Jean-Jacques Birgé

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mercredi 14 novembre 2018

Musique expérimentale de Lynch et Badalamenti


Nombreux fans du cinéma de David Lynch ignorent qu'il peint ou qu'il a enregistré des disques aussi allumés que ses films. Mon préféré reste Crazy Clown Time où il incarne des personnages, transformant chaque chanson techno-rock en petit court métrage audio. L'album Thought Gang, composé avec son compositeur de films attitré Angelo Badalamenti, est du même acabit, même s'il est plus abstrait. Ce ne sont pas des chansons, mais des évocations musicales que Lynch a imaginées comme des courtes histoires...


Bien qu'il sorte aujourd'hui, l'objet n'est pas une nouveauté puisqu'il a été enregistré de 1991 à 1993, entre la saison 2 de Twin Peaks et le début de la production de Fire Walk With Me. Lynch en a d'ailleurs utilisé des bouts pour ses publicités Adidas, la série HBO Hotel Room (Logic & Common Sense), Mulholland Drive, Inland Empire, Fire Walk With Me (A Real Indication et The Black Dog Runs at Night) et la saison 3 de Twin Peaks (Frank 2000, Summer Night Noise, Logic and Common Sense). Le résultat est très excitant, mélange de free jazz, de rock déglingué, de cymbales noise et de spoken word. Filtrer sa voix avec un son téléphone fait automatiquement glisser le morceau vers la fiction. Ce mélange expérimental ne surprendra pas pour autant les amateurs de musiques improvisées...


Les consignes d'improvisation aux musiciens sont parfois rigolotes : « Imaginez que vous êtes un poulet avec la tête tranchée et que vous courez avec un millier de dollars dans le gosier ! » Angelo Badalamenti pose sa voix et joue des claviers, David Lynch est aux percussions et joue un peu de guitare et de synthé. Ils se sont adjoints le bassiste Reggie Hamilton, le batteur Gerry Brown, le claviériste-souffleur Tom Ranier, plus Vinnie Bell à la guitare, Buster Williams à la basse et Grady Tate à la batterie sur A Real Indication, tous des musiciens de jazz ! Sur Summer Night Noise Lynch dit à ses gars : « Ça commence vraiment, vraiment calme... Pensez à une nuit d’été : des insectes, une petite brise, l'herbe dans le vent... Et au loin arrive une tempête... Elle s'approche... Et se rapproche... Et elle se déchaîne, c'est simplement une violente tempête d'été avec le tonnerre et les éclairs... Et puis ça va, ça se calme et ça s'éloigne... Et ensuite nous sommes de retour à un calme humide et humide. » Lynch appelle tout cela de la "musique moderne". J'imagine que ce doit être un parallèle avec son cinéma moderne, une manière pour lui de s'affranchir de la grille de formatage des chansons !

→ David Lynch & Angelo Badalamenti, Thought Gang, Sacred Bones Records, CD/LP/Bandcamp

vendredi 9 novembre 2018

Le miroir aux Allumettes


Mon 4001e article du Blog aura donc été publié d'Avignon. Cela se fête, mais, avec le travail que réclame la mise en ligne du brouillon de mon intervention de cette après-midi aux Rencontres organisées par Les Allumés du Jazz dans la Cité des Papes, je suis rentré à l'hôtel, remettant à samedi cet anniversaire que j'espère célébrer de la plus exquise manière !
Je ne suis pas l'auteur du titre Le miroir aux Allumettes, ni du libellé de la rencontre dont le thème général est "Enregistrer la musique, pour quoi faire ?" : La musique ne peut plus se passer d'image y compris le jazz ou la musique instrumentale. Chaque groupe, chaque projet, chaque titre se doit d'avoir sa vidéo pour tenter d'exister dans un monde dominé par l'image. Les promoteurs de la musique l'exigent également. On ne parle plus de dossier de presse, mais d'EPK (electronic press kit). Le spectateur filme d'avantage qu'il n'écoute. L'accompagnement d'images pour la musique va de paire avec une certaine rapidité, un souci d'efficacité rentable. Pourtant l'image et la musique ont su s'aimer, à travers le cinéma par exemple où chaque partie s'attirait (communiait parfois) pour retourner ensuite à ses propres champs. La musique pourrait-elle être d'avantage vue qu'écoutée ? Que peut apporter à la musique, l'image ? Stephan Oliva évoqua les pochettes de disques, les partitions graphiques et la musique de film, nous gratifiant au passage d'extraits au piano de Bernard Hermann. Guy Girard diffusa deux petits films rares aussi exquis l'un que l'autre, le premier avec Jean-François Pauvros et Jacques Berrocal, le second un clip formidable pour Ursus Minor. Thierry Jousse recentra le débat avec l'intelligence qui le caractérise, tandis que Didier Petit endossait le rôle du modérateur. De mon côté j'avais écrit les lignes qui suivent, phénomène qui m'est inhabituel, préférant toujours improviser, mais j'avais déjà en tête de les reproduire ! Je brodai donc autour après avoir rappelé mes études à l'Idhec, ma réhabilitation des ciné-concerts dès 1976 et l'influence majeure du cinématographe sur mes compositions musicales...

Notes :

Les musiciens oublient trop souvent que sur scène ils produisent une image. La manière de se vêtir, de se tenir, de communiquer entre eux influe sur la perception qu’en ont d’eux les spectateurs. Or l’on sait que lorsqu’ils sont associés l’image prime toujours sur le son dans la mémoire de chacun et chacune d’entre nous.
Les programmateurs ne sont pas différents des consommateurs. Ils veulent voir pour le croire. Edgard Varèse se moquait des spectateurs qui se penchaient sur la fosse d’orchestre pour savoir quels instruments étaient à l’œuvre. Lorsque vous assistez à un concert, fermez-vous les yeux pour profiter des accords subtils, des rythmes inventifs, des chorus véloces ou préférez-vous regardez les mains du guitariste sur son manche, la gymnastique du batteur ou l’air renfrogné des quarante violonistes qui rêvaient tous de devenir premier violon et qui hélas sont relégués au peloton… d’exécution ? Les collègues pensent-ils voler quelques trouvailles techniques, emprunter quelque gestuelle frimeuse ou préférez-vous vous laisser emporter par la musique sur un tapis volant, voire vous faire votre propre cinéma ?
Il ne faut jamais oublier le mérite du son par rapport à l’image. Le son est évocateur là où l’image impose sa présence. Au cinéma le son est le seul à mettre en scène le hors-champ. Le son repousse ainsi le cadre au delà des limites géographiques. Au concert il nous fait voyager en nous extirpant du théâtre ou du club qui accueille les musiciens et leur public.
Celles et ceux qui veulent emporter un morceau de leurs émotions vécues lors d’une représentation ont aujourd’hui tendance à le faire avec une caméra plutôt qu’un magnétophone. Pourquoi ? Tout simplement parce qu’ils suivent l’évolution du marché qui commercialise des couteaux suisses audiovisuels que l’on appelle des smartphones. Et ces smartphones rendent simple la captation vidéo. Peu importe que leur petit écran gêne leurs voisins ! Lorsque je prends des photos pendant un concert pour illustrer les articles de mon blog, je m’arrange toujours pour cadrer l’œil rivé au viseur afin ennuyer le moins possible celles et ceux qui m’entourent et qui regardent plus qu’ils n’écoutent. De tous temps les outils ont ainsi forgé de nouveaux usages. Si ceux qui nous étouffent nous dérangent, alors inventons de nouveaux outils qui soient en accord avec nos aspirations !
Les outils, qu’ils soient d’exécution ou d’enregistrement ont toujours eu un impact considérable sur la création artistique. Ainsi en peinture l’invention de la peinture en tube permit aux impressionnistes de peindre sur nature. Cézanne mit le tube dans sa poche et partit se promener dans la campagne. C’est toute l’Histoire de la peinture qui en fut chamboulée. De même l’invention du paléophone par Charles Cros, du phonographe par Edison et du gramophone par Emile Berliner permirent à la musique de voyager sans avoir besoin du papier de la partition. La reproduction mécanique eut ses beaux jours. On pouvait faire de la musique plutôt que l’écrire. Ce n’était plus un passage obligé. Les autres civilisations s’en étaient accommodées depuis belles lurettes. Les improvisateurs occidentaux purent ainsi laisser des traces de leur travail. Celui des ethnomusicologues est intimement lié à l’enregistrement. Au MEG, le Musée Ethnographique de Genève, les Archives Internationales des Musiques Populaires ont un fond de plus de 20 000 phonogrammes depuis le rouleau jusqu’aux fichiers numériques.
Avec la révolution du numérique, il n’y a plus de limites à la quantité. On peut enregistrer du son ou des images sans que cela coûte une fortune. Alors pourquoi s’en priver ? C’est quasi forfaitaire.
Dans la seconde partie du XXe siècle le disque était la preuve d’un professionnalisme. Il fallait en avoir un de produit pour espérer être programmé où que ce soit. Lorsqu’il devient accessible au plus grand nombre, cela ne suffit plus. Aujourd'hui il faut avoir son site Internet, des vidéos, des affiches. Tout EPK, l’Electronic Press Kit, se doit d’être illustré de tout cet attirail d’images. À quoi cela sert-il ? À se faire une idée sans avoir à écouter véritablement, on survole ainsi, c’est l’arbre qui cache la forêt. On n’écoute plus. Cela fait longtemps que "les professionnels de la profession" n’écoutent plus rien, répétant inlassablement les formules toutes faites, les formules clefs en main de leurs collègues. Presque tous les festivals programment les mêmes artistes, et d’année en année on se retrouve entre soi comme les copains de promotion, ou les copains de régiment d’antan. Des découvertes, peu s’y risquent. Cela prend du temps. Or c’est justement de gagner le temps dont il est hélas question ici. On joue là à qui perd gagne, et qui gagne du temps au lieu de le perdre à jouir y perd l’essence-même de ce qui fait un être humain, la nécessité de penser par soi-même.
Les images sont donc réductrices, mais elles sont aussi indispensables, parce qu’aucun musicien ou musicienne ne peut se permettre de ne pas convaincre. Le sex-appeal, pour un garçon autant qu’une pour une fille, devient un argument de vente. Cela ne s’entend pas, mais se voit.
Lorsqu’il y a une scénographie ou un jeu de scène particulier, ils méritent évidemment d’être vus, et donc reproduits. Nous sommes tous et toutes ravis de profiter des films réalisés autour de la musique. Les quelques secondes ou minutes de Django Reinhardt ou Charlie Parker sont magiques. Se transporter à Monterey, Woodstock ou sur l’île de Wight est extraordinaire. Voir Rashaan Roland Kirk souffler dans tous ses binious à la fois, voir danser James Brown, suivre Fred Frith dans Step Across The Border, découvrir Thelonious Monk dans Straight No Chaser, les Rolling Stones dans Gimme Shelter, etcétéra, est renversant. Comme on ne sait pas toujours ce qui aura de la valeur quelques décennies plus tard, on engrange. Des cinéastes laisseront un témoignage précieux de ce qui se jouait en 2018, s’il reste quelqu’un pour l’apprécier le siècle prochain évidemment, et au rythme où nous allons on peut s'interroger, de même que l’on peut se demander si toutes les questions professionnelles que nous posons ici sont vraiment de l’ordre de l’urgence alors que nous participons à l’entreprise de destruction massive que l’humanité a mise en œuvre depuis cinquante ans, essentiellement grâce au capitalisme. En tout cas elle s’accélère.
Il y a donc d’une part nécessité de laisser des traces audiovisuelles de nos créations musicales, fussent-elles vaines, parce que l’on ne sait pas ce que l’Histoire retiendra. Tant de musiciens négligés de leur vivant sont devenus des coqueluches avec le temps. D’autre part les musiciens, musiciennes, sont obligés de se plier à l’exercice si ils et elles veulent se vendre aux programmateurs et pour que les journalistes paresseux, entendre ceux qui ne se déplacent pratiquement jamais autrement que pour se faire voir, relatent leurs exploits.
Pourtant à y regarder d’un peu plus près on s’apercevra que si l'on écoute un disque, parfois un nombre incalculable de fois, on regarde rarement plus d’une fois les images qui les accompagnent sur un DVD par exemple. Or les images ont un pouvoir mnémotechnique inégalé. C’est souvent réducteur, mais ÇA rappelle. Entendre ce ÇA comme le ça freudien, qui ne connaît pas d’interdits et est régi par le seul principe de plaisir. Donc d’un côté l’image rappelle le son, de l’autre il l’enferme. Comme je l’expliquais plus tôt, le son, sans image imposée, est évocateur, c’est-à-dire qu’il permet à chacun, chacune, de se faire son propre cinéma.
Une expérience facile montrera que quelle que soit la musique que l’on colle sur des images, par exemple lors d’un ciné-concert sur un film muet, cela fonctionne. Ce qui change d’une musique à l’autre est le sens que l’on apporte à ce collage. Ainsi le résultat de ce mariage sera-t-il iconoclaste, redondant ou complémentaire. C’est la même chose avec les images que les musiciens choisiront pour leur musique. Le résultat sera redondant, iconoclaste ou complémentaire. Les images ajoutées alourdiront, détruiront ou rendront explicite la musique.
Comme pour tout, il ne peut y avoir de position de principe. Il est seulement nécessaire de contrôler et bien choisir les images qui accompagneront nos musiques, qu’elles soient en accord, classiques ou révolutionnaires, réservées ou extraverties, tendres ou brutales.
À ce sujet je rappellerai une phrase de Bertoldt Brecht : "Il n’existe ni forme ancienne, ni forme nouvelle, mais seulement la forme appropriée."

mardi 6 novembre 2018

Enregistrer la musique, pour quoi faire ?


Excellente cuvée que ce n°37 du Journal des Allumés du Jazz consacré à l'enregistrement de la musique. Pas question ici de technique, mais de nécessité. Son thème « Enregistrer la musique, pour quoi faire ? » est également l'objet des Rencontres que l'association de producteurs indépendants organise en Avignon du 7 au 9 novembre.
J'y interviens avec Jean-Paul Ricard, Gérard de Haro, Jean-Marc Foussat, Guillaume Kosmicki (Quand le son entre en boîte), Serge Adam, Gilles Pagés, Nadine Verna, Daniel Yvinek (Fond d'aide et indépendance), Michel Dorbon, Cyril Darmedru, Valérie de Saint-Do, Patrick Guivarc'h (Livres, disques et films aménagent le territoire), Luc Bouquet, Noël Akchoté, Jacques Denis, Cécile Even, Francis Marmande (La simplification des stickers contre le discours critique), Bruno Tocanne, Morgane Carnet, Thomas Dunoyer de Segonzac, Guillaume Grenard, Christian Rollet, Alexandre Pierrepont (L'aventure collective), Didier Petit, Guy Girard, Thierry Jousse, Stephan Oliva (Le miroir aux Allumettes), Hervé Krief, Sophian Fanen, Guillaume Pitron (Numérique, l'envers du décor), Laurence Brisard, Anne Mars et Richard Maniere, Jérôme Poret, Nicolas Talbot (Les petites séries), Mico Nissim, Alexandre Herer, L1consolable, Eve Risser (Le musicien face à l'acte d'autoproduction, jusqu'où ?), Aïda Blehamd, Pascal Bussy, Olivier Gasnier, Théo Jarrier (Les travailleurs du disque)...
Vous pouvez vous y inscrire sur le site des Allumés. Fondé en 1995, le collectif avait organisé en janvier 2005 au même endroit des rencontres intitulées « L’avenir du disque, rebâtir ». Le supplément du n°13 du Journal rassembla les réflexions propres à ces journées qui suscitèrent un grand intérêt public et professionnel. C’est donc de nouveau à Avignon qu’ils se retrouveront treize ans plus tard, afin d’évoquer les possibilités de trouver une juste dynamique face au monde musical dans une situation bouleversée...
Si l'époque est menaçante, l'ambiance de ces Rencontres sera forcément festive (film, expo, concert, etc.), combattante et critique à l'instar de la publication récente, téléchargeable gratuitement. Voyons le sommaire : une encyclopédie illustrée d'Albert Lory, l'édito de Jean Rochard, une critique de l'éventuel Centre National de la Musique, l'influence des oiseaux par Philippe Perez, l'histoire de l'enregistrement par Jean-Paul Ricard, la glorification des labels ICP, FMP, Incus par Gérard Rouy, le streaming dans le viseur de Jean-Louis Wiart et Serge Adam, le rôle du Calif désormais coaché par Pascal Bussy, l'émotion de Léo Remke-Rochard devant L'oiseau de Jean-Marc Foussat, ceux et celles qui entendent des voix par Magali Molinié, une invitation à La Gare par Valérie de Saint-Do, la relativité de tout cela, un questionnaire aux musiciens du Surnatural Orchestra, le livre de Serge Loupien sur la France Underground 1965-1979 et trois films musicaux par Pablo Cueco, des batteurs écoutés avec Christian Rollet, etc. La question à l'honneur lors des Rencontres est posée à Noël Akchoté, Ludivine Bantigny et Francis Lebon, Stéphane Bérard, Eric Beynel, Etienne Brunet, Morgane Carnet, Jean-Louis Comolli, François Corneloup, Michel Dorbon, Fantazio, Denis Fournier, Jean-Brice Godet, Mats Gustafsson, Antonin-Tri Hoang, François Jeanneau, L’1consolable, Anne Montaron, Eve Risser, Daniel Sotiaux, Le Souffle Continu (Théo Jarrier et Bernard Ducayron), Nicolas Thirion, Jean-François Vrod et ma pomme. Cela en fait du monde, et du beau monde !
C'est plein, c'est dense et passionnant, d'autant que le tout est illustré comme d'habitude par une ribambelle de dessinateurs, Anne Hymas, Jop, Zou, Nathalie Ferlut, Emre Orhun, Luigi Critone, Julien Mariolle, Matthias Lehmann, Johan De Moor, Jazzi, Thierry Alba, Pic, Cattaneo, Sylvie Fontaine, Mape 813, Jeanne Puchol, Andy Singer, Laurel, Nathalie Ferlut, Rocco, Efix et de photographes Judith Prat, Gérard Rouy, Vincent Chaintrier, Philippe de Jonckheere, Pierre Puech, Miriam Kidde, Clément Puig, Vincent Sannier et, last but not least, l'éternel Guy Le Querrec...

vendredi 2 novembre 2018

Le cœur d'or de Corinne Léonet a cessé de battre


Il y a 24 ans Corinne Léonet m'a proposé de produire avec elle un disque dont les bénéfices seraient consacrés "à la reconstruction de la Bibliothèque Nationale et Universitaire de Bosnie-Herzégovine à Sarajevo détruite par les bombardements serbes en août 1992. Près d'un million et demi de manuscrits, livres, incunables et périodiques avaient été anéantis par le feu, menaçant ainsi une partie de la mémoire collective des civilisations des Balkans." Je revenais de la ville martyre où j'avais participé à la réalisation de la série Chaque jour pour Sarajevo (Sarajevo: a Street Under Siege) et mon petit court métrage Le sniper était alors diffusé dans mille salles de cinéma en France. Corinne s'était engagée corps et âme dans une lutte "contre l'intolérance et le fascisme". Nous avions été mis en contact par Marie-Anne Roudeix que j'avais rencontrée grâce à Olivier Bernard, alors responsable de l'Action Culturelle à la Sacem. Je connaissais Corinne depuis longtemps, car elle avait été agente d'artistes que j'estimais, en particulier Didier Levallet avec qui elle avait fondée le label In & Out, et dix ans plus tôt nous avions été, avec d'autres, à l'origine du Japif (Jazz Action Paris Ile-de-France) dont elle avait été la secrétaire, et du CIJ (Centre d'Information du Jazz) dirigé par Pascal Anquetil qui plus tard intégrera l'IRMA... Corinne avait imaginé une œuvre de création collective avec des artistes qu'elle avait soigneusement choisis pour leur engagement politique : Lindsay Cooper et Phil Minton, Henri Texier, Wofgang Puschnig et Linda Sharrock, Willem Breuker, The Westbrook Trio, Pierre Charial, Louis Sclavis... À partir de là elle m'en confia la direction artistique dans une confiance absolue et réciproque, car elle se chargea d'absolument tout le reste, ce qui était colossal. De mon côté j'allai chercher Jane Birkin, Bulle Ogier, André Dussollier et Dee Dee Bridgewater qui enregistra en français une chanson que nous avons composée avec Bernard Vitet, accompagnée par le Quatuor Balanescu qui interpréta également notre quatuor à cordes Sniper Allée. Les paroles comme celles de tout le disque sont du grand poète bosniaque Abdulah Sidran également présent sur l'album. Il en était le ciment, le cadre imposé, la ligne directrice...



En réécoutant cette Prière de Sarajevo, je pense très fort à Corinne dont le cœur d'or a cessé de battre mercredi à 1 heure du matin, sans souffrance. Depuis trois mois elle avait beaucoup décliné et ne parlait plus du tout. L'album Sarajevo Suite que nous avons mené ensemble, comme un frère et une sœur, fut pour elle comme pour moi une de nos plus grandes fiertés, une réussite saluée par toute la presse. Tous les protagonistes, musiciens, comédiens, directeurs artistiques, producteurs, ingénieurs du son, propriétaires de studios à Paris, Londres et Sarajevo, photographes, graphistes, photograveurs, etc. avaient accepté d'y participer bénévolement. Thomas Bloch, Dean Broderick, Gérard Siracusa, Brian Abrahams et Ademir Kenovic (sur répondeur) avaient rejoint Lindsay. C'était la première fois que Sébastien Texier jouait avec son père et avec eux Bojan Z, Noël Akchoté, Tony Rabeson. Carol Robinson, Michel Godard, Emil Krištof épaulaient Puschnig et Linda. Breuker avait envoyé un surprenant montage électro-acoustique. Chris Briscoe, Bruno Chevillon, Michèle Buirette étaient aussi de la partie. Richard Hayon nous avait donné ses sons enregistrés là-bas. Pendant six mois nous avons travaillé d'arrache-pied. Le disque est sorti chez L'Empreinte Digitale avec le soutien de Catherine Peillon et Benoît Thibergien qui m'a demandé d'en faire une adaptation pour la scène. Nous étions une vingtaine au Cargo en 1994 avec Claude Piéplu comme récitant !


Après cette fantastique aventure, Corinne a monté la Maroquinerie à Paris, elle s'est rapprochée des Gnawas du Maroc, nous nous sommes perdus de vue... Mais j'ai conservé une très grande tendresse pour cette femme exceptionnelle, dévouée, entreprenante, d'une rigueur morale à toute épreuve, avec qui j'ai réalisé une des plus belles choses de ma vie.
Une petite célébration est organisée mercredi 7 novembre à 14h30 à l'église Saint-Merry, 76 rue de la Verrerie (angle rue Saint Martin) à Paris. Je ne serai hélas pas là, en route pour Avignon où se tiennent les Rencontres des Allumés, une initiative qui aurait plu à notre très très chère amie.

jeudi 1 novembre 2018

Entretien télévisé avec Edgard Varèse


Je cherchais sur Internet les entretiens radiophoniques d'Edgard Varèse avec Georges Charbonnier. Je les possède en disques (2 cd INA) et en livre (ed. Pierre Belfond), mais je voulais indiquer un lien rapide à une amie qui vit à l'étranger. Il y en a quelques extraits ici et là, mais quelle n'est pas ma surprise de tomber sur un entretien télévisé du 4 octobre 1959 avec le Québécois Jean Vallerand, enregistré dans le jardin de Greenwich Village du compositeur à New York pour l'émission canadienne Premier Plan. J'ai déjà acquis tout ce que je pouvais trouver, ses écrits (ed. Christian Bourgois), les livres de Fernand Ouellette (ed. Seghers), Hilda Jolivet (ed. Hachette), Alejo Carpentier (ed. Le Nouveau Commerce), Odile Vivier (ed. du Seuil), le magnifique catalogue de son exposition au Musée Tinguely à Bâle (ed. Boydel), le film de Luc Ferrari et S.G. Patris, celui de Mark Kidel, etc. En plus de tous mes disques vinyles et numériques, Robert Wyatt m'a donné une copie cassette d'une séance d'improvisation où en 1957 Varèse dirige Art Farmer (trompette), Hal McKusik (clarinette, sax alto), Teo Macero (sax ténor), Eddie Bert (trombone), Frank Rehak (trombone), Don Butterfield (tuba), Hall Overton (piano), Charlie Mingus (contrebasse), Ed Shaughnessy (batterie), probablement aussi John La Porta (sax alto)... inventant le free jazz quelques années avant son émergence ! On peut d'ailleurs deviner quelques extraits de ces jam-sessions dans son Poème électronique...


De même que son œuvre tient sur 2 CD, il n'existe pas tant de documents sur ce génie absolu qui a inventé la musique du XXe siècle, l'extrapolant à l'art sonore et ouvrant la voix à John Cage et beaucoup d'autres. Varèse est longtemps resté pour moi une énigme avant que je comprenne sa filiation avec Hector Berlioz qui lui-même venait de Rameau, filière qui joue plus à saute-moutons que celle qui accouchera de l'École de Darmstadt. Le dodécaphonisme d'Arnold Schönberg n'est rien d'autre que Bach adapté aux douze sons. Je schématise évidemment, et Anton Webern a réussi à s'échapper de ce complexe romantique comme Claude Debussy avait su s'affranchir de son wagnérisme. J'adore l'École de Vienne, mais sa généalogie est explicite alors que la musique du Bourguignon émigré aux États-Unis ressemble à une génération spontanée. Comme ce concept est une figure impossible, j'ai cherché longtemps sans me contenter des explications urbanistiques du compositeur ou son admiration pour les inventeurs Léonin, Pérotin ou Guillaume de Machaut... Varèse souffrit toute sa vie de l'incompréhension de ses contemporains, arrêtant même de composer pendant près de vingt ans, puisqu'on ne compte pas les "cochonneries" alimentaires dont il parle dans cet entretien et qu'il serait probablement intéressant de retrouver !