Jean-Jacques Birgé

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lundi 25 mars 2019

Blick Bassy chante les héros du Cameroun


J'avais beaucoup aimé Akö, le précédent album de Blick Bassy, et apprécié qu'il vienne soutenir le Collectif Baras qui occupait un squat à côté de chez moi lorsque j'appelai à l'aide il y a trois ans. Il n'est donc pas si étonnant que son nouveau disque soit axé sur la reconnaissance de la lutte que menèrent les Camerounais contre la colonisation, la Françafrique et la corruption des élites. J'écoutai d'abord sa voix de velours sans comprendre les paroles des chansons qu'il accompagne à la guitare, magnifiquement épaulé par Clément Petit au violoncelle et effets électroniques qui cosigne les très beaux arrangements, Johan Blanc au trombone et Alexis Anerilles au clavier et à la trompette. J'avais regardé le premier clip-vidéo, frustré de ne pas connaître l'Histoire de son pays dont il mixe les époques pour montrer à quel point il y a une continuité dans l'oppression et l'exploitation de l'Afrique par les Européens.


Blick Bassy ouvre l'album sur une rythmique de trompette harmonisée avec Ngwa, « ... Toi qui t’es battu pour la libération, toi qui a contribué à forger notre spiritualité, toi qui a donné ta vie pour nos libertés, toi qui a tout sacrifié pour notre souveraineté, tu es notre Ngwa ». Dans le clip, les chevaliers teutoniques s'opposent à la Résistance clandestine des années 50. Le 13 septembre 1958 l'Armée Française assassinera le héros Ruben Um Nyobè surnommé Mpodol, "la voix du peuple", premier dirigeant politique à avoir revendiqué l'indépendance de son pays. Avec beaucoup de lyrisme, Blick Bassy s'adresse à la jeunesse camerounaise pour lui rappeler comment leur pays en est arrivé là, ce qu'ils doivent aux anciens, les exhortant à se réveiller en s'en inspirant. Pour Koundé, Blick se glisse dans la peau de Um Nyobè. « Je me suis sacrifié pour notre pays, et vous ai laissé l’alphabet qui vous permettra de réécrire notre histoire. J’ai également laissé des semences, des appâts afin que puissiez à votre tour, bâtir un avenir meilleur. »


Le deuxième clip-vidéo est Woñi : « Ma famille a grandi dans la peur, hommes, femmes et enfants vivent dans la peur, et pour exister, cette belle communauté boit et se saoûle, déracinée, sous le regard abasourdie des traditions. » Blick fustige ceux qui sabotent le pays, aveuglés par la publicité et l'appât du gain. S'il chante en bassa, il ne sont que 2 millions parmi les 25 millions de Camerounais avec 260 langues différentes, il appelle à l'union des différentes tribus, parce que personne ne doit oublier que les anciens ont payé de leur vie le combat pour l'indépendance et l'unification.


Comme je manque d'informations sur l'Histoire du Cameroun, le producteur Laurent Bizot qui dirige le label NøFormat, m'envoie un petit fascicule à paraître ces jours-ci en même temps que l'album. L'essai de Andy Morgan traduit par Maïa Nicolas nous apprend la monstrueuse et criminelle exploitation dont est victime l'Afrique, dont le Cameroun, depuis les débuts de la colonisation jusqu'à nos jours en passant par la Françafrique. Au travers de l'histoire de la famille de Blick, il raconte comment les mouvements de résistance furent décapités, comment la corruption profita aux lâches et aux intrigants, mais aussi le combat héroïque des membres de l'Union des Peuples du Cameroun (UPC) rallié au Rassemblement Démocratique Africain (RDA) face au non respect de la France des Accords de Tutelle des Nations Unies. Sous prétexte de pacification la France, sous l'égide de Gaston Defferre et Pierre Messmer, répliqua par une répression sanglante expérimentée en Indochine et en Algérie ! La manipulation d'opinion par nos gouvernants n'est pas nouvelle. Des hommes de paille furent placés à la tête du Cameroun qui recèle pétrole et uranium. C'était le jeu de la Françafrique de perpétuer secrètement l'impérialisme de naguère sous prétexte de réprimer "une insurrection communiste à motivations tribales". Le président Ahidjo fit régner la terreur. La France craint toujours aujourd'hui que le passé resurgisse et qu'affluent demandes de réparation. C'est toute l'histoire de l'Afrique qui se joue et se rejoue pour avoir oublié son passé, parce que le néocolonialisme y est toujours d'actualité.
Et Blick Bassy, avec toujours autant d'élégance, de chanter sa colère d'une voix douce et envoûtante, portée par une détermination qui se pratique debout, une voix qui nous emmène là il nous faut bien retourner pour comprendre les racines du mal et affirmer que rien n'est jamais joué tant qu'il restera des justes pour se souvenir, rêver d'un monde meilleur, prêts à se battre jusqu'au bout contre l'injustice. C'est vraiment de saison.

→ Blick Bassy, 1958, CD NøFormat

vendredi 22 mars 2019

Le fiasco d'Amougies


Les premiers festivals de pop/jazz français auront décidément porté la poisse à leurs organisateurs. En octobre 1969, donc un an après les Évènements de Mai, la France interdit au Paris Music Festival de se tenir sur son territoire. Il échouera dans un champ belge à Amougies avec une programmation de rêve mêlant pop, jazz et musique contemporaine. L'affiche annonce Ten Years After, Colosseum, Ainsley Dunbar Retaliation, Alan Jack Civilization, l'Art Ensemble of Chicago, Sunny Murray, Burton Greene, 360° Music Experience, Free Music Group, Pink Floyd, Freedom, Keith Relf's Renaissance, Alexis Korner & The New Church, Blues Convention, Grachan Moncur III, Arthur Jones, Joachim Kühn avec J-F Jenny-Clarke et Jacques Thollot, Don Cherry avec Ed Blackwell, Martin Circus, Triangle, We Free avec Guilain, Cruciferius, Indescriptible Chaos Rampant, The Nice, Caravan, Blossom Toes, Ame Son, Archie Shepp, Kenneth Terroade, Anthony Braxton, le G.E.R.M. de Pierre Mariétan, Yes, Pretty Things, Chicken Shack, Sam Apple Pie, Frogeaters, Daevid Allen Gong avec Daniel Laloux, Keith Tippett Group, Pharoah Sanders, Dave Burrell, John Surman, Clifford Thornton, Sonny Sharrock, Acting Trio, Soft Machine, Captain Beefheart, East of Eden, Fat Mattress, Zoo, Alan Silva, Franck Wright, Robin Kenyatta, Chris McGregor, Steve Lacy, Dave Burrell Big Band, Musica Electronica Viva... Les maîtres de cérémonie étaient Pierre Lattès, et Frank Zappa qui improvisera avec Pink Floyd, Captain Beefheart, Ainsley Dunbar Retaliation, les Blossom Toes, Caravan, Sam Apple Pie et Archie Shepp !
L'été suivant les festivals de Biot et Valbonne seront des fiascos terribles, les festivaliers escaladant les barrières pour resquiller. Jean Georgakarakos, producteur des Disques BYG avec Jean-Luc Young et Fernand Boruso, et organisateur du Festival d'Amougies, mit quelques années à éponger le déficit, ce qu'il fera d'ailleurs en omettant de payer pas mal des musiciens qu'il avait enregistrés, de même qu'il lancera plus tard la lambada sans régler leurs droits aux véritables auteurs, mais là il sera rattrapé par la Sacem. Ce phénomène explique probablement l'interdiction par Pink Floyd d'exploiter le long métrage que Jérôme Laperrousaz et Jean-Noël Roy y avait tourné et qui ne fut montré qu'une semaine à Paris. J'eus la chance de participer à tous ces festivals et de voir le film alors...
J'espérais donc apprendre quelque chose du livre sur Amougies de Jean-Noël Coghe que viennent de publier Les Presses du Midi, mais il s'agit de souvenirs personnels, certes fortement illustrés, mais organisés en dépit du bon sens et souvent hors sujet. Coghe, qui s'enorgueillit surtout d'avoir été l'instigateur du festival, ne donne aucune information sur les musiciens et leurs répertoires, ne faisant pas la moindre enquête, sur Internet ou ailleurs, qui lui aurait permis de développer un propos ou de tirer quelques réflexions de son expérience. Il a raison de souligner que les sources audio qui constituent un témoignage inestimable sont "de qualité sonore plus ou moins correcte". J'en sais quelque chose puisque j'ai reconnu les avoir enregistrées avec le magnétophone pourri de ma petite sœur en 4,75cm/s ! Je les avais copiées pour un historien qui, avec mon accord, les avait laissées en partage sur le Net, sans imaginer que plus d'un bandit les commercialiseraient sous forme de bootlegs. Le fiasco s'étend aux deux CD qui accompagnent le bouquin puisque l'un et l'autre sont illisibles sur les trois platines où j'ai tenté de les écouter. J'ai eu le temps de me rendre compte de la méconnaissance de Coghe pour la partie jazz du festival et de son mépris pour la musique contemporaine qui y était programmée. Il ne se souvient pas que Martine Joste et Gérard Frémy y avaient joué du Terry Riley par exemple ! La première galette a scratché avant l'archive du groupe Here and Now et la seconde comprenant des reportages sur les festivals d'Aix-la-Chapelle et Aix-en-Provence en 1970, ainsi qu'un entretien avec Giorgio Gomelski était totalement illisible. C'est pourtant le mélange des genres qui fit du Festival d'Amougies un évènement extraordinaire qui ne reproduirait jamais. J'avais écrit un petit article en 2005 donnant quelques détails et en cherchant un peu sur le Net je suis tombé hier sur 2h28 de documents précieux compilés par un certain br1tag...


Br1tag a donc rassemblé des reportages tournés en 1969 sur le festival d'Amougies et sur les prestations de Zappa, Pink Floyd, Beefheart, Yes, The Nice et Colosseum, recyclant hélas les images en boucle pour accompagner la bande-son... Le livre sur Amougies reste donc à écrire, tout comme l'irremplaçable film de Laperroussaz sortira peut-être un jour (l'ingénieur du son qui l'avait mixé n'était autre qu'Antoine Bonfanti !), d'autant que Pink Floyd a depuis publié une partie de son concert dans le récent luxueux coffret de 27 disques intitulé The Early Years 1965-1972...

lundi 18 mars 2019

Capon multiplié par Favre et par Roques


Venant du rock et récemment converti au free jazz, je n'avais jamais entendu de violoncelliste improvisateur avant de découvrir Jean-Charles Capon en 1970, grâce au Pop Club de José Artur qui ouvrait son émission chaque soir à 22h avec la sublime Lettre à Monsieur le Chef de gare de la Tour de Carol que Brigitte Fontaine chantait accompagnée par Areski Belkacem aux darboukas, Jacques Higelin à la guitare et Capon qui en avaient composé la musique, ainsi que par le contrebassiste Jean-François Jenny-Clarke. Deux ans plus tard, également chez Saravah avec le preneur de son Daniel Vallancien, Jean-Charles Capon enregistre son premier disque sous son nom, L'univers-solitude, dont les morceaux sont pourtant tous cosignés et interprétés avec le percussionniste Pierre Favre que je découvre l'année suivante au sein du Unit avec Michel Portal, Bernard Vitet, Beb Guérin et Léon Francioli lors du concert mythique de Châteauvallon, No, No But It May Be. Pierre est alors pour moi le modèle de percussionniste avec qui j'aurais envie de jouer, parce qu'il fait chanter ses fûts, propose des timbres inusités et qu'il se démarque radicalement de la batterie jazz des Américains. J'aurai d'ailleurs ce plaisir puisqu'il se joindra, ainsi que Hélène Sage, à Un Drame Musical Instantané lors de l'inauguration de la Maison de la CGT à Montreuil en 1983. Probablement grâce à leur instrumentation alors atypique, Capon et Favre s'affranchissent de l'improvisation jazz en inaugurant un mouvement qui prend aujourd'hui de plus en plus d'ampleur. Se multipliant grâce au re-recording, le duo devient souvent quartet, Capon superposant son jeu d'archet lyrique à ses pizz rythmiques.
Grâce à une seconde réédition toujours produite par Le Souffle Continu, nous le retrouvons cette fois dans l'album du saxophoniste-flûtiste Michel Roques, Chorus, toujours enregistré par Vallancien sur le label Saravah. L'influence afro-américaine y est là explicite, mais les textes français de Nicole Roques éructés par Bachir Touré et la musique interprétée également par Franco Manzecchi à la batterie, Patrice Caratini à la contrebasse et Humberto Canto aux tumbas prennent la tangente et imposent une French Touch dont le cosmopolitisme est une composante majeure !
Ces deux disques sont pour moi deux très belles découvertes qui s'ajoutent à la collection de rééditions en vinyle de musiques jazz ou improvisées des années 70 que Le Souffle Continu continue de sortir contre vents et marées. Le 13 avril prochain, ses deux animateurs, Théo et Bernard, profiteront du Disquaire Day pour sortir un 45 tours d'Alfred Panou avec l'Art Ensemble of Chicago et un double 33 tours des Primitifs du Futur avec une pochette originale de Robert Crumb et un épais livret illustré. Ne ratez rien, d'autant que suivra la réédition du chef d'œuvre de Jacques Thollot, Quand le son devient aigu, jeter la girafe à la mer !
De mon côté j'ai toujours recherché la collaboration des héritiers de ces défricheurs, violoncellistes inventifs comme Didier Petit, Hélène Bass, Marie-Noëlle Sabatelli ou Vincent Segal, percussionnistes multi-timbraux comme Shiroc, Gérard Siracusa, Éric Échampard, Edward Perraud, Samuel Ber ou Sylvain Lemêtre...

→ Jean-Charles Capon, L'univers-solitude, LP Le Souffle Continu, 20€
→ Michel Roques, Chorus, LP Le Souffle Continu, 20€

lundi 4 mars 2019

ReFocus de Sylvain Rifflet


Ève fêtait son annivrisser. Sa cour était pleine de monde. Des visages que je connais sans me souvenir de leurs noms. Des noms dont j'ignore la matérialité. Beaucoup d'amis. Dans ce genre de soirée j'arrive tôt pour discuter avant que la musique me colle une extinction de voix. Ou alors il faudrait que je me pointe très tard, lorsque tout le monde est cassé et que sonne l'heure des confessions. Mais chez moi la nuit avancée est plus propice au travail qu'aux libations. Les enfants couraient. Il y avait des sourires. Je suis resté. Une discussion bienveillante s'est engagée avec Sylvain Rifflet dont j'avais apprécié l'Ensemble Art Sonic, l'Alphabet, l'hommage à Moondog, ses Mechanics et pas mal de concerts. Comme je lui expliquais que j'aimais être surpris et que les conventions du jazz avaient fini par me barber il éclata de rire en me déclarant que son projet de rendre hommage à Stan Getz en s'appuyant sur son disque Focus ne me pourrait pas me plaire. Nous en sommes restés là jusqu'à ce que nous enregistrions l'album Chifoumi en trio avec le percussionniste Sylvain Lemêtre fin décembre. Comme la journée avait été été marquée d'une complicité lumineuse, j'insistai que je n'avais aucun a priori sur tel ou tel style de musique et que les mélanges m'enthousiasmaient souvent plus que les intégrismes réducteurs. Sylvain me promit donc de m'envoyer ReFocus qu'il avait enregistré au ténor avec un orchestre à cordes et une section rythmique incluant un percussionniste à claviers.


Samedi midi le facteur a déposé le petit bijou dans la boîte. Depuis, je le diffuse en boucle pendant que je tape ces lignes, allongé sur le divan dans une position propice au torticolis. Ce n'est pas un hasard si notre grand orchestre d'Un Drame Musical Instantané avait une section de cordes dès sa création en 1981. Vingt ans plus tôt, Stan Getz avait commandé une suite au compositeur et arrangeur Eddie Sauter. Reprenant les principes de ce Focus, les arrangements de Fred Pallem pour l'Appassionato Orchestra, dirigé par Mathieu Herzog ou Raphaël Merlin, laissent ainsi libre le saxophoniste d'improviser les mélodies. Le mélange des cordes, d'une facture très hollywoodienne, avec le timbre chaleureux et dansant de Rifflet est une réussite totale. Toutes les compositions sont originales. Tel leur modèle dont ils se sont affranchis avec panache, ReFocus est sorti sur le label Verve, un rêve devenu réalité. Le batteur Jeff Ballard remplace Roy Haynes qui ne voyage plus, Guillaume Lantonnet alterne marimba, vibra et glock, Simon Tailleu tient la contrebasse, et les quinze cordes sonnent aujourd'hui comme jadis, pulvérisant les dates. Une chaleur généreuse se dégage de l'ensemble, Sylvain Rifflet figurant l'un des plus lyriques des saxophonistes de sa génération. La guimauve n'est pas au programme. La musique est vive, entraînante, vertigineuse, partition d'un film dont elle ne surlignerait pas les images, mais qu'elle nous laisse imaginer dans l'abstraction de cet art ne nécessitant aucun sous-titre.

→ Sylvain Rifflet, ReFocus, CD Verve
Vidéo du concert enregistré le samedi 5 mai 2018 à l'Abbaye de l'Épau, Le Mans, pour l'Europa Jazz Festival, avec un orchestre réduit au Quatuor Appassionato