Jean-Jacques Birgé

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vendredi 7 décembre 2018

Steve Shehan à fleur de peaux


N'ayant pas les yeux bleus, je pensais qu'aucune fille n' "aurait pu d'amour pour moi mourir". La mode voulait qu'Alain Delon soit le séducteur type. Je n'étais pas très grand. Les filles me considéraient plutôt comme un frère protecteur qui plus tard serait remplacé par la figure du père. Cela me faisait une belle jambe. Je n'avais d'autre issue que de tomber amoureux de filles inaccessibles que ma passion et mes vers sauraient conquérir. C'étaient toujours des femmes avec une forte personnalité que la mienne ne risquait pas d'écraser. J'ai été heureux, du moins la plupart du temps, mais je regardais les hommes beaux, comme les bandits, avec un brin d'envie, imaginant qu'eux n'avaient aucun effort à faire pour séduire. J'ai transposé cette histoire à la musique. Il me semblait qu'une sublime mélodie, un timbre enjôleur, une rythmique dansante, une orchestration chaleureuse séduiraient le public avec une facilité déconcertante, ce à quoi jamais je ne me résignai. Je choisis une autre manière d'aborder la question pour profiter allègrement des réponses. Les fantasmes sont là pour interroger nos choix alors que ce qui nous caractérise ordonne la magie de nos rencontres...
Il y a plus de vingt ans je fis la connaissance du percussionniste Steve Shehan, une sorte de Crocodile Dundee motard et aviateur, Américain de Paris né d'un père Cherokee et d'une mère française, dont la virtuosité rythmique ne sacrifiait jamais la beauté des timbres sur des instruments extrêmement variés. J'envisageai une collaboration, mais quelle que soit ma production pléthorique les projets inaboutis sont toujours plus nombreux que ceux dont on voit le terme. Steve ayant possédé un ouistiti qui avait tout détruit chez lui sut convaincre ma fille de ne pas adopter de petit singe, ce qui lui vaut de ma part une infinie gratitude ! La musique de ce beau gosse (cf. le parallèle avec mon premier paragraphe) est à l'opposé absolu de ce que je pratique. Sorte de easy listening visant la beauté et la légèreté, elle incarne l'évidence cosmopolite d'une world music qui aurait intégré le jazz et la musique classique en une sorte de gamelan étendu à tous les instruments de l'orchestre. Sur terre, sur mer ou dans le ciel, on plane, on glisse, on flotte au gré du courant.


Si, à côté de ses prestations en tant que sideman de nombreuses stars de la pop, je l'ai souvent entendu avec le trio Hadouk, Steve Shehan revient cet hiver avec V.I.S., un triple album à l'élégance dandisque. Visa Mundi, le premier, digne héritier de l'exotica, est un sextet composé avec le claviériste Christian Belhomme, le violoncelliste Eric Longsworth, le batteur Jean-Daniel Glorioso, le bandéoniste Juanjo Mosalini et le chanteur lyrique Steeve Brudey dont la voix passe du baryton en haute-contre. Avec ses amis il puise leur répertoire aussi bien dans Vivaldi et Bizet que dans le blues ou le tango. Sur le second, Incarnations, Shehan, en duo avec l'étonnant Brudey auteur des poèmes, rassemble des lieder qu'il improvise au piano en s'inspirant des mélodies de la seconde École de Vienne, mais qui rappellent plutôt celles de Charles Ives. L'assomption du patrimoine classique replace l'Europe sur le même plan que les autres continents, revalorisant de ce fait les sources populaires considérées avec condescendance par les défenseurs de la musique savante. L'esprit de salon les guide comme ailleurs l'esprit de la forêt. C'est décidément très beau, avec toujours le calme en horizon. Le troisième disque, Stella Novae, s'appuie sur des poèmes récités de Baudelaire, Apollinaire, Racine, Michel-Ange, Frédérique Deghelt et d'autres pour créer un album de studio onirique. Pour ce conte musical dit par Brudey, Shehan se saisit de toutes sortes d'instruments et invite Suleiman Högdahr ou Hamid Daghshent au ghichak, la clarinettiste Carol Robinson, le percussionniste Jamey Haddad, le batteur Steve Gadd, des choristes, un quatuor à cordes virtuel... Les tableaux peints par Steve Shehan illustrent les trois livrets, personnages fantomatiques d'un petit théâtre exotique où les coups de pinceaux sont donnés par un percussionniste toujours plus caressant que frappant.

→ Steve Shehan, V.I.S., coffret 3CD Safar, 33€

jeudi 6 décembre 2018

On voudrait revivre ranime Manset


En 1980 avec le spectacle Rideau ! Un Drame Musical Instantané mettait en scène le discours de la méthode. Nous commencions par improviser derrière le rideau. Lorsqu'il s'ouvrait enfin, nous discutions entre nous comme si nous étions à la maison et décidions de réécouter ce que nous avions joué, cette fois à vue ! Le spectacle continuait sur le mode de l'analyse à bâtons rompus, nous faisant mutuellement écouter des œuvres que nous aimions, etc. Le public nous alpaguait de temps en temps. Samedi dernier j'ai eu l'immense plaisir d'assister au Théâtre d'Ivry au concert-spectacle de Léopoldine Hummel et Maxime Kerzanet construit sur des principes cousins, faisant exploser le cadre du concert et, par extension, du théâtre. Si j'avais adoré Blumen im Topf, le disque de Léopoldine H H, je ne m'attendais pas du tout à une mise en scène des chansons de Gérard Manset.


Léopoldine et Maxime y expriment leur admiration pour l'auteur de Animal on est mal, Il voyage en solitaire, Rouge-gorge, On ne tue pas son prochain, Y'a une route, sans céder au mythe un peu ridicule de l'artiste un poil paranoïaque. Leurs arrangements minimalistes mettent en valeur les mélodies et les passages théâtralisés lui taillent un costume à sa mesure. Il y a énormément d'humour dans leur manière conviviale de s'adresser au public, improvisant en fonction des réactions des spectateurs. Cette simplicité cache un vrai travail de réappropriation tant des chansons de Manset que de l'espace théâtral. Ils ont choisi à raison les tubes les plus connus et les plus réussis, car l'œuvre de l'auteur-compositeur-interprète recèle tout de même un paquet de textes ringards et de musiques basiques. Surtout ils savent en faire ressortir la magie, à la fois fragile et tendre, tragique et poétique, tout en restant eux-mêmes. En donnant le titre On voudrait revivre à leur spectacle de tréteaux ils redonnent une nouvelle jeunesse à ces chansons sans aucune nostalgie. Quelques notes de guitare, une basse, un clavier suffisent. Lorsqu'ils griffent le sol de charbon, des écorchures d'or fin brillent dans les ténèbres. Dans la mise en scène de Chloé Brugnon il y a même un rideau qui s'ouvre, se déplie comme un escargot, se replie, permettant apparitions et disparitions ! Avec l'album d'hommages Route Manset paru en 1996 (interprété par Murat, Bashung, Cabrel, Françoise Hardy, Cheb Mami, Brigitte Fontaine, Annegarn, Salif Keita...) c'est certainement ce que j'ai préféré de Manset, peut-être parce qu'il a besoin de se dévêtir des oripeaux du mythe pour que l'on profite de son art. Léopoldine et Maxime exposent une tendresse d'une rare sincérité, sans ne jamais en rajouter. Au contraire ils dépouillent, mettent à nu leurs émotions, bégaient et se reprennent, sachant que comme au cirque se planter et reprendre avec succès crée une complicité que le public recherche, loin des shows médiatiques désincarnés avec écrans géants. Musiciens et comédiens, ils jouent, comme des enfants, des enfants de Manset aussi, qui règlent leur conte avec les anciens...

Photos © Félix Taulelle

mardi 4 décembre 2018

Zappa pour mémoire


Frank Zappa est décédé il y a exactement un quart de siècle aujourd'hui. Cela ne rajeunit personne. Je suis resté le gamin admiratif de la première heure. Je lis le gros dossier que Citizen Jazz lui consacre cette semaine. En 2004 Jazz Magazine m'avait demandé de raconter ma rencontre avec l'idole de mes 15 ans. Je reproduis ici ce témoignage, en pensant à tout ce que je lui dois... Pour l'illustrer j'ai choisi l'affiche originale que j'avais accrochée dans ma chambre et j'ai ajouté quelques liens...

LES M.O.I., L’ÉMOI ET MOI

Juillet 1968, Cincinnati, Ohio. Au retour d’une Battle of the Bands, Jeff me fait écouter We’re only in it for the money. Foudroyé par l’humour et l’invention des Mothers, ma réaction est immédiate : c’est ça que j’aimerais faire si j’étais musicien. San Francisco, un mois plus tard. Au retour d’un concert du Grateful Dead au Fillmore West, où nous étions allés en faisant voler la voiture comme dans Bullit, Peter m’offre Freak Out! et Absolutely Free qu’il trouve trop farfelus. Il joint quelques graines à l’inestimable présent. Je ne possédais alors que le 33 tours de Claude François à l’Olympia et quelques 45 tours des Beatles et des Rolling Stones, je n’avais aucune pratique musicale. Quelques mois plus tard je monte le premier concert de rock au Lycée Claude Bernard à Paris, j’y chante, joue du saxophone et des percussions et diffuse des bandes électroniques que j’ai réalisées à partir d’ondes courtes. Francis Gorgé y joue de la guitare sur le Marshall de Patrick Vian, du groupe Red Noise, le même ampli sur lequel Frank Zappa s’est branché au Festival de Biot-Valbonne. La musique n’a pas grand-chose à voir avec celle de mon idole, mais ce fut l’étincelle de ma vocation musicale. Revenons en arrière. De retour des USA, je passe à Pan, le magasin d’Adrien Nataf, et je lui demande s’il n’a rien dans ce genre-là. Il me vend Stricly Personal de Captain Beefheart. Nouveau choc. En octobre, les Mothers of Invention passent à l’Olympia, public clairsemé, spectacle sarcastique où Jimmy Carl Black joue un vampire assoiffé de sexe. Les disques se suivent, Lumpy Gravy, Ruben & the Jets, Uncle Meat, Hot Rats, pas un album ne ressemble au précédent, c’est ce qui me fascine alors.

Octobre 1969. La France interdit au premier festival pop de se tenir sur son territoire et nous nous retrouvons tous en Belgique, au Festival d’Amougies. Je découvre le seul robinet accessible de la commune pour pouvoir nous débarbouiller chaque matin, pendant les quelques heures sans musique. Enfoui dans mon sac de couchage, avec un petit magnétophone, j’enregistre Frank Zappa, venu seul, faire le bœuf avec Pink Floyd, Caravan, Blossom Toes, Sam Apple Pie, Ainsley Dunbar Retaliation et Archie Shepp ! L’Art Ensemble de Chicago m’ouvre le champ extraordinaire du free jazz. Joseph Jarman, nu, pastiche les guitaristes de rock, mieux que tous les guitar heroes. Zappa arrose de whisky l’harmonica de Beefheart pendant qu’il joue. À leur sortie de scène, j’enjambe la barrière et harponne Zappa, je l’abreuve de questions pendant trois quarts d’heure. Moment fabuleux que je vais reproduire à chacune de ses visites jusqu’au concert du Gaumont Palace. Je tente la pareille avec le Capitaine qui me traverse comme un ectoplasme, mystère.

Août 1970, festival maudit de Biot-Valbonne. Je suis le premier, et peut-être un des seuls à payer mon billet. Je donne un coup de main à l’Open Light qui assure les projections psychédéliques. Personne ne reconnaît Zappa, je lui demande s’il a sa guitare et sa pédale wah-wah. Il lui manque un ampli et un orchestre. Je cherche l’un et les autres. Le concert se fera en quartet avec Jean-Luc Ponty, Albi Cullaz et Aldo Romano! Le festival écourté et annulé, je me retrouve à faire le bœuf avec Eric Clapton dans la villa de Giorgio Gomelsky, l’impressario des Stones, où je rencontre Frank Wright et me retrouve embarqué dans la villa de Pink Floyd ! J’arrivais alors de la Fondation Maeght où venaient de jouer Cecil Taylor, Sun Ra et Albert Ayler. A cette époque, l’invention règne dans tous les arts, pas seulement chez les Mamans !

Décembre 1970. Ma dernière rencontre avec Zappa remonte au Gaumont Palace où il improvise de petits gestes virtuoses de l’index et du majeur pour diriger Ponty. Pendant les années 80 je m’éloigne un peu d’une musique devenue trop typiquement rock à mon goût, mais les pièces pour orchestre me fascinent à nouveau, même si l’interprétation de Boulez est catastrophique. Zappa est tellement furieux qu’il se fait vraiment prier pour venir saluer. On raconte qu’il a réussi à se faire jouer en envisageant l’achat d’une 4X, l’ordinateur développé par l’IRCAM. Il optera pour un synthétiseur Synclavier et, malgré d’intéressants enregistrements dirigés par Kent Nagano, trouvera l’orchestre idéal en l’Ensemble Modern (The Yellow Shark).

Printemps 1993. Je dois réaliser un film de la série Vis à Vis pour France 3 sur deux musiciens qui se parlent par satellite pendant trois jours. Contacté, Robert Charlebois, me suggère de le faire avec un guitariste américain qui joue sur son premier album, un chum qui s’appelle Frank Zappa. Je sais déjà que Zappa est très malade. La chaîne répond que ce n’est pas assez médiatique. Le film se fera entre Idir et Johnny Clegg !

Décembre 1993. Je tourne Chaque jour à Sarajevo pendant le siège. Mille obus par vingt quatre heures ! Je m’endors en comptant les explosions et me laisse bercer par cette partition digne de Ionisation d’Edgard Varèse. Un soir, en rentrant à l’Holiday Inn, j’allume CNN. Sur le générique de fin du Journal, Zappa, barbu, fatigué, dirige l’Ensemble Modern. Je comprends qu’il vient de mourir. Le monde s’écroule autour de moi. Là c’est trop, je parle tout seul, je m’effondre.

J’ai toujours considéré Zappa comme le père de mon récit, du moins pour la musique. Chaque fois que je « découvrais » un nouveau compositeur, je courrais voir s’il appartenait à la liste d’influences que Zappa donne dans son premier album. Ainsi, depuis 1968, j’ai vérifié les noms de Schoenberg, Kirk, Kagel, Mingus, Boulez, Webern, Dolphy, Stockhausen, Cecil Taylor, et mon favori, Charles Ives… Je suis surpris aujourd’hui de ne pas y lire les noms de Conlon Nancarrow, Harry Partch ou Sun Ra. Ma mémoire me fait défaut.