’accès au patrimoine du jazz est total, la découverte musicale est accélérée, le circuit traditionnel est obsolète. Les réseaux sociaux sont les nouveaux agendas, les almanachs, les carnets d’adresse. Enfin, l’augmentation du nombre de très bons musiciens, couplée à la fermeture de nombreux lieux et à l’absence flagrante de renouvellement et de curiosité, de prise de risque dans la programmation des festivals de jazz oblige les musicien.nes à s’organiser autrement.
L’époque où l’on gagnait de l’argent en vendant des disques est révolue. Celle où l’on en gagne en les chroniquant aussi !

Suivent 128 pages très joliment présentées et illustrées avec force photos, dessins, collages, bandes dessinées et quantité de points de vue et témoignages passionnants montrant la vitalité de ces musiques inventives. Les choix éditoriaux, évidemment sélectifs, ne choquent pas, parce qu'ils sont présentés comme des coups de cœur, évitant ainsi l'écueil dans lequel est tombée la compilation Polyfree où la plupart des articles thématiques souffrent d'une pseudo exhaustivité qui en révèle les écueils. Les musiciens.ciennes élu.e.s par Citizen Jazz reflètent exclusivement la création hexagonale, échappant ainsi à la starification américaine sur laquelle s'appuie Jazzmag. Enfin, la mise en pages aérée en fait un livre luxueux agréable à feuilleter, parfait à offrir. Les souscripteurs ont eu la chance de recevoir en bonus Le petit livre noir, tiré seulement à 300 exemplaires, qui taille un costard aux parfaites mesures de la presse jazz traditionnelle ; cela reste gentil puisque aucun nom n'est révélé, mais ça vaut tout de même son pesant de bananes !
Saluons donc celles et ceux qui ont concocté ce bel ouvrage, Diane Gastellu, Anne Yven, Franpi Barriaux, Olivier Acosta, Julien Aunos, Aymeric Morillon, Matthieu Jouan, Jeanne Davy, Léna Tritscher et Denis Esnault.

Passage en Revue, 15 ans de Citizen Jazz en papier, 20€

mardi 20 décembre 2016

Jolies surprises du Migou à Galliano


Voici deux disques auxquels je ne m'attendais pas. J'ai cru que le premier était du country & western remis au goût du jour et que le second serait pour Papy. Erreur des a priori qui m'oblige à tout écouter pour ne pas passer à côté de disques que je remettrai plusieurs fois sur la platine.
Plus fasciné par le cinéma que par les grands espaces, Le Migou réunit six jeunes musiciens s'affranchissant des étiquettes pour inventer une musique à la croisée du jazz actuel, du blues et de la musique classique française du XXe siècle. Leur instrumentation se prête à ces évocations décalées, mais jamais iconoclastes. Les cordes et les cuivres se passent de batterie qui risquerait de noyer les timbres colorés sous le bruit blanc des cymbales. Le violoniste Quentin Andréoulis, la violoncelliste Aëla Gouvernec, le guitariste Nicolas Frache, le bassiste Pierre Gibbe, la trompettiste Emmanuelle Legros et le saxophoniste ténor Thibaut Fontana qui signe presque toutes les compositions nous font voyager dans un Far West imaginaire, du Kentucky au Colorado en passant par le désert de Tabernas dans la province espagnole d'Almería où furent tournés maints westerns spaghetti. Cette démarche conceptuelle permet d'imaginer que les prochains albums iront piocher leur inspirations sous d'autres latitudes. L'écran large est proche de ceux où se projettent Bill Frisell, le rhythm & blues et les guitares électriques des années 60. California Love est un album de genre comme il y a des films de genre, sans que la personnalité des auteurs s'efface devant l'exercice.




Il y avait longtemps que je n'avais écouté un disque de Richard Galliano, ayant raté ses incartades classiques chez Bach et Vivaldi ou son hommage à Nino Rota. Son New Jazz Musette, comme Astor Piazzolla lui avait conseillé de l'appeler, est un double CD d'une rare sensibilité. Le texte de présentation est maladroit lorsqu'il annonce "se délecter de l'œuvre d'un grand maître, en attendant qu'une autre génération se lève". Comme s'il pouvait ignorer Lionel Suarez, Vincent Peirani ou d'autres jeunes accordéonistes virtuoses ! Heureusement Galliano reste à la hauteur de sa réputation. Son swing intact donne au musette une nouvelle jeunesse, musique du monde populaire et inventive, au même titre que le blues ou le tango peuvent l'être entre les mains de contemporains dépoussiérant la tradition. Entouré du guitariste Sylvain Luc, du bassiste Philippe Aerts et du batteur André Ceccarelli, l'ancien accompagnateur de Nougaro, Barbara, Reggiani, collaborateur de Chet Baker, Eddy Louis, Ron Carter, Wynton Marsalis, Charlie Haden ou Gary Burton, révise les titres qui ont marqué son style sans oublier les défricheurs Émile Vacher, Gus Viseur ou Tony Murena qui ont fait swinguer l'accordéon comme personne. Son jeu puissant et volontaire ne néglige jamais les nuances où chaque note possède sa propre valeur. La nostalgie qui s'en dégage ne se rapporte pourtant pas au passé, mais va puiser des sentiments profonds au cœur de mélodies qui semblent évidentes alors qu'elles sont le fruit d'un travail d'orfèvre.



→ Le Migou, California Love, CD, Grolektif, 11€, sortie le 13 janvier 2017
→ Richard Galliano, New Jazz Musette, 2CD, Ponderosa, dist. Pias, sortie le 17 février 2017

vendredi 16 décembre 2016

Joëlle Léandre, le travail d'une femme en 8 CD


Pour ses 40 ans sur les routes, les amis polonais de Joëlle Léandre lui ont fait une belle surprise en produisant un coffret de 8 CD enregistrés pour la plupart en 2015 et 2016. Un solo emblématique date seulement de dix ans en arrière. Le premier disque est signé par Les Diaboliques avec la pianiste suisse Irène Schweizer et la chanteuse britannique Maggie Nicols que j'avais écoutées aux Bouffes du Nord en 2011 lors du festival La Voix est Libre. Suivent des duos avec le violoniste Mat Maneri, la chanteuse Lauren Newton, tous deux américains, le trompettiste Jean-Luc Capozzo et le guitariste anglais Fred Frith. Les deux derniers sont consacrés à un quartet figurant le saxophoniste anglais Evan Parker, le pianiste espagnol Agusti Fernández et le percussionniste slovène Zlatko Kaučič. Je précise la nationalité de chacun de ses partenaires de jeu pour exprimer le nomadisme de la contrebassiste qui a toujours revendiqué de gagner sa vie grâce aux concerts à l'étranger !
Nous avions l'habitude de nous croiser au 28 rue Dunois, et en 1981 Joëlle Léandre déclina notre offre de participer au grand orchestre d'Un Drame Musical Instantané en tant que soprano. Pas question pour elle de laisser tomber sa grand-mère, comme certains appellent le gros instrument à cordes, pour venir s'égosiller, bien que nous adorions comme elle utilisait sa voix de temps en temps. Nous enregistrâmes néanmoins en 1992 avec grand plaisir un Urgent Meeting dans l'album Opération Blow Up... Bien qu'elle fasse partie d'un courant radical de l'improvisation, où un rythme soutenu ou une mélodie en do majeur semblent de mauvais goût, nous avons toujours apprécié son talent de performeuse où la théâtralité fait partie intégrante de sa virtuosité. Tout dépend évidemment du choix de ses interlocuteurs, elle-même étant prête à toutes les expérimentations. Il y a dix ans le Journal des Allumés dont je m'occupais alors avec Jean Rochard l'interviewa dans le cadre du Cours du Temps, rubrique que j'avais initiée pour conter le trajectoire de musiciens qui avaient marqué la seconde moitié du XXe siècle. Après ce Joëlle Léandre, en deux temps, trois mouvements, elle s'exprima avec la même liberté l'année suivante dans un livre que je chroniquai sous le titre Joëlle Léandre a capella. L'Aixoise est intarissable quant il s'agit d'évoquer sa carrière ou d'enregistrer quantité d'albums avec d'autres improvisateurs...
Huit CD, c'est donc peu comparé aux dizaines d'enregistrements déjà publiés, mais pourtant assez représentatifs de ses qualités, tant dans la variété des façons d'attaquer l'instrument que de dialoguer avec ses camarades de jeu. Après avoir écouté non-stop ce joli cadeau d'anniversaire musicalement quadragénaire, j'avoue préférer les spectacles où la théâtralité fait sortir la musique de sa stricte interprétation formelle, souvent grâce à la voix comme avec Maggie Nicols, Lauren Newton ou celle de Joëlle (remarquable solo plein d'humour), permettant d'échapper à un free jazz européen devenu conventionnel avec le temps. Des musiciens comme Derek Bailey ou Joëlle Léandre ont en effet imprimé leur style, transformant une démarche qui leur était personnelle en genre musical lorsque d'autres se sont engouffrés à leur suite. Les CD sont bien indexés, mais aucun titre n'est spécifié, ce qui insiste sur l'aspect live des enregistrements, caractéristique de cette mouvance de l'improvisation libre.

→ Joëlle Léandre, a woman's work..., coffret 8 CD, Not Two Records, 80€

mardi 13 décembre 2016

Mon remix de Controlled Bleeding accélère


Il y a 30 ans Paul Lemos, cofondateur du groupe américain Controlled Bleeding, demandait à Un Drame Musical Instantané de participer à un disque collectif intitulé Dry Lungs III sur Placebo Records en cassette et vinyle. Le volume IV et le double V des Dry Lungs suivirent en vinyle puis CD sur le label Subterranean. J'enregistrai ainsi Don't Lock The Cage au trombone et cordes, Pale Driver Killed by a Swallow On a Country Road au synthétiseur et Rien ne va plus, mélange de field recording, synthé et percussion. Nous étions en trio avec Francis Gorgé (percussion et sons électroniques) et Bernard Vitet (percussion, piano et trompette) sur le premier et le troisième, le grand orchestre du Drame figurait sur le second dirigé par Francis. Bernard est décédé en 2013, les deux comparses de Paul, Chris Moriarty et Joe Papa, en 2008 et 2009. En 1987 nous avions enregistré Phagocytations comme playback à une pièce collaborative avec Controlled Bleeding qui aurait dû jouer par dessus et nous envoyer également une prise pour que le Drame rejoue à son tour dessus, mais c'était resté lettre morte, problème de courrier probablement à une époque où Internet n'existait pas.
Récemment Paul Lemos a intercédé auprès du producteur autrichien Walter Robotka pour qu'il ressorte notre 33 tours Rideau ! de 1980 ; il sera donc là en janvier, pour la première fois en CD, sur le label KlangGalerie. Or la semaine dernière Paul m'écrit qu'il aimerait que je compose un remix d'un des titres du dernier album de Controlled Bleeding, Larva Lumps and Baby Bumps. Je choisis le premier morceau de cet album rock très destroy, Driving Through Darkness, et je m'y attèle aussitôt, ignorant depuis toujours la procrastination !
J'ai souvent eu un problème avec les remix du Drame par d'autres musiciens : je ne reconnais pas nos intentions et parfois même pas les samples choisis. Cela ne me gêne pas, mais m'interroge sur les raisons de leur choix. En me pliant à mon tour à l'exercice, j'ai cherché à préserver le style de l'album original avec son énergie survoltée, d'autant que j'aime beaucoup la version de Controlled Bleeding et que je regrette de ne pas profiter plus souvent des qualités du rock. Je commence par enregistrer des basses à la guimbarde, deux pistes en l'occurrence. Pour mes bribes de voix je retire mon incisive provisoire et miaule nasalement un peu comme David Lynch dans Crazy Clown Time. Cela me donne une bouche pâteuse genre lendemain de cuite dans l'aigu. J'ajoute une guitare électrique aux accents hendrixiens, du moins comme j'imagine qu'il en jouerait aujourd'hui sur un tel morceau ! En fait je la joue sur le clavier de mon V-Synth en me servant du pad et du beam. J'efface alors toutes les pistes de Paul (guitares, synthé, orgue), sauf la rythmique dont je filtre la basse et la batterie, en particulier avec le plug-in Black Hole d'Eventide. Je renforce le rythme avec une guitare préparée et j'ajoute quelques effets de cordes confondants rappelant des crissements de pneus plus que des glissandi, ainsi que des passages automobiles sur autoroute avec effet Doppler qui font virer mon film vers la fiction. Ce n'est plus qu'une question de mixage.

P.S.: les choses vont vite, j'aime quand les choses vont très vite. Ayant reçu mes 5'55" hier lundi soir, Paul Lemos me propose de participer au prochain album de Controlled Bleeding comme membre du groupe à part entière. Driving through darkness ? I love it !

vendredi 9 décembre 2016

Papiers sonores


Jean-Noël von der Weid publie aux Éditions Aedam Musicae un ouvrage qui tient à la fois de l'encyclopédie choisie, de l'analyse critique et de la poésie. Écoutant des œuvres qui l'ont séduit, il laisse aller sa plume en cherchant des points de concordance stylistique avec la musique. L'auteur suggère de lire à voix haute chaque évocation tout en écoutant les pièces allant du Moyen-Âge à nos jours. Chacun des cinquante chapitres est précédé d'une introduction raisonnée des compositeurs dont il a choisi une ou plusieurs œuvres. Si je reconnais, avec le plus grand plaisir, la proximité de mes propres choix dans leur éclectisme convoquant Varèse, Ives, Cage, Ligeti, Kagel, Webern, Xenakis, Ferrari, Romitelli, Mingus, Ellington, Monk, Léandre, Scelsi, Sciarrino, etc. (mais aussi Gesualdo, Couperin, Bach, Beethoven, Debussy, Ravel, Prokofiev, etc.), il me donne surtout envie de découvrir des compositeurs dont le travail m'est encore étranger comme Franck Bedrossian, Lori Freedman, Helmut Oehring, Olga Neuwirth, Enno Poppe... Von der Weid joue des allitérations, du rythme des phrases, de la ponctuation, pour retrouver une émotion toute personnelle qui le fait vibrer en sympathie avec ceux qu'il accompagne.

→ Jean-Noël von der Weid, Papiers sonores, Ed. Aedam Musicae, 180 pages, 25€

mardi 6 décembre 2016

Muhal Richard Abrams, compositeur expérimental mariant jazz et contemporain


C'est pour moi une surprise, une grosse surprise. Je connaissais évidemment l'importance du pianiste Muhal Richard Abrams comme fondateur de l'AACM dont l'Art Ensemble of Chicago m'apparaissait comme le fer de lance. L'Association for the Advancement of Creative Musicians défendait la Great Black Music à coups de free jazz particulièrement inventif, à la fois festif et revendicatif. Parmi les premiers membres de l'AACM figuraient également Henry Threadgill, Anthony Braxton, Jack DeJohnette... Je rencontrai Threadgill au Québec lors du fameux Festival de Victoriaville où nous jouions avec Un Drame Musical Instantané, mais le choc remonte au Festival d'Amougies en 1969 où l'Art Ensemble avait pastiché les groupes de rock, me faisant basculer de la pop vers ce jazz libertaire. Il faut y avoir vu Joseph Jarman, entièrement nu, à la guitare électrique, incarnant un guitar hero au milieu de l'extraordinaire instrumentarium de l'Ensemble où officiaient Lester Bowie, Roscoe Mitchell, Malachi Favors, à l'origine de ma première mutation musicale. La panoplie de multi-instrumentiste ne me quittera plus.

Or voilà que je reçois le deuxième volume des disques remasterisés de Muhal Richard Abrams sur les labels italiens Black Saint et Soul Note. Le coffret rassemble 9 albums d'une exceptionnelle variété : Sightsong est un duo avec le bassiste de l'Art Ensemble Malachi Favors (1975) ; le Shadograph, 5 (Sextet) réunit Abrams, Antony Davis, Douglas Ewart, Leroy Jenkins, George Lewis, Roscoe Mitchell, Abdul Wadud, mais c'est un disque de George Lewis où d'une pièce à l'autre l'instrumentation jazz glisse vers une écriture contemporaine utilisant violoncelle, sousaphone, basson, violon alto, cassettophones, synthétiseur Moog, etc. (1977) ; 1 - OQA + 19 est un quintet de free jazz avec les souffleurs Braxton et Threadgill plus la section rythmique de Leonard Jones et Steve Mc Call (1978) ; Liefelong Ambitions est l'album qui m'a donné envie d'écouter l'ensemble, duo frénétique enregistré en public sous le nom du violoniste Leroy Jenkins dont j'avais découvert l'originalité avec le Jazz Composer's Orchestra, en particulier son For Players Only (1981) ; Duet est pour deux pianos, le faux reflet étant incarné par Amina Claudine Myers et les pièces formant un hommage élastique où les dissonances dessinent l'histoire de la Grande Musique Noire (1981) ; Colors in Thirty-Third est un nouveau sextet avec le violoniste John Blake, Dave Holland parfois au violoncelle, le saxophoniste-clarinettiste John Purcell, le bassiste Fred Hopkins, le batteur Andrew Cyrille, démontrant que la frontière entre jazz et musique contemporaine est extrêmement ténue (1987) ; Familytalk enfonce le clou, passionnant mélange où Abrams passe du piano au synthétiseur et dirige l'orchestre composé du trompettiste Jack Walrath, de Patience Higgins au ténor, à la clarinette basse et au cor anglais, du bassiste Brad Jones et des percussionnistes Warren Smith et Reggie Nicholson (1993) ; Duets and Solos figurait déjà dans le coffret consacré au saxophoniste Roscoe Mitchell dont j'avais salué le coffret sur ce même label (en le détaillant un peu plus !), car on peut retrouver les mêmes albums selon ces compilations de rééditions, comme Shadowgraph 5 qui y figurait aussi, ainsi que Spihumonesty de Muhal Richard Abrams présent sur son volume 1, ce qui n'est pas si grave étant donné le nombre de disques et le prix très modique de la collection (1990) ; Song For All est donc le neuvième du coffret avec la chanteuse Richarda Abrams, fille du compositeur, et un septet où l'écriture contemporaine s'inspire encore une fois des racines afro-américaines (1995) !

Car les musiciens de Chicago n'ont jamais célébré aucun repli communautaire. Ils affirment leur authenticité en la partageant avec le reste du monde. Pour être de partout, il faut être de quelque part. Muhal Richard Abrams n'assume pas seulement la Great Black Music, il célèbre toute la musique américaine depuis le ragtime et le blues jusqu'aux recherches les plus contemporaines en passant par Charles Ives. Sa recherche de couleurs personnelles lui confère une originalité réjouissante. Il fait partie des musiciens étiquetés jazz comme Ornette Coleman, Cecil Taylor, Julius Eastman, Anthony Braxton, Roscoe Mitchell, George Lewis, Steve Lacy et bien d'autres, qui devraient être joués dans les festivals de musique contemporaine aussi souvent que ceux dont la couleur de peau a viré au blanc. D'autant qu'en plus de leurs écritures inventives ils swinguent, ce qui n'est pas le lot de tous les musiciens "classiques", endimanchés dans leur costumes souvent étriqués.

coffret Muhal Richard Abrams Vol. 2, The Complete Remastered Recordings on Black Saint & Soul Note, 9 CD Camjazz, 33€

→ Finie l'écoute de tous les albums du volume 2, j'ai aussitôt commandé, pour le même prix, le volume 1 qui en contient huit autres, soit dix-sept albums en tout que j'écoute les uns à la suite des autres sans aucune lassitude tant ils peuvent être variés et surprenants ! Le premier volume (1980-1994, soit à peu près la même période) est globalement plus orchestral que le second. Muhal Richard Abrams est fondamentalement expérimental, comme Roscoe Mitchell et George Lewis avec qui il a continué d'enregistrer et se produire. Dans ces albums il invite, parmi tant d'autres, le guitariste hendrixien Jean-Paul Bourelly, les trompettistes Baikida Carroll, Jack Walrath, Cecil Bridgewater, le trombone Dick Griffin, le tubiste Howard Johnson, la soprano Janette Moody, le siffleur Joel Brandon... Il intègre aussi le Theremin, la percussion contemporaine ou des sons électroacoustiques. Au milieu de ses recherches formelles et timbrales, toutes les époques de la Grande Musique Noire peuvent surgir à chaque instant. Plus les racines sont profondes, plus l'arbre a des chances de grandir. À 86 ans, Abrams continue de se produire en public comme lors du dernier festival Sons d'Hiver.